I
A Portz-Gwenn de Trégor, en août.
J'ai reçu, ce matin, la visite du vieux Laurik. Laurik est un diminutif de Laur, qui est lui-même un diminutif de Laurent. Il y a en Bretagne trois catégories de gens qu'on a l'habitude de désigner par ces diminutifs affectueux: les enfants, les vieillards et les innocents. Laurik Cosquer vient d'entrer, à la Pâque de Pentecôte, dans sa soixante-sixième année. C'est un petit vieillard aux allures graves d'un patriarche, avec une figure mince, toute ridée, qui ressemble à un labour d'automne, mais où des yeux bleus, d'un bleu délicat, ont l'air de deux sources claires et profondes reflétant un ciel matinal.
Il m'est venu voir en voisin, et aussi pour me rappeler les souvenirs qui nous lient l'un à l'autre dans le passé. Il parle d'un ton sentencieux, entrecoupé de longs silences méditatifs.
--Je vous ai connu haut comme cela, dit-il. Vous habitiez alors Penvénan. Que de fois j'ai mangé chez vous la soupe du dimanche!...
Une délicieuse coutume bretonne, cette soupe du dimanche. Nos populations rustiques sont restées fidèles à la grand'messe. Elles s'y rendent et par devoir et par plaisir. C'est une de leurs rares distractions, la plus noble et la plus goûtée. Et d'abord, c'est jour de repos, jour de libre flânerie. On se lève le matin, tout heureux, surtout si le temps promet d'être beau; on procède sans hâte à la toilette hebdomadaire, après avoir soigné les bêtes et lâché les chevaux dans les prés où ils auront droit, eux aussi, de se prélasser jusqu'au soir. On se débarbouille en commun, à l'auge de la cour. Et ce sont des rires, des farces paysannes, une joie d'écoliers en vacances. On revêt ses habits propres, ses «habits de dimanche», dillad ar zûl. Trois sons de cloches espacés de demi-heure en demi-heure annoncent l'office: on se met en route pour le bourg, au premier son. Au printemps, à l'été, même à l'arrière-saison, c'est une joie de s'en aller de compagnie vers le bourg, par les sentiers des champs ou les chemins creux, sous la voûte mobile des branches ensoleillées. Les paysans bretons ont l'âme sensible à la mystérieuse poésie des choses: ils ont pour leurs horizons familiers des tendresses virgiliennes. La terre n'est pas seulement à leurs yeux la rude nourrice qui ne livre l'aliment de vie qu'au prix d'un effort acharné; elle est aussi la source des contemplations pures et désintéressées; ils l'aiment pour la variété de sa parure, pour la richesse de ses nuances, pour sa fraîcheur, pour sa beauté changeante et cependant éternelle, pour les fines odeurs émanées de son opulente chevelure, pour tout ce qu'elle porte en elle d'enchantements profonds, d'émotions sacrées. Ils sont restés des êtres primitifs, ils n'ont pas encore rompu le lien ombilical qui les rattache à l'antique nature, dont ils sont issus; ils conversent avec elle, entendent sa voix et jusqu'au battement sourd de ses artères. La souple et ondoyante Viviane les enlace toujours de ses bras divins et fait bruire à leurs oreilles son immortelle chanson...
Les vieux ne sont pas moins assidus à la grand'messe que les jeunes. On les voit arriver de leur pas alenti, la courte pipe de terre entre les dents, dont ils secouent la cendre sur leur pouce avant d'enjamber l'échalier du cimetière. Ils entrent des premiers à l'église, afin d'éviter la grande poussée tumultueuse de fidèles, qui se fait toujours au moment du dernier son. Ils ont leurs places consacrées dans les vieux bancs vermoulus, contre les piliers ou sur les marches qui règnent devant la balustrade du choeur. Et c'est de là qu'agenouillés ou assis ils prennent part à l'office, dans un état de douce somnolence, de vague et délicieuse rêverie, bercés au chant des cantiques, écoutant passer au fond de leur mémoire la longue et pâle procession des souvenirs et roulant dans leurs doigts d'un geste monotone et quasi inconscient les gros grains usés d'un interminable chapelet. Ils goûtent à l'église, dans le jour multicolore des vitraux, parmi les odeurs d'encens et l'eurythmie grave des proses latines, une sorte de bien-être somptueux qu'il ne leur est donné d'éprouver qu'en ce lieu et qui est pour eux quelque chose comme une prélibation des béatitudes prochaines du baradoz, du paradis breton. Ils s'y abandonnent avec volupté, les yeux demi clos; c'est proprement une sieste d'âme.
