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Chapitre 1

VOYAGE AU SOUDAN ORIENTAL. [Décoration] LE OUADÂY.

[Décoration] PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce, Rue Racine, 26, près de l’Odéon. [Décoration]

[Illustration : Voyage au Ouadây.

LE CHEYKH MOHAMMED IBN OMAR EL-TOUNSY

Dessiné au Caire par Mr. Machereau, Peintre Français]

VOYAGE AU OUADÂY

PAR LE CHEYKH MOHAMMED IBN-OMAR EL-TOUNSY, RÉVISEUR EN CHEF A L’ÉCOLE DE MÉDECINE DU KAIRE ;

TRADUIT DE L’ARABE PAR LE Dr PERRON, Directeur de l’École de médecine du Kaire ; Membre de la Société asiatique de Paris et de la Société égyptiennne.

OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE CARTES ET DE PLANCHES ET DU PORTRAIT DU CHEYKH,

PUBLIÉ PAR LE Dr PERRON ET M. JOMARD Membre de l’Institut, ancien Directeur de la Mission égyptienne en France

Ouvrage précédé d’une PRÉFACE de ce dernier, contenant des remarques historiques et géographiques, ET FAISANT SUITE AU VOYAGE AU DÂRFOUR.

[Décoration]

PARIS.

CHEZ BENJAMIN DUPRAT, | FRANCK, LIBRAIRE, LIBRAIRE DE L’INSTITUT | Rue Richelieu, 69. ET DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, | Rue du Cloître-Saint-Benoît, 7. | RENOUARD, LIBRAIRE, | Rue de Tournon, 8 ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE, | Rue Hautefeuille, 23. | GIDE, LIBRAIRE, | Rue des Petits-Augustins, 5

* * * * * 1851.

PRÉFACE

=PAR M. JOMARD.=

· · ·

§ I. — Remarques générales. — La situation présente d’une partie de l’Afrique septentrionale et du Soudan oriental, semble devoir être favorable à une publication comme celle du Voyage au Ouadây, voyage accompli, il y a déjà beaucoup d’années, par le cheykh Mohammed El- Tounsy, l’un des ulémas du Caire, le même personnage à qui l’on doit le Voyage au Dârfour, traduit par le docteur Perron et qui a paru en 1845[1]. C’est encore à la persévérance de M. Perron que l’on est redevable du nouvel ouvrage, non pas seulement parce qu’il a fait la traduction de ce livre, mais parce qu’il a décidé le voyageur à oublier un moment ses scrupules religieux, et à mettre par écrit ses souvenirs. C’est donc réellement grâce au savant orientaliste, que l’état militaire, civil et politique d’un grand royaume du Soudan, presque ignoré jusqu’à ce jour, nous sera maintenant mieux connu ; il en est de même de son climat, de ses ressources, de son état moral et de son histoire. Sans doute le cheykh ne révèle pas aujourd’hui l’existence même du Ouadây, mais il est vrai de dire qu’avant Burckhardt l’on n’en savait guère autre chose, en Europe, que le nom, et que même ce judicieux et excellent observateur, qui le premier nous l’a fait connaître, ne nous en a guère dit, sous les rapports physique et politique, que ce qu’il fallait pour inspirer le vif désir d’en savoir davantage.

Quand Burckhardt a signalé le Ouadây aux géographes et à tout le monde savant, ce royaume était encore moins connu que le Dârfour. Browne, qui cependant était resté trois ans dans ce dernier pays, ne fait guère que nommer l’autre ; il en est de même de Hornemann, de Seetzen, de Lyon, de Denham[2], et autres voyageurs qui ont visité la partie orientale de l’Afrique septentrionale[3] ; et combien d’autres n’en ont même jamais parlé ! Cependant la situation géographique du Ouadây l’appelait à jouer un rôle dans les relations du commerce ; l’événement l’a prouvé[4]. Seulement il fallait une circonstance extraordinaire pour l’amener sur la scène commerciale, et elle s’est présentée.

Depuis plusieurs siècles le Dârfour était en possession d’apporter en Égypte ses denrées, ses marchandises, ses esclaves. Tout le monde connaît les caravanes du Dârfour ; c’est par milliers que l’on comptait les chameaux de ces caravanes, et par millions de piastres fortes les sommes que représentait la valeur de leur chargement[5]. Le Ouadây était trop reculé pour faire concurrence au Dârfour, et, d’autre part, l’état de guerre habituel entre ces deux pays ne permettait pas au Ouadây de confier ses richesses aux Fôriens pour les exporter, avec les leurs, jusqu’aux rives du Nil. La circonstance inattendue qui s’est offerte est l’expédition française de 1798.

Repoussés de poste en poste par notre armée, les mamlouks, beys, kâchefs et cavaliers, refoulés au-delà de la première cataracte, ont remonté d’abord en Nubie et jusqu’au delà de Dongolah ; ils auraient pu s’y établir tranquillement, ainsi qu’au Kordofân, peut-être même à Sennâr, si d’imprudents conseils et de puissantes intrigues ne les avaient pas ramenés en Égypte pour disputer le pouvoir à Mohammed-Aly. Mais ce prince était devenu, par le fait, le successeur de l’armée française, et déjà il possédait un commencement d’armée. Expulsés encore une fois de l’Égypte, les mamlouks ont été poursuivis jusqu’au Kordofân, et de là plusieurs ont passé dans le Dârfour. Une armée égyptienne s’est établie alors au Kordofân ; c’était presque la guerre avec le royaume voisin. Le commerce du Dârfour avec l’Égypte s’est ralenti ou arrêté ; c’est alors qu’ont commencé des relations commerciales entre le Ouadây et le Fezzân, puis Tripoli et Benghazy ; des caravanes se sont établies ; on a découvert, tenté et pratiqué deux routes nouvelles, et la Méditerranée, par conséquent l’Europe, ont pu recevoir, pour la première fois, des marchandises du Ouadây par voie directe, sans intermédiaire. Je m’arrête ici à ces points généraux, les détails viendront plus tard.

§ II. — Historique. — Je dois faire ressortir ici une coïncidence assez frappante. Au moment même où surgissait, aux bords du Nil, l’homme extraordinaire que je viens de nommer (le futur vice-roi d’Égypte, Mohammed-Aly), à cette même époque (l’an 1804) apparaissait au Ouadây le sultan Sâboûn (Abd-el-Kerim), descendant, selon notre cheykh, à la sixième génération du premier sultan de ce pays, Seléîh ou Saleh, lequel Seléîh avait établi à la fois l’islamisme et un pouvoir héréditaire ; auparavant le Ouadây était idolâtre, comme on l’est encore chez les Fertyt, chez les Djenakhérah et les autres tribus du midi. Quant à Sâboûn, il s’est fait remarquer dans son règne, aussi court que brillant, par un caractère, par des qualités qu’il avait en commun avec Mohammed-Aly : la fermeté, l’intelligence, l’adresse et la sagacité, enfin l’ambition de se distinguer, et quelquefois l’emploi des moyens violents. Plus jeune que celui-ci, il arriva au trône un peu avant lui, et il est mort aussi beaucoup plus tôt. Saboûn s’occupait du commerce ainsi que Mohammed-Aly ; il expédia des caravanes en Égypte et adressa des présents au vice-roi, en retour de l’accueil fait aux marchands ouadayens. Des liaisons d’amitié s’établirent alors entre les deux princes, et quand les hostilités des Fôriens forcèrent, peu après, Mohammed-Aly à envoyer une armée au Kordofân, le Dârfour se trouva placé entre deux puissants ennemis. De là, depuis si longtemps, pour les voyageurs, la difficulté de pénétrer ou de séjourner dans ce dernier pays. On a vu, dans le Voyage au Dârfour, que le vice-roi d’Égypte avait laissé percer le projet d’y établir un prétendant, Abou-Madiân, oncle du sultan régnant ; il entretenait une forte armée au Kordofân et au Sennâr, et l’on comprend de reste combien devait être suspect au sultan du Dârfour tout ce qui venait du côté du Nil. Cet état de choses dure toujours, malgré la mort d’Abou-Madiân et celle de Mohammed-Aly.

Sâboûn a laissé la réputation d’un prince habile, juste et sage, d’un homme d’une équité souvent rigoureuse, et, en même temps, d’un vaillant guerrier, d’un homme bienfaisant et généreux. Il réprima énergiquement, pendant son règne, le brigandage et les violences de certaines tribus, et, d’accord avec le sultan de Bornou, il fit plusieurs expéditions contre le Bâguirméh, dans la vue de punir la tyrannie et l’immoralité du sultan ; enfin il assura dans son empire la sécurité des routes. Voilà plusieurs rapports singuliers avec Mohammed-Aly ; qu’on me pardonne de les faire ressortir, sauf toute réserve pour la différence qui existe entre les deux hommes et les deux pays[6].

Sur tous ces faits peu connus, le cheykh Mohammed El-Tounsy rapporte des détails aussi curieux qu’abondants, recueillis par lui-même au Ouadây, pendant un assez long séjour, de la bouche des acteurs eux-mêmes, et il nous révèle une foule de traits qui peignent les hommes et les lieux avec de vives couleurs.

Notre auteur fait connaître l’origine de la famille régnante au Ouadây, du moins à partir du sultan Seléîh. Ses successeurs furent Arous l’Ancien, Arous le Jeune, Gaudéh, Sâléh, et enfin, vers 1804 ou 1805, le sultan Mohammed Abd-el-Kerim, surnommé Sâboûn. Ce prince périt de mort violente en 1811 selon le cheykh, mais au commencement de 1815 selon Burckhardt[7], au temps duquel (1816) régnait un Yousouf Abd-el-Cadr, fils de Sâboûn, surnommé Kharyfeyn. Ont régné ensuite Rakeb, fils de ce dernier, et Mohammed Chérif, frère de Sâboûn. Celui-ci ne s’est emparé du pouvoir que par le secours du prince du Dârfour, le sultan Husseyn ; naguère, en 1846, il dirigeait une expédition contre le Bornou ; ce prince régnait, dit-on, selon les règles de la justice.

Mais il faut savoir qu’il existait, qu’il existe encore un prétendant à la couronne du Ouadây, un propre fils de Sâboûn, et même l’aîné de ses fils, envoyé au Caire à l’âge de treize ans pour y faire ses études. Le sultan Sâboûn, lettré lui-même, avait voulu que ce fils suivit les leçons des ulémas qui ont le plus de savoir ou le plus de renommée, ceux de la ville du Caire ; mais le jeune prince, après mille traverses, ne put arriver en Égypte qu’en 1827, plus de onze ans après son départ de Ouârah. Il faut lire le récit de ses aventures dans un opuscule peu connu, et que je dois à l’obligeance du savant M. Renouard (secrétaire de la Société royale de géographie de Londres) ; il est intitulé : The story of Ja’far, son of the sultan of Wadai, first published in the United service Journal, for March, April and May, London, 1830. Au lieu de l’envoyer en Égypte par la voie du Nil, le sultan Sâboûn l’avait dirigé sur Benghazy, par le désert, directement au nord, avec une caravane de cinq cent chameaux ; le jeune prince avait été retenu captif et maltraité par le pacha de Tripoli. De cette résidence il avait fait de vains efforts pour se rendre à sa destination ; enfin, grâce à la protection anglaise, il avait pu atteindre l’Égypte. D’un autre côté, nous apprenons, par le récit non moins curieux, mais plus savant, de M. Fulgence Fresnel[8], que le prétendant Dja’far, après une tentative inutile pour ressaisir le trône sur son oncle, le sultan Chérif, était retiré au Dâr-Rounga en 1846[9]. En 1849 il était dans la capitale du Dârfour, attendant toujours une restauration impossible : je reviendrai sur ce qui concerne l’infortuné Dja’far ; si je parle ici de la relation de ce prince ouadayen, ce n’est pas seulement parce qu’elle aide à faire connaître la famille qui a déjà donné héréditairement au pays neuf souverains (ou en suivant le récit de Dja’far treize souverains)[10], mais c’est à cause de la route du Ouadây à la Méditerranée, dirigée droit au nord comme je l’ai dit, route qu’il a suivie lui-même en partie, il y a environ trente-quatre ans, et parce que le choix fait de cette ligne par le sultan Sâboûn son père, quoique moins sûre, montre l’importance que le sultan y attachait dès longtemps. Il fallait sans doute traverser un désert difficile, occupé par des pillards, et s’exposer surtout au manque d’eau ; mais la ligne était plus courte, et on était dispensé de passer par le Fezzân ; de plus, du point d’arrivée à Benghazy, on pouvait aller rapidement par mer, d’un côté à Alexandrie, de l’autre à Tripoli ; enfin l’on n’avait pas, comme je l’ai dit plus haut, à subir un partage ou une concurrence avec la caravane du Dârfour, caravane qui se portait directement au Nil depuis un temps immémorial.

§ III. — Les Fellâtas et les Wahabis. — J’ai fait remarquer la coïncidence des événements de l’Égypte et du Ouadây ; une autre, non moins singulière, avait lieu à peu près à la même époque. Qu’il me soit permis de faire encore ce rapprochement, comme le cheykh Mohammed El- Tounsy l’a fait lui-même : il a encore plus d’importance qu’une réforme commerciale ou politique ; il s’agit de la réforme religieuse introduite chez les Fellâtas ou Foullân, laquelle a pour ainsi dire donné naissance à un grand empire. Un certain faguih, du nom de Zâky, du pays des Foullân, s’éleva tout d’un coup en réformateur à la fin du dernier siècle, reprochant aux grands du pays, et en général aux gens du Soudan, d’avoir abandonné les voies saintes et pures de l’islamisme pour les désordres de toute espèce, l’usage des boissons fermentées et les habitudes les plus contraires aux préceptes du Coran. C’est à peu près ce que reprochait en Arabie, à ses compatriotes, le cheykh Mohammed, fils d’Abd-el-Wahab, qui fut le premier fondateur de la secte des Wahabis. Mohammed Ibn-So’oud, et ensuite son fils Abd-el-Azyz, commandèrent les armées dont le réformateur avait besoin pour le triomphe de son culte simplifié ; leurs conquêtes en Arabie allèrent croissant à la fin du XVIIIe siècle. Enfin la Mecque tomba au pouvoir de So’oud, fils d’Abd-el-Azyz, le 25 décembre 1802, l’an 1217 de l’hégire, et Médine succomba en 1805[11]. Or le fellâta Zâky avait proclamé sa réforme dans le Soudan vers 1800 ; il avait rassemblé une armée nombreuse, qui s’empara du Dâr-Mella, du Noufah, de Kachnah, de l’Afnau, de l’Adiguiz et du Barnau[12], presque du Soudan tout entier. C’est dans le Barnau que les conquêtes des Fellâtas trouvèrent un terme, par la victoire que remporta sur Zâky, en 1805 (1220 de l’hégire), le cheykh Mohammed Emyn (du Kânem), chez qui s’était réfugié le sultan de Barnau. L’échec de So’oud le Wahabi, devant Baghdad, date de 1808[13].

Ainsi, de 1799 à 1805, les Wahabis réformistes ont étendu leurs conquêtes, ont pris la Mecque et Médine, soumis toute l’Arabie et fait fléchir l’empire ottoman ; et, de 1799 à 1805, les Fellâtas réformistes se sont emparés de six royaumes du Soudan et ont constitué un grand État. Les Wahabis ont précédé les Fellâtas et ont continué à guerroyer après eux ; mais les premiers n’ont pas formé un nouveau pouvoir politique ; tandis que les seconds ont réussi à créer un empire puissant, qui embrasse encore aujourd’hui une vaste étendue de pays, depuis la région de Tounbouctou jusqu’à celle de Bornou, c’est-à-dire dans cette partie de l’Afrique moyenne que j’ai définie en commençant et qui est au midi du Sahara. En outre, des tribus de Fellâtas se sont établies au Ouadây et au Dârfour ; il en est sorti des hommes influents par leur aptitude et leur habileté, et qui ont quelquefois dirigé les affaires dans ces deux royaumes. On s’accorde à reconnaître la capacité des hommes de cette race ; déjà le voyage de Clapperton nous a fait connaître, sous le même rapport, le sultan Bello, de Sakkatou, et il paraît que sous ses successeurs l’empire n’a pas beaucoup dégénéré.

Si l’on fait attention maintenant à l’époque de l’expédition française en Égypte, on ne peut se défendre de remarquer que c’est pendant le cours, ou à la suite de cette expédition que se sont accomplis ces événements, comme si la commotion produite par la présence d’une grande armée européenne aux bords du Nil, dans le monde musulman, avait servi de signal, avait donné de l’essor à l’esprit d’agitation qui poussait les réformateurs, à la fois en Arabie et en Afrique. Nous voyons dès 1798, dès son arrivée au Caire, le général en chef Bonaparte ouvrir des relations amicales avec le sultan du Dârfour d’un côté, avec le Chérif de la Mecque de l’autre ; c’était assurer à l’Égypte son existence commerciale et sa prospérité, et en même temps paralyser ou prévenir l’hostilité religieuse. Ce n’est pas cette sage et judicieuse prévoyance qui aurait échappé à un esprit politique tel que celui du général Bonaparte. Qui peut dire où aurait conduit cette double correspondance en Arabie et en Afrique, s’il eût demeuré seulement quatre ans en Égypte, ou si les événements eussent permis à son successeur de suivre cette politique ?

§ IV. — Mœurs, usages, etc. — Les documents historiques de notre auteur, quelque nouveaux qu’ils soient, ne présentent pas cependant le même intérêt que ce qui regarde les mœurs et les usages, la condition des femmes, l’état militaire, les diverses races et la population en général, enfin l’esclavage tel qu’il est organisé. Sur tous ces différents points, la relation du cheykh fournit d’abondantes observations, qu’on pouvait ne pas attendre d’un mahométan ; celui-ci est venu à bout de concilier, avec sa condition de zélé musulman, le désir de satisfaire la curiosité européenne.

Il existe, au Ouadây, dans le cérémonial, dans l’étiquette, des usages singuliers et tout à fait bizarres. Je n’en citerai qu’un exemple. Dans la résidence du sultan, sept portes conduisent à l’appartement où il se tient. Quand un visiteur est admis à son audience, il doit, quel qu’il soit, même le premier vizir, déposer à chaque porte une pièce de son vêtement : à la première sa chaussure, à la seconde son turban, ainsi de la blouse, du tarbouch, etc., tellement qu’il arrive, à la septième porte, à peu près nu en présence du sultan, et encore y a-t-il un grand voile qui cache le prince ; cette règle est probablement établie pour la sécurité du sultan.

Quand un individu est interpellé par le sultan, il doit s’accroupir, puis battre des mains et se renverser alternativement à droite et à gauche, jusqu’à toucher de son front la poussière du sol, et dire : « J’obéis, ô mon maître ! maître de mon père, maître de mon grand- père. »

Les cérémonies sont bruyantes et ne manquent pas d’un certain éclat ; de nombreux instruments de musique accompagnent les cérémonies et les fêtes civiles et militaires. Les dignitaires, les officiers de la couronne, les fonctionnaires de toute sorte, sont en grand nombre à la cour de Ouârah. Ce qui mérite d’être remarqué, c’est l’organisation du service d’inspection. Tout fonctionnaire est soumis aux inspecteurs des charges ; ceux-ci exercent leur ministère avec rigueur, d’autant plus qu’ils sont pourvus des emplois dès qu’ils ont dévoilé des délits ou des abus.

Quant à l’état des esclaves, il est curieux de comparer les récits du cheykh avec les observations des voyageurs européens. La chasse aux esclaves a lieu dans le pays au midi du Ouadây, chez les Djénakhérah, comme au midi du Dârfour, chez les Fertyt ; elle est organisée d’une manière régulière et légale ; le sultan délivre des permis de chasse, comme on en donne en Europe pour chasser le lièvre ou le chevreuil. Sans justifier la cruauté de ces expéditions, le bon cheykh trouve cependant des raisons pour justifier l’esclavage en lui-même et le commerce auquel il donne lieu. Cette curieuse raison est que les noirs chez qui on porte la guerre, sont des païens, des idolâtres, des hommes qui n’ont pas encore embrassé la vraie foi ; or le Prophète autorise l’emploi de la force pour amener les gens à conversion. Singulier raisonnement et singulière manière de mettre le précepte en pratique, que d’enlever des milliers de ces malheureux, de les transporter dans toutes les parties du globe, sauf à en laisser en route les trois quarts, puis de les vendre et acheter comme de vils bestiaux ! Et cela dure depuis des siècles, sans que les bourreaux s’arrêtent, sans que les victimes résistent. Toutefois, il faut le dire, notre voyageur regrette qu’avant d’attaquer les païens on ne les invite pas préalablement à adopter la religion mahométane, on ne leur adresse pas des sommations répétées ; ce qui ne l’empêche pas d’assurer qu’une fois ces malheureux pris, la vente en est licite, et, toujours, attendu qu’ils sont idolâtres.

