‹ Vieilles Histoires du Pays BretonChapitre 59 sur 70 · V

V

--Voilà, continua Matic, quand elle eut trouvé la force de poursuivre, voilà comment et par suite de quel concours singulier de circonstances je suis devenue veuve.

«Les sabotiers façonnèrent deux cercueils. Dans l'un fut déposé mon mari, dans l'autre furent placés les restes de Jozon Lantic. Leurs tombes à tous deux sont dans le cimetière de Saint-Servais, au pied de la tour. Toute la forêt et même les paysans des fermes des environs assistèrent à ce double enterrement. Après l'absoute, François Harnay prit un sabot, le dernier que Pêr eût fabriqué, y mit, quant à lui, un louis d'or de vingt francs et fit la quête parmi l'assemblée pour la veuve de Pêr Corniguellou et pour ses orphelins.

«Bénies soient ces charitables populations de la montagne! Je leur dois de n'être pas morte de misère et d'avoir pu élever ma bande sans tendre la main à l'aumône publique.

«Huit jours plus tard, je reprenais seule, avec mes enfants, la route vers le sud. De nouveau j'escaladai la pente du Ménez Mikêl. Je me rappelai les paroles de Pêr et mon exclamation:

--«Oh! le beau pays! le beau pays!

«Elle avait, cette terre de bois, elle avait la même figure majestueuse et recueillie que le jour où nous l'admirâmes ensemble.

«Peut-être même était-elle plus délicieuse à contempler, avec son onduleuse forêt, toute poudrée de givre, étincelante au soleil du matin d'une myriade de pierreries. Les hêtres aux branches lisses, roses dans la lumière, avaient l'air de candélabres incrustés de joyaux, dressés sur une fine nappe blanche pour quelque fête des fées... Des basses messes tintaient à Saint-Servais, à Duault, à Saint-Nicodème, ailleurs encore, à Botmel, à Plusquellec. Les carillons alternaient, se répondaient, à travers les étendues tranquilles, et tout le ciel en vibrait, comme s'il eût été de cristal. Au dessus de la forêt s'élevaient de grêles colonnes de fumée qui s'épanouissaient très haut dans l'atmosphère en de mouvants calices de fleurs bleues... Tout cela m'est resté extraordinairement présent à l'esprit... Depuis, hélas! j'ai dû semer un peu partout les tombes de mes morts. Car, d'une famille qui était presque une tribu, Dieu a voulu que seule je survécusse. Mais, si les femmes qui m'enseveliront exaucent mes volontés suprêmes, c'est là-bas, auprès de Pêr Corniguellou, qu'elles me mèneront enterrer. J'ai dans mon armoire une pile d'écus de trois francs, gagnés sou à sou, pour parer aux frais du voyage...»

A ce moment, onze heures sonnèrent à la pendule.

--Par Notre-Dame de Rozcudon, s'écria la bonne vieille, récitons vite le De profundis pour clore la veillée. C'est nuit funèbre, ne l'oublions pas. Les Ames défuntes vont venir. Il n'est que temps de leur faire place.

--Pardon, observai-je, mais la hache, la hache tzigane, la hache révélatrice, qu'est-elle devenue?

--Cela, personne ne l'a jamais su. Ce n'est point faute de l'avoir cherchée. Peut-être y a-t-il des niais qui la cherchent encore. J'espère bien que Dieu ne permettra pas qu'on la retrouve. Elle a enrichi un homme, elle en a tué deux. Il me semble que c'est assez.

Et, faisant le signe de la croix, Matic commença la prière.

LE PÉCHÉ

D'ERVOANIC PRIGENT

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