‹ Voyage à l'Ile-de-France (1/2)Chapitre 4 sur 4 · V.

V.

Vent (Venir au.) Lorsqu'un vaisseau a trop de voilure sur l'arrière, sa proue vient dans le vent. Les voiles du mât d'artimon contribuent beaucoup à ce mouvement.

Vergue. De virga, verge ou branche. Les vergues du mât sont comme les branches d'un arbre.

Virer. Tourner. On vire le câble; on vire de bord. Comme ces manoeuvres emploient beaucoup d'efforts, il y a apparence que virer vient de vis, force, dont on a fait aussi vir un homme.

Y.

Yole. Petite chaloupe fort légère et jolie. Ce nom-là pourrait fort bien venir du grec. Je n'en serais pas fâché pour l'honneur de notre marine. C'est la seule science qui ait emprunté ses termes des barbares du nord ou des Portugais. Si quelque savant veut se donner la peine de rechercher cette origine, je le prie de faire attention qu'Hercule fut un des premiers marins, et que son ami Iolas était avec lui.

Je ne garantis aucune de ces étymologies; mais elles ont cela de commode, qu'en rapprochant le nom des choses, de leurs usages, elles les expliquent; et c'est ce que je me suis proposé.

VOYAGE EN SILÉSIE.

Lorsque je revenais de Russie en France, je me trouvai avec un bon nombre de voyageurs de différentes nations, sur le chariot de poste qui mène de Riga à Breslau. Nous étions rangés deux à deux, assis sur des bancs de bois, nos malles sous nos pieds, le ciel sur nos têtes, voyageant jour et nuit, exposés à toutes les injures de l'air, et ne trouvant dans les auberges de la route que du pain noir, de l'eau-de-vie de grain, et du café. Telle est la manière de voyager en Russie, en Prusse, en Pologne, et dans la plupart des pays du Nord. Après avoir traversé, tantôt de grandes forêts de sapins et de bouleaux, tantôt des campagnes sablonneuses, nous entrâmes dans des montagnes couvertes de hêtres et de chênes, qui séparent la Pologne de la Silésie.

Quoique mes compagnons de voyage sussent le français, langue aujourd'hui universelle en Europe, ils parlaient fort peu. Un matin au lever de l'aurore, nous nous trouvâmes sur une colline auprès d'un château situé dans une position charmante. Plusieurs ruisseaux circulaient à travers ses longues avenues de tilleuls, et formaient, au bas, des îles plantées de vergers au milieu des prairies. Au loin, autant que la vue pouvait s'étendre, nous apercevions les riches campagnes de la Silésie, couvertes de moissons, de villages, et de maisons de plaisance arrosées par l'Oder, qui les traversait comme un ruban d'argent et d'azur. «Oh! la belle vue! s'écria un peintre italien qui allait à Dresde; il me semble voir le Milanais.» Un astronome de l'académie de Berlin se mit à dire: «Voilà de grandes plaines, on pourrait y tracer une longue base, et par ces clochers avoir une belle suite de triangles.» Un baron autrichien, souriant dédaigneusement, répondit au géomètre: «Sachez que cette terre est des plus nobles d'Allemagne; tous ces clochers que vous voyez là-bas en dépendent.--Cela étant, repartit un marchand suisse, les habitans y sont donc serfs. Par ma foi, c'est un pauvre pays.» Un officier hussard prussien, qui fumait sa pipe, la retira gravement de sa bouche, et se mit à dire d'un ton ferme: «Personne ici ne relève que du roi de Prusse. Il a délivré les Silésiens du joug de l'Autriche et de ses nobles. Je me souviens qu'il nous a fait camper ici il y a quatre ans. Oh! les belles campagnes pour donner une bataille! j'établirais mes magasins dans le château, et mon artillerie sur ses terrasses. Je borderais la rivière avec mon infanterie, je mettrais ma cavalerie sur les ailes; et avec trente mille hommes j'attendrais ici toutes les forces de l'empire. Vive Frédéric!» A peine s'était-il remis à fumer, qu'un officier russe prit la parole. «Je ne voudrais pas, dit-il, vivre dans un pays comme la Silésie, ouvert à toutes les armées. Nos cosaques l'ont ravagée dans la dernière guerre, et sans nos troupes réglées qui les continrent, ils n'y auraient pas laissé une chaumière debout. C'est encore pis à présent. Les paysans peuvent y plaider contre leurs seigneurs. Les bourgeois y ont même de plus grands priviléges dans leurs municipalités. J'aime mieux les environs de Moscou.» Un jeune étudiant de Leipsick répondit aux deux officiers: «Messieurs, comment pouvez-vous parler de guerre dans des lieux si charmans? Permettez-moi de vous apprendre que le nom même de Silésie vient de Campi Elysii, Champs Élysiens. Il vaut mieux s'écrier avec Virgile:

... Lycori, ... Hîc ipso tecum consumerer ævo.

ô Lycoris! c'est ici, qu'avec toi, je voudrais être dissous par le temps.» A ces mots, prononcés avec chaleur, une aimable marchande de modes de Paris, que l'ennui du voyage avait endormie, se réveilla, et à la vue de ce beau paysage, s'écria à son tour: «Oh le délicieux pays! il n'y manque que des Français. Qu'avez-vous à soupirer, dit-elle à un jeune rabbin qui était à ses côtés?--Voyez, dit le docteur juif, cette montagne là-bas avec sa pointe, elle ressemble au mont Sinaï.» Tout le monde se mit à rire. Mais un vieux ministre luthérien d'Erfurt, en Saxe, fronça le sourcil, et dit en colère: «La Silésie est une terre maudite, puisque la vérité en est bannie. Elle est sous le joug du papisme. Vous verrez, à l'entrée de Breslau, le palais des anciens ducs de Silésie, qui sert aujourd'hui de collége aux jésuites, quoique chassés de toute l'Europe.» Un gros marchand hollandais, pourvoyeur de l'armée prussienne dans la dernière guerre, lui repartit: «Comment pouvez-vous appeler maudite une terre couverte de tant de biens? Le roi de Prusse a fort bien fait de conquérir la Silésie; c'est le plus beau fleuron de sa couronne. J'y aimerais mieux un arpent de jardin, qu'un mille carré dans la Marche sablonneuse de Brandebourg.» Nous arrivâmes, ainsi disputant, à Breslau, où nous mîmes pied à terre dans une fort belle auberge. En attendant le dîner, on parla du maître du château. Le ministre saxon assura que c'était un scélérat, qui commandait l'artillerie prussienne au siége de Dresde; qu'il avait écrasé, avec des bombes empoisonnées, cette malheureuse ville, dont la moitié des maisons était encore abattue, et qu'il n'avait acquis sa terre que par des contributions levées en Saxe. «Vous vous trompez, répondit le baron; il ne l'a eue que par son mariage avec une comtesse autrichienne, qui s'est mésalliée en l'épousant. Sa femme est aujourd'hui bien à plaindre: aucun de ses enfans ne pourra entrer dans les chapitres nobles de l'Allemagne, car leur père n'est qu'un officier de fortune.--Ce que vous dites là, reprit le hussard prussien, lui fait honneur, et il en serait comblé aujourd'hui en Prusse, s'il ne l'avait perdu en sortant, à la paix, du service du roi, c'est un officier qui ne peut plus se montrer.» L'hôte, qui faisait mettre le couvert, dit: «Messieurs, on voit bien que vous ne connaissez pas le seigneur dont vous parlez; c'est un homme aimé et considéré de tout le monde: il n'y a pas un mendiant dans ses domaines. Quoique catholique, il secourt les pauvres passans, de quelque pays et religion qu'ils soient. S'ils sont saxons, il les loge et les nourrit pendant trois jours, en compensation du mal qu'il a été obligé de leur faire pendant la guerre. Il est adoré de sa femme et de ses enfans.--Apprenez, répondit à l'hôte le ministre luthérien, qu'il n'y a ni charité ni vertu dans sa communion. Tout son fait est pure hypocrisie, comme les vertus des païens et des papistes.»