C’est sans doute cette manière de voir qui excuse à ses yeux la barbarie d’une certaine pratique usitée en voyage. Quant on tient beaucoup à un esclave (par exemple si on l’a payé cher), chaque nuit, pour éviter qu’il ne s’enfuie, non-seulement on l’enchaine, mais on lui lie les pieds par un double lien, on lui met une chaîne au cou, et l’on attache la chaîne à un pieu solidement fixé en terre ; et cependant, je le répète, le cheykh Mohammed El-Tounsy, qui avoue lui-même avoir usé de ce procédé, est un homme excellent : telle est la force du préjugé religieux.

Une opinion plus judicieuse de notre voyageur, est celle qu’il expose et développe sur l’état moral des musulmans. Il affirme que la culture des sciences, des arts, n’est pas incompatible avec la religion mahométane, même avec une dévotion, une piété sincère. Il admire l’activité des Européens et le parti qu’ils tirent du travail, de l’industrie, des arts, pour améliorer la condition humaine. Selon lui les Orientaux pourraient, tout en conservant toutes les pratiques de la foi, s’adonner aux études savantes ; les ulémas, dit-il, ont tort de les repousser et de borner les jouissances des musulmans aux plaisirs grossiers et matériels, et de les retenir dans les ténèbres de l’ignorance. On reconnaît là un homme que la méditation, que les voyages ont formé, et qui a su, en gardant sa foi religieuse, apprécier la civilisation.

On est surpris que dans un régime despotique comme celui du Ouadây, le souverain recule quelquefois devant les innovations. Notre auteur cite des exemples de ce qui est arrivé à Sâboûn lui-même, ce sultan exceptionnel. Il voulut une fois changer la mesure des grains, et plus tard battre monnaie ; ces mesures étaient utiles toutes deux, cependant Sâboûn fut forcé d’y renoncer. L’opinion se prononçait dans un sens contraire ; il y avait pour lui du danger à résister.

Le cheykh est entré dans beaucoup de détails sur l’état des femmes dans la société ouadâyenne, sur leurs parures, sur leur coquetterie, sur les travaux pénibles qui sont imposés au sexe dans les campagnes. Ce n’est pas sans quelque surprise qu’on lit son récit sur les imprécations dont on frappe les femmes infidèles à la foi conjugale[14]. Je laisse les anecdotes plus ou moins scabreuses et certaines peintures qu’on trouvera peut-être un peu trop libres en plus d’un endroit.

Chez les Fertyt idolâtres, il existe une interdiction rigoureuse relativement au mariage : elle a étonné le cheykh lui-même. Le mariage n’est pas permis entre parents ou alliés, à aucun degré quelconque ; un homme ne peut pas épouser sa cousine, chose pourtant licite dans le rit musulman. Ce trait, dit le cheykh, mérite d’être signalé, si l’on réfléchit à l’ignorance de ces peuples presque sauvages et à leurs habitudes journalières ; les deux sexes, en effet, vont presque entièrement nus. Sur ce sujet du mariage chez les Ouadayens, l’auteur donne des renseignements nombreux qui laissent peu à désirer.

L’administration de la justice est fort simple, mais rigide ; ses arrêts sont sans appel ; dès qu’un jugement est rendu, jamais le sultan ne se permettrait de le réformer. Quant aux peines infligées aux criminels, la liste en est longue et effrayante ; c’est un luxe incroyable de supplices, plus grand peut-être qu’en Chine : on répugnerait à les énumérer. Cependant on ne peut se défendre d’une réflexion à l’aspect de ce code draconien ; c’est que dans ces contrées reculées, que nous sommes portés à croire absolument étrangères à la civilisation, l’on a senti la nécessité, non-seulement de retenir par la crainte les mauvais penchants, mais de graduer les peines.

Pour certains délits, il existe des usages fort singuliers : en voici un exemple, c’est le cas où un débiteur met du retard à s’acquitter ; il faut la candeur de notre cheykh pour ne pas garder à ce sujet quelque léger doute. Dès que le créancier rencontre son débiteur retardataire, il lui commande au nom du sultan de s’arrêter tout court, là où il l’a trouvé ; puis il trace une ligne autour du débiteur ; celui-ci est obligé de rester en place, quel que soit le lieu, et il y reste en effet, soit jusqu’à ce qu’il s’acquitte, soit jusqu’à ce qu’un ami ait intercédé pour lui. Malheur à celui qui aurait pris la fuite ! mais malheur aussi au créancier qui aurait détenu quelqu’un sans un titre certain et valable ! On connaît cet usage sous le nom de khatt.

Selon notre auteur, les Ouadayens sont les plus braves des hommes ; ils dépassent de beaucoup les Fôriens en intrépidité ; ils courent à la mort sans y songer, ils la reçoivent sans émotion : ces exemples de bravoure sont fréquents dans son récit. Celui qui dans le combat se montre lâche encourt le mépris des femmes, et trouve difficilement à se marier. Malgré cette vaillance qui leur est habituelle, ils ont encore la coutume de distinguer les plus braves par une certaine opération ; elle consiste à appliquer des ventouses derrière les oreilles, et à y produire un renflement, une forte saillie ressemblant au fruit du doûm ; on peut l’appeler la bosse du courage. C’est un usage que je compare à celui que l’on observe chez les Gallas. Quand un jeune Galla s’est distingué à la guerre, à la chasse aux lions ou aux autres animaux féroces, il reçoit un anneau ou boucle d’oreille, qu’il porte à l’oreille gauche, et deux anneaux, s’il s’est fait remarquer plusieurs fois[15].

L’armée du Ouadây est moins nombreuse que celle du Dârfour, mais elle est très-aguerrie ; on la tient toujours en haleine, même quand le sultan n’est pas en guerre avec ses voisins. Les armes et les armures sont soigneusement entretenues, l’ordre de bataille est fixé par les règles militaires, et on y observe une sorte de stratégie rudimentaire : c’est ainsi qu’en Afrique, comme partout, l’art de la guerre est toujours le plus avancé.

La musique militaire, les instruments et les chants guerriers sont l’accompagnement habituel de l’action ; plusieurs de ces chants se sont conservés dans la mémoire du cheykh. On peut lire, dans l’ouvrage, un assez grand nombre d’exemples des chants du Ouadây et la description des instruments de musique en usage. On trouvera à la fin plusieurs de ces chants soigneusement notés d’après l’audition.

On remarque à la guerre un usage digne d’être signalé ; c’est un genre de duel, de combat singulier, d’une espèce toute nouvelle. Quand on a une injure à venger, une querelle à vider, c’est le jour d’une bataille qu’on choisit ; on provoque son homme pendant le combat. Celui-ci doit se porter alors au milieu des combattants, et se conduire vaillamment ; s’il a refusé, s’il a reculé ou pris la fuite, il est déshonoré, perdu ; sa femme demande le divorce, et personne ne veut plus lui donner sa sœur ou sa fille en mariage. Cet usage est surtout suivi entre les fonctionnaires qui se sont succédé. Un jour de bataille, le disgracié provoque et défie son successeur à le suivre au milieu de l’action. Si celui-ci se bat avec courage, il a payé sa dette d’honneur, la querelle n’a pas de suite et tout est fini. Si, au contraire, il n’a pas accepté le défi, ou s’il ne s’est pas battu bravement, il est dépouillé de sa charge, elle est rendue au premier fonctionnaire ; enfin, s’il a fui devant l’ennemi, son rival peut le tuer impunément. C’est ainsi que ces hommes demi-sauvages entendent le point d’honneur. De cette façon, du moins, les querelles privées et les duels tournent à l’avantage de la patrie et de l’honneur national[16].

On observe, suivant le cheykh, une autre coutume singulière chez les Fertyt, peuple païen dont j’ai déjà parlé. Il en est qui établissent leur résidence habituelle sur les arbres, dans l’intérieur des branchages ; ils y portent même leurs provisions de grains. Pour y former une cabane, ils élaguent les branches inutiles à leur logement, et y pratiquent un plancher et un toit, puis une enceinte, comme ils le feraient à terre. Enfin ils cachent de leur mieux les apparences d’une habitation. Quelques personnes révoquent ce fait en doute ; cependant on voit quelque chose de semblable aux îles Fidji et dans le delta de l’Orénoque (voy. le Voyage de Schomburgk dans les Guyanes). Le but des Fertyt est de se dérober aux chasseurs d’hommes, et peut-être aussi aux bêtes fauves qui abondent chez eux.

L’industrie, on le comprend, est bien peu avancée au Ouadây ; les indigènes fabriquent peu d’objets. La plupart des produits qui entrent dans la consommation sont fournis par le commerce. Cependant, en outre du labourage, il y a plusieurs arts : on y file et on tisse des étoffes de coton ; on voit des ateliers pour forger le fer, pour fondre les métaux, pour fabriquer de grossiers instruments d’agriculture, des armes, des arcs, des flèches, des boucliers et des lances ; il y a aussi quelques teinturiers. Le commerce est beaucoup plus actif, celui d’importation surtout. On exporte de la gomme, de l’ivoire, du tamarin, des plumes d’autruche, du séné, des peaux dont on fabrique des outres, enfin des esclaves en grand nombre. On importe des verroteries, du corail, des tarbouch, différentes étoffes de coton, des draps, soieries, etc., du cuivre rouge et jaune, de l’étain, des graines, du café, du savon, du tabac, du soufre, du sel, des rasoirs, des sabres, des selles, et aussi du papier, quelques livres de religion, des instruments pour écrire, et enfin des monnaies d’argent, la piastre d’Espagne avant tout, qu’on appelle, là comme en Égypte, ryâl abou medfa, parce qu’ils prennent pour des canons les colonnes d’Hercule qui en font la marque[17]. Cet article est celui sur lequel on fait le plus de bénéfice.

Selon le rédacteur de la relation du prince Dja’far, il y a, dans le Ouadây, parmi les hautes classes, des hommes qui sont versés dans la langue persane, ce qui est, selon le prince, expliqué par leur origine. Ce fait assez étrange est nié par l’auteur anglais ; mais il semblerait être confirmé par le témoignage du cheykh El-Tounsy, quand il rapporte que la tribu des Areygât, cantonnée au sud du Ouadây, se dit originaire de l’Irâg (Irâk), d’où elle a tiré son nom ; Dja’far n’aurait donc pas imaginé une pure fable. Au reste, le cheykh parle du goût de plusieurs princes ouadayens pour les études, surtout du sultan Sâboûn, qui avait pour les docteurs et les savants une prédilection marquée ; c’est ce qui lui avait fait accueillir avec distinction le père de notre auteur et notre auteur lui-même. Je n’ai pas besoin d’ajouter que par le mot de savants il faut simplement entendre ici les hommes versés dans la jurisprudence musulmane. Quant à la langue parlée au Ouadây, et qui lui est propre, le cheykh la trouve rude et assez pauvre ; il fait aussi une remarque qui se vérifie tous les jours sur la surface du globe : c’est la dissemblance des dialectes et des langues entre des nations et des tribus très-voisines, ou même contiguës. On trouvera à la suite des notes de M. le docteur Perron un vocabulaire assez étendu de la langue ouadayenne, suivi de plusieurs autres plus courts pour les idiomes du Dârfour, du Fertyt, du Bornou, du Bâguirmeh, du pays des Toubous et du Fezzân[18].

§ V. — Géographie. — J’ai déjà dit quelques mots sur l’époque à laquelle on a commencé à connaître en Europe le Ouadây ; j’ajouterai encore ici plusieurs faits. Un jeune orientaliste, Prosper Rouzée, qui était allé en 1816 au Sénégal, pour pénétrer de là dans l’Afrique centrale par une route analogue à celle de Mungo-Park, m’a adressé, dans le temps, un itinéraire de Sénopalé à la Mecque. La route passait par le Bornou, Kouka, le Baguirméh, Wadaï, Dârfour, puis le Kordofân, le Sennâr, le nord de l’Abyssinie et le port de Massaoua[19] ; cette route, qui traverse l’Afrique de part en part, de l’ouest à l’est, est, en effet, celle qui a été suivie depuis que l’islamisme a pénétré en Sénégambie, et que les Africains occidentaux ont pris l’habitude du pèlerinage à la Mecque. Seetzen a connu le Ouadây sous le nom de Szeléh ou Mobba[20], d’après le rapport que lui fit, au Caire, un homme de Bournou ; tandis que Burckhardt[21] assure que ce pays a trois noms : Bargou, Dâr-Wadâi et Dâr-Saleyh. Seetzen donne quelques faibles renseignements sur ce royaume d’après son informateur. On sait que ce judicieux voyageur, conseiller de l’empereur de Russie, écrivait avant Burckhardt ; il a donné d’utiles documents sur la géographie de l’Arabie et de l’Afrique.

D’après Adrien Balbi (Abrégé de géographie, page 899), le nom de Ouadaï est donné à ce royaume par les gens du Fezzân et du Sahara ; mais les habitants même l’appellent Dâr-Szaleyh, tandis que les Bornouans l’appellent Bergou ; le vrai nom, selon le savant géographe, serait Mobba ; s’il en était ainsi, il serait étonnant que ce nom eût échappé à la critique de Burckhardt, presque toujours si exacte. L’Encyclopédie géographique de Hugues Murray, qui a paru après l’ouvrage de Balbi, donne lieu à la même observation. Il désigne le pays par le nom de Bergou, appelé aussi Saley, Waday ou Mobba. Ce nom de Mobba ne dérive d’aucune observation authentique, si ce n’est d’une courte relation du voyageur Seetzen rappelée plus haut. Si l’on s’en rapporte à Burckhardt, trois noms différents sont donnés au pays :

Ouâdây, واداى, par les gens de Bornou, du Fezzân et par les Moghrebins ;

Borgo, بُرقو, par les gens du Dârfour et du Kordofân ;

Saley صليح, par les gens même du Ouadây.

M. Fresnel penche à croire que le nom de Bergou (Bargou ou Borgou) a été donné à tort et qu’on a confondu deux pays différents ; le docteur Perron conserve au Ouadây la dénomination de Bargou, et il se fonde, non-seulement sur le témoignage du cheykh Mohammed El-Tounsy, mais sur ce que lui-même l’a entendue dans la bouche du faguih Ilaly, (homme du Ouadây dont le portrait est dans cet ouvrage). Seulement les Ouadayens répugnent à se servir de ce nom, parce qu’il est donné au pays par les étrangers ; tandis qu’eux-mêmes se servent préférablement du mot de Dâr- Saleyh ou Séleîh. La dissidence vient peut-être de ce que, parmi les tribus qui sont dans le nord du pays jusqu’à Febabo[22], et qu’on appelle Tibboo, Toubous ou Tebous, il en est une distinguée par le nom Tebou-Borgo (ou Bargau) à cause du voisinage ; dans ce cas, il n’y aurait pas, au nord du Ouadây (ou Borgo), un autre pays du nom de Borgo, et alors n’existerait plus la nécessité d’ôter ce nom au Ouadây. Quoi qu’il en soit, il est certain que le nom préféré par les natifs est Dâr- Saleyh ou Dâr-Séleîh, comme il est écrit dans le présent ouvrage, ou enfin Soulayh, selon M. Fresnel, par une légère différence de prononciation ; on doit écrire le mot en arabe, si l’on néglige les motions comme fait Burckhardt, par دار صليح, ou, avec les motions, دار صَلَيْح.

La position géographique de Ouârah, la capitale du Ouadây, est, il faut le dire, encore fort incertaine. Ce n’est pas seulement parce que les cartes sont presque toutes en discordance à ce sujet, que j’énonce un résultat fâcheux pour l’état de nos connaissances géographiques ; mais c’est parce qu’un long travail de recherches sur les meilleures ou les moins mauvaises données existantes ne m’a conduit à aucun résultat bien satisfaisant. C’est en vain, je l’avoue, que j’ai compulsé toutes les relations, combiné les meilleurs itinéraires en m’appuyant sur des points fixes comme Khartoum, Sennâr et Obeyd, et aussi sur Kobeyh, point encore plus voisin et déterminé par Browne. C’est vainement que j’ai rassemblé pour ce travail beaucoup de matériaux, que j’ai épuisé les calculs sur l’espace que parcourent en un jour, ou en une heure, dans les différentes espèces de voyages, ou les cavaliers, ou les piétons, ou les caravanes, soit pesamment, soit légèrement chargées[23]. Je dois avouer qu’il m’a fallu différer de construire une carte avec ces éléments ; elle n’aurait présenté rien de rigoureux[24]. Par exemple, il résulte de la lecture du voyage de Browne au Dârfour, qu’il a déterminé la longitude de Kobeyh, la capitale, par un grand nombre de distances lunaires et des occultations des satellites de Jupiter toujours concordantes ; ce devrait donc être là, ayant d’ailleurs une latitude, un point fixe et invariable pour y rapporter la position de Ouârah. En effet, il existe une multitude de données pour la distance de Kobeyh à Ouârah, et plusieurs donnent passablement la direction. Mais il se trouve que les itinéraires entre El-Obeyd et Kobeyh portent cette dernière capitale bien plus à l’ouest que ne l’a fait Browne par ses observations. En prenant la distance en journées, même la moindre distance de toutes, même supposée en ligne droite, même enfin en donnant à la journée la plus petite valeur, par exemple, huit, neuf et sept minutes (ou milles géographiques), on porte Kobeyh plus à l’ouest que ne l’a fait Browne, et alors la position de Ouârah se trouve reculée dans le même sens. Le savant baron Ruppell a placé Kobeyh de cette manière sur sa petite carte du Kordofân, sans se préoccuper du résultat de Browne.

Il n’est pas très-difficile de mettre en regard des données itinéraires fort différentes, et d’expliquer ces différences jusqu’à un certain point ; mais il n’en est pas de même quand il s’agit de la rédaction d’une carte, où tout sans exception, directions et intervalles, doit être déterminé avec précision. A voir la multitude de cartes qui paraissent avec une certaine prétention à l’exactitude, sans être fondées sur des observations exactes, ou du moins sans que leurs auteurs fassent connaître les autorités sur lesquelles ils s’appuient, on n’est plus étonné de la continuelle succession d’ouvrages de ce genre qui se remplacent sans amélioration sensible, et parmi lesquels les plus récents ne sont pas toujours les meilleurs, quelquefois même ne sont pas les moins imparfaits, ce qui est le propre des compilations mal digérées.

Ces observations ne s’appliquent nullement à l’esquisse géographique jointe au présent ouvrage ; M. le docteur Perron n’a fait et voulu faire autre chose que de retracer, sous la dictée du cheykh, l’indication des lieux avec leurs noms exacts, et leur position approximative. Comme il s’écoulera bien du temps avant qu’on puisse lever la carte proprement dite du pays, il n’est pas inutile d’en posséder dès à présent un tableau graphique où l’on peut lire commodément la distinction et la situation des provinces, les divisions administratives, la séparation approximative des bassins et des vallées, l’emplacement des tribus arabes, enfin une riche nomenclature qui permet de suivre avec fruit la lecture du livre ; et puisque, pendant longtemps peut-être (à moins d’une expédition égyptienne au Dârfour et au Ouadây), l’on ne pourra y faire d’opérations et y porter les instruments des sciences, cet essai de carte, jusque-là, aura son utilité, et servira aux études et aux voyageurs.

Mais une chose est à regretter : c’est qu’on ne puisse rattacher encore avec une certitude complète la position du chef-lieu du Ouadây avec celles de Kobeyh et d’El-Obeyd : en attendant que je puisse le faire avec quelque probabilité d’approximation, je vais essayer de bien poser la question et d’indiquer une partie des données. Pour faire sentir combien, dans l’état actuel des connaissances, on est peu assuré de cette position, qu’il suffise de dire que, outre la carte de Browne, maintes cartes récentes placent le parallèle de Ouârah au nord de Kobeyh, savoir : celles de MM. Renner, Cailliaud, Segato, Zimmermann, etc. ; d’autres le placent au contraire dans le sud : celles du colonel Leake, de M. Mac-Queen (celui-ci le recule jusqu’à près de 2 degrés et demi au sud), de H. Kiepert, l’esquisse du Dârfour, etc.[25]. Une carte récente de M. Gaboriaud le place à trois degrés au nord de Kobeyh, par 17° de latitude, non loin du lac Tchâd !! Il paraît, par là, manifeste que la plupart des géographes récents se sont décidés d’une façon à peu près arbitraire, ou du moins d’après des itinéraires absolument différents.

Je passe aux données mêmes recueillies par les voyageurs. Parlons d’abord de l’intervalle qui sépare le royaume du Dârfour de celui du Ouadây. Toutes les relations s’accordent sur un point : c’est que cet espace est un désert. On le franchit, suivant les uns, en trois jours ; suivant d’autres, en un jour et demi ou en deux jours. Il y a beaucoup de variations à cet égard. Selon M. Kœnig (Bull. de la Soc. de Géogr., t. VI, p. 170), on compte une marche de neuf heures seulement. Le sol est de sable mêlé d’argile ; le lieu est inhabité, mais avec beaucoup d’arbres, et quelquefois d’épaisses forêts. (Il en est de même du désert qui sépare le Kordofân du Dârfour, et qui renferme beaucoup de baobabs.)