A l'issue de la messe, une autre joie attend les plus pauvres ou les plus infirmes d'entre eux. Dans toutes les maisons un peu aisées de la bourgade, leur couvert est mis. On les prie poliment à dîner, à manger la soupe dominicale. Ainsi ils n'auront point à refaire à jeun un trajet souvent considérable. Chaque famille a ses pensionnaires de prédilection.
Laurik Cosquer était régulièrement notre hôte. Non qu'il n'y mît parfois une sorte de discrétion farouche. Il fallait le guetter au sortir du cimetière où il s'attardait longtemps sur les tombes de ses quatre femmes, éparses aux quatre coins de l'enclos. Je me chargeais volontiers de ce soin. Il n'avait pas fini son dernier signe de croix que j'étais à ses côtés:
--Allons, Laurik, venez. La soupe est prête.
Il secouait sa vieille tête, ses mèches brunes qui, par un privilège étrange, n'ont jamais grisonné.
--Pas aujourd'hui, mon enfant! en vérité, pas aujourd'hui.
Je déployais toutes les ingéniosités d'éloquence dont j'étais capable et il me suivait enfin, tout en protestant contre cette contrainte, jurant qu'il n'avait faim ni soif, disant que c'était une insolence de sa part d'abuser ainsi de la charité des gens. On le poussait par les épaules dans la cuisine où d'autres, des vieux comme lui, étaient déjà attablés devant les écuelles pleines. Ces humbles commensaux d'alors, Laurik me rappelle leurs noms et, en même temps, je revois leurs figures. C'étaient Baptiste Javré--un habitué de la maison,--Jozon Kerham, et Gabik, l'innocent, qui vivait dans la contemplation attendrie de son ventre, et Kanan, le fameux Kanan, Kanan le sourd-muet, à la bouche tordue dans un perpétuel rictus d'impuissance; d'autres encore, qu'il serait trop long d'énumérer. Quels braves gens, et comme j'ai plaisir à me les représenter tels qu'ils m'apparaissaient alors, dans notre intérieur, le nez tendu vers la soupe dont l'odorante fumée ennuageait leurs faces tranquilles! Entre deux cuillerées, ils échangeaient de douces plaisanteries, d'une malice enfantine, qui les faisaient rire aux larmes, Kanan surtout qui, n'entendant rien, n'en comprenait que mieux.
Laurik apportait dans cette assemblée de ses pairs une note spéciale de gravité. Dès qu'il s'était assis, la conversation prenait une allure moins fantaisiste; les voix devenaient plus calmes et les esprits s'élevaient aux pensées sérieuses. Parmi ce petit monde, Laurik passait pour un philosophe, pour un homme qui a beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup réfléchi. Et puis, quand il se mêlait de dire quelque chose, c'est que cela valait la peine d'être dit. Il vous avait une façon sentencieuse de discourir qui en imposait; ou plutôt il ne discourait pas: il prêchait. Baptiste Javré le définissait un recteur manqué. Par exemple, il n'aimait pas qu'on l'interrompît hors de propos.
--Parlez donc et je me tairai, prononçait-il. J'ai sur vous cet avantage que le silence ne me coûte rien, tandis que vous ne savez pas encore à quelle foire on l'achète.
... Le bonhomme d'aujourd'hui diffère peu de celui d'autrefois. Ses joues seulement sont plus évidées, ses prunelles plus claires, d'un bleu plus effacé, plus lointain, sous les touffes épaisses des sourcils. Comme je lui fais compliment de ce qu'il n'a point vieilli:
--A mon âge, on n'a plus d'âge, murmure-t-il; on est comme sorti du temps.
Sa philosophie aussi est restée la même, indulgente à la vie, pleinement rassurée quant à l'au delà de la mort.