Nous avions parmi nous plusieurs catholiques qui allaient élever une terrible dispute; lorsque l'hôte s'étant mis à la principale place de la table, suivant l'usage de l'Allemagne, fit servir le dîner. Alors on garda un profond silence, et chacun se mit à boire et à manger en voyageur. On fit fort bonne chère. On servit au dessert des pêches, des raisins et des melons. L'hôte dit alors à sa femme d'apporter, en attendant le café, quelques bouteilles de vin de Champagne, dont il voulait régaler la compagnie en l'honneur, dit-il, du seigneur du château, auquel il avait des obligations particulières. Les bouteilles étant arrivées, il les posa auprès de la dame française, en la priant d'en faire les honneurs. La joie parut alors sur tous les visages, et la conversation se ranima. Ma compatriote présenta à l'hôte le premier verre de son vin, en lui disant qu'on était aussi bien traité chez lui que dans les meilleures auberges de Paris, et qu'elle n'avait point connu de Français qui le surpassât en galanterie. L'officier russe convint qu'il y avait plus de fruits à Breslau qu'à Moscou; il compara la Silésie à la Livonie pour la fertilité; et il ajouta que la liberté des paysans rendait un pays mieux cultivé, et leur seigneur plus heureux. L'astronome observa que Moscou était à peu près à la même latitude que Breslau, et par conséquent susceptible des mêmes productions. L'officier hussard dit: «En vérité, je trouve que le seigneur du château, sur les terres duquel nous avons passé, a fort bien fait de quitter le service. Après tout, notre grand Frédéric, après avoir fait glorieusement la guerre, passe une partie de son temps à jardiner et à cultiver lui-même des melons à Sans-Souci.» Tout le monde fut de l'avis du hussard. Le ministre saxon même se mit à dire que la Silésie était une belle et bonne province, que c'était dommage qu'elle fût dans l'erreur; mais qu'il ne doutait pas que la liberté de conscience étant établie dans les états du roi de Prusse, tous les habitans, et surtout le maître du château, ne se rendissent à la vérité, et n'embrassassent la confession d'Ausbourg: «car, ajouta-t-il, Dieu ne laisse point une bonne action sans récompense, et c'en est une qu'on ne peut trop louer dans un militaire qui a fait du mal aux gens de mon pays pendant la guerre, de leur faire du bien pendant la paix.» L'hôte alors proposa de boire à la santé de ce brave seigneur, ce qui fut exécuté aux applaudissemens de toute la compagnie.

Il n'y eut pas jusqu'au jeune rabbin qui ne voulût aussi trinquer avec elle. Il dînait seul et tristement, de ses provisions, dans un coin de la salle, suivant la coutume des juifs en voyage; il se leva, et vint présenter sa grande tasse de cuir à la dame, qui la lui remplit jusqu'au bord. Il la vida d'un seul trait; alors elle lui dit: «Que vous en semble, docteur? La terre qui produit de si bon vin ne vaut-elle pas bien la terre promise?--Sans doute, madame, répondit-il, d'un air riant, surtout quand ce bon vin est versé par d'aussi jolies mains.--Souhaitez donc, lui dit-elle, que votre messie naisse en France, afin qu'il y rassemble vos tribus de toutes les parties du monde.--Plût à Dieu! repartit l'israélite; mais auparavant il faudrait qu'il fît la conquête de l'Europe, où nous sommes presque partout si misérables. Il faudrait que ce fût un nouveau Cyrus, qui en forçât les différens peuples de vivre en paix entre eux et avec le genre humain.--Dieu vous entende! s'écrièrent la plupart des convives.»

J'admirais la variété d'opinions de tant de personnes qui disputaient avant de se mettre à table, et qui étaient d'un si parfait accord lorsqu'elles en sortaient. J'en conclus que l'homme était méchant dans le malheur, car c'en est un pour bien des gens d'être à jeun; et qu'il était bon dans le bonheur, car, quand il a bien dîné, il est en paix avec tout le monde, comme le sauvage de Jean-Jacques.

J'en tirai une autre conséquence plus importante, c'est que toutes ces opinions qui avaient pour la plupart ébranlé la mienne tour à tour, venaient uniquement des éducations différentes de mes compagnons de voyage; et je ne doutai pas que chacun d'eux ne retournât à la sienne quand il serait de sang-froid.

Désirant fixer mon jugement sur les sujets de la conversation, je m'adressai à un voisin qui avait constamment gardé le silence, et m'avait paru d'une humeur toujours égale: «Que pensez-vous, lui dis-je, de la Silésie, et du seigneur du château?--La Silésie, me répondit-il, est un fort bon pays, puisqu'elle produit des fruits en abondance; et le seigneur du château est un excellent homme, puisqu'il fait du bien à tous les malheureux. Quant à la manière d'en juger, elle diffère dans chaque individu, suivant sa religion, sa nation, son état, son tempérament, son sexe, son âge, la saison de l'année, l'heure même du jour, et surtout d'après l'éducation qui donne la première et la dernière teinture à nos jugemens; mais quand on rapporte tout au bonheur du genre humain, on est sûr de juger comme Dieu agit. C'est sur la raison générale de l'univers que nous devons régler nos raisons particulières, comme nous réglons nos montres sur le soleil.»