Le détail des stations de Kobeyh ou de Tendelty jusqu’à Ouârah pourrait diminuer l’incertitude ; mais on n’est pas d’accord sur les noms ni sur le nombre de ces stations. Selon Browne, on se rend de Cobbé (Kobeyh) à Cubcabea (Kabkabyéh), puis à Dâr-Misseladin ; on traverse la limite à Emdokné, puis on vient à Abouschareb et à Ouârah ; le tout en 11 jours et demi depuis Cubcabea. Ce dernier point, d’après d’autres données, est lui-même à 5 journées de Kobeyh dans l’ouest-nord-ouest ; en tout 14 journées d’une capitale à l’autre. Il y a loin de là aux 23 ou aux 19 journées et demie que l’on compte d’après d’autres itinéraires, et cela sur la même ligne, notamment d’après celui de Burckhardt. C’est presque un degré et demi de longitude, en moins.

Selon le faguyh Ibrahim, cité par M. Fresnel, il y a, de Ouârah à Kabkabyéh, 25 journées et demie, au lieu des 11 journées et demie de Browne (plus du double), toujours en passant par Emdokné (Omm-Dokhn) et Abou-Schareb.

La différence est encore plus grande pour la route du Dârfour à Ouârah par le Dâr-Rounga. Le point de départ est Ryl, à 6 journées et demie dans le sud-sud-est de Kobeyh. Suivant Browne, on marche toujours dans le nord ou dans l’ouest, 16 journées et demie dans un sens, et 9 journées dans l’autre ; suivant le faguyh Ibrahim, on va beaucoup plus dans le sud que dans le nord, 25 journées et demie contre 17 ; et, de plus, le nombre total des journées de Ryl à Ouârah est au delà du double (25 1/2 et 59 1/2). Il est vrai qu’il y a une lacune dans l’itinéraire de l’auteur anglais, mais elle ne saurait être de 54 journées.

Cependant, la valeur que Browne assigne sur sa carte à la journée moyenne n’a rien de trop exagéré ; il la fixe au quart d’un degré (de latitude)[26] ; et cette mesure de 4 journées au degré (ou de 6 lieues et un quart communes pour une journée) correspond assez bien au chemin qu’on fait, moyennement, en sept heures et demie à huit heures de marche. Maintenant, comment admettre que le faguyh Ibrahim n’aurait compté que des journées de moins de 3 lieues ?

Le compte de 19 journées et demie à 20 journées en ligne directe, de Kobeyh à Ouârah, peut s’accorder avec les distances de 6 journées de Kobeyh à Ryl, et 25 et demie de Ryl à Ouârah ; mais il n’en est pas de même des distances de Kobeyh à Kabkabyéh et à Zaghawa, ajoutées aux distances entre Ouârah et ces deux mêmes points, que donnent Browne et le cheykh. Si les six distances concordaient bien ensemble, on aurait deux triangles fermés, et une approximation satisfaisante pour la différence en longitude des deux points extrêmes. Il y a bien d’autres sujets d’incertitude dans les données itinéraires, mais il faut s’arrêter.

Si la position de Ouârah par rapport au Dârfour ne peut pas, quant à présent, être bien établie, il en est de même, à plus forte raison, de sa position par rapport à Benghazy, au Fezzân, à Bilma, à Kouka de Bornou, au Kânem, à Loggoun, enfin à Kanou, à Kachna, à l’Afnau, etc., bien que nous possédions des itinéraires entre le Ouadây et tous ces différents lieux. Les distances étant beaucoup plus longues, les chances d’erreur et l’incertitude s’accroissent en proportion. J’avais cru d’abord pouvoir prendre pour base une grande ligne dont les points extrêmes sont connus, Sennâr et Saccatou (d’autant plus qu’ils sont presque sous le même parallèle), et distribuer ensuite avec une assez grande approximation les différents lieux du Soudan sur cette longue ligne, d’après les distances que donnent le cheykh et d’autres voyageurs ; Ouârah étant l’un de ces lieux, se serait ainsi trouvé déterminé ; le cheykh compte 92 journées, au maximum, de Sennâr à l’Afnau (Kachna), en sept distances ; or la longitude de Kachna est passablement connue par Sakkatou ; mais il a fallu encore abandonner cette combinaison, par les raisons que j’ai déduites.

Pour abréger, je m’abstiens de faire le rapprochement de plusieurs autres itinéraires et de les discuter, tout en admettant d’ailleurs que la diversité des routes suivies par les voyageurs, aussi bien que celle des marches quotidiennes, peut expliquer celle du nombre des journées.

Il y a donc, en résumé, de grandes difficultés pour fixer aujourd’hui la position relative des capitales du Dârfour et du Ouadây ; quant à la position absolue de Ouârah, elle devient d’autant plus difficile à fixer qu’il reste quelque incertitude sur la longitude du lieu même de Kobeyh. Toutefois, il est probable que le chef-lieu du Ouadây est plutôt un peu dans le nord que dans le sud de Kobeyh.

D’après le cheykh, l’étendue du Ouadây est de plus de 50 journées de marche en longueur, du nord au sud, et de 24, de l’est à l’ouest ; ces dimensions, d’après les informations de M. Fresnel, seraient de 50 journées dans les deux sens. En réalité, le pays est plus large, mais moins long que le Dârfour. Il importerait beaucoup de savoir l’espace que représente ici la journée de marche, pour apprécier la superficie du royaume et en tirer des conséquences, soit sur la population, soit sur la superficie des terres cultivables ; mais on ne peut guère affirmer qu’une chose : c’est que l’étendue superficielle est au moins égale à celle du Dârfour, si elle ne lui est supérieure.

Quant à la population, il est plus difficile encore d’en avoir une exacte connaissance. Le pays est divisé en tribus ; il faut distinguer, entre toutes, celles que notre voyageur appelle les cinq tribus primitives ou royales, qui ont adopté les premières la foi musulmane. C’est parmi elles qu’on doit toujours choisir le sultan ; aucune autre famille ne saurait être appelée à régner ; encore il est une de ces tribus qui ne peut participer à ce droit que s’il n’existe pas d’enfant mâle né d’une mère appartenant à l’une des quatre autres. On a vu plus haut que le sud du Ouadây est occupé par des tribus originaires de l’Orient, dont une même se dit originaire de l’Irak, ce qui semble confirmé par le récit du prince Dja’far[27].

Le pays des Djénakhérah, situé au midi du royaume, est, comme je l’ai dit, peuplé de tribus d’idolâtres, qu’on a tort de considérer comme tout à fait sauvages ; car elles travaillent très-bien le fer, l’ébène et différents bois, et elles ont encore d’autres arts. On a plus tort encore d’appeler anthropophages toutes les tribus païennes, quoiqu’il y ait peut-être des exceptions dans le Fertyt, au sud du Dârfour. Au reste, s’il n’est pas facile d’amener à l’islamisme les Djénakhérah, il faut reconnaître que les vrais croyants usent de procédés peu propres à le faire goûter des Africains.

Beaucoup de tribus arabes sont campées au sud du Ouadây ; elles prennent part aux expéditions que le sultan envoie ou autorise pour la chasse aux Djénakhérah ; ce sont elles qui fournissent les djellâb (ou marchands d’esclaves) chargés de les convoyer dans les caravanes et de les conduire aux marchés publics, où ils les vendent pour compte. Comme ce commerce est de tous le plus lucratif, on devrait s’étonner peu de la persistance des intéressés et de la difficulté qu’il y a de le déraciner.

Il est assez remarquable que les cinq États situés sur les parallèles voisins du 14e degré N., savoir le Kordofân, le Dârfour, le Ouadây, le Bâguirmeh et le Bornou, ont chacun, au midi, une nation d’idolâtres nommés respectivement Touroudj, Fertyt, Djénâkhérah, Kirdy, Kirdâouy[28] : or ces peuplades sont comme la propriété de chacun de ces États, respectivement aussi, et chaque État y exerce le droit de chasse par privilége. Le cheykh donne sur ces pratiques de nombreux et curieux détails ; mais on a lieu de s’étonner que le pacha qui commande au Kordofân pour le vice-roi d’Égypte suive à cet égard l’exemple des sultans du Dârfour et du Ouadây ; il en est de même aussi des Nouba situés au midi du Sennâr : mesure d’autant plus mal entendue que c’est parmi les indigènes seulement que l’Égypte peut recruter ses travailleurs pour les sables aurifères de Fazoglo et de Fazangoro sur le fleuve Bleu, et pour ceux des bords du Toumât. Le sol d’ailleurs y est très-fertile ; ces sauvages, comme on les appelle, forment une population très-dense ; ils cultivent la terre et font des récoltes de grains. On sait, par les rapports de M. d’Arnaud, que les populations qui habitent les rives du haut Nil-Blanc, jusqu’au 4e degré de latitude, sont d’humeur douce et paisible, quoique possédant des armes excellentes, et qu’elles vivent de grains, de plantes à tubercules, de laitage, quoique élevant un grand nombre de bestiaux. Le moment n’est pas éloigné où des rapports habituels s’établiront entre l’Égypte et ces innombrables tribus, dotées d’un sol riche et fécond.

Je reviens au Ouadây ; la fertilité du sol y dépasse de beaucoup celle du Dârfour ; le climat y est aussi plus beau, bien qu’exposé, comme toute la zone intertropicale, à de violents orages, à des vents impétueux dont les tourbillons sont irrésistibles : ces ouragans durent un mois entier, à la fin de l’automne[29]. Partout le territoire est arrosé par des sources abondantes et des eaux courantes, qui, ainsi que les pluies tropicales, y entretiennent sans cesse une riche végétation, persistant toute l’année ; aussi les grains et les fruits y prospèrent à merveille. Les arbres à fruits et les grains (dourah, dokhn, etc.) sont à peu près les mêmes que dans le Dârfour. Les bestiaux y sont très- multipliés ; les pâturages y sont riches et abondants. Les tribus arabes du pays élèvent un grand nombre de chevaux et de bestiaux.

Ce qu’il y aurait de plus intéressant à connaître pour la géographie ouadayenne serait l’hydrographie exacte de la contrée. En effet, c’est au Ouadây que se trouve la limite des deux grands bassins dont j’ai parlé en commençant. Si le cheykh n’a pu rassembler toutes les données nécessaires au géographe, il procure cependant d’utiles notions qui rectifient d’anciennes erreurs et confirment de récents aperçus. Une grande rivière, Bahr-Iro, coule au sud du Ouadây selon le cheykh, et se dirige de l’est à l’ouest ; elle porte en quelques parties différents noms, Bahr-Salamat et Am-Teimân (ou Omm-Teimân)[30] ; du côté de l’ouest coule une autre grande rivière, Bahr-el-Ghazâl, se dirigeant vers le nord et le nord-ouest. Dans l’intérieur sont deux grandes vallées transversales, arrosées probablement par des rivières à lits variables, dont le cours est incertain, les vallées de Batha et de Botayha ; il est à croire que le cours des eaux s’arrête pendant la saison sèche ; leur écoulement ne peut avoir lieu que dans le Bahr-el-Ghazâl. Il paraît, d’après les informateurs de M. Fresnel, qu’une de ces rivières a le nom même de Batha, et le savant orientaliste l’identifie avec le Misselad de Browne, rivière dont on est depuis longtemps fort en peine[31]. Par une conjecture ingénieuse, M. Fresnel explique ce nom de Misselad comme étant celui de Maslati (pluriel, Massalit ou Maçalyt), nom d’une tribu déjà mentionnée dans le Voyage au Dârfour. Il n’y a rien à redire à l’analogie de ces dénominations[32] ; toutefois, le cours au N.-O. que donne Browne (peut-être, à la vérité, arbitrairement) diffère beaucoup du cours du Batha, dirigé vers l’O.-S.-O. Mais nulle autorité ne vient contredire la direction, vers l’ouest, de ce cours d’eau et de tous les autres. La partie orientale du Ouadây est donc bien certainement la plus élevée, et c’est de ce côté, et même encore plus à l’est, que commence la pente qui fait la limite entre le bassin du Nil-Blanc et celui du lac Tchâd. Tout confirme donc la conjecture qu’on avait émise dans la préface du Voyage au Dârfour sur cette ligne de partage.[33]

§ VI. — Haut Nil et Soudan central. — Ce n’est pas ici le lieu d’examiner et de discuter les faibles documents géographiques dont on est en possession sur ce qui regarde les pays situés entre le Ouadây et le lac central (ou le lac Tchâd) ; l’étendue même de cet espace est douteuse, à cause de l’incertitude qui plane sur la position de Ouârah en longitude. Quiconque aura étudié sérieusement les sources conviendra que les noms de Bahr-Kulla et Dâr-Kulla (ou Goula), de Fittré, Bahr- Fittré et lac Fittré, même de Bahr-el-Ghazal, n’ont pas actuellement d’application certaine à des lieux déterminés ; les limites du Kânem ne sont pas moins douteuses. Fixer la position de ces lieux encore une fois sur la carte, avant qu’on ait acquis plus de lumières, serait donc agir à peu près arbitrairement, et certainement sans utilité ; ce serait, de plus, ajouter à la complication d’une sorte de réseau resté jusqu’ici, pour ainsi dire, inextricable. Que de questions aujourd’hui demeurées insolubles ! On se demande : quelles rivières se déchargent dans le lac Fittré et dans le lac Tchâd à l’Orient ? quelles rivières en sortent ? Ces lacs ont-ils un écoulement quelconque ? Où finit le cours des eaux venant de l’est ? La direction, l’importance et l’issue finale des eaux qui circulent dans le Ouadây et aux environs restent encore un problème jusqu’aux futures découvertes des Européens qui y parviendront munis d’instruments, et y observeront avec sécurité. Contentons-nous, en attendant, de connaître la nomenclature et la succession des lieux, et n’usons des cartes existantes qu’avec circonspection.[34]

Il est une question plus importante et un peu plus avancée, qui mérite de nous arrêter un instant : la question du Nil-Blanc supérieur ; elle tient de près à celle que je viens de toucher, savoir : la distinction des deux grands bassins de l’Afrique nord-orientale. Ce n’est pas que j’aie l’intention d’entrer dans le débat qui s’est élevé à cette occasion entre de célèbres voyageurs et de savants écrivains. Bien avant qu’il commençât, j’avais émis une conjecture et manifesté une opinion ; les faits observés depuis ne m’ont pas donné lieu d’en changer, ou plutôt ils sont venus en confirmation. Je ne toucherai donc ce point que d’une manière générale et à grands traits. M. d’Arnaud, parvenu sur le Nil-Blanc, à 4° 42′ de latitude N., avait assigné conjecturalement, ou d’après le rapport des indigènes, deux directions au cours supérieur du Nil, montant l’une vers le sud-ouest, l’autre vers le sud-est (avec un embranchement à cette dernière pouvant faire croire à un affluent du nord-est). M. d’Arnaud ajoutait, dans son récit, que le Nil, parvenu à cette hauteur, était à peu près impraticable pour les barques de l’expédition ; les rochers formant cataracte faisaient obstacle à la navigation ; le lit était resserré et peu profond ; il semblait qu’on approchait de la source ou d’une des sources du grand fleuve. Mais voilà que, huit ans après, le révérend père Ignace Knoblecher, de Laybach, pourvu d’instruments, parvient à son tour (grâce à la découverte de M. d’Arnaud) à 33 milles géographiques plus loin dans le sud, c’est-à-dire à 4° 9′ de latitude N. C’était au mois de janvier ; il gravit la montagne appelée Logwek, et de là il aperçoit le Nil continuant son cours indéfiniment, à perte de vue, dans la région du sud-ouest, et se dirigeant le long d’une chaîne de montagnes, probablement entre le sud et le sud-ouest, c’est-à-dire selon l’une des directions présumées par son prédécesseur. En ce point, le fleuve avait encore 2 mètres 30 centimètres de profondeur moyenne, et plus de 180 mètres de largeur ; là on lui dit que le fleuve était navigable à un mois de distance.

On assure qu’il a observé la crue du Nil en ce point, dès le 16 janvier ; cette observation est assez difficile à expliquer, quelque hypothèse que l’on fasse sur l’emplacement des sources et des affluents, puisque la plus petite vitesse supposée aux eaux du Nil (indépendamment de celle que doivent leur imprimer de nombreuses cataractes), les ferait parvenir au Caire au plus tard en deux ou trois mois : or qui ignore que la crue ne se fait jamais sentir au Caire, par exemple, que vers le solstice d’été, à moins d’une cause extraordinaire et accidentelle, comme on l’a vu en 1845[35] ? La crue a eu lieu, je pense, en 1850 comme de coutume. Ce n’est pas là une objection contre la direction supérieure du Bahr-el-Abyad ; seulement le dernier fait énoncé (fait en dehors de la question) aurait besoin d’être éclairci. Reste la première observation du voyageur, avec toute sa signification. Ajoutons que le révérend Knoblecher savait la langue des natifs par lui apprise à Khartoum, et qu’il recevait et comprenait directement la réponse faite à ses questions[36].

On peut douter encore du rapport qu’il peut y avoir entre le lac Ounyamécy (que le docteur Krapf signale comme situé à 4 degrés au midi de l’équateur[37], à égale distance, dit-on, des deux côtes opposées de l’Afrique) et le cours du grand fleuve ; mais ce dont il n’est plus possible de douter, c’est l’existence d’une grande rivière très-éloignée dans le sud, dont nous devons, depuis vingt-quatre ans, la première notion à M. Kœnig, aujourd’hui Kœnig-bey. Ce fait résulte de toutes les informations concordantes. Ces eaux coulent à 25 grandes journées de marche au moins, au sud du Bâguirmeh et du Ouadây, pour aller tomber dans le Bahr-el-Abyad[38]. Tous les rapports mentionnent la grande eau appelée, comme le fleuve, Bahr-el-Abyad, et coulant vers le pays des blancs. Que cette rivière vienne ou non du lac Ounyamécy ou d’un autre lac, il n’en résultera pas moins que le principal affluent du Nil, ou plutôt le Nil lui-même, vient de la région du sud, et d’une très-grande distance. Que serait-ce si l’on admettait un intervalle de 84 journées de marche, donné par d’autres rapports ?

Voici une relation plus frappante encore qui nous est donnée par le cheykh lui-même. Il tient du faguyh Médény de Fouta, qu’une expédition de gens du Dârfour s’enfonça un jour dans le Fertyt, jusqu’à la limite la plus méridionale du pays, marchant pendant environ cinq mois, presque toujours droit devant elle, et dans la direction du sud. Là ils atteignirent un grand amas d’eau assez large pour que, d’un des bords, ils ne pussent distinguer qu’à peine les hommes qui étaient au bord opposé. Quel est ce lac, quels sont ces hommes ? C’est ce que les Fôriens n’ont pu reconnaître[39]. Le faguyh avait interrogé un homme qui avait vu lui-même la grande eau au temps du sultan Omar[40].

Je crois superflu de parler ici du mont Kilimandjaro, situé à 4° S., qu’ont aperçu les révérends Rebmann et Krapf, et qui est couronné de neiges perpétuelles, attendu qu’il n’est pas certain que la montagne ait un versant du côté du nord-ouest ou de la région du Nil. La distance est d’ailleurs bien considérable. Il n’en est pas tout à fait de même du mont Kénia, qui n’est qu’à 1° S., et qui est également couvert de neiges persistantes ; il paraît être aussi plus occidental que le mont Kilimandjaro. Le fait de la neige perpétuelle sur cette montagne suppose une très-grande élévation, d’au moins 4,400 mètres[41] ; or, au-dessous de ce niveau, les neiges accumulées doivent fondre en totalité à une certaine époque, et ajouter beaucoup à l’effet des pluies périodiques. La régularité du phénomène des crues ne saurait en être dérangée, puisque l’époque de la fonte des neiges est la même que celle à laquelle tombent les pluies tropicales. S’il en est ainsi, comme on peut le présumer, si le bassin du Nil se prolonge jusqu’au mont Kénia, le revers septentrional de cette montagne, et de la chaîne dont il fait nécessairement partie, doit alimenter les sources supérieures et leurs affluents, et ce fait expliquera l’immense accroissement que prend le Nil moyen comme le bas Nil, après le solstice d’été[42].

L’espace embrassé par ces conjectures, quelque vraisemblables qu’elles soient, est si vaste, il est si complétement en dehors des investigations effectuées par les européens, qu’on doit se garder de prononcer d’une manière tranchante ; cependant, je le répète, aucun fait, aucun argument plausible, jusqu’à présent, ne vient démentir l’opinion que la principale branche du Nil Blanc, au delà du 4e parallèle N., procède de la région S. ou S.-S.-O.