--Je sais où j'irai, dit-il, avec autant de certitude que si j'avais déjà fait le chemin. J'attends patiemment l'heure où je serai appelé à me mettre en route, mais je ne serais pas fâché qu'elle sonnât bientôt. J'ai plus de parents et d'amis en l'autre monde qu'en ce monde-ci, et j'avoue que j'ai quelque hâte de les revoir. Voyez-vous, il ne faut pas vivre trop longtemps. Les choses, surtout à notre époque, changent vite et les hommes eux-mêmes changent avec les choses. Je commence à être dépaysé dans ma propre paroisse. Les nouvelles générations m'apparaissent comme des visages étrangers: elles ne ressemblent en rien à celles que j'ai connues et qui me furent chères; elles ont d'autres pensées, d'autres préoccupations, d'autres goûts; à les écouter, elles valent mieux. Cependant elles sont moins gaies. Les plaisirs qui nous enchantaient, dans notre jeunesse, ne leur suffisent plus: elles en ont inventé d'autres qui les amusent peu et qui leur sont nuisibles. Je les entends sans cesse se plaindre, sans qu'elles sachent au juste de quoi, comme si le pain n'avait plus la même saveur pour leurs lèvres et comme si le soleil béni ne luisait plus du même éclat sur leurs têtes. J'assiste à des transformations qui m'étonnent, qui me font peur. Car, je vous le dis, tout est changé, non seulement le peuple, mais les nobles, mais les prêtres. M'est avis qu'on finira par nous changer Dieu. Il est vrai qu'alors ce sera la fin des fins...
La pipe de Laurik s'est éteinte: il s'interrompt pour la rallumer, en cueillant à même dans le foyer un morceau de braise qu'il fait rouler dans le creux de sa main, tapissé d'un véritable cuir. Et, après une pause, il reprend:
--Jadis nous n'avions d'autre ambition que de faire ce qu'avaient fait nos pères et de vivre comme ils avaient vécu. Les anciens nous répétaient: «La vie n'est qu'un temps à passer,» et nous ajoutions foi à la parole des anciens. Par suite, les peines nous semblaient moins lourdes, les joies plus savoureuses. Nous allions d'une allure paisible, sans hâte, en gens qui ne demandent au chemin que de les conduire où il mène. Nous n'attachions aux choses de la terre qu'un prix modéré, puisque cependant nous n'étions que de passage au milieu d'elles. L'argent nous touchait peu, nous n'eussions pas fait un pas au devant de lui. Il venait ou ne venait point, partait ou restait, cela le regardait et non pas nous. C'était l'usage, en Bretagne, de dire: L'argent est sourd, l'argent est aveugle: il va où il peut et n'entend pas qui l'appelle. Nos besoins étaient médiocres, notre faim et notre soif se satisfaisaient à bon compte. Pour tout luxe, une pipée de tabac, le dimanche, avec un verre de cidre frais dont les pommiers de ce temps-là n'étaient point avares. (Avez-vous remarqué que, depuis l'intrusion en notre pays des maléficieuses boissons d'ailleurs, nos braves pommiers bretons semblent dégoûtés de produire?)
«Nous étions des hommes heureux. La chanson que nous chantions de préférence disait:
Gwell eo karantez leiz an dorn Eged arc'hant leiz ar forn!
«Mieux vaut de l'amour plein la main que de l'argent plein le four».--Nous aimions de toutes nos forces. La grâce des jeunes filles, la tendresse de leur délicieux petit coeur nous possédaient tout entiers. Dès le catéchisme, vers l'âge de douze ans, chacun de nous choisissait sa douce. Et plus tard, vous plus grand, elle plus jolie, vous la meniez aux pardons des chapelles d'alentour, en la tenant par le petit doigt. On n'échangeait que de rares propos, bien insignifiants. Vous disiez: «Le vent qui souffle de votre courtil sent bon l'odeur des plantes fines,» ou encore: «Du seuil de ma porte, j'ai plaisir à voir monter en l'air la fumée bleue de votre toit.» Elle répondait: «Il n'est point d'herbe si odorante qui ne se fane», ou: «Fumée qui s'élève, au vent se dissipe.» Et elle vous donnait son parapluie à porter, confessant de la sorte, en fille sage, que si elle vous plaisait, en revanche vous ne lui déplaisiez point. Nos jeunesses d'à présent ont d'autres façons. On se fiançait aux pieds du saint, après avoir allumé devant l'image deux cierges dont on regardait, avec anxiété, brûler la flamme. Feu clair et vif, mariage prompt et prospère... Tenez, je me souviens de ceci, comme si c'était d'hier...»
Laurik s'arrête une fois encore, pour secouer les cendres de sa pipe consumée; dans sa vieille âme, d'autres cendres remuent, et des étincelles en jaillissent qui éclairent subitement les mélancoliques recoins de sa mémoire.