Depuis cette conversation, j'ai tâché de juger de tout comme ce philosophe; j'ai trouvé même qu'il en était de notre globe et de ses habitans comme de la Silésie: chacun s'en fait une idée d'après son éducation. Les astronomes n'y voient qu'un globe fait en fromage de Hollande, qui tourne autour du soleil avec quelques newtoniens; les militaires, des champs de bataille et des grades; les nobles, des terres seigneuriales et des vassaux; les prêtres, des communians et des excommuniés; les marchands, des branches de commerce et de l'argent; les peintres, des paysages; les épicuriens, des paradis terrestres. Mais le philosophe le considère par ses relations avec les besoins des hommes, et les hommes eux-mêmes par celles qu'ils ont entre eux.

LE CAFÉ DE SURATE.

Il y avait à Surate un café où beaucoup d'étrangers s'assemblaient l'après-midi. Un jour il y vint un seidre persan, ou docteur de la loi, qui avait écrit toute sa vie sur la théologie, et qui ne croyait plus en Dieu. Qu'est-ce que Dieu? disait-il; d'où vient-il? qu'est-ce qui l'a créé? où est-il? Si c'était un corps, on le verrait: si c'était un esprit, il serait intelligent et juste; il ne permettrait pas qu'il y eût des malheureux sur la terre. Moi-même, après avoir tant travaillé pour son service, je serais pontife à Ispahan, et je n'aurais pas été forcé de m'enfuir de la Perse après avoir cherché à éclairer les hommes. Il n'y a donc point de Dieu. Ainsi le docteur, égaré par son ambition, à force de raisonner sur la première raison de toutes choses, était venu à perdre la sienne, et à croire que c'était non sa propre intelligence qui n'existait plus, mais celle qui gouverne l'univers. Il avait pour esclave un Cafre presque nu, qu'il laissa à la porte du café. Pour lui, il fut se coucher sur un sofa, et il prit une tasse de coquenar ou d'opium. Lorsque cette boisson commença à échauffer son cerveau, il adressa la parole à son esclave, qui était assis sur une pierre au soleil, occupé à chasser les mouches qui le dévoraient, et lui dit: Misérable noir! crois-tu qu'il y ait un Dieu? Qui peut en douter? lui répondit le Cafre. En disant ces mots, le Cafre tira d'un lambeau de pagne qui lui ceignait les reins, un petit marmouset de bois, et dit: Voilà le dieu qui m'a protégé depuis que je suis au monde; il est fait d'une branche de l'arbre fétiche de mon pays. Tous les gens du café ne furent pas moins surpris de la réponse de l'esclave que de la question de son maître.

Alors un brame haussant les épaules, dit au nègre: Pauvre imbécille! comment! tu portes ton dieu dans ta ceinture! Apprends qu'il n'y a point d'autre dieu que Brama, qui a créé le monde, et dont les temples sont sur les bords du Gange. Les brames sont ses seuls prêtres, et c'est par sa protection particulière qu'ils subsistent depuis cent vingt mille ans, malgré toutes les révolutions de l'Inde. Aussitôt un courtier juif prit la parole, et dit: Comment les brames peuvent-ils croire que Dieu n'a de temples que dans l'Inde, et qu'il n'existe que pour leur caste? Il n'y a d'autre Dieu que celui d'Abraham, qui n'a d'autre peuple que celui d'Israël. Il le conserve, quoique dispersé par toute la terre, jusqu'à ce qu'il l'ait rassemblé à Jérusalem pour lui donner l'empire des nations, lorsqu'il y aura relevé son temple, jadis la merveille de l'univers. En disant ces mots, l'Israélite versa quelques larmes. Il allait parler encore, lorsqu'un Italien en robe bleue lui dit en colère: Vous faites Dieu injuste, en disant qu'il n'aime que le peuple d'Israël. Il l'a rejeté depuis plus de dix-sept cents ans, comme vous en pouvez juger par sa dispersion même. Il appelle aujourd'hui tous les hommes dans l'église romaine, hors laquelle il n'y a point de salut. Un ministre protestant, de la mission danoise de Trinquebar, répondit en pâlissant au missionnaire catholique: Comment pouvez-vous restreindre le salut des hommes à votre communion idolâtre? apprenez qu'il n'y aura de sauvés que ceux qui, suivant l'Évangile, adorent Dieu en esprit, et en vérité, sous la loi de Jésus. Alors un Turc, officier de la douane de Surate, qui fumait sa pipe, dit aux deux chrétiens d'un air grave: Padres, comment pouvez-vous borner la connaissance de Dieu à vos églises? la loi de Jésus a été abolie depuis l'arrivée de Mahomet, le paraclet prédit par Jésus lui-même, le verbe de Dieu. Votre religion ne subsiste plus que dans quelques royaumes, et c'est sur ses ruines que la nôtre s'est élevée dans la plus belle portion de l'Europe, de l'Afrique, de l'Asie, et de ses îles. Elle est aujourd'hui assise sur le trône du Mogol, et se répand jusque dans la Chine, ce pays de lumières. Vous reconnaissez vous-même la réprobation des Juifs à leur humiliation; reconnaissez donc la mission du prophète à ses victoires. Il n'y aura de sauvés que les amis de Mahomet et d'Omar; car pour ceux qui suivent Ali, ce sont des infidèles. A ces mots, le seidre qui était de Perse, où le peuple suit la secte d'Ali, se mit à sourire; mais il s'éleva une grande querelle dans le café, à cause de tous les étrangers qui étaient de diverses religions, et parmi lesquels il y avait encore des chrétiens abyssins, des Cophtes, des Tartares lamas, des Arabes ismaélites, et des Guèbres ou adorateurs du feu. Tous disputaient sur la nature de Dieu et sur son culte, chacun soutenant que la véritable religion n'était que dans son pays.