Maintenant, quelques mots sur les eaux du Soudan central. M. Fresnel paraît regarder aujourd’hui la Tchadda comme pouvant être le véritable Niger des anciens ; j’avoue que cette conjecture me semble assez plausible et appuyée sur des considérations neuves et ingénieuses[43]. Il est incontestable, par le volume d’eau que cette rivière apporte au Kouara, au-dessous de Kakonda, qu’elle doit avoir des sources très- reculées dans l’est, ou bien beaucoup d’affluents, et même les unes et les autres à la fois. Depuis longtemps, à la vérité, on pouvait, en réfléchissant sur le récit du major Denham, qui, étant dans le Mandara, au sud du lac Tchâd, aperçut au loin, dans la même direction, de très- hautes montagnes à perte de vue, on pouvait, dis-je, imaginer dès lors que de ce côté était la source de la Tchadda ; mais il est possible qu’il ne sorte de ce lieu qu’un des affluents du fleuve, et que la tête soit bien plus reculée au levant. Cet affluent sortirait du mont Mendefy, mais une grande chaîne primitive, dirigée du nord-ouest au sud- est, unirait ensemble les montagnes du Mandara à celles qui donnent naissance soit au Nil, soit aux affluents de la mer des Indes ; or il est difficile de rejeter l’existence d’un grand système orographique au centre de l’Afrique.

Un fait de plus qui prouve l’existence d’un système orographique très- élevé, c’est le rapport de l’Africain Wogga, de Kimcoul (lieu à 68 journées à l’est de New-Calabar). Il racontait que son pays est plein de montagnes dont plusieurs sont assez hautes pour être constamment couvertes de neige et de grêle[44].

Telle est l’idée que j’ai admise de tout temps dans sa simplicité, comme la plus conforme aux principes de la géographie physique. Mais, il faut le remarquer, l’extrême simplicité n’est pas la règle constante ; c’est plutôt une certaine complication que nous offre la nature, tout en obéissant à des lois invariables. Et là est la cause qui, si souvent, nous cache la vérité. C’est ce qui rend si difficile et ce qui retardera longtemps encore la solution complète du problème touchant l’origine des grandes eaux africaines.

Le grand intervalle qui sépare Tounbouctou de Boussa, espace de plus de trois cents lieues, est encore inexploré, inconnu : qui peut dire quels affluents reçoit le grand fleuve dans cet espace ? qui peut même affirmer qu’il n’y a pas, entre ces deux points, quelque embranchement du fleuve ? Tant qu’on n’aura pas exploré le pays montagneux de Boussa et remonté le Kouara, au moins jusqu’à la hauteur de Sakkatou, et aussi remonté la Tchadda, ce grand affluent, jusqu’à sa source la plus éloignée à l’orient[45], il régnera une grande incertitude sur le cours des eaux de l’Afrique équinoxiale. Le problème du Niger n’est donc pas encore complétement résolu.

Que dire du lac central, du lac Tchâd, qui attend encore une complète exploration, une circumnavigation entière, ainsi que des sondes et un examen attentif de tous les courants qu’il reçoit, des variations de son niveau, enfin de ses issues, s’il y en a quelqu’une autre que l’évaporation ? Il importerait encore de constater si l’Yeou, qui s’y décharge, n’a pas d’affluent sur sa rive gauche. Personne ne soutient plus aujourd’hui que le lac Tchâd verse ses eaux dans le bassin du Nil ; son niveau, en effet, est bien inférieur à celui du fleuve, non- seulement sous le même parallèle, mais à une plus haute latitude ; mais quelle est la hauteur absolue du lac Fittré, que n’a décrit encore aucun Européen de visu ?

Il n’y a pas moins d’incertitude sur la position de plusieurs lieux importants situés entre le Bornou et Sakkatou ; de même pour ce qui est au sud-est de Bornou, pour Loggoun, le chef-lieu du Bâguirmeh, etc. : ces points ne sont placés qu’approximativement sur la carte du Voyage d’Oudney, Clapperton et Denham. Il en est encore de même des lieux situés au nord du lac Tchâd, et des chefs-lieux du Kânem et du Fittré. Si les itinéraires des Africains pouvaient suffire pour construire une bonne carte de toutes ces régions, les ressources ne manqueraient pas, surtout aujourd’hui que M. Fresnel a rassemblé la plus grande masse qu’on ait encore réunie de documents de cette espèce ; mais par les raisons que j’ai déduites plus haut, il est difficile d’en tirer un tracé correct qui puisse satisfaire les personnes amies de l’exactitude. Toutefois, aussitôt qu’on aura plusieurs points fixes et invariables, ces itinéraires seront d’un grand secours, et c’est une obligation de plus qu’on aura au savant orientaliste.

Sur cette même ligne dont je viens de parler, supposée prolongée, c’est- à-dire dans l’intervalle entre Sakkatou et le Kordofân, le cheykh Mohammed El-Tounsy donne des distances approximatives qui pourront servir de terme de comparaison. Cette grande ligne n’a pas moins de 88 à 92 journées de marche entre Afnau et le Sennâr ; mais il faut savoir que ces journées sont plus grandes que celles des itinéraires de M. Fresnel : cette différence se conclut des distances qui sont communes aux uns et aux autres de ces itinéraires. On ne peut donc pas, du moins quant à présent, traduire en mesures géographiques les données que fournit notre auteur, qui d’ailleurs donne lui-même certains intervalles comme des à peu près : par exemple, distance d’El-Obeyd à Tendelty, 10 à 12 jours ; d’Adiguiz à Afnau, 4 à 5 jours ; de Sennâr à El-Obeyd, 15 à 16 jours.

En outre des distances situées sous les mêmes parallèles, ou sous des parallèles voisins, M. Fresnel a recueilli des itinéraires entre des lieux placés nord et sud, ou bien situés dans une direction oblique au méridien. Quand on aura des points fixes, ainsi que je l’ai dit, ces lignes seront utiles au tracé de la future carte. En voici des exemples : de Loggoun à Ouârah, on compte 24 jours ; de Kano au Bâguirméh, 47 jours ; du lac Fittré à Loggoun, 13 jours ; du Bâguirméh au Kânem, 9 jours, etc.

En résumé, on voit qu’il reste beaucoup de questions pendantes, non- seulement sur la situation des pays à l’ouest du Ouadây, jusqu’au Bornou et au delà dans l’ouest, ainsi que sur les rivières qui circulent dans ces mêmes pays, mais encore sur le régime de toutes les eaux courantes ou stagnantes dans l’espace compris entre l’équateur et la ligne qui joint Tounbouctou au Kordofân ; au milieu de toutes ces incertitudes, il faut cependant se féliciter de ce que la géographie, du côté oriental, a déjà fait d’assez grands pas :

1o On doit regarder comme assuré que le Nil descend de régions très- écartées du 4e parallèle N., et situées au S.-O. ou au S.-S.-O. des points connus, aux environs ou même au delà de l’équateur.

2o On est certain que le Dârfour, pour la plus grande partie, appartient au bassin du Nil.

3o Les eaux qui circulent dans le Ouadây appartiennent au bassin du lac Tchâd.

4o Les rivières qui, sous différents noms, Bahr-el-Ada (ou Adda), Ke- Ilak, Ilès, Kad-ada, tombent dans le Nil vers 9° 1/2 N., et qu’on a cru longtemps être la tête du fleuve, ne sont que de grands affluents, comme le fleuve Bleu lui-même, qui tombe dans le Nil à Khartoum.

5o Il existe, entre le Dârfour et le lac Tchâd, un royaume très-peuplé, belliqueux, acquis à la civilisation musulmane, riche par son climat et ses productions, mieux situé que le Dârfour lui-même pour entretenir avec l’Europe des relations commerciales et des rapports de toute espèce.

Il est probable qu’à l’heure qu’il est, plusieurs questions non moins importantes de géographie africaine sont résolues ou en voie de solution, grâce à l’intelligence, au dévouement et au courage du docteur Richardson[46].

§ VII. — Caravanes du Ouadây. — Il existe une route praticable, mettant en communication directe le Ouadây et le Bâguirméh avec la côte septentrionale d’Afrique, et cette route, ouverte au commerce, est beaucoup plus courte que celle qui passe par l’Égypte. Il a déjà été question dans le Voyage au Dârfour des caravanes du Ouadây, qui ont été dirigées vers la Méditerranée, d’abord par le Fezzân : aujourd’hui les connaissances sont plus avancées. M. Fresnel est allé sur les lieux, à Djalau ; il a recueilli par lui-même, de la bouche des naturels, des notions aussi positives qu’intéressantes sur l’origine et l’historique de ces caravanes. Par ce qui s’est fait en trente-six ans, on peut augurer de l’avenir de ces expéditions, et de celui du port même de Benghâzy. Il ne sera pas inutile de rapprocher de ces récits celui de notre cheykh. Celui-ci rapporte à Sâboûn tout l’honneur de la première de ces entreprises ; comme il était contemporain et presque témoin oculaire, sa relation a quelque importance.

Depuis longtemps le Ouadây envoyait des caravanes au Fezzân. L’homme qui fut la première occasion de cette nouvelle tentative est un Moghrébin de la tribu des Aoulâd-Aly ; il était parti de Djalau pour le Soudan avec une troupe peu considérable, et s’était égaré dans le désert. Amené par des Bideyât (tribu du nord-est du Ouadây) devant le sultan Sâboûn, il lui proposa de se charger de conduire une petite caravane au Maghreb, par une voie directe. Aly (c’était son nom) parvint à conduire sa troupe jusqu’à Djalau, après quinze grandes journées dans le désert. Revenu à Ouârah, il rendit compte à Sâboûn, et celui-ci ordonna alors une expédition sur grande échelle, allant directement sur Derne et Benghâzy, c’est-à-dire droit au nord, laissant dorénavant la voie du Fezzân et de Tripoli pour celle de Djalau et de Benghâzy[47]. La caravane s’égara aussi dans le désert ; l’eau vint à manquer ; esclaves et marchands périrent en foule, avec tous les chameaux ; le désastre fut terrible. Les débris de la caravane arrivèrent à Djalau, d’où l’on expédia des chameaux au lieu de la catastrophe, là même où étaient restées les marchandises abandonnées, et l’on parvint à en rapporter une grande portion[48].

Plus tard, le cheykh a suivi, à son tour, la première partie de cette route pour retourner du Ouadây au Maghreb. Il s’associa à une caravane. Celle-ci s’égara d’abord, comme les précédentes ; mais heureusement elle arriva aux puits assez promptement, et l’on eut ensuite affaire aux Tebous[49], qui opposèrent un autre genre de difficultés et d’obstacles, difficultés sur lesquelles le cheykh s’étend longuement. L’itinéraire du cheykh se dirige ensuite sur Catroûn, c’est-à-dire sur l’entrée du Fezzân. Je dois me borner ici à ce peu de mots sur la route commerciale du Ouadây, et renvoyer le lecteur à la relation de notre auteur et au mémoire de M. Fresnel[50].

§ VIII. — L’abou-carn. — Comme nottre cheykh a fait mention de l’abou- carn, je ne puis me dispenser de parler du curieux animal, que le savant consul à Djeddah a signalé le premier dans le Ouadây[51], sous ce même nom d’abou-carn, c’est-à-dire unicorne, autrement monoceros[52], animal qu’il a comparé à la fameuse licorne, animal fantastique sans doute quant à certaines propriétés et quant à la figure qu’on lui a données en Europe, mais qui a un type réel dans cette partie de l’Afrique. L’abou-carn est distinct du rhinocéros proprement dit ; ce dernier est bien connu en Afrique : on l’appelle en Égypte khartyt ou khertit. Le géographe Edrisi nomme kerkedân le rhinocéros qu’on trouve près de Serendib (Ceylan)[53] ; mais le nom de kerkedân est usité aussi aux bords du haut Nil ; on retrouve ce nom dans les anciennes relations des Indes et de la Chine (par Renaudot)[54]. Les Ouadayens s’accordent à décrire leur abou-carn comme un animal différent du rhinocéros ordinaire ou à deux cornes. Cette distinction faite par les natifs doit reposer nécessairement sur des caractères propres ; or il est constant que le rhinocéros d’Afrique a ses cornes placées sur le nez ; l’abou- carn, disent-ils, a la sienne implantée sur le front. Cette différence radicale ne permet pas de confondre ensemble les deux animaux ; peu importent les traits douteux ou fabuleux que l’on a ajoutés au portrait de la licorne.

Le révérend Knoblecher, à qui nous devons tout récemment d’importantes observations sur le haut Nil-Blanc, a eu connaissance d’un animal armé d’une corne recourbée qui est placée au bas du front, entre les deux yeux[55] ; cet animal, selon le voyageur, différait encore du rhinocéros connu, en ce que sa peau était complétement dépourvue de plis[56].

Je viens maintenant au témoignage de notre cheykh. Ce n’est pas sans doute celui d’un naturaliste ; mais quel naturaliste, quel Européen a pénétré jusqu’ici dans le Bâguirméh ou dans le Ouadây ? C’est précisément entre ces deux pays que s’est passé le fait raconté par le cheykh. Le sultan Sâboûn faisait son expédition contre le tyran du Bâguirméh ; l’armée était arrivée dans les terres qui séparent les deux royaumes. Ces terres, couvertes d’épaisses forêts, sont peuplées de lions, d’éléphants et d’aboucarn. Pendant que les pionniers de l’armée déblayaient le chemin, un énorme abou-carn, dit le cheykh, s’élance de son repaire, se précipite sur eux, en tue plusieurs, frappe de sa corne tous ceux qu’il rencontre, et se rue, furieux, jusqu’au gros de l’armée. La terreur est telle que tout s’ébranle, et le sultan reste comme abandonné par ses gardes ; soudain un esclave intrépide, armé d’un long couteau, se poste en face de l’animal, l’attend, se renverse et lui coupe les jarrets.

L’abou-carn, d’après le rapport des Ouadayens, est un animal qui apparaît assez rarement ; de là la terreur qu’il inspire, et peut-être aussi les récits exagérés dont il est l’objet. La relation du cheykh a cela de commun avec l’opinion de M. Fresnel, que c’est aussi aux limites du Ouadây qu’il fait vivre l’abou-carn, d’après le rapport de ses informateurs ; en second lieu, la grosseur de l’animal et sa férocité sont des traits communs à l’abou-carn de M. Fresnel. Il y a donc confirmation plutôt que contradiction entre les deux récits[57].

La corne recourbée dont j’ai parlé, d’après le père Knoblecher, ne correspond peut-être pas bien à la corne longue et pointue que décrit l’informateur de M. Fresnel, et se rapporterait mieux peut-être au rhinocéros ordinaire ; mais quand celle de l’abou-carn n’est pas à l’état rigide, on conçoit qu’elle peut se recourber par suite de sa flexibilité.

On se souvient de la description détaillée qu’a donnée le savant orientaliste dans une lettre insérée au Journal asiatique (mars 1844), et je n’ai pas besoin de la rappeler ; il a étudié, d’après les indigènes, tous les caractères physiques de l’animal, et il les a comparés soigneusement avec la description du monocéros de Pline complétée par Solin, et avec le réem de la Bible[58]. Contentons-nous d’y renvoyer, ainsi qu’aux doctes remarques de M. Roulin, insérées au Journal de l’Institut ; mais je crois difficile, aujourd’hui, de rejeter l’existence d’un animal distinct du rhinocéros ; ce serait rejeter des rapports tous concordants et fournis sans aucun concert entre leurs auteurs, des récits de dates très-différentes, venant de témoins oculaires chez qui l’ignorance ne peut détruire toute espèce de crédit, surtout pour des faits tout à fait matériels. Puisqu’il s’agit de signes extérieurs parfaitement visibles, puisque ces hommes s’accordent entre eux, il faut bien que leurs récits soient vrais au moins quant au fond.

Au reste, l’animal habite d’autres contrées que les frontières du Ouadây et du Bâguirméh. Selon une pièce authentique assez ancienne, on a tué, à vingt journées du cap de Bonne-Espérance, un animal qualifié aussi du nom de licorne, ressemblant à un cheval[59]. Le naturaliste Sparmann et le savant voyageur John Barrow (Voyage au cap de Bonne-Espérance) admettaient l’existence d’une licorne ; il en est de même de Pallas et d’autres encore[60].

Beaucoup plus près de nous, toujours en Afrique, existait naguère un animal fort analogue à celui du Ouadây, si l’on s’en rapporte au témoignage du directeur des affaires arabes en Algérie. M. Boissonnet écrivait, le 20 août 1845, que le commandant de Bordj-Bouar eridji, vers le sud-ouest de Constantine, s’était procuré un animal de la grosse espèce décrite dans le Journal asiatique[61], sorte de bœuf portant une corne unique sur le front. Il est vrai qu’on a dit plus tard que c’était simplement le bœuf sauvage, le bakar-el-wahch ; mais aucune description authentique n’est venue constater la présence ou l’absence de la corne caractéristique. J’avoue toutefois que la présence du rhinocéros (l’unicorne) au 36e degré N. est difficile à admettre, si toutefois l’animal en question n’avait pas été amené de loin à Bordj- Bouar eridji.

Au temps du véridique voyageur Barthema, vers 1500, il y avait à la Mecque deux licornes que le chérif avait reçues en présent d’un roi d’Éthiopie : l’une d’elles avait au milieu du front une corne longue de trois coudées. L’animal parut, à Barthema, doué d’une humeur sauvage et même féroce[62].

Le père Jérôme Lobo (Hier. Lobo, Historia de Ethiopia, Coïmbre, 1659) affirme qu’on a vu dans le Damot, province des Agows, un animal unicorne ayant de la ressemblance, pour la forme et la grandeur, avec un cheval médiocre, de couleur brune, armé d’une corne droite, blanchâtre, longue de cinq palmes (c’était peut-être un jeune individu) ; mais cet animal, dit-il, est timide et craintif[63].

Il n’est pas étonnant que l’animal ait disparu de l’Abyssinie[64], d’après ce que nous dit le cheykh de sa rareté, et d’après ce fait qu’il raconte, qu’un jour on en apporta un au sultan du Ouadây comme un présent digne de ce prince. Selon notre auteur, la corne de l’animal y est travaillée avec art, et forme un article de commerce. Browne dit aussi (page 261, Browne’s Travels, etc. ; Londres, in-4o, 1799) que la corne du rhinocéros abu-karn se vend très-cher.

Le sultan Teïma, dont MM. de Cadalvène et Breuvery ont recueilli de bons renseignements géographiques, leur a rapporté que l’animal se trouve dans le Dâr-Rounga, sud-est du Ouadây ; il le définissait comme un quadrupède analogue à un cheval, portant une corne sur le front. Enfin M. Kœnig, voyageur exact et consciencieux, s’il n’a pas vu l’animal, en a entendu parler distinctement en Nubie par les indigènes, et, d’après leur rapport, il le définit absolument de la même manière que le sultan Teïma.

Postérieurement à ses premières recherches en 1846, M. Fresnel étant à Djalau (désert de la Libye), recueillit de la bouche d’un Arabe des Madjâbérahs, qui avait servi le sultan du Ouadây, les paroles suivantes : « Le khertit que j’ai vu à Tama est armé de deux cornes, l’une au bout du nez, l’autre plus haut ; il ne faut pas le confondre avec l’abou-carn du pays des noirs païens, qui n’a qu’une corne entre les deux yeux. » Ensuite, de retour à Djeddah, M. Fresnel vit un pèlerin du Bâguirméh qui, à l’aspect de cornes achetées à Benghâzy, les reconnut pour appartenir à l’abou-carn, à l’animal qui a une corne entre les yeux. Ces cornes ont de 56 à 85 centimètres. Je terminerai en empruntant aux savantes observations de M. Roulin un fait démonstratif recueilli par un naturaliste, M. Smith, d’après un Français missionnaire à Madagascar ; l’informateur est un homme du nord de Mozambique. L’unicorne s’y nomme ndzoo-dzoo ; il habite le pays de Makoa ; il n’a qu’une seule corne ; elle est sur le front, flexible, longue de 24 à 30 pouces ; elle devient complétement rigide et dure, surtout quand il poursuit un ennemi. Il est farouche et féroce. On voit que, trait pour trait, l’unicorne de M. Smith est exactement l’abou-carn de M. Fresnel. Certes c’est là une confirmation qu’on pouvait à peine espérer. Qu’en conclure, sinon que l’abou-carn, inconnu ou très-rare au nord du 14e ou 15e parallèle, habite les régions méridionales jusqu’à la même latitude sud ou environ ?

