III
En quelle année ceci se passait-il? L'histoire ne le dit point.
L'hiver remontait vers le Nord, de son allure cassée de vieillard cacochyme, le dos voûté sous un énorme parapluie, tel que se le représentent volontiers les Bretons. C'est à peine si l'on percevait encore dans le lointain les éclats voilés de sa grosse toux et de ses tristes éternuements... Et, le Vieux parti, la jeunesse de la terre se risquait timidement à rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers où riait la vie renaissante après l'engourdissement d'un long sommeil.
On assistait de tous côtés au réveil de la Belle au bois dormant.
La Chanson des Gras courait les sentiers des champs et les sentiers des grèves, hurlée à tue-tête par des groupes d'adolescents:
En l'honneur de Malargez[23] Liesse en toute maisonnée!
Voici venir le Temps nouveau Derrière l'Ancien temps en fuite.
C'est nous les joyeux messagers! Nous annonçons la bonne nouvelle.
Ouvrez les portes, les fenêtres, Au nom du soleil, notre maître!
Ouvrez, ouvrez vos coeurs aussi, Au nom du bon soleil béni!
Soyez heureux, riches et pauvres! Ainsi le veut le soleil d'or.
Le soleil d'or vient sur nos pas: D'un sourire il fait fondre la neige;
D'un sourire il fait naître l'amour... C'est la chanson de Malargez!...
[23] Personnification bretonne du Mardi-Gras.
Ce matin-là, Ervoanik Prigent s'éveilla tout radieux sur la couchette de paille qu'il s'était dressée le soir d'avant, dans la grange de maître Bertrand Le Gonidec, l'opulent boucher de Pleumeur.
Il avait eu, sur la fin de son sommeil, un songe merveilleux.
Une noble dame, aux formes un peu grasses, parée comme une Madone, était venue vers lui, dans une auréole de lumière bleue semblable à la vapeur qui flotte dans les cuisines bretonnes, les jours de gala, et, le touchant au front, lui avait dit d'une voix très douce:
--Ervoanik, ce n'est pas en vain que tu m'auras si longtemps vénérée en silence. Tes assiduités muettes m'ont pris le coeur. Apprends que je veux être à toi désormais, à toi seul!
Alors, lui, effaré:
--Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi ai-je pu mériter une telle faveur?
--Je suis l'andouille, Ervoanik, l'andouille qui t'est chère entre toutes, l'andouille du presbytère de Trédarzec!
A ces mots, transporté de reconnaissance et d'amour, le pauvre homme avait tendu les bras vers elle pour l'étreindre, mais déjà elle s'était évanouie comme une ombre, ne laissant derrière elle d'autre témoignage de sa venue qu'un âcre parfum d'épices qu'Ervoanik savourait encore lorsqu'il se réveilla.
--C'est égal, murmura-t-il; il y a dans ce rêve un avertissement. J'hésitais vers quel logis orienter mes pas, en ce jour de Malargez où toutes les cuisines bretonnes se transforment à l'envi en lieux de délices. L'embarras du choix me laissait perplexe... Désormais, je suis fixé.
Et, dans la grâce adolescente du matin, il s'en alla vers Trédarzec...
--Bonjour, Coupaïa!
--Ah! c'est vous, Ervoanic?
Coupaïa est très affairée.
Et ce n'est pas sans motif.
Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au foyer, des clous de leur cadre de bois où, la veille encore, elles se contentaient de briller inutilement.
Elle tiennent à montrer, semble-t-il, qu'elles ne sont pas de simples ustensiles de parade.
Rangées en bataille, le long de l'âtre, elles se comportent toutes le plus bravement du monde, même celles qui voient le feu pour la première fois.
En pourrait-il être autrement, avec un généralissime culinaire de la force de Coupaïa?
Elle s'empresse de l'une à l'autre, active celle-ci, modère celle-là, prodigue à toutes son expérience et ses encouragements.
Devant ce superbe spectacle, Ervoanic demeure bouche bée, extasié.
--Vierge Marie! s'écrie tout à coup la servante, j'ai oublié le persil!
--Désirez-vous que j'aille en prendre, Coupaïa?
--Vous! allons donc!... Vous ne savez seulement pas la manière de le cueillir... Vous croyez que ça se fait comme ça peut-être... Ah! bien oui!... Je ne vous demande qu'une chose, c'est de veiller, jusqu'à ce que je revienne, sur la casserole que voici. Que l'eau ne trotte pas, surtout! Au besoin, vous soulèverez un peu le couvercle. Pensez que c'est l'andouille qui est là-dedans, Ervoanic!
--L'andouille? la belle andouille?
--Elle-même, en vérité.
Ervoanic lève la tête, constate, en effet, le vide laissé par l'andouille au milieu des viandes salées qui sèchent appendues aux solives. Il se refuse à en croire ses yeux.
Et il rougit, rougit jusqu'au bout de ses oreilles velues dont le poil se hérisse.
--C'est extraordinaire, Coupaïa!
--Dame! on n'a pas tous les jours à déjeuner M. l'archiprêtre... Suffit!... Je compte sur vous, au moins?
--Soyez tranquille!
Ervoanic s'agenouille devant la casserole sacrée, tandis que Coupaïa se dirige d'un trot menu vers le jardin.
Ervoanic se sent triste, affreusement triste.
--Une si belle andouille!... Et si bonne!... toutes les vertus!...
A ses lèvres montent des phrases solennelles d'oraison funèbre.
S'il s'écoutait, il entonnerait le De profundis, le De profundis de l'andouille.
Et cependant, à vrai dire, elle n'est pas morte.
Elle vit, au contraire, d'une vie qu'il ne lui connaissait pas. Sous le couvercle de son cercueil, qu'il a soulevé doucement, il l'aperçoit qui fait de petits mouvements joyeux, qui frétille d'aise, comme si elle n'avait jamais été si bien; et, au bruit des mets qui mijotent à côté d'elle, la voilà qui se met à chanter aussi, à chanter de sa voix pansue les refrains les plus extravagants.
Sans respect pour la sainteté du lieu--la cuisine du presbytère!--, elle débite à Ervoanic Prigent, avec mille enjôleries de gueuse, des propos si alléchants que, ma foi! notre homme en perd la tête, et...