Il y avait là un lettré de la Chine, disciple de Confucius, qui voyageait pour son instruction. Il était dans un coin du café, prenant du thé, écoutant tout et ne disant mot. Le douanier turc, s'adressant à lui, lui cria d'une voix forte: Bon Chinois, qui gardez le silence, vous savez que beaucoup de religions ont pénétré à la Chine. Des marchands de votre pays, qui avaient besoin ici de mes services, me l'ont dit, en m'assurant que celle de Mahomet était la meilleure. Rendez comme eux justice à la vérité: que pensez-vous de Dieu et de la religion de son prophète? Il se fit alors un grand silence dans le café. Le disciple de Confucius, ayant retiré ses mains dans les larges manches de sa robe, et les ayant croisées sur sa poitrine, se recueillit en lui-même, et dit d'une voix douce et posée: Messieurs, si vous me permettez de vous le dire, c'est l'ambition qui empêche, en toutes choses, les hommes d'être d'accord; si vous avez la patience de m'entendre, je vais vous en citer un exemple qui est encore tout frais à ma mémoire. Lorsque je partis de la Chine pour venir à Surate, je m'embarquai sur un vaisseau anglais qui avait fait le tour du monde. Chemin faisant, nous jetâmes l'ancre sur la côte orientale de Sumatra. Sur le midi, étant descendus à terre avec plusieurs gens de l'équipage, nous fûmes nous asseoir sur le bord de la mer, près d'un petit village, sous des cocotiers, à l'ombre desquels se reposaient plusieurs hommes de divers pays. Il y vint un aveugle qui avait perdu la vue à force de contempler le soleil. Il avait eu l'ambitieuse folie d'en comprendre la nature, afin de s'en approprier la lumière. Il avait tenté tous les moyens de l'optique, de la chimie, et même de la nécromancie, pour renfermer un de ses rayons dans une bouteille; n'ayant pu en venir à bout, il disait: La lumière du soleil n'est point un fluide, car elle ne peut être agitée par le vent; ce n'est point un solide, car on ne peut en détacher des morceaux; ce n'est point un feu, car elle ne s'éteint point dans l'eau; ce n'est point un esprit, puisqu'elle est visible; ce n'est point un corps, puisqu'on ne peut le manier; ce n'est pas même un mouvement, puisqu'elle n'agite pas les corps les plus légers: ce n'est donc rien du tout. Enfin, à force de contempler le soleil et de raisonner sur sa lumière, il en avait perdu les yeux, et qui pis est, la raison. Il croyait que c'était non pas sa vue, mais le soleil qui n'existait plus dans l'univers. Il avait pour conducteur un nègre qui, ayant fait asseoir son maître à l'ombre d'un cocotier, ramassa par terre un de ses cocos et se mit à faire un lampion avec sa coque, une mèche avec son caire, et à exprimer de sa noix un peu d'huile pour mettre dans son lampion. Pendant que le nègre s'occupait ainsi, l'aveugle lui dit en soupirant: Il n'y a donc plus de lumière au monde? Il y a celle du soleil, répondit le nègre. Qu'est-ce que le soleil? reprit l'aveugle. Je n'en sais rien, répondit l'Africain, si ce n'est que son lever est le commencement de mes travaux, et son coucher en est la fin. Sa lumière m'intéresse moins que celle de mon lampion, qui m'éclaire dans ma case: sans elle, je ne pourrais vous servir pendant la nuit. Alors, montrant son petit coco, il dit: Voilà mon soleil. A ce propos, un homme du village qui marchait avec des béquilles, se mit à rire; et croyant que l'aveugle était un aveugle-né, il lui dit: Apprenez que le soleil est un globe de feu qui se lève tous les jours dans la mer, et qui se couche tous les soirs à l'occident dans les montagnes de Sumatra. C'est ce que vous verriez vous-même, ainsi que nous tous, si vous jouissiez de la vue. Un pêcheur prit alors la parole et dit au boiteux: On voit bien que vous n'êtes jamais sorti de votre village. Si vous aviez des jambes, et que vous eussiez fait le tour de l'île de Sumatra, vous sauriez que le soleil ne se couche point dans ses montagnes; mais il sort tous les matins de la mer, et il y rentre tous les soirs pour se rafraîchir; c'est ce que je vois tous les jours le long des côtes. Un habitant de la presqu'île de l'Inde dit alors au pêcheur: Comment un homme qui a le sens commun peut-il croire que le soleil est un globe de feu, et que chaque jour il sort de la mer, et qu'il y rentre sans s'éteindre? Apprenez donc que le soleil est une deuta ou divinité de mon pays, qu'il parcourt tous les jours le ciel sur un char, tournant autour de la montagne d'Or de Merouwa; que lorsqu'il s'éclipse, c'est qu'il est englouti par les serpens ragou et kétou, dont il n'est délivré que par les prières des Indiens sur les bords du Gange. C'est une ambition bien folle à un habitant de Sumatra de croire qu'il ne luit que sur l'horizon de son île; elle ne peut entrer que dans la tête d'un homme qui n'a navigué que dans une pirogue. Un Lascar, patron d'une barque de commerce qui était à l'ancre, prit alors la parole, et dit: C'est une ambition encore plus folle de croire que le soleil préfère l'Inde à tous les pays du monde. J'ai voyagé dans la mer Rouge, sur les côtes de l'Arabie, à Madagascar, aux îles Moluques et aux Philippines; le soleil éclaire tous ces pays, ainsi que l'Inde. Il ne tourne point autour d'une montagne; mais il se lève dans les îles du Japon, qu'on appelle pour cette raison Jepon ou Gé-puen, naissance du soleil, et il se couche bien loin à l'occident, derrière les îles d'Angleterre. J'en suis bien sûr, car je l'ai ouï dire dans mon enfance à mon grand-père, qui avait voyagé jusqu'aux extrémités de la mer. Il allait en dire davantage, lorsqu'un matelot anglais de notre équipage l'interrompit, en disant: Il n'y a point de pays où l'on connaisse mieux le cours du soleil qu'en Angleterre: apprenez donc qu'il ne se lève et ne se couche nulle part. Il fait sans cesse le tour du monde; et j'en suis bien certain, car nous venons de le faire aussi, et nous l'avons rencontré partout. Alors, prenant un rotin des mains d'un des auditeurs, il traça un cercle sur le sable, tâchant de leur expliquer le cours du soleil d'un tropique à l'autre; mais n'en pouvant venir à bout, il prit à témoin de tout ce qu'il voulait dire le pilote de son vaisseau. Ce pilote était un homme sage qui avait entendu toute la dispute sans rien dire, mais quand il vit que tous les auditeurs gardaient le silence pour l'écouter, il prit alors la parole, et leur dit: «Chacun de vous trompe les autres, et en est trompé. Le soleil ne tourne point autour de la terre, mais c'est la terre qui tourne autour de lui, lui présentant tour à tour en vingt-quatre heures, les îles du Japon, les Philippines, les Moluques, Sumatra, l'Afrique, l'Europe, l'Angleterre, et bien d'autres pays. Le soleil ne luit point seulement pour une montagne, une île, un horizon, une mer, ni même pour la terre; mais il est au centre de l'univers, d'où il éclaire avec elle cinq autres planètes qui tournent aussi autour de lui, et dont quelques-unes sont bien plus grosses que la terre, et bien plus éloignées qu'elle du soleil. Tel est entre autres Saturne, de trente mille lieues de diamètre, et qui en est à deux cent quatre-vingt-cinq millions de lieues de distance. Je ne parle pas des lunes qui renvoient aux planètes éloignées du soleil sa lumière, et qui sont en bon nombre. Chacun de vous aurait une idée de ces vérités, s'il jetait seulement, la nuit, les yeux au ciel, et s'il n'avait pas l'ambition de croire que le soleil ne luit que pour son pays.» Ainsi parla, au grand étonnement de ses auditeurs, le pilote qui avait fait le tour du monde et observé les cieux.