Tous ces témoignages sont concordants ; s’ils présentent quelque légère contradiction, elle peut s’expliquer, et il résulte de l’ensemble un accord concluant qui prouve l’existence en Afrique, de temps immémorial, d’un animal unicorne autre que le rhinocéros connu à deux cornes, autre aussi qu’une certaine espèce d’antilope ; enfin d’un animal réel, mais dont les formes et les traits caractéristiques ont été modifiés à plaisir par l’imagination des Européens. Nier cette existence, à cause des fables dont on l’a entourée, serait, s’il est permis de faire cette comparaison vouloir nier celle du lion, parce que la mythologie en a fait un sphinx ou lui a donné des ailes. On a objecté qu’on ne trouve pas de licorne sur les monuments des Égyptiens ; mais y trouve-t-on tous les animaux de l’Afrique qu’ils ont pu connaître ?

On pourrait tirer une autre objection de l’opinion de M. Cuvier, s’il avait présenté ses doutes dans des termes absolus, mais il n’en est pas ainsi ; seulement, jusqu’à lui, on n’avait présenté aucun témoignage venant d’une personne ayant autorité ; or il laisse la question indécise, ainsi que le fait très-bien observer M. Berger de Xivrey dans ses Traditions tératologiques (p. 566). La difficulté principale vient de la multiplicité des descriptions, qui paraissent bien se rapporter à plusieurs espèces d’unicorne, à deux au moins. Si l’on croit devoir écarter les témoignages de Ctésias[65], d’Élien et d’Appien, peut-on traiter de même celui d’Aristote (Histoire des animaux, liv. II, c. 1) et celui de César ? Est bos cervi figura, cujus media fronte, inter aures, unum cornu exsistit, etc. (De bello gallico, liv. VI, c. 26.) Cet animal habitait de son temps la forêt Hercynienne ; sans doute ce n’est pas là le quadrupède du Ouadây, du Dâr-el-Rounga, mais il fait croire à la possibilité, à la probabilité de son existence.

Quant aux autres animaux mentionnés par le cheykh, je n’en citerai qu’un seul, le dromadaire, l’espèce du chameau rapide, appelé mehary dans le Sahara, eguin dans la région du Nil. On voit, dans la relation du cheykh, quels services ils rendent dans le désert aux tribus des Tebous ; aussi est-il surprenant que l’on n’ait pas organisé en Algérie plusieurs régiments de dromadaires, comme celui que nous avions créé pendant l’expédition d’Égypte, à l’aide desquels nous pouvions toujours atteindre, à la longue, la cavalerie arabe[66].

· · ·

Conclusion. — Par tout ce qui précède, on a vu quel intérêt présente le royaume du Ouadây, soit qu’on le considère sous le rapport scientifique pour l’avenir des découvertes dans l’Afrique centrale, soit qu’on l’envisage sous les rapports social, commercial et politique, pour l’avenir des populations du Soudan oriental. S’il en est ainsi, on peut espérer qu’un voyage dans ce pays, publié pour la première fois, malgré les imperfections d’un récit qui n’est pas l’œuvre d’une plume européenne, excitera la curiosité et l’attention du public. Ici nous croyons devoir prémunir le lecteur contre les digressions, les longueurs et les répétitions qu’il ne peut manquer d’y remarquer ; et s’il était parfois choqué de quelques bizarreries et de certains passages plus que naïfs, entachés même d’un peu de puérilité[67], qu’il les pardonne en faveur de la véracité et de la candeur de la narration. Il reconnaîtra d’ailleurs qu’ici la simplicité n’exclut pas une certaine élévation et que des réflexions dictées par un esprit juste et une sage philosophie ne sont pas rares chez le cheykh Mohammed El-Tounsy. Nous devons encore invoquer l’indulgence pour certains tableaux un peu trop nus des mœurs africaines, peut-être aussi pour l’abondance des citations poétiques, défaut qui, au reste, n’est pas sans exemple chez de modernes écrivains ; d’ailleurs, ce luxe d’érudition, l’auteur l’appelle presque toujours à son aide pour expliquer un fait, ou justifier une remarque. La manière orientale domine donc et devait dominer dans cet ouvrage, comme dans le Voyage au Dârfour publié en 1845, avec les mêmes conditions de naïveté et de simplicité. La bienveillance du public ayant agréé une première fois le langage du bon cheykh Mohammed Ibn-Omar El- Tounsy, nous avons cru pouvoir le conserver sans altération, et nous avons dû respecter les fleurs orientales, même quand parfois elles pèchent un peu contre le bon goût ; c’est surtout la bonne foi et la véracité du voyageur qui lui feront trouver grâce devant le lecteur européen. Cette véracité n’est pas en question ; mais si on pouvait la mettre en doute, voici un exemple qui la rendra manifeste. On aurait pu rejeter comme suspect le récit du cheykh sur l’expédition du sultan Sâboûn contre l’incestueux sultan du Bâguirméh ; mais le voyageur anglais Clapperton a rapporté en Angleterre un manuscrit arabe roulant en partie sur le Ba-ghar-mee (Bâguirméh). On y lit que « ce pays a été ruiné de fond en comble, parce que son roi a porté la licence des mœurs au plus haut degré, jusqu’à épouser sa propre sœur ; qu’alors Dieu a suscité Sâboûn, le prince du Wa-da-î (Ouadây), pour le détruire et ruiner tout le pays, en châtiment de cette impiété[68]. » Assurément le cheykh n’a pas connu la relation de Clapperton, ni celui-ci le voyage du cheykh El-Tounsy. Il en est de même de la relation du prince Dja’far, qui rapporte le même fait, ainsi que Burckhardt lui-même. (Voyez plus loin, page LXXII, et Nubia, append. II.)

Un mot sur les planches dont cet ouvrage est accompagné. Il a déjà été question plus haut de l’essai de carte du docteur Perron. Les portraits qu’on donne ici de plusieurs personnages de l’Afrique centrale ont été dessinés, d’après nature, par un habile artiste français, M. Machereau. Pour venir à bout de faire poser devant lui (ce qui n’était pas facile) les hommes du Ouadây, du Barnau, du Mandarah, alors présents au Caire, on a eu recours à la ruse et aussi à l’intervention du sultan Abou-Madiân du Dârfour : ces hommes ont même ignoré ce que faisait le peintre : l’un d’eux est le faguyh Ilaly, qui a donné à M. Perron des notions très-circonstanciées sur le Ouadây. Les dessins d’armes et de costumes ont été faits par le même artiste, d’après les originaux. Il faut savoir qu’il vient habituellement, au Caire, des hommes du Ouadây, du Dârfour, du Bâguirméh, du Mandarah, etc. ; les uns pour étudier à la grande mosquée d’El-Azhar ; les autres, pour aller de là en pèlerinage à la Mecque.

Les plans ont été tracés sous la dictée du cheykh, et d’après toutes les mesures qu’il a données.

Aujourd’hui toutes les nations portent les regards vers le centre de l’Afrique ; la France, parce qu’elle possède plusieurs des portes qui doivent, bientôt peut-être, y conduire ; l’Angleterre, parce qu’elle y a entretenu de tout temps des voyageurs ; toute l’Europe, à cause des futures relations commerciales et pour le progrès des sciences d’observation. Le Ouadây, par suite de la découverte d’une route directe à la mer, est, avec le Bornou et le Bâguirméh, l’un des points le plus rapprochés des côtes d’Europe, et son importance est beaucoup plus grande. Il est évident que les premiers voyageurs instruits qui y pénétreront et iront au delà, marcheront de découverte en découverte. Par exemple, plusieurs indices frappants font prévoir d’importantes acquisitions pour l’ethnographie et la linguistique. On a récemment constaté l’existence d’une population noire indigène qui possède un alphabet propre et une écriture à elle ; c’est le pays de Wei, dont la langue vient d’être soumise par M. Norris à une analyse grammaticale, et qui paraît construite assez régulièrement, si l’on en juge d’après des specimen qu’a rapportés M. Forbes. Ce pays possède aussi des écoles et des livres. Je trouve dans un ancien document, l’Atlas anglais d’Hermann Moll, une carte d’Afrique[69] avec une curieuse légende (en quatre lignes) dont voici la traduction littérale : « Je suis informé par des personnes dignes de foi, que le pays au nord de la côte de Guinée, à environ 100 lieues de distance, est habité par des blancs, ou du moins par une population différente des noirs, laquelle porte des habits, fait usage de l’écriture et fabrique de la soie ; plusieurs d’entre eux célèbrent le jour du sabbat chrétien (le dimanche). » L’auteur de la carte ne cite pas la source de l’information ; mais il serait curieux de constater ce qu’ont produit, sur ces rudiments de civilisation, deux siècles écoulés, et cela par une telle latitude, sous un tel climat. Ce fait singulier paraît avoir été perdu de vue complétement ; c’est pourquoi j’ai cru devoir le consigner ici ; mais combien d’autres problèmes sont offerts à la curiosité, aux recherches des nouveaux explorateurs, plus instruits en ethnographie que les anciens, aujourd’hui que l’Europe savante envoie en Afrique, du côté du haut Nil, le révérend Knoblecher sur les traces de notre compatriote M. d’Arnaud[70], en même temps que des naturalistes tels que le baron de Muller ; par l’est et le sud, MM. Krapf, Rebmann, Livingston, Oswell ; par le nord, M. le docteur Richardson et ses collaborateurs ! Plusieurs les suivront bientôt par l’Algérie, par la Sénégambie et par d’autres voies encore.

Le mouvement industriel est tel aujourd’hui en Europe, entraînant avec lui tous les genres de progrès, et appelant à sa suite tous les moyens de civilisation, qu’il est impossible de ne pas prévoir des changements prochains en Afrique, et d’abord en ce qui regarde l’esclavage et la traite à l’intérieur. Les belliqueux chasseurs d’hommes se transformeront, avec le temps, en chefs de caravane et en marchands paisibles. Ainsi qu’on l’a dit, une fois que les Africains connaîtront tous les trésors que renferme leur sol inépuisable, placé dix fois plus près de l’Europe que les colonies de l’Asie et du Nouveau Monde, ils seront disposés à exporter, à nous vendre non leurs populations, mais leurs denrées. Tripoli, Tunis, et plus tard le Maroc, comme l’Égypte, comme Alger, seront les portes par où notre industrie consommera ses échanges avec les riches produits ou matières que l’Afrique possède, ou est destinée à s’approprier. Cette révolution est inévitable, et chaque jour en rapproche l’instant. L’Égypte, qui s’était à peu près émancipée, aurait dû donner l’exemple au reste de l’Afrique, et fermer le passage aux esclaves à travers toute la vallée du Nil, de sa source à l’embouchure, c’est-à-dire sur une ligne de 1,200 lieues. Cette odieuse marchandise n’aurait plus passé en Turquie, en Perse ou dans les Indes ; depuis longtemps les caravanes auraient pris l’habitude de ne plus amener autre chose aux bords du Nil que les richesses du sol ; l’Afrique y aurait gagné loin d’y perdre, et aurait apporté à l’Égypte une force nouvelle. C’est là un sujet de reproche à adresser à son dernier maître, si renommé pourtant pour son intelligence commerciale. Peut-être il a cru conserver par là de bons rapports avec ses coreligionnaires, et ménager un empire qu’il menaçait pourtant, d’un autre côté, par le développement d’une grande puissance militaire et navale : comme si la politique et la religion avaient exigé de lui ce sacrifice à la routine ; erreur et faute grave comme il en échappe quelquefois aux hommes supérieurs ! Ici le génie de Mohammed-Aly l’a abandonné, et ce n’est que dans les derniers temps qu’il a apporté quelque restriction au triste commerce des esclaves. Mais, ce qu’il n’a pu achever n’est peut- être que différé : vienne, au gouvernement de l’Égypte, un prince seulement intelligent de ses intérêts ; sûr de l’appui de la France et de l’Angleterre, heureusement d’accord sur la question, il réussira sans peine, et l’intervention de la Turquie sera impuissante pour entraver ce changement. Il est visible d’ailleurs que, depuis un demi-siècle, l’influence et le pouvoir du divan, sur la côte africaine comme aux rives du Nil, tendent à descendre de plus en plus ; à peine Tripoli, sur toute la ligne septentrionale, conserve-t-il des rapports de réelle soumission. L’occupation récente de Souakin, de Massouah en Abyssinie, ne se conçoit qu’à cause de celle de l’Arabie, placée en face ; mais celle-ci, elle-même, est-elle en effet sérieusement soumise ? Le feu qui alluma jadis la révolte des Wahabis n’attend peut-être qu’une étincelle pour se réveiller, et Ibrahim-pacha n’est plus là pour l’éteindre.

JOMARD.

· · ·

[Note 1 : Le présent ouvrage a été annoncé dans la Préface du Voyage au Dârfour, page LXVIII.]

[Note 2 : Il parle d’une caravane allant de Tripoli au Ouadây par le Fezzân ; cette expédition avait échoué. (Narrative of travels and discoveries in northern and central Africa, etc., London, 1826, p. 215-217.)]

[Note 3 : La partie que je considère ici, de l’Afrique septentrionale, est cette vaste zone qui est au midi du Sahara, comprise entre le 8e degré nord et le 18e, entre les méridiens du Cap-Vert et du lac Gardafui (c’est-à-dire à peu près de 0° à 50° est) ; on peut la partager en cinq parties : 1o l’Abyssinie avec le pays des Gallas, la Nubie et tout ce qui est à l’est du Nil Blanc ; 2o le Kordofân, le Dârfour, le Ouadây et le Bâguirméh, c’est le Soudan oriental ; 3o le Bornou et le pays compris jusqu’à l’Afnau, ayant à l’extrémité le lac Tchâd, c’est le Soudan central ; 4o le pays à l’ouest, comprenant Sakkatou et Tounbouctou, ou le Takrour proprement dit, suite du Soudan central ; 5o enfin le pays à l’ouest de Djenné, le Haut-Dhioliba et la Sénégambie jusqu’à l’Océan ; c’est le Soudan occidental. Mais il faut remarquer qu’une partie du Soudan oriental appartient au bassin du Nil, et l’autre au bassin du lac Tchâd ; la limite est certainement à la partie ouest du Dârfour, d’après toutes les inductions comparées.]

[Note 4 : Dans la Préface du Voyage au Dârfour, nous avons déjà signalé cette importance commerciale, et M. F. Fresnel, consul de France à Djeddah, muni d’une mission spéciale, est allé s’enquérir, à Benghazy même, de la marche et de l’histoire des caravanes entre ce port et le Ouadây.]

[Note 5 : Voyez mémoire de M. Lapanouse, Mémoires sur l’Égypte, Paris, Didot, in-8o, an XI, p. 77 et 89, tome IV.]

[Note 6 : Je trouve encore un point de contact entre les deux princes dans le tour d’esprit politique, je veux dire l’art de combiner un plan où l’adresse et la ruse font tomber un ennemi dans ses propres filets : exemple, quant à Sâboûn, l’aventure d’Acyl, un de ses frères.]

[Note 7 : Nubia, Appendice, II (Voyez la note 3 de la page suivante).]

[Note 8 : Mémoire de M. Fresnel, consul de France à Djeddah, sur le Ouadây (Bulletin de la Société de géographie, années 1849 et 1850).]

[Note 9 : La version rapportée à M. Fresnel porte que Dja’far, lors de l’assassinat de son père, s’enfuit à Tripoli, tandis que, dans son propre récit, Dja’far raconte qu’il fut envoyé, par la voie de Tripoli, en Égypte, pour y achever ses études, âgé alors de treize ans (The story of Ja’far, etc., page 2).]

[Note 10 : Dja’far compte, avant Sâboûn, neuf sultans, mais M. Fresnel, à peu près d’accord avec le cheykh, n’en compte que six ; il est possible que le prince, parti si jeune du Ouadây, se soit trompé, ou que le consul anglais, M. Barker, le rédacteur du récit, ait fait involontairement (quoique très-versé dans l’arabe) deux personnages d’un seul ; exemple : Abd-er-Rahmân et Abd-el-Kerîm, Asad et Aseïd ; enfin, Dayûk est répété deux fois dans la liste de Ja’far.

J’ai appris de M. Renouard, secrétaire de la Société royale géographique de Londres, que c’est au savant M. Smyth, président de cette Société, qu’on doit la publication de l’histoire de Ja’far d’après le manuscrit du consul à Alexandrie.]

[Note 11 : Corancez, Histoire des Wahabis depuis leur origine jusqu’à la fin de 1809 ; Paris, 1810.]

[Note 12 : Le nom le plus connu est Bornou.]

[Note 13 : Ce n’est qu’en 1798 que la Porte ottomane, toujours insouciante, se décida à prendre un parti au sujet des Wahabis ; encore se borna-t-elle à ordonner au pacha de Bagdad de marcher contre eux, ignorant apparemment que ceux-ci, sous les ordres d’Ebn So’oud et d’Abd- el-Azyz, se comptaient par centaines de mille hommes.]

[Note 14 : Il est vrai que la loi musulmane va beaucoup plus loin dans les peines qu’elle inflige aux femmes adultères, jusqu’à ordonner qu’elles soient lapidées ; mais elle prescrit des conditions qui la rendent purement comminatoire.]

[Note 15 : Voyez (dans la Galerie iconographique égyptienne, ouvrage sous presse) le portrait de Ouaré Ebn-Kilho, jeune Galla, élevé à Paris.]

[Note 16 : Si l’on croyait utile, ou du moins curieux de rechercher dans l’histoire des nations les différentes formes de duel imaginées par les hommes pour vider leurs querelles par la force des armes, il ne faudrait pas oublier le mode ouadayen.]

[Note 17 : Le nom de ryal s’applique aussi en Égypte, à Tunis et à Tripoli, à des valeurs bien différentes ; au Caire, le ryal de 40 parats vaut aujourd’hui 0 fr. 25 ; le ryal de Tunis, 1 fr. 65 ; le ryal de Tripoli (de 650 au ryal de Tunis), 0 fr. 0015 ; cette dernière valeur n’est pas représentée par une pièce, et n’est autre chose qu’une monnaie de compte.]

[Note 18 : Voy. d’autres vocabulaires dans le tome III des Mémoires de la Société de géographie, in-4o, Paris, 1820.]

[Note 19 : Voir Recherches sur l’Afrique septentrionale, par M. Walckenaer, page 486.]

[Note 20 : Voir Annales des voyages, t. XIX, p. 164, année 1812. Seetzen ajoute que les gens de Bornou le connaissent sous le nom de Wadsey : ce nom paraît altéré pour Wadey ; l’erreur ne peut être attribuée à Seetzen.]

[Note 21 : Appendice no II, Nubia, page 484 et suiv.]

[Note 22 : M. Fresnel corrige ce nom des cartes en Kebâbo.]

[Note 23 : On pourrait dire, sans trop d’exagération, que les comptes de journées de marche font le désespoir des géographes consciencieux. On ne saurait établir une moyenne entre 8 et 18 milles géographiques ; il faudrait se borner à chercher une moyenne pour chacune des 4 ou 5 espèces de journées que je viens d’indiquer, et il faudrait surtout pouvoir l’appliquer avec justesse dans chaque cas particulier, c’est-à- dire connaître, avec exactitude, comment a cheminé l’informateur qui rend compte de son itinéraire.]

[Note 24 : J’avais cru pouvoir publier le résultat de ce travail dans le présent ouvrage ; c’est une publication ajournée pour quelque temps.]

[Note 25 : M. Berghaus ne marque pas du tout, dans sa carte, de 1826, il est vrai, la ville de Ouârah. Un itinéraire assez détaillé, en douze journées fortes, place Bergou à l’ouest-sud-ouest de Kobeyh ; il est à croire que Bergou ici représente, non le chef-lieu du Ouadây, mais un des points de sa frontière orientale.]

[Note 26 : Toutefois il pense que sur la route de Bornou les journées de voyage ne sont guère que de neuf minutes ; la différence me paraît trop grande et inadmissible.]

[Note 27 : Sâboûn a été surnommé l’Abbacide, selon M. Fresnel. Le cheykh présente aussi Mohammed Abd-el-Kerim Sâboûn comme descendant du sultan Sâleh l’Abbacide.]

[Note 28 : Le nom commun de tous ces idolâtres est Madjou.]

[Note 29 : Les mois d’automne correspondent, comme au Dârfour, aux mois de juin, juillet, août et partie de septembre.]

[Note 30 : Burckhardt dit que la principale rivière du Ouadây, Omm ou Abou Teymâm (lisez Teymân), est encore appelée Djyr. Comme c’est aussi le nom donné à plusieurs courants et lieux d’Afrique très- éloignés, il est à croire que c’est un mot générique. Ce nom est ancien et bien antérieur à Ptolémée, qui place sur le fleuve γεὶρ une grande ville de Gira.]

[Note 31 : Voir l’intéressant mémoire de M. Fresnel sur le Ouadây, Bulletin de la Société de géographie, 1850.]

[Note 32 : Je l’ai conjecturé, mais M. Fresnel l’a prouvé. Voyez Voy. au Dârfour, page LXV de la préface, et Bulletin de la Société de géographie.]

[Note 33 : Voyage au Dârfour, Préface, pages XXII et suivantes.]