Il en est de même, ajouta le disciple de Confucius, de Dieu comme du soleil. Chaque homme croit l'avoir à lui seul, dans sa chapelle, ou au moins dans son pays. Chaque peuple croit renfermer dans ses temples celui que l'univers visible ne renferme pas. Cependant, est-il un temple comparable à celui que Dieu lui-même a élevé pour rassembler tous les hommes dans la même communion? Tous les temples du monde ne sont faits qu'à l'imitation de celui de la nature. On trouve, dans la plupart, des lavoirs ou bénitiers, des colonnes, des voûtes, des lampes, des statues, des inscriptions, des livres de la loi, des sacrifices, des autels et des prêtres. Mais dans quel temple y a-t-il un bénitier aussi vaste que la mer, qui n'est point renfermée dans une coquille? d'aussi belles colonnes que les arbres des forêts, ou ceux des vergers chargés de fruits? une voûte aussi élevée que le ciel, et une lampe aussi éclatante que le soleil? Où verra-t-on des statues aussi intéressantes que tant d'êtres sensibles qui s'aiment, qui s'entr'aident et qui parlent? des inscriptions aussi intelligibles et plus religieuses que les bienfaits mêmes de la nature? un livre de la loi aussi universel que l'amour de Dieu fondé sur notre reconnaissance, et que l'amour de nos semblables sur nos propres intérêts? des sacrifices plus touchans que ceux de nos louanges pour celui qui nous a tout donné, et de nos passions pour ceux avec lesquels nous devons tout partager? enfin un autel aussi saint que le coeur de l'homme de bien, dont Dieu même est le pontife? Ainsi, plus l'homme étendra loin la puissance de Dieu, plus il approchera de sa connaissance; et plus il aura d'indulgence pour les hommes, plus il imitera sa bonté. Que celui donc qui jouit de la lumière de Dieu répandue dans tout l'univers, ne méprise pas le superstitieux qui n'en aperçoit qu'un petit rayon dans son idole, ni même l'athée qui en est tout-à-fait privé, de peur qu'en punition de son orgueil, il ne lui arrive comme à ce philosophe qui, voulant s'approprier la lumière du soleil, devint aveugle, et se vit réduit, pour se conduire, à se servir du lampion d'un nègre.

Ainsi parla le disciple de Confucius; et tous les gens du café qui disputaient sur l'excellence de leurs religions, gardèrent un profond silence.

DIALOGUE

SUR

LA CRITIQUE ET LES JOURNAUX.

Un jour je vis entrer chez moi un jeune homme de mes amis, qui se destine aux lettres; il tenait à sa main un journal. Quoique naturellement gai, il avait l'air sombre.

MOI.

Que m'apportez-vous là? lui dis-je.

MON AMI.

Une nouvelle méchanceté du journal des Débats: vous en êtes l'objet.

MOI.

Vous me surprenez. J'ai toujours cru son rédacteur bien disposé pour mes ouvrages.

MON AMI.

Avez-vous été le voir à l'occasion de votre nouvelle édition?

MOI.

Non, je ne l'ai même jamais vu. Il est journaliste; et j'ai pour maxime que quand on donne à un particulier le pouvoir de nous honorer, on lui donne en même temps celui de nous déshonorer.

MON AMI.

Lisez, lisez; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n'êtes propre qu'à faire des romans; que votre Théorie des Marées n'est qu'un roman; que vous avez la manie d'en parler sans cesse; que vos principes de morale sont exagérés; que vous n'avez aucune connaissance en politique. Pardonnez-moi si je répète ses injures, mais j'en suis indigné. Ce sont des personnalités dont vous devez faire justice.

MOI.

Je lis rarement ce journal, parce que je trouve sa critique amère, et souvent injuste. Son rédacteur est d'ailleurs un homme d'esprit; mais ses satires répugnent à mes principes de morale; voilà peut-être pourquoi il les trouve exagérés. Quant à mon ignorance en politique, il n'est guère question de cette science moderne dans mes Études de la Nature. Mais pourquoi en a-t-il parlé?

MON AMI.

C'est peut-être que vos ennemis lui auront dit que vous ambitionniez quelque place.

MOI.

Voyons donc ce redoutable feuilleton; et après l'avoir lu tout entier: Je ne trouve pas, lui dis-je que j'aie tant à m'en plaindre. D'abord il commence par me blâmer, et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait précisément le contraire; il loue au commencement, et blâme à la fin. Le premier paraît un ennemi impartial, qui est forcé enfin de reconnaître vos bonnes qualités; le second semble être un ami équitable qui ne demande qu'à vous louer, mais qui est contraint ensuite d'avouer vos défauts par le sentiment de la justice. L'un et l'autre savent bien que la dernière impression est la seule qui reste dans la tête du lecteur. C'est le dernier coup de la cloche qui la fait long-temps vibrer.

MON AMI.

Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une opinion, ou qui la loue, est tenu de motiver sa critique ou son éloge. Bayle est là-dessus un vrai modèle. Lorsqu'il réfute une erreur, il y supplée la vérité. Tout critique qui se conduit autrement est ou ignorant ou de mauvaise foi. Le vôtre est à la fois l'un et l'autre.

MOI.

Oh! cela est trop fort: il ne me blâme que sur le fond des choses, qu'il n'entend pas, et que peut-être, on le charge de blâmer; mais il me loue de bonne foi sur le style. Il dit positivement que je suis un des plus grands écrivains du siècle.

MON AMI.

Voilà un bel éloge!

MOI.

Sans doute, et l'un des plus beaux qu'on puisse donner aujourd'hui. Quel est l'homme de loi, par exemple, qui ne serait pas plus flatté de passer dans les affaires pour un fameux orateur, que pour un bon juge? la forme est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n'intéresse que les particuliers mis en cause; celle-là regarde le public, qui donne les réputations. Sachez donc que le rédacteur du feuilleton m'a donné la plus grande des louanges, et qu'il la préférerait pour lui-même à toutes celles dont on voudrait l'honorer, comme d'être juste, bon logicien, penseur profond, observateur éclairé. Les anciens pensaient à peu près là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisaient le principal mérite de Cicéron. J'ai ouï dire que ce père de l'éloquence latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques citoyens oisifs qui s'y promenaient l'entourèrent, et le prièrent de monter à la tribune. «Que voulez-vous que j'y fasse? leur dit-il; je n'ai rien à vous dire.--N'importe, s'écrièrent-ils, parlez-nous toujours. Que nous ayons le plaisir d'entendre vos périodes si belles, si harmonieuses, qui flattent si délicieusement les oreilles.» Je crois que M. de Laharpe nous a conservé ce beau trait dans son Cours de littérature française. Il le trouvait admirable, et le citait comme une preuve du grand goût que les Romains avaient pour l'éloquence.