[Note 34 : M. Fresnel, qui a judicieusement reconnu l’incertitude des données, pose cette alternative : faut-il mettre en doute la latitude de Kobeyh ou celle du lac Tchâd, ou bien toutes les deux ? Cette observation s’applique surtout à la longitude ; quant à la latitude, il pense, avec raison, qu’on a placé Ouârah trop au nord sur les cartes, surtout si le lac Tchâd n’y est pas trop au sud.]

[Note 35 : V. Bulletin de la Soc. de géogr. pour 1844, tome Ier, 3e série, p. 138.]

[Note 36 : Il paraît qu’il a tenu exactement un journal astronomique circonstancié et recueilli beaucoup de faits, dont une partie est consignée dans un opuscule imprimé à Laybach, écrit qu’il m’a été impossible d’obtenir de Vienne. Ce voyageur est élève de Mezzofante.]

[Note 37 : Cette position serait à peu près celle du 22e méridien 45′ E. de Paris, sur la ligne qui joint Mombasa (mer des Indes) à Madschumba (mer du Congo.)]

[Note 38 : Bulletin de la Société de géographie, tome VI, pages 169 et suivantes.]

[Note 39 : Il doit y avoir, sans doute, exagération dans cette distance de cinq mois de marche ; mais l’intervalle, même réduit et calculé en journées très-courtes, suppose encore un immense intervalle entre ce point extrême et les lieux connus.]

[Note 40 : M. Kœnig étant à Khartoum, a entendu parler d’un lac à quatre-vingts journées de distance dans le sud ; cet intervalle conduirait à l’emplacement du lac des révérends Krapf et Rebmann.]

[Note 41 : Voir Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1851, tome XXXII, page 221.]

[Note 42 : J’ai toujours soupçonné un lac dans ces parages, c’est-à-dire là où on place le mont Kenia ou un peu plus à l’ouest ; pourquoi ne serait-ce pas le lac même que les écrivains arabes mettent sous l’Équateur, Edrici (climat I, section IV, etc.). Un grand lac a été signalé au voyageur anglais Tuckey vers cette latitude, à la vérité plus à l’ouest. Or, les pluies et les neiges fondues qui descendent du mont Kénia, arrêtées dans leur marche par un obstacle quelconque, suffisent pour expliquer la présence d’un grand lac dans cette région ; maintenant, que ces eaux en sortent dirigées vers le nord, et elles n’ont plus d’issue que par la vallée du Nil.]

[Note 43 : Il existe, selon les rapports de MM. Lafargue et Castelli, qui ont pratiqué plusieurs fois, depuis sa découverte, le haut fleuve Blanc (Bahr-el-Abiad), une rivière dite Fleuve-Noir ou Fleuve des Noirs (Bahr-el-Esoued.) Si les auteurs arabes en avaient fait mention (ce qui n’est pas), on pourrait croire qu’ils ont fait ici une application d’un nom des anciens, en traduisant le mot niger ; mais le mot de Niger lui-même n’est-il pas simplement transcrit de Νίγειρ de Ptolémée (liv. IV, chap. 6), mot qui lui-même doit être tiré de γεὶρ, Gir, autre fleuve de l’Afrique septentrionale, selon ce géographe. Voir ci-dessus, p. XXXVIII.]

[Note 44 : Voyez le savant recueil de la Société royale géographique de Londres, année 1845, p. 374-75.]

[Note 45 : Le recueil de la Société géographique de Londres, cité plus haut, renferme cet itinéraire de 68 journées, partant de l’Orient et conduisant, droit à l’ouest, à New-Calabar ; celui qui l’a communiqué, le nommé Wogga de Kimcoul, avait été racheté de l’esclavage en 1815. Son pays natal est censé situé vers la source de la Tchadda et placé vers le 16e degré est à l’Orient de Paris ; ces données sont curieuses, mais malheureusement un peu trop vagues. M. Henri Kiepert en a fait usage dans sa carte d’Afrique de 1849.]

[Note 46 : Les dernières nouvelles qu’on a de lui et de ses compagnons de voyage annonçaient son départ d’Ahir pour Aghadès et Kano.]

[Note 47 : Toutefois, il noua des relations avec le vice-roi d’Égypte, comme je l’ai dit, et celui-ci expédia, de son côté, des caravanes qui furent pillées en route par des tribus du Dârfour : de là l’expédition d’Ismayl-pacha et l’occupation du Kordofân.

Burckhardt parle de la première caravane expédiée du Ouadây par le nord comme ayant été organisée en 1811. M. Fresnel fait remonter l’expédition à 1809 ou 1810 ; il en cite d’autres de 1814, 1815, 1818, et de 1832, 1837, 1840, 1843 ; on lui doit l’histoire de ces caravanes, depuis l’origine jusqu’en 1846.]

[Note 48 : Le récit est présenté différemment par les informateurs de M. Fresnel : peut-être la mémoire du cheykh l’aura trompé sur les détails.]

[Note 49 : Ou Toubou, Tibboo, tribus nombreuses échelonnées entre le Ouadây et la Marmarique.]

[Note 50 : Il faut lire dans ce mémoire la part qu’a prise un négociant français de Benghâzy, en 1837, au rétablissement des relations du commerce avec le Ouadây.]

[Note 51 : Journal de la Société asiatique de Paris (mars 1844).]

[Note 52 : Ces trois mots sont exactement synonymes.]

[Note 53 : Traduction Jaubert, t. I, p. 74. L’auteur fait partir la corne du milieu du front, comme chez l’abou-carn.]

[Note 54 : Voir la Relation des voyages dans l’Inde, etc., t. II, in-18, notes de M. Reinaud.]

[Note 55 : Mémoire de M. Fresnel, 4e partie.]

[Note 56 : M. Lefebvre (Voyage en Abyssinie, page 89 de l’avant- propos) distingue le rhinocéros à deux cornes, appelé aourarisse, du rhinocéros à une corne, arisse. (Voyez p. LX ci-après.)]

[Note 57 : Il est vrai que le cheykh, interrogé expressément par M. le docteur Perron, depuis la rédaction de son Voyage, a répondu qu’il ne connaissait pas deux espèces d’abou-carn ; qu’il n’y avait que le rhinocéros ordinaire et unicorne ; mais c’est précisément ce dernier caractère qui constitue l’abou-carn de M. Fresnel. Ensuite, qu’on l’appelle khertit comme l’autre rhinocéros, faute d’un autre nom, ce n’est pas une raison pour les confondre. On fait une faute analogue en donnant le nom d’abou-carn au rhinocéros ordinaire bicorne : double équivoque que la sagacité des savants aurait dû dissiper depuis longtemps.]

[Note 58 : Le réem était aussi un animal rare, d’une légèreté et d’une force extraordinaires ; toutefois, cette assimilation laisse encore quelques doutes.]

[Note 59 : Voyez procès-verbal dressé au cap de Bonne-Espérance, le 3 avril 1791, et Correspondance astronomique du baron de Zach, t. XI, p. 274.]

[Note 60 : John Barrow, et après lui Malte-Brun (t. II de la traduction de son Voyage dans l’Afrique méridionale et t. XVI, p. 223, des Annales des voyages), ont admis l’existence d’un monocéros, d’un unicorne, dans l’Afrique australe : ces savants n’étaient pas des hommes très-crédules. Le baron Ruppell a eu connaissance d’un unicorne, mais qui paraît être une antilope.]

[Note 61 : L’unicorne décrit par M. Fresnel. Voy. page LV, note 1.]

[Note 62 : Ludovici (Barthema) itinerarium novum Æthiopiæ et latine redditum. Milani, 1511.]

[Note 63 : Le moine Cosmas en entendit parler en Éthiopie comme d’un animal terrible et indomptable.]

[Note 64 : Voy., Journal de l’Institut, 1848, p. 57, etc., les observations du docteur Roulin, à la suite de la 3e lettre de M. Fresnel. Sa conclusion est pour l’existence réelle de l’abou-carn dans le sud de l’Afrique, avec les caractères que lui assigne M. Fresnel.]

[Note 65 : La singularité de la corne de l’abou-carn, d’être rouge à sa partie supérieure, se retrouve chez l’unicorne de ce même Ctésias : comment expliquer l’accord des informateurs ouadayens de M. Fresnel avec le médecin d’Artaxerxès-Mnémon sur un caractère aussi fugitif, sinon par l’existence de l’animal ?]

[Note 66 : On doit au général Marey-Monge, non-seulement d’excellentes observations sur le mehary, mais un essai d’organisation régimentaire qui déjà avait réussi. Dans mes Observations sur les Arabes de l’Égypte moyenne, j’ai eu occasion de parler du chameau considéré comme coursier rapide. Voyez aussi Bulletin de la Société de géographie, année 1847.]

[Note 67 : On verra que le cheykh, qui à la vérité ne se pique pas du tout d’être un antiquaire, donne le nom de tour au grand amphithéâtre d’El-Djem.]

[Note 68 : Narrative of discoveries in central Africa, appendix, p. 152-159, Londres, in-4o, 1826. Comparez avec le récit du cheykh.]

[Note 69 : Cette carte n’est pas datée, mais la carte générale du globe, insérée dans l’Atlas, est datée de 1719.]

[Note 70 : L’occasion se présente ici (et je ne puis la laisser échapper) de citer M. Ferdinand Werne, non pour son ouvrage sur l’expédition à la découverte des sources du Nil-Blanc, publication dont le mérite a été apprécié (Expedition zur entdeckung der quellen des Weissen-Nil ; Berlin, 1848), mais pour la tentative, qu’on peut y voir, d’enlever à M. d’Arnaud la gloire du premier voyage exécuté sur le Nil supérieur jusqu’à la latitude de 4° 42′ N. Ses efforts n’ont réussi qu’à relever le mérite et le courage de M. d’Arnaud, aux yeux des hommes équitables et de bonne foi ; tandis que les violentes et odieuses attaques de M. F. Werne n’ajouteront rien à ses titres personnels. Libre à lui de chercher à jeter du ridicule sur l’expédition française en Égypte ; il a écrit dans une ville où tout le monde, grâce à Dieu, ne partage pas sa manière de voir. Ce grand événement, après tout, a été le point de départ de bien des brillantes découvertes ; il a ouvert la voie à cent voyageurs, à M. F. Werne lui-même, qui se montre bien peu reconnaissant pour la France, et se fait le triste détracteur d’une époque si mémorable sous tous les rapports : j’ose en appeler à l’illustre baron de Humboldt, qui m’honore de son amitié depuis près d’un demi-siècle, à M. Carl Ritter, à MM. Lepsius, Ehrenberg, etc., et même à l’Académie royale des sciences de Berlin.]

=NOTE=

AU SUJET DE L’OPUSCULE : THE STORY OF JA’FAR, ETC.

Voyez ci-dessus, pages VII et XXII.

Pour que le lecteur puisse comparer à la relation du cheykh celle du prince Dja’far, je rapporterai ici quelques passages de cette dernière.

Le Wadâi est une monarchie absolue héréditaire ; Ja’far se dit le onzième descendant d’un blanc[71]. Son oncle a été placé sur le trône de Bâghermeh par Sâboûn, lors de l’expulsion, en 1804, du sultan de ce pays à cause de sa vie licencieuse.

Il y a dans le Bâghermeh un lac d’eau douce ; il faut quinze jours de marche pour en faire le tour. Ce pays, ainsi que le Wadâi, renferme des montagnes, des plaines, de grandes et de petites rivières. Le climat est très-chaud ; il tombe, au commencement de l’été, des pluies torrentielles. Le pays possède une grande variété de fruits ; le café y abonde et forme un grand article d’exportation. Il n’y a point de mines, pas de poudre d’or ni de pierres précieuses ; le commerce consiste principalement en esclaves, dents d’éléphants et plumes d’autruche. Le peuple se nourrit de riz (indian-corn) et de millet[72], de la chair des animaux domestiques et de poisson, denrée qui abonde dans les lacs et dans les rivières. On y voit la girafe et l’hippopotame, mais non le crocodile. Les hommes d’armes sont très- nombreux ; ils sont armés d’arcs, de lances, de boucliers faits de cuir de buffle et d’hippopotame ; quelques-uns ont des épées et des armes à feu qu’on se procure de Tripoli. Dans la capitale, il y a quatre petites pièces de campagne. La principale force est la cavalerie, montée sur d’excellents chevaux de sang arabe.

Wârah est bâti de briques faites de terre et séchées au soleil. Les maisons n’ont qu’un étage, excepté le palais et la grande mosquée, qui sont construits en pierre et charpente. Le harem est gardé par un grand nombre d’eunuques[73].

Les revenus du royaume consistent en impôts établis sur les produits du sol ; les provinces sont tenues de les payer en argent à Wârah, à époques fixes. Le taux de la somme est constaté d’une manière bizarre ; on en charge une branche d’un certain arbre ; quand cette branche rompt, le tribut est jugé complet.

Les mahométans sont les plus nombreux ; il y a, en outre, beaucoup d’idolâtres, des adorateurs du feu et quelques chrétiens. Les premiers sont tous noirs, les derniers ont le teint cuivré et habitent une montagne.

Ici le rédacteur de la relation ajoute ce qui suit :

« L’existence d’une race non musulmane ni idolâtre n’est pas un fait unique. Nous avons entendu parler plusieurs fois, à l’arrivée des caravanes de l’intérieur, d’un établissement de Nazaréens au midi de Jebel-Kumri. Les uns supposent que ces gens sont des chrétiens, parce qu’ils n’ont pas de mosquées et qu’ils sont d’une autre couleur que leurs voisins ; les autres croient que ce sont des juifs appartenant à une tribu depuis longtemps dispersée. En tout cas, il paraît certain qu’il existe au centre de l’Afrique une famille isolée, d’habitudes très-différentes de celles des nègres. Voici, sur ce point, l’extrait d’une lettre officielle du 24 février 1817 :

« Je dois vous informer de ce que j’ai appris de l’existence de certaines tribus chrétiennes dans l’intérieur de l’Afrique. On les représente comme une race de nègres très-robustes ; mais je n’ai pu découvrir qu’on ait observé chez eux aucun signe caractéristique religieux, croix ou autre symbole ; leurs croyances ont laissé chez eux si peu de traces, qu’à leur arrivée au marché ils embrassent aussitôt l’islamisme. Un capitaine français, qui est resté vingt-cinq ans au service du pacha de Tripoli, m’a dit que plusieurs de ces hommes avaient été amenés par une caravane, il y a quelques années, et qu’il avait été chargé d’en conduire à Alger vingt-huit, choisis parmi les plus beaux. En abordant au port, on entendit, à bord d’un vaisseau chrétien, résonner la cloche du soir ; aussitôt ceux qui étaient sur le pont manifestèrent une grande joie ; ils appelèrent leurs compagnons, et les embrassèrent, leur montrant le vaisseau d’où venait le son, et répétant le mot campaani (mot corrompu de l’italien). L’interprète les ayant interrogés, ils dirent que, dans leur ville natale, il existait un grand bâtiment, sans idole, sans natte ni divan, et que là ils entendaient les exhortations d’un prêtre. Un autre fait curieux est que le dernier bey de Benghazi, qui dans sa jeunesse avait été amené esclave, se souvenait d’une cérémonie de son pays semblable à la célébration de la messe, avec l’usage du vin consacré..... Le fait de la non-circoncision, joint à celui de l’usage de la cloche et à l’emploi du vin, indiquent suffisamment que l’islamisme ne domine pas dans ce pays. »

Il m’a semblé que ces diverses relations méritaient d’être rappelées au moment où de nouveaux voyageurs songent à pénétrer au cœur de l’Afrique, et d’être rapprochées du fait que j’ai cité plus haut d’après la légende de la carte de Hermann Moll, fait qui, je crois, a été absolument négligé.

J—D.

[Décoration]

[Note 71 : M. Barker croit avec raison qu’il faut entendre par là un Arabe ou un Berbère venu du mont Atlas.]

[Note 72 : Ou plutôt de dourâh et doukhn.]

[Note 73 : Ja’far croyait que la pratique de l’émasculation était abandonnée de son temps.]

INTRODUCTION

=PAR M. PERRON.=

[Décoration]

Le Dâr-Ouadây[74], c’est-à-dire le pays du Ouadây, est encore moins connu que le Dârfour.

Lorsque l’on publia, il y a plusieurs années, un aperçu sur Tounbouctou, composé d’après des notions communiquées par un cheykh sur les contrées occidentales du Soudan, cette publication attira l’attention des géographes. Le travail que je présente aujourd’hui a, ce me semble, une importance plus grave, par les données qu’il offre aux voyageurs qui voudront tenter l’exploration surtout des centres orientaux de l’Afrique.

Il ressort de certains passages de ce voyage (et mes entretiens avec mon cheykh m’en ont fourni la confirmation) que les divisions du Soudan, admises par ses habitants, différent de celles qu’admettent les géographes d’Europe. J’ai cherché à déterminer, à force de questions, l’ordre successif de ces divisions, leurs rapports itinéraires, leurs rapports de distances et de positions, leurs limites et leurs étendues absolues et comparatives, et, sur les informations que j’ai recueillies, j’ai essayé de construire une sorte de plan du Soudan. J’y ai indiqué ce que m’a pu préciser mon cheykh El-Tounsy, c’est-à-dire ce qu’admettent les Soudaniens, comme divisions, dénominations, distances, etc. Mon cheykh, l’auteur de ce livre, pendant son voyage, a eu sans cesse occasion de voir et de questionner des marchands voyageurs, et surtout des négriers ou commerçants et chasseurs d’esclaves qui vingt fois ont porté leurs courses sur tous les points de la Soudanie ; et souvent il a reçu, de ces négriers, des notions et des récits utiles sur ces contrées et sur leurs habitants.

D’autre part, j’ai eu maintes fois occasion de rencontrer au Caire des Fôriens, des Ouadayens, des Barnâouyens, des Bâguirmiens, des hommes du Mandarah, de l’Afnau, et je me suis toujours empressé de m’informer d’eux des dispositions locales des contrées qu’ils avaient parcourues ou habitées dans le Soudan.

C’est de la mer de Coulzoum au golfe Arabique que part la vaste zone de terrain qui, s’allongeant vers l’ouest, représente le sol de la Soudanie, commençant au rivage où se trouve la pointe de Saouâken, et se terminant au Dâr-Mella, empire des Foullân ou Félâta, au sud-ouest du Dâr-Tounbouctou, et même aux limites ouest de la Sénégambie, c’est-à- dire qui s’étend depuis la mer Rouge jusqu’à l’océan Atlantique ; car une partie de la Sénégambie est considérée par les Soudaniens comme entrant dans le Dâr-Mella ; ils comptent comme étant du Dâr-Mella les Foûta, situés à la contrée est de la Sénégambie. Nous avons vu plus d’une fois, dans le voyage au Dârfour, le nom du faguyh ou cheykh Mâlik, désigné, comme Foullân de Foûta, par le terme de Foûtâouy ou originaire de Foûta.

Toutes les contrées situées au sud de la série des États musulmans font aussi partie intégrante de la Soudanie.

La limite sud-ouest de l’Abyssinie est aussi comptée, par les Sennâriens au moins, dans la composition du Soudan ; et toutes les peuplades qui occupent les régions sud-ouest du Sennâr, par delà le Fâz-Oglou, forment pour eux le Dâr-Noûbah. En Égypte, lorsqu’on désigne un esclave par la qualification de noûby, on veut dire qu’il est des peuplades qui habitent au delà du Sennâr méridional, c’est-à-dire du Dâr-Noûbah. Jamais on n’entend par noûby un esclave né dans le pays qu’on appelle communément Nubie. Dioclétien, sur la fin du IIIe siècle de l’ère chrétienne, engagea une peuplade noûby, les Nobades, à aller s’établir sur les frontières de l’Égypte ; de là l’origine du nom de Nubie donné à l’espace compris entre l’Égypte et l’île de Méroé. Avant cette époque, il n’y avait pas d’autre Nubie que celle de par delà le Sennâr. Ce nom de Noûba paraît venir du mot copte νούβ, or ; on trouve en effet, dans cette contrée, des sables aurifères.

Les peuplades madjoûs, c’est-à-dire idolâtres, ou non musulmanes, qui habitent les espaces situés au delà du Kordofâl, au sud, sont désignées par le nom général de Terjâouy ou Terdjâouy, c’est-à-dire Touroûdjien, ou individu du Dâr-Touroûdj. Terjâouy est le pluriel de Touroûdjy.

Au delà des limites sud du Dârfour, les Madjoûs, chez lesquels les Fôriens vont capturer des esclaves, sont appelés du nom général de Fertytes. Par delà le midi du Ouadây, les Madjoûs, décimés pour l’esclavage par les Ouadayens, sont compris sous la dénomination commune de Djounkharâouy, Djounkhariens, c’est-à-dire naturels du Dâr- Djenâkhérah. Enfin les idolâtres répandus au delà des confins méridionaux du Bâguirmeh et du Barnau, à la suite du Mandarah, ont reçu le nom de Kirdâouy, Kirdâouyens, habitants du Dâr-Kirdy.