MON AMI.

C'est nous les représenter comme des imbécilles. Quel goût pouvaient-ils trouver à entendre parler à vide? Je sais qu'il est commun à beaucoup de nos lecteurs de journaux; mais le journaliste des Débats, qui ne sait point faire de belles périodes, remplit tant qu'il peut son feuilleton de malignité: voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le nombre des méchans est encore plus grand que celui des imbécilles.

MOI.

Comptez-vous pour rien l'éloge si pur que le critique a fait de Paul et Virginie?

MON AMI.

Quoi! ne voyez-vous pas que c'est pour se donner à lui-même un air de sensibilité qui le rende recommandable à une multitude de ses lecteurs, qui se plaignent sans cesse d'en avoir trop, tandis qu'ils se repaissent tous les jours de ses sarcasmes? Vos ennemis louent les moindres parties de vos travaux, pour se donner le droit, en paraissant vos amis, de blâmer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les journalistes sont des pirates qui infectent toute la littérature, ainsi que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n'en veulent qu'à l'argent; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent entre eux, quoique sous divers pavillons; ils font la guerre aux morts et aux vivans. Quel sera désormais le sort des gens de lettres qui, sous les auspices des muses, se dirigent vers la fortune et la gloire? A peine un jeune homme, riche de ses seules études, s'embarque sur la mer des opinions humaines, qu'il est coulé à fond en sortant du port: il ne lui reste d'autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C'est alors que, sans peine et presque sans travail, il sera payé, redouté, honoré, et pourra parvenir à tout.

MOI.

Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates: ce sont, pour l'ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le fleuve de l'Oubli, qu'ils appellent fleuve de Mémoire, nos fugitives réputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifférens. Ils n'ont d'autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner honnêtement leur vie.

Ce n'est pas une petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec une nouvelle cargaison. Un journaliste à vide serait capable de remplir ses feuilles de leur propre critique. J'en ai eu un jour une preuve assez singulière. Un d'entre eux, voulant plaire à un parti puissant qui le protégeait, s'avisa d'attaquer ma Théorie du mouvement des mers. Comme il n'entendait pas plus celle des astronomes que la mienne, il me fut aisé de le réfuter. Je lui répondis par un autre journal; et j'insérai dans ma réponse quelques légères épigrammes sur sa double ignorance. Je crus qu'il en serait piqué. Point du tout. Il m'écrivit tendrement pour se plaindre de ce que je n'avais pas eu assez de confiance en lui pour lui adresser ma réponse, en m'assurant que quoiqu'il y fût maltraité, il l'aurait imprimée avec la fidélité la plus exacte, et qu'elle aurait fait le plus grand honneur à ses feuilles. Il est clair qu'il n'avait eu, en me provoquant, d'autre but que l'innocent désir de gagner de l'argent en remplissant son journal. Peu de temps après, il fut obligé d'y renoncer. Cependant les mathématiciens qui l'avaient armé d'argumens contre moi, et poussé en avant comme leur champion, vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une place à la fois lucrative et honorable. Il y a apparence que s'il eût imprimé ma réponse, il serait resté journaliste. Mais comme les objections qu'il m'avait faites paraissent toutes seules sur son champ de bataille, elles avaient un certain air victorieux dont son parti pouvait fort bien se féliciter comme d'un triomphe.

MON AMI.

Celui dont vous vous moquez était un de ces oiseaux innocens qui voltigent au tour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le journal des Débats est un oiseau de proie: son plaisir est de s'acharner aux réputations d'écrivains célèbres, surtout après leur mort. Comment ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques! A-t-il besoin de quelque philosophe d'une grande autorité en morale? c'est Jean-Jacques qu'il loue. Ses lecteurs, accoutumés à se repaître de sa malignité, viennent-ils à s'ennuyer de ses éloges? c'est Jean-Jacques qu'il déchire; il le dénonce comme la source de toute corruption.

MOI.

Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec Saint-Antoine de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint au pied de leur grand mât. Dans le beau temps, ils lui allument des cierges; dans le mauvais, ils l'invoquent; mais dans le calme, ils lui disent des injures et le jettent à la mer au bout d'une corde, jusqu'à ce que le bon vent revienne.

MON AMI.

Vous en riez; mais cela n'est pas plaisant pour la réputation des gens de lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire pendant sa vie. Ils l'ont fait passer pour un fripon qui vendait ses manuscrits à plusieurs libraires à la fois, et pour un lâche superstitieux sans cesse effrayé de la crainte de la mort. Enfin sa correspondance secrète et intime pendant trente ans a été publiée: elle a prouvé qu'il était l'homme de lettres le plus généreux; qu'il donnait le produit de la plupart de ses ouvrages à ses libraires, à des acteurs, et à des gens de lettres malheureux; que, presque toujours malade, il s'était si bien familiarisé avec l'idée de la mort, qu'il se jouait perpétuellement des fantômes que la superstition a placés au-delà des tombeaux, pour gouverner les âmes faibles pendant leur vie. Aujourd'hui le journal des Débats poursuit sa mémoire, et, ce qui est le comble de l'absurdité, il veut faire passer pour un imbécille l'écrivain de son siècle qui avait le plus d'esprit. Oui, quand je vois dans un feuilleton, un grand homme, utile au genre humain par ses talens et ses travaux, mis en pièces par des gens de lettres éclairés de ses lumières, qui n'ont imité de lui que les arts faciles et germains de médire et de flatter; et quand je lis ensuite, à la fin de ce même feuilleton, l'éloge d'un misérable charlatan, je crois voir un taureau déchiré dans une arène par une meute de chiens qu'il a nourris des fruits de ses labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que ces mêmes animaux, dressés à lécher les jarrets d'un âne, terminent cette scène féroce par une course ridicule.

MOI.

Le calomniateur est un serpent qui se cache à l'ombre des lauriers, pour piquer ceux qui s'y reposent. Homère a eu son Zoïle; Virgile, Bavius et Mævius; Corneille, un abbé d'Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son insecte rongeur.

MON AMI.

J'en conviens; mais il n'y a jamais eu chez les anciens, d'établissemens littéraires uniquement destinés à déchirer les gens de lettres tous les jours de la vie. Le nombre s'en augmente sans cesse. Il y a déjà plus de journalistes, que d'auteurs. Ceux-ci abandonnent même leurs laborieux et stériles travaux pour le lucratif métier de raisonner, à tort et à travers, sur ceux d'autrui.