Il est très-probable que les autres peuplades qui continuent cette zone méridionale de la Soudanie, au delà du midi de l’Adiguiz ou Aghadès, de l’Afnau, du Tounbouctou et du Mella, ont également des noms collectifs spéciaux ; mais notre cheykh les ignore. Il paraît aussi qu’une partie des contrées nord de la Guinée septentrionale est comptée par les habitants du Mella et du Tounbouctou comme partie de la Soudanie, et qu’ils poussent jusque-là leurs chasses aux esclaves.

D’autre part, les séries des monts que nos géographes désignent sur les cartes par le nom de Monts de la Lune, ne sont pas les limites de la Soudanie au sud. Notre cheykh a pénétré assez loin dans le Dâr-Fertyt ; il y a vu des cultures, des pays bien boisés, et de plus trois cours d’eau, dont un, au delà du By n a[75], du Schâla, du Goula, est une rivière assez étroite, le Bahr-Ada. Il a vu de nombreuses montagnes, mais placées à distance les unes des autres, un terrain inégal, rempli de courants d’eau temporaires ; mais jamais il n’a entendu parler d’une chaîne considérable qui portât un nom général, tel que celui de Monts de Coumr, que l’on a si maladroitement traduit par Monts de la Lune. Il ignore, du reste, où se limite la Soudanie au sud.

De ce que nous venons d’énoncer, il résulte qu’on peut considérer la vaste surface à laquelle on donne le nom de Soudan comme divisée en deux zones, l’une septentrionale, et que j’appellerai Soudan musulman, qui comprend les dix États que j’ai déjà énumérés dans le Voyage au Dârfour, et les tribus de Touârik et des Toubou ; l’autre méridionale, que je distinguerai par le nom de Soudan idolâtre, comprenant tous les Soudaniens madjoûs qui constituent la série des populations sur lesquelles le musulmanisme du Soudan septentrional lève, par la violence et comme par coupes régulières et annuelles, d’énormes impôts d’esclaves. Nous verrons, dans un chapitre de ce Voyage, comment s’exécutent ces expéditions cruelles, qu’aujourd’hui rien ne peut plus excuser, pas même la religion musulmane.

Il y a encore une division pour ainsi dire commerciale négrière, admise par les marchands des États barbaresques qui vont étendre leurs courses jusqu’au centre de l’Afrique. Ainsi, dit le cheykh dans un passage de son livre, les Tunisiens, les Ghadamsiens, les Fezzanais, ne considèrent comme véritable Soudan que l’Adiguiz, l’Afnau et le Tounbouctou. Les autres États, c’est-à-dire le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây, le Dârfour, le Kordofâl, le Sennâr, ne sont pas compris dans la dénomination de Soudan. La raison de cette exclusion est que les esclaves, comme les marchandises mêmes qui se trouvent dans ces six contrées de l’Est, sont de mauvaise nature et de mauvais usage. Dans la partie ouest, au contraire, les esclaves sont d’une nature plus belle, plus intelligente, et dès lors d’un débit plus lucratif. Ceux surtout qui viennent de l’Afnau ont une valeur supérieure, et sont préférés à tous.

Jadis le nom de Takroûr était appliqué aux seuls habitants de Barnau ; aujourd’hui il est appliqué à tous les habitants du Barnau proprement dit, du Mandarah, du Katakau, du Bâguirmeh et du Ouadây. (Voyez page 126 du Voyage au Dârfour.)

Presque tous les États de la Soudanie sont séparés entre eux par des espaces libres et sans habitants à demeure fixe. Les espaces qui sont entre le Ouadây et le Dârfour, entre le Ouadây et le Bâguirmeh, sont même sans peuplades errantes ; ces deux intervalles sont trop resserrés pour que des tribus viennent y prendre parfois station, ne fût-ce que momentanément. Elles craindraient d’être trop facilement surprises, trop souvent attaquées par les Ouadayens, ou les Fôriens, ou les Bâguirmiens, qui, tantôt séparément, tantôt d’un commun accord, pourraient les dépouiller sans peine, les exterminer peut-être. Bloquées entre les deux États, elles n’auraient aucun moyen d’échapper aux attaques et aux avides exigences de leurs agresseurs.

Il n’en est pas de même pour les plaines interposées, par exemple, entre le Barnau et l’Adiguiz, entre l’Adiguiz et l’Afnau. Ces plaines, ainsi que celles qui s’étendent à de grandes distances au nord de ces États et du Tounbouctou, sont constamment parcourues ou habitées, sur des espaces plus ou moins prolongés, par les Touârik, hordes inquiètes et avides, toujours en armes, toujours la lance en main et le bouclier au bras, toujours à l’affût des caravanes, qu’ils rançonnent, ou détroussent, ou pillent complétement, suivant qu’ils trouvent dans ces troupes voyageuses plus ou moins de nombre et de résistance.

Du côté du sud, des Félâta courent aussi les plaines à la piste des caravanes, et sont frères des Touârik pour l’audace, l’avidité, la brutalité sauvage. Selon le cheykh El-Tounsy, les Touârik ne sont pas d’origine arabe, ils descendent des Toubou ; la plupart sont scénites. Les Touârik, les Toubou et les Foullân représentent les Kurdes du Diâr- Bekr. J’ai vu au Caire un Ghadamsien ou habitant de la grande oasis de Ghadâmès, qui avait fait plusieurs fois le voyage de Ghadâmès à l’Adiguiz et à l’Afnau, et il m’a raconté, à moi et au cheykh El-Tounsy, que les Touârik sont répandus en tribus nomades extrêmement nombreuses sur tout le trajet des déserts qui séparent Ghadâmès de l’Afnau et de l’Adiguiz. Le nom des Touârik est prononcé partout Touâreg et Târgua.

Les Touârik, comme les Arabes de la presqu’île arabique, ont, les uns des tentes en étoffe faite de poil de chameaux, les autres des tentes en toile, et les autres des tentes en cuir. Ils ont une sorte de ville appelée Ghât, à environ vingt-cinq jours de Ghadâmès. Depuis plusieurs années ils se sont créé un roi pris parmi eux et dont la résidence est à Ghât. Les Félâta du Mella qui, dans leurs guerres de réforme, avaient pénétré jusqu’au delà du nord de l’Adiguiz et de l’Afnau, et avaient menacé de soumettre et de dominer une grande partie des Touârik, sont désormais entièrement expulsés des régions occupées par ces derniers, et les Touârik se sont rendus indépendants de toute domination étrangère.

Le faguyh Ilâly, de Ouârah, capitale du Ouadây, et que j’ai vu plusieurs fois au Caire en 1843, lorsqu’il y passa pour aller en pèlerinage à la Mekke, m’a donné, chez le cheykh El-Tounsy, quelques renseignements sur les Touârik. Le faguyh ou cheykh Ilâly demeure à Ouârah dans la maison même qu’habitait autrefois le cheykh El-Tounsy, avec deux cousins auxquels le cheykh en partant du Ouadây laissa cette maison, et qui l’ont encore pour résidence aujourd’hui.

Ilâly nous a donné aussi la plus grande partie des matériaux de l’essai de carte du Ouadây, c’est-à-dire presque tous les noms des villages ou bourgs, les noms et directions du Bahr-Iro ou rivière d’Iro depuis sa source aux monts Marrah jusqu’à sa marche à travers le Bâguirmeh, la direction du Châry, du Bahr-el-Fitry, du Bahr-Râched, de la rivière des Salamât, du Bahr-el-Abiad ou Rivière-Blanche dans le Barnau. Mais il n’a pu nous dire si ce Bahr-el-Abiad a quelque rapport avec le Nil-Blanc ou Fleuve-Blanc proprement dit ; il ne connaît pas le fleuve Misselâd. Toutes les fois que je répétais ce nom à Ilâly, comme appliqué à un fleuve de très-long cours, il me répondait : « Il n’y a pas de plus long cours d’eau, de plus long bahr dans notre Soudan que le Bahr-Iro qui dans un point reçoit le nom de rivière des Salamât, de plus large que le Châry, de plus rapide que le Bahr-el-Abiad du Barnau. » De là, je pencherais à croire que le fleuve Iro est le Misselâd de Browne. En un mot, Ilâly nous a fourni les noms et les rapports approximatifs d’au moins cent cinquante à deux cents localités inconnues pour nous.

Mais combien il nous a fallu de temps, de conversations, d’instances, de questions, de détours, pour obtenir du faguyh Ilâly les renseignements que nous désirions ! Ilâly, bien que plus communicatif que tous les Soudaniens que j’ai vus, esquivait imperturbablement les attaques de notre curiosité. Cette habitude est celle de tous les noirs du Soudan ; généralement ils ne veulent donner aucune indication sur leur pays. Sans le secours du cheykh El-Tounsy, je n’aurais rien obtenu. Or, un soir que nous nous étions régalés d’un excellent couscoucy chez le cheykh El- Tounsy, et que nous étions tous les trois en tête à tête, sans témoins étrangers, à quatre heures de nuit, je dis à Ilâly : — « Pourquoi donc répugnes-tu si fort à fournir au cheykh les renseignements qu’il désire avoir sur ton pays ? — C’est une chose qui nous est défendue sous peine de mort. — Comment ?... — Sans doute. Et si le sultan venait à savoir que je vous eusse parlé des routes et des pays du Ouadây, il me ferait tuer sans miséricorde. — Qui veux-tu qui aille dire à votre sultan que tu nous as indiqué quelques localités du Ouadây ? Ni le cheykh ni moi n’avons envie de voyager au Soudan. Et quand même l’envie nous en viendrait, nous nous garderions bien de parler de ce que tu nous aurais communiqué. — Je le crois. Mais, vous le savez, la peur... — N’aie aucune peur ; nous te promettons de ne jamais te trahir. — Je vous crois. Mais jurez-moi de ne jamais découvrir que c’est au faguyh Ilâly que vous aurez dû des indications sur le Ouadây, et je vous dirai ce que j’en sais, car j’ai beaucoup parcouru le Ouadây ; j’ai suivi les troupes du sultan, par la route de Ouârah à Ab-Sémin, dans deux expéditions contre le Bâguirmeh, dans une autre expédition chez les Arabes Bény- Salamât révoltés, dans deux expéditions au Dâr-Kirdy et au Dâr-By n a, pour les chasses aux esclaves. — Dans toutes ces courses-là, repris-je, alliez-vous à grandes journées ? — Non, jamais. On fait simplement, jour par jour, des étapes de cinq, de six, de huit heures, toujours en ligne droite ou à peu près, car notre pays est très-peuplé et très-facile à parcourir, et puis les étapes sont toujours les mêmes, toujours aux mêmes endroits. — Alors ceux qui suivent les expéditions, soit de guerre, soit de chasses aux esclaves, soit de commerce, doivent connaître... ? — Certainement. — Combien y a-t-il d’étapes dans les directions que tu as eu occasion de parcourir ? — Le plus grand nombre est dans la direction du nord au sud, car le Ouadây est d’environ un tiers plus long que large. — Touche-t-il immédiatement aux frontières du Dârfour et du Bâguirmeh ? — Non ; il y a, entre le Dârfour et nous, les Ouâdy d’Askéné et de Kelkel, du sud au nord. C’est une lisière bien boisée, assez étroite. L’ouâdy ou espace libre qui nous sépare du Bâguirmeh, est l’Ab-Ouardeh, également garni d’arbres ; sa largeur est plus que double de celle qui nous sépare du Dârfour. »

Ilâly, une fois mis en train, continua avec plaisir ses indications, et le cheykh écrivait les noms de localités, leurs rapports, leurs distances, etc. Mais nous parvenions difficilement à avoir les directions assez précises. Il semblait à Ilâly qu’il avait, dans tous ses voyages, toujours marché droit, ou à peu près, au nord ou au sud, à l’est ou à l’ouest, ou dans une des lignes intermédiaires à ces quatres points. C’est tout ce que nous pûmes savoir ; Ilâly non plus n’en savait pas davantage.

Ensuite nous causâmes du reste du Soudan. Et comme Ilâly était allé du côté de l’Afnau, au nord, il nous donna sur les Touârik quelques curieux renseignements, que voici, et que je ne trouve indiqués dans aucune des cartes géographiques que j’ai pu rencontrer en Égypte.

Au nord de l’Adiguiz, et presque vers ses limites, est la grande tribu Touârik des Keileiouï. Elle habite les montagnes et forme une population nombreuse et puissante. Un fragment de cette tribu occupe l’espace qui est entre le Barnau et l’Adiguiz.

Les Touârik véritables et primitifs, ou Touârik-Oullamouden, sont stationnés au-dessus du Tounbouktou et sur ses limites nord. C’est d’eux que se sont séparés les Oullamouden de l’est. Du reste, la puissante branche des Oullamouden a de nombreuses sous-tribus, riches en chameaux et en chevaux. Chacune de ces tribus forme, disait Ilâly, une masse d’une centaine de mille d’individus.

La seconde tribu après les Keileiouï, est celle des Keil-Giris. Entre ces deux tribus principales, est stationnée celle des Touârik-Adjdâlen, peuplade de marabouts. La tribu Touârik des Témez-Djedden est à l’est des contrées occupées par les Touârik (Dâr-el-Taouârik), au-dessus des Oullamouden de l’est.

La tribu des Yticen et celle des Keil-Giris ont le même langage. Les Yticen avaient d’abord la supériorité de force et de puissance ; mais cette supériorité passa ensuite entre les mains des Keil-Giris.

Les Toubou (et non pas Tibbou ou Toubbou) remplissent le même rôle que les Touârik ; ils sont disséminés aussi au nord de la Soudanie, mais du côté de l’est, principalement sur les routes qui sillonnent le désert, depuis le Fezzân jusqu’aux États du Barnau et du Ouadây. Nous verrons qu’ils lèvent un impôt ou droit de passage sur les caravanes qui traversent certaines de leurs tribus. Les Toubou-Réchad ou Toubou- Rechâdeh, c’est-à-dire Toubou des Rochers, sont ainsi désignés parce que leurs tribus sont dispersées à travers les monts qui précèdent, au sud- est, les limites du Fezzân, et que plusieurs habitent les cavernes de ces monts.

Quant aux subdivisions qui sont considérées comme des provinces de tel ou tel État, plusieurs d’entre elles occupent des positions différentes de celles où les placent les cartes géographiques même les plus récentes ; certaines désignations de peuplades sont aussi tout à fait nouvelles. Nous avons déjà vu des exemples de cela dans le Dârfour ; il en est de même pour le Dâr-Fertyt et pour le Dâr-Noûba. La plupart des tribus arabes qui avoisinent le Dârfour et le Ouadây étaient inconnues ; de même pour le Baradjaûb, le Dâr-Touroûdj et le Dâr-el-Djénâkhérah.

Le Mandarah, à ce que m’a assuré un Barnâouyen que je voyais souvent au Caire chez le sultan du Dârfour, et dont le portrait fait partie des figures de cet ouvrage, le Mandarah est traversé par le fleuve Sâry, qui mouille aussi les environs de Maça n ia, capitale ou birny du Bâguirmeh. D’après mon Barnâouyen, Sâry est le nom véritable du fleuve ; mais aujourd’hui on l’a corrompu en celui de Châry. Quant au nom de Tsad ou Tchad, appliqué sur nos cartes au grand lac situé au delà du Bâguirmeh et dans le Barnau, ce nom n’est pas connu de mon Barnâyouen, qui appelle le tout, c’est-à-dire le lac et le fleuve indistinctement, Bahr-Châry, mer et fleuve de Châry ; en Égypte Bahr signifie toujours le Nil. Le lac est appelé dans l’arabe du Barnau le Boheyreh, ou petite mer, il est navigable ; un grand nombre de barques le sillonnent constamment.

Les Barnâouyens sont intimement persuadés que leur pays est une terre de bénédictions. Cette foi repose sur une analogie ridicule qui pour eux est une démonstration incontestable. Ils prétendent que l’arche de Noé, après le déluge, se trouva à terre dans une de leurs provinces ; et la preuve, c’est que le mot Barnau, disent-ils, est évidemment composé des deux mots arabes barr et Nôh, ce qui signifie terre de Noé ; seulement, dans le mot Barnau ou Barno, on a adouci et abrégé les deux termes primitifs dont il est formé.

Au Barnau comme au Ouadây, au Dârfour et au Bâguirmeh, des gouverneurs qui portent le titre de mélik ou rois ont l’intendance et l’administration des provinces. Celui du Mandarah, en raison de la richesse et de l’importance de cette contrée, est un des personnages les plus élevés du Barnau, et a le titre de sultan. Il en est de même de celui du Katakau. Chacun d’eux représente assez bien un pacha gouvernant un État, une grande province, au nom de la cour de Constantinople ; chacun est nommé et investi de l’autorité qui lui est dévolue par le sultan souverain du Barnau. Le sultan du Katakau a sous ses ordres les cinq rois qui gouvernent les cinq provinces du Katakau ; et ces cinq rois donnent le nom de Birny, ou Capitale, aux chefs-lieux où ils ont leurs résidences royales. Un de ces cinq Birny est à Logo n et est la résidence ordinaire du sultan du Katakau.

Le Kânum est gouverné par un Élifa, désignation qui n’est appliquée qu’au gouverneur de cette province. Ce fut l’Élifa du Kânum qui, lors de la terrible invasion de l’espèce de protestantisme armé des Foullân, sauva le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây et même le Dârfour, des dévastations des réformateurs et arrêta les progrès de ces audacieux conquérants. Du Dâr-Mella, les Foullân se ruèrent sur le Soudan oriental, et, conduits par un illuminé, menacèrent d’absorber les trois quarts de la Soudanie. Notre cheykh nous racontera cette guerre religieuse qui désola tant de contrées au moment même où les Wahabites soutenaient et promenaient aussi leur protestantisme, les armes à la main, dans les tribus et les populations de l’Arabie occidentale.

L’Adiguiz, l’Aghadès des géographes, est une province ou délimitation territoriale peu connue. Le lieu le plus considérable de cette partie du Soudan est appelé aussi Adiguiz. C’est à l’est de cette province que commence le Soudan commercial des habitants du Maghreb.

Après l’Adiguiz vient l’Afnau, contrée assez étendue et avec laquelle se fait une grande partie du commerce de Tunis et de Tripoli. L’Afnau et l’Adiguiz, à peine indiqués dans beaucoup de cartes, sont fréquentés par la plupart des caravanes du Maghreb. L’Afnau surtout est constamment en relations de commerce avec Tunis. Les trois villes principales de cette contrée sont Hauça, Kechnah et Noufeh, dont les noms sont aussi ceux des trois grandes divisions du pays. L’Afnau est la région appelée, par la géographie européenne, Haoussa, nom que personne des Soudaniens et des Mogrébins que j’ai pu voir et consulter en Égypte, ne connaît que comme le nom de la capitale de l’Afnau ; ils ne le connaissent point du tout comme nom d’un État.

Quant au Dâr-Tounbouctou, je n’ai pas besoin d’en parler. Il commence à être connu, surtout par le nom de sa ville capitale, Tounbouctou.

Le Dâr-Mella ou Dâr-El-Foullân a une étendue très-considérable. Les Foullân ou Félâta de l’est du Dâr-Mella, me dit mon cheykh, ont la tête grosse, le front court et saillant, la bouche largement ouverte, la face large. Mais ceux du côté de l’ouest, et surtout du nord-ouest du Mella, ont la figure et la tête assez régulières.

Depuis le Dârfour principalement, jusqu’à la Sénégambie, on trouve des Foullân ou Félâta disséminés et établis de tous côtés en stations ou en peuplades plus ou moins nombreuses, soit fixes, soit nomades, mais surtout dans les deux tiers ouest des régions situées au delà des limites méridionales des États du Soudan musulman. Ils sont là comme le pendant des Touârik et des Toubou. En un mot, dans tout le Soudan, jusqu’au Kordofâl inclusivement, on rencontre des Félâta. A compter du Dârfour, où ils ont quelques stations fixes, telle que celle qui occupe l’interruption de la chaîne des monts Marrah, ils sont nombreux dans chaque État. La guerre de la réforme les a semés sur toute la surface du Soudan islamique.

Au Dârfour et au Ouadây, le cheykh El-Tounsy a vu des Foullân arrivés aux premiers emplois du gouvernement. Dans le voyage au Dârfour, nous avons remarqué le faguyh Mâlik de Foûta, jouissant d’une influence extraordinaire auprès du sultan. D’autre part, les émotions de terreur et même d’admiration qu’ont éveillées les courses belliqueuses des Foullân, ont pour ainsi dire attaché au nom de ces sauvages une idée de terreur, quelque chose de merveilleux, qui les a conduits aussi à s’emparer de la puissance de la sorcellerie, de la magie, contre les peuplades du Soudan ; sous ce rapport ils sont en possession de tout ce qui peut imposer et en imposer à des peuples ignorants, superstitieux, craintifs, et qu’un signe de main jette dans l’extrême de l’épouvante, ou de l’étonnement, ou de l’admiration.