MOI.

Vous avez raison. Mais ce genre de littérature a aussi son utilité. Combien de citoyens, occupés de leurs affaires, ne sont pas à portée de savoir ce qui se passe en politique, dans les lettres et dans les arts! ils trouvent dans les journaux des connaissances tout acquises, qui n'exigent de leur part aucune réflexion. L'âme a besoin de nourriture comme le corps; et il est remarquable que le nombre des journaux s'est accru, chez nous, à mesure que celui des sermons y a diminué.

MON AMI.

Et c'est par cela même que je les trouve dangereux. En donnant des raisonnemens tout faits, ils ôtent la faculté de raisonner, et celle d'être juste, par des jugemens dictés souvent par l'esprit de parti. Ils paralysent à la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent habituellement, s'accoutument à les recommander comme des oracles. Entrez dans nos cafés, et voyez la quantité de gens qui oublient leurs amis, leur commerce et leur famille, pour se livrer à cette oisive occupation. Qu'en rapportent-ils chez eux? quelque maxime de morale? quelque principe de conduite? non; mais un sarcasme bien mordant ou une calomnie impudente contre des gens de lettres estimables.

MOI.

Au moins vous en excepterez quelques journalistes sensés, tels que le Moniteur, le Publiciste, etc.; quant aux autres, je n'ai point trop à m'en plaindre.

MON AMI.

Comment! pas même de ceux qui traitent de romans vos Études, où vous avez employé trente ans d'observations?

MOI.

Plût à Dieu qu'ils fussent persuadés que mes Études sont des romans comme Paul et Virginie! les romans sont les livres les plus agréables, les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gouvernent le monde. Voyez l'Iliade et l'Odyssée, dont les héros, les dieux, les événemens, sont presque tous de l'invention d'Homère; voyez combien de souverains, de peuples, de religions, en ont tiré leur origine, leurs lois, et leur culte. De nos jours même, quel empire ce poëme exerce encore sur nos académies, nos arts libéraux, nos théâtres! C'est le dieu de la littérature de l'Europe.

MON AMI.

Je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nôtre. Je ne veux plus courir dans une carrière où des études pénibles vous attendent à l'entrée, l'envie et la calomnie au milieu, des persécutions et l'infortune à la fin.

MOI.

Quoi! n'auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance d'être honoré des hommes pendant votre vie? Rappelez-vous Homère.

MON AMI.

Qui voudrait cultiver les muses sans cette perspective de gloire qu'elles prolongent au loin sur notre horizon? Elle consola sans doute Homère pendant sa vie. Voyez comme elle s'est étendue après sa mort.

MOI.

Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n'est même qu'à sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à la postérité. Mais les monumens qui l'y transmettent, n'ont pas l'esprit de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l'invention des hommes, et par conséquent caducs et misérables comme eux. Qu'est-ce qu'un livre, après tout? il est pour l'ordinaire conçu par la vanité; ensuite il est écrit avec une plume d'oie, au moyen d'une liqueur noire extraite de la galle d'un insecte, sur du papier fait de chiffon ramassé au coin des rues. On l'imprime ensuite avec du noir de fumée. Voilà les matériaux dont l'homme, parvenu à la civilisation, fabrique ses titres à l'immortalité. Il en compose ses archives, il y renferme l'histoire des nations, leurs traités, leurs lois, et tout ce qu'il conçoit de plus sacré et de plus digne de foi. Mais qu'arrive-t-il? A peine l'ouvrage paraît au jour, que les journalistes se hâtent d'en rendre compte. S'ils en disent du mal, le public le tourne en ridicule; s'ils le louent, des contrefacteurs s'en emparent. Il ne reste bientôt plus à l'auteur que le droit frivole de propriété, que les lois ne lui peuvent assurer pendant sa vie, et dont elles dépouillent ses enfans peu d'années après sa mort. Que se proposait-il donc dans sa pénible carrière? de plaire aux hommes, à des êtres qui, comme le dit Marc-Aurèle, se déplaisent à eux-mêmes dix fois le jour. Oh! mon ami, un homme de lettres doit se proposer un but plus sublime dans le cours de sa vie: c'est d'y chercher la vérité. Comme la lumière est la vie des corps, dont elle développe avec le temps toutes les facultés, la vérité est la vie de l'âme, qui lui doit pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la répandre dans un monde encore plus rempli d'erreurs et de préjugés, que la terre n'est couverte des ombres de la nuit et de celles même du jour?

Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits pour y faire germer la vérité, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs, si le sol est plein de roches, son rude travail n'est pas perdu: ses nerfs en acquièrent de nouvelles forces.

MON AMI.

Je travaillerai aussi pour la vérité sans tant de fatigues. Je me ferai journaliste. Je m'assiérai au rang de mes juges.

MOI.

Pourriez-vous vous abaisser à servir les haines d'autrui? N'en doutez pas, il y a des hommes qui n'aspirent qu'au retour de la barbarie. Ils se réjouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre eux des querelles pour les livrer au mépris public. S'ils le pouvaient, ils crèveraient les yeux au genre humain: ils le priveraient de la lumière comme de la vérité, pour le mieux asservir.

MON AMI.

Dieu me préserve d'être jamais de leur nombre! Je ferai le journal des journaux. Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idées et des tirades dont ils remplissent leurs feuilles; les journalistes me fourniront à leur tour la malignité dont j'aurai besoin. Je tournerai contre eux leurs propres flèches, et je m'attirerai bientôt tous leurs lecteurs.

MOI.

Si jamais vous entreprenez des feuilles périodiques, faites-les dignes d'une âme généreuse, et des hautes destinées où s'élève la France. Encouragez, à leur naissance, les talens timides, en vous rappelant les faibles débuts de Corneille, de Racine et de Fontenelle. Préparez au siècle nouveau des artistes, des poètes, des historiens. Ce n'est point de héros qu'il manque, c'est d'écrivains capables de les célébrer. N'insérez dans vos feuilles que ce qui méritera les souvenirs de la postérité. Mettez-y les découvertes du génie, et les actes de vertu en tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talens fléchissent sous de si nobles fardeaux: ils n'en prendront qu'un vol plus assuré; et la reconnaissance des races futures suffira pour les rendre illustres. Vos feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siècles pour la Chine les annales de son empire.

En parcourant cette carrière, que vous indique l'amour de la patrie, étendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde: votre journal renfermera un jour les archives du genre humain.

Mon jeune ami se leva, me serra la main, et se retira plein d'émotion.

FIN DU TOME SECOND.

NOTES.

1 PAGE 60.

Danaüs vient d'Égypte chez les Grecs exprès pour leur apprendre à faire des puits, tant la plus belle partie de l'Europe et la première civilisée était encore dans l'enfance. Les Grecs furent si étonnés de voir les filles de Danaüs tirer de l'eau d'un puits sans le vider, qu'ils s'imaginèrent que c'était un tonneau inépuisable, ou que le seau du puits était criblé; et voilà la fable des Danaïdes. On n'a pas de date de l'arrivée de Danaüs, parce qu'il y a trois mille ans les peuples policés de l'Europe n'avaient pas de chronologie.

Quatre cent cinquante ans avant la fondation de Rome, Minos construisit les premiers bateaux. Dédale, dans le même temps, inventa les outils, l'art du charpentier, et les voiles de vaisseaux, qui passèrent pour des ailes; de là l'histoire de son fils Icare.

L'art de sculpter commença à Scio 300 ans avant la fondation de Rome. Celui de peindre et de jeter en fonte ne fut inventé que du temps de Phidias, l'an de Rome 308. D'autres arts encore plus utiles avaient une moindre antiquité.

Voyons en quel temps ils ont commencé chez les Romains. Avant Servius Tullius on ne battait point monnaie. Il fut le premier qui en fit frapper de cuivre. C'étaient des as qui pesaient deux livres, comme les pièces de Suède d'aujourd'hui. Ce ne fut que l'an de Rome 585 que l'on battit pour la première fois de la monnaie d'argent, et ce ne fut qu'en 647 que l'on frappa de la monnaie d'or[12]. On ne vécut à Rome que de bouillie ou de fromentée jusqu'à l'année 580, où pour la première fois les boulangers et les médecins grecs vinrent s'établir à Rome.

[12] Depuis les Romains, on a imaginé de la monnaie de papier. Comme on voit, tout se perfectionne. J'ai perdu, sur cette perfection de l'art, trente-trois pour cent. Je ne sais pas si les autres arts font d'aussi grands progrès.

L'agriculture n'était pas plus avancée. Les Grecs avaient tiré la vigne de l'Asie, selon Plutarque. Elle passa ensuite chez les Latins; mais le vin était si rare sous Numa, qu'il défendit qu'on en arrosât les bûchers des funérailles. Lucius Papinianus, général contre les Samnites, fit voeu d'en offrir un petit gobelet à Jupiter s'il gagnait la bataille: tant le vin alors était rare, dit Pline.

Selon Fenestella, l'an de Rome 183, il n'y avait point d'oliviers en Italie, en Espagne, ni en Afrique. Pline dit qu'en 440 il n'y avait d'oliviers en Italie qu'à 40 milles de la mer, et que l'huile ne devint commune qu'en 690: mais sous Caton on n'avait pas encore imaginé d'exprimer de l'huile d'autres graines que de l'olive.

Quant aux légumes, les Romains tirèrent les échalottes, ou ascalonites, d'Ascalon en Judée; les oignons, et la chicorée dont le nom chicorium est égyptien, de Chypre et d'Égypte; la menthe et cinq sortes de navets, de Grèce; la poirée blanche, de Sicile; les choux, de Naples; les cardons, de Carthage; le chervi ou carvi, de Carie; les melons de Lacédémone et de Béotie.

Ils avaient importé de même la plupart de leurs arbres fruitiers des pieds plus orientaux: les figuiers, des environs de Troie, d'Hyrcanie et de Syrie; les citronniers, de la Médie; les noyers et les pêchers, de la Perse; le néflier, le cognassier, le cyprès et le plane, de Crète; le châtaignier, de Sardaigne; le myrte, de la Grèce; les lauriers, de Delphes et de Chypre; les grenadiers, d'Afrique; beaucoup d'espèce de pommiers et de poiriers, du royaume d'Epire. Les pruniers, du temps de Caton, étaient fort rares: ceux que nous appelons de Damas, venaient d'Arménie. De son temps, il n'y avait point d'amandiers en Italie. Les avelines vinrent à Rome du royaume de Pont, d'où Lucullus apporta aussi les cerises; les pistaches furent apportées de Syrie par Vitellius, et les jujubes, par le consul Papinianus, sous Auguste.

Les Gaulois ont tiré de l'Italie leurs arts et leurs végétaux. De quoi vivaient-ils donc quand les Romains n'avaient encore ni légumes, ni fruits, ni pain, ni vin, ni argent, ni industrie? S'ils vivaient en peuples pasteurs, ils n'étaient pas nombreux. Et qu'étaient-ce alors que les nations du Nord? Celles qui firent une incursion en Italie du temps de Marius, étaient probablement des nations errantes comme celles du Canada. Les Scythes les chassaient vers l'occident et vers le midi.

2 PAGE 60.

Les jeunes filles chantaient à Rome, dans les jeux séculaires:

Ritè maturos aperire partus Lenis Ilithyia, tuere matres, Sive tu Lucina probas vocari, Seu Genitalis;

Diva, producas sobolem, Patrumque Prosperes decreta super jugandis Feminis, prolisque novæ feraci Lege maritâ.

HORAT., Carmen seculare.

Ce qui veut dire: «Donnez à nos mères d'heureux accouchemens, douce Lucine, qui présidez à la naissance des hommes; déesse de la génération, préparez pour nous une nouvelle postérité, et faites réussir les lois du sénat en faveur des mariages.»

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES

DANS CE VOLUME.

Lettre XX. Départ de Bourbon. Arrivée au Cap. page 5 Lettre XXI. Au Cap. Voyage à Constance et à la montagne de la Table. 11 Lettre XXII. Qualité de l'air et du sol du cap de Bonne-Espérance; plantes, insectes et animaux. 23 Lettre XXIII. Esclaves, Hottentots, Hollandais. 33 Lettre XXIV. Suite de mon journal au Cap. 42 Lettre XXV. Départ du Cap. Description de l'Ascension. 47 Lettre XXVI. Conjectures sur l'antiquité du sol de l'Ascension, de l'Ile-de-France, du cap de Bonne-Espérance, et de l'Europe. 54 Lettre XXVII. Observations sur l'Ascension. Départ. Arrivée en France. 62 Lettre XXVIII et dernière. Sur les voyageurs et les voyages. 73 Conseils à un jeune colon de l'Ile-de-France. 85 Dialogue premier. Des arbres. 91 Dialogue second. Des fleurs. 105 Dialogue troisième. Des fruits. 115 Explication de quelques termes de marine. 131 Voyage en Silésie. 151 Le Café de Surate. 163 Dialogue sur la critique et le journaux. 179 Notes. 195

FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.

note du transcripteur

La numérotation des pages de l'original comporte une lacune de deux pages entre Le café de Surate, et le Dialogue sur la critique, correspondant vraisemblablement à une erreur de numérotation, le texte étant par ailleurs complet.

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