Disons maintenant quelques mots sur l’essai de carte du Ouadây ajoutée à ce Voyage.

J’ai suivi pour la construction de cette carte la même marche que pour celle du Dârfour. Les distances sont appréciées approximativement. J’ai cru pouvoir admettre pour chaque journée, l’une dans l’autre, six lieues communes et un quart. C’est là tout ce que font les caravanes, moyennement, pendant un certain nombre de jours. Parfois elles parcourent dans deux, trois ou quatre jours, plus de vingt-cinq lieues ; mais si l’on considère que les voyageurs Soudaniens en caravanes, arabes ou non arabes, comptent, dans la somme des distances évaluées par une somme de journées, même les jours de repos, et que, par exemple, dans quinze ou vingt jours de voyage, ils ont fait peut-être quatre ou cinq jours de halte, on verra que l’approximation que j’ai adoptée pour représenter géographiquement mes distances, est dans des termes très- voisins de la vérité.

La longueur du Ouadây, à partir du nord au sud, est d’environ trente journées, et la largeur, c’est-à-dire l’étendue de l’est à l’ouest, est d’environ vingt jours. Sa largeur terminale, du côté du nord, est sensiblement moins considérable que celle de l’extrémité sud. La surface du Ouadây est, comparativement, bien mieux garnie d’habitants que la surface du Dârfour.

Excepté du côté de l’est, le Ouadây est environné de tribus d’Arabes demi-nomades qui ne reconnaissent pas l’autorité absolue du sultan ouadayen. Leurs relations avec ce sultan sont entièrement semblables à celles qu’ont avec le sultan Fôrien les tribus d’Arabes des environs du Dârfour. Les Bény-Bideyât, bédouins errants, à deux ou trois jours de distance des frontières nord du Ouadây, ne sont point d’origine arabe ; ils ont les habitudes et le genre de vie des Arabes, mais ils n’en ont pas le langage.

Le Ouadây est encore appelé Ouadadây, Bargau et Dâr-Séleîh. Cette dernière dénomination est la plus employée dans tout le Soudan. Celle de Ouadây, et surtout celle de Ouadadây, est la plus communément usitée après celle de Dâr-Séleîh, et les Oudayens ne nomment presque jamais leur pays que Ouadadây ; très-rarement ils se servent du nom de Bargau ; cette dénomination n’a cours que dans quelques contrées du Soudan.

Les divisions administratives principales du Ouadây sont fixées selon les positions géographiques. Il y a cinq grandes divisions premières : la province du Nord, celle de l’Est, celle de l’Ouest, celle du Botayha ou Petit-Pays-Bas, et celle du Batha ou Pays-Bas.

Les gouverneurs des provinces portent le nom d’aguîd (au pluriel agada) et ont le titre de mélik ou roi. L’aguîd El-Ryh ou de la province du Vent, c’est-à-dire du vent du nord, gouverne la province du Nord. L’aguîd du Sabâh ou Est gouverne, comme le nom l’indique, celle de l’Est, dont l’extrême frontière est presque entièrement habitée par des Maçâlyt, qui y forment une population nombreuse. L’Aguîd du Gharb ou de l’Ouest gouverne la province de l’Ouest. L’aguîd El- Batha ou du Pays-Bas administre l’espace central compris depuis le Batha jusqu’à l’extrémité du sud. Enfin l’aguîd du Botayha administre la contrée qui s’étend, au centre du Ouadây, depuis le Batha jusqu’à la vallée proprement appelée Botayha.

Batha et Botayha son diminutif sont les noms spéciaux de deux longues et larges vallées, ou bas terrains, qui courent de l’est à l’ouest et partagent le Dâr-Séleîh en y figurant trois zones d’étendues inégales.

Le bas-fond proprement dit du Botayha est un lit de beau sable blanc, bordé de chaque côté d’une rangée d’arbres qui le suit dans toute sa longueur. Ce lit sablonneux et inculte a une largeur de presque une demi-heure de marche, et s’étend en ligne presque droite. Pendant et après la saison des pluies il est couvert d’eau, et à mesure que cette eau diminue, elle devient d’une limpidité parfaite et laisse briller les sables sur lesquels elle se promène. Selon le cheykh El-Tounsy, très- rarement cette eau se tarit ; il en reste toute l’année un ruisseau qui coule très-lentement. La rivière des Bény-Râched se dessèche parfois complétement ; l’eau s’infiltre en partie dans les sables et en partie s’évapore. En hiver, le courant est peu abondant, car, d’après la distribution des saisons de l’année au Ouadây, l’été, qui est l’époque des pluies, vient immédiatement après l’hiver, ce qui donne aux saisons l’ordre suivant : hiver, été, automne, printemps.

Pendant les fortes chaleurs, l’eau est dans sa plus grande abondance ; quand arrive le printemps, et surtout l’hiver, la température médiocre de l’atmosphère ne provoque qu’une évaporation assez lente des eaux qui restent.

Deux lignes d’arbres limitent le Botayha au sud et au nord ; au delà, on entre immédiatement dans les campagnes cultivées. Après une demi-heure de trajet vers le sud, sont les Kachméreh, peuplade nombreuse répandue dans une foule de villages, parmi lesquels est le village d’Am- Kharrôubeh, qui pourrait fournir près de cinq cents hommes en état de porter les armes, et qui fut le lieu de résidence du cheykh El-Tounsy pendant plusieurs mois.

Le Batha est au sud du Botayha, à six ou sept jours de marche, c’est-à- dire environ 40 à 45 lieues communes. La vallée a la même disposition et à peu près la même longueur et la même largeur que celle du Botayha. Mais les eaux du Batha sont beaucoup plus abondantes et ne se dessèchent jamais entièrement. Pendant et après les pluies, les eaux, dans la vallée du Batha et dans celle du Botayha, s’accumulent de manière à se présenter comme deux énormes courants qui ont l’aspect de deux larges rivières. Alors les peuplades situées au delà de leurs bords méridionaux se constituent souvent en état de révolte, jusqu’à l’époque où ces inondations pluviales, diminuées, ne peuvent plus leur servir de rempart. Du Batha se détache la rivière ou bahr El-Fitry.

Outre les principaux gouverneurs de provinces dont nous avons parlé tout à l’heure, il y a quelques mélik ou rois d’un rang secondaire, qui administrent en particulier certaines contrées restreintes ou districts, certaines peuplades, ou certains cantons. La plupart de ces mélik relèvent immédiatement de l’aguîd de la province dans la circonscription de laquelle ils sont enclavés.

Les tribus arabes extra-limitrophes sont aussi, jusqu’à un certain point, en relation administrative avec l’aguîd le plus près des lieux où elles sont généralement stationnées. Car tous les ans le sultan envoie demander à ces Arabes une sorte de droit de protection, ou d’aubaine, qui est plus ou moins à l’arbitraire des tribus, et qui, pour cela, est parfois refusé nettement. Les Béni-Guéâteneh et les Bény-Zébédeh sont presque sous l’administration du gouverneur du Gharb.

Les Kachméreh ont leur mélik qui relève de l’aguîd du Botayha. Les Djénâkhérah de l’intérieur du Ouadây, qui sont des esclaves primitivement attachés au service du sultan, et qui ensuite ont été rassemblés en une sorte de corps, comme les Abydyéh du sultan Fôrien, sont sous l’intendance d’un mélik qui gouverne à peu près comme province les nombreux villages que ces esclaves occupent entre Ouârah et le Gharb. Au nord de l’espace habité par ces Djénâkhérah, est une contrée montagneuse, bien peuplée, gouvernée aussi par un mélik qu’on désigne spécialement par le nom de mélik El-Djébâl ou roi des Monts, et qui paraît relever plus directement du souverain du Ouadây que de l’aguîd du Nord.

Les Koûka, les Koudkous, les Bygo, les Dâdjo, les Maûbeih, les Birguid, les Heimât, les Bendalah, les Fitry, du côté du sud et de l’ouest ; les Berty, les Mymeh, les Guimir, les Mesmédjeh, les Madago, les Bélâleh, une station de Dâdjo, les Héleilât, au nord ; les Maçâlyt, à l’est ; les Mesmédjeh du Botayha, les Ab-Béker, les Merfeh, ont chacun un mélik ou roi. Les tribus arabes, même celles qui sont en tout ou en partie sur le territoire du Ouadây, telles que les tribus des Salamât, des Djéâteneh et des Râched, sont sous l’administration d’un cheykh qui relève plus ou moins directement de l’aguîd le plus voisin de leur lieu de séjour. Les Fitry sont régis par cinq rois, dont un a la haute main sur les autres. Sa résidence est à Yâoua.

Chaque roi dans la circonscription de son fief, quoique sous la juridiction d’un gouverneur, est un vassal du sultan ouadayen, mais un vassal presque despote absolu, un tyran de détail, mais un tyran qui se considère comme un haut, puissant et révérendissime seigneur. Les aguîd ont le droit d’ordre et de défense, comme disent les Arabes, chacun sur sa province, sur les rois qui s’y trouvent comme sur les sujets.

Les Koûka qui sont vers les limites nord-est du Fitry sont une tribu détachée depuis longtemps des Koûka situés au sud-est du Ouadây. Cette séparation, m’a dit Ilâly, eut lieu à la suite d’une querelle violente. Cette sorte de tribu se voyant menacée par les autres Koûka, alla se plaindre au sultan, qui, pour couper court à toute dissension, confina les plaignants au sud-ouest du gouvernement ou département du Batha, où ils sont restés dès lors à demeure fixe.

Les Koûka qui peuplent si abondamment l’angle sud-est du Dâr-Séleîh sont, par origine, une tribu des Djénâkhérah, chez lesquels ils forment encore une population nombreuse et célèbre par la beauté de ses femmes. Toutes les jeunes filles que les Ouadayens enlevaient autrefois aux Koûka, dans les chasses ou expéditions faites chez les Djénâkhérah, étaient pour le harem du sultan. A une époque oubliée maintenant, on conseilla au souverain du Ouadây d’expédier une grande chasse aux esclaves chez les Koûka Djénâkhériens idolâtres, d’y prendre une masse considérable de filles, de femmes, d’hommes, d’enfants, de familles, et de transplanter le tout dans la contrée sud du Ouadây, afin d’avoir plus facilement de quoi fournir annuellement de jeunes filles, soit comme femmes légitimes, soit comme concubines, le harem du sultan. Le conseil fut accueilli et suivi. C’est depuis ce temps qu’un aguîd ou gouverneur établi, outre le roi, au Dâr-Koûka ouadayen, envoie tous les ans, pour le harem du sultan, les plus belles filles du Koûka. Ces filles n’ont jamais plus de dix à quatorze ans, et souvent l’envoi annuel de ce genre d’impôt personnel va jusqu’à soixante, cent, et même cent cinquante vierges.

Le sultan du Ouadây a sa résidence à Ouarâh, ville peu considérable dont le cheykh El-Tounsy m’a donné le plan. Ouârah est environnée de montagnes qui lui forment un mur naturel et la constituent presque en citadelle.

Il résulterait des évaluations de distances que m’a fournies mon cheykh, une position approchée de Ouârah vers le 13° de latitude et vers le 21° ou le 22° de longitude. Cette ville ne doit pas être située très-loin du Dâr-Tâmah ; car dans une guerre entreprise contre les Tâmiens, l’armée ouadayenne, comme nous le raconterons, passa, en cinq jours, des environs de Ouârah sur le territoire du Tâmah.

Le Dâr-Tâmah, qui est généralement sous la protection du sultan Fôrien, et qui plusieurs fois tomba sous la dépendance du souverain du Ouadây, est un pays hérissé de montagnes, entrecoupé de terrains cultivés. La principale montagne est le mont Tâmah, sur le sommet duquel est la résidence du roi des Tâmiens.

Ouârah est partagée, du nord au sud, par une longue rue qui s’élargit en une place spacieuse appelée le Fâcher[76], devant la demeure du sultan. La ville elle-même est dite aussi le Fâcher, non pas comme nom spécial, mais comme nom donné à tout endroit où le sultan fixe son séjour. Cette dénomination de Fâcher est encore appliquée à la demeure ou palais du sultan ; mais, hors de Ouârah, on entend par Fâcher la ville même.

Au Bâguirmeh, au Barnau et aussi dans quelques provinces, comme le Katakau, le mot fâcher est remplacé par le mot birny. Ainsi, par le birny du Bâguirmeh on entend le lieu où réside le sultan ; et tout lieu où le sultan transférerait sa résidence prendrait immédiatement la qualification de birny. Depuis longtemps le birny du Bâguirmeh est Maça n ia[77], auprès de laquelle passe le Châry. Maça n ia est le nom donné à la ville par ses habitants ; les Bâguirmiens du reste du Bâguirmeh la désignent par le nom de Karnak. Quant à l’appellation Maça n ia, je la transcris telle que l’ai entendu prononcer, au Caire, par quelques Ouadayens qui plusieurs fois étaient allés au birny du Bâguirmeh.

Près de Maça n ia, appelée encore Meito, le Châry a une largeur extraordinaire, et même avant que ce fleuve arrive au Bâguirmeh, sa largeur, m’a dit le faguyh Ilâly, est de toute la portée de la vue ; d’un bord, on aperçoit à peine un individu sur le bord opposé. On sait, d’ailleurs, par les relations de voyages que, dans certains endroits, et même à l’époque des basses eaux, la largeur de ce fleuve est de 600 mètres. Le Châry a sa source dans les montagnes du Mandarah ; il court du sud au nord, et se verse dans le grand lac Châry.

Le faguyh Ilâly m’a assuré et répété maintes fois que l’Iro prend le nom de Bahr-Salamât quand il traverse le pays occupé par les Arabes Salamât ; mais que, par ce nom, l’on ne veut indiquer que la partie de l’Iro qui abreuve les Salamât, et non une rivière spéciale. Il en est de même du Bahr Am-Teîmân. Du reste, l’Iro est un immense cours d’eau qui, par époques, a une grande profondeur. Il décrit dans le Dâr-Goula un arc de cercle très-étendu. Le Bahr-Râched ou rivière des Bény-Râched trace aussi dans sa marche un arc de cercle.

Une remarque importante à faire ici, et dont doivent tenir compte les voyageurs, c’est que, excepté le Châry, il n’y a pas un cours d’eau qui ait toute l’année une existence permanente et reconnaissable. L’Iro lui- même, qui prend sa source à Ozoûm, à l’extrémité sud de la chaîne des monts Marrah, dans le Dârfour, et qui a un trajet si long et si varié, un lit si plein, si riche, si exubérant après les pluies, perd ensuite ses eaux, entièrement, dans une grande partie de son cours. A certaines époques de l’année, on est donc exposé, dans une exploration, à nier l’existence d’un fleuve, d’une rivière, qui a une existence intermittente, qui s’est desséché sur quelques points et pour quelque temps. L’Iro, et à plus forte raison les autres cours d’eau plus faibles que lui, restent, pendant une partie de l’année, sans avoir d’embouchure ; ils se perdent en route et meurent dans les terres desséchées et dans les sables. Les autres cours ont la même fin. Du reste, après avoir quitté le Ouadây et être arrivé au sud du Dâr-Goula, l’Iro diminue d’abondance peu à peu, et cette diminution, produite par les pertes d’eau que fait le fleuve dans les terres altérées et demi- sablonneuses qu’il parcourt ensuite, n’est plus, sur la fin de son trajet, qu’un mince courant qui s’efface bientôt. En un mot, tous ces cours d’eau sont de véritables torrents qui ne durent qu’un temps de l’année.

C’est probablement à cela qu’il faut attribuer les assertions diverses des géographes sur l’existence et la non-existence du Misselâd ou Iro, du bahr El-Ghazâl, du bahr El-Fitry, etc. L’Iro, le bahr El-Ghazâl et plusieurs autres cours et torrents ont, à ce qu’il paraît, dans leurs époques d’intumescence, leurs embouchures dans le grand lac Châry.

Au Dâr-Heimât, la rivière d’Am-Teîmân, gonflée par les pluies, inonde la contrée, à la manière du Nil en Égypte, et immédiatement après la retraite des eaux ou l’imbibition dans le sol, on sème sur les terres encore molles.

La Rivière-Blanche ou bahr El-Abiad, entre le Katakau et le Barnau proprement dit, a sa marche du sud au nord, et va se déverser avec l’Yéo dans le lac Châry. Elle a un lit étroit, à peu près comme le canal du Caire ; mais le cours en est extrêmement rapide.

Toutes ces informations recueillies, par le cheykh El-Tounsy et moi, de plusieurs individus du Soudan, ont dû trouver leur place ici, comme n’étant pas indiquées dans le voyage au Ouadây. Ce sont autant de points propres à provoquer et guider les recherches des voyageurs européens qui auront, les premiers, le bonheur et l’honneur de voir ces contrées encore vierges pour les explorateurs, ce monde central de l’Afrique, fermé depuis tant de siècles : entreprise hérissée de mille dangers pour qui ne saurait pas se préparer à un voyage aussi curieux, aussi important, par quelques années de travail, par d’assez longues études de la langue arabe, et ne contracterait pas les habitudes de toute nature indispensables au succès de ces excursions[78].

Qui n’aura pas le viatique sacré de la langue arabe, la langue sacrée des musulmans, qui ne se résoudra pas à se musulmaniser, comme moyen de sauf-conduit, qui ne se décidera pas à se donner les apparences de crédulité, de croyances, de sauvagerie même des musulmans du Soudan, ne doit pas songer à se mettre en route ; qu’il reste chez lui. Même les derniers voyages, ceux du major Denham au Mandarah, sont minces de résultats. On voyage mal avec des habits rouges anglais. Il faut la blouse du Fôrien, du Ouadayen, pour courir dans le Dârfour et le Ouadây ; il faut se brunir le teint jusqu’au bronze foncé, pour ne pas choquer trop rudement l’œil d’hommes noirs comme du charbon ; il faut séjourner quelques saisons de suite à Kôbeih, à Tendelty, à Ouârah, pour s’y lier avec des naturels du pays, avec des marchands, des négriers, des chasseurs d’esclaves ; il faut tout cela, et, par conséquent, il faut sauter à pieds joints sur nombre de nos répugnances européennes (n’en déplaise à qui que ce soit), si vous voulez suivre un voyageur indigène, un expéditionnaire ou chasseur aux esclaves, jusqu’aux limites sud peut-être du Fertyt, jusque peut-être au delà des Djénâkhérah idolâtres ; si enfin vous voulez savoir où sont les extrémités méridionales du Soudan, ce que sont et où sont ces monts de Coumr que l’on appelle Monts de la Lune. De plus, d’immenses intérêts de commerce et de civilisation sont à étudier dans le voyage du Soudan. Quelle magnifique gloire pour le patient et courageux voyageur, l’observateur calme et éclairé, qui sacrifiera six, huit, peut être dix ans de sa vie à se bien préparer à son excursion, et à explorer lentement, pour ainsi dire pas à pas, cette Afrique centrale encore ignorée ! Et puis, il y a à chercher les moyens d’effacer de dessus la terre ces voies de souffrances et de hontes, par lesquelles on traîne chaque année tant de milliers d’esclaves, c’est-à-dire tant de chair humaine à vendre sur les marchés, ou bien à laisser morte en pâture aux bêtes féroces des déserts. Il y a à introduire peu à peu, dans l’intérieur du Soudan, de nouveaux goûts, de nouveaux besoins, afin de substituer de nouvelles relations commerciales au commerce des esclaves, afin de ne pas laisser enfouir dans le Soudan des masses de numéraire européen, masses énormes qui dorment là sans profit, même pour leurs propriétaires. Il est impossible, dit-on, de se figurer quelle quantité de grosse monnaie d’argent est enterrée dans ces contrées ; là, tout le monde enfouit ces pièces d’argent, tout le monde cherche à en avoir pour les enfouir. Nous verrons plus loin qu’à la prise du trésor d’un sultan, on trouva un cabinet presque entièrement rempli de ces monnaies.

Que l’on travaille, que l’on réussisse à éveiller le goût de l’industrie, ou au moins d’abord à faire naître des besoins nouveaux dans la Soudanie, et on en exportera des masses d’or, qui se répandront ensuite, sous mille formes différentes, et dans le monde européen et dans le monde africain. Car, il est bon de le savoir, 12 à 15 millions en or natif sortent annuellement du Soudan, pour s’embarquer sur les navires européens qui touchent aux côtes occidentales de l’Afrique ; 20 à 30 autres millions, encore en or natif, traversent tous les ans les sables du Sahra pour venir sur les rives septentrionales de la Mauritanie, et s’en aller de là, par mer, du côté de la Turquie, de la Grèce, de l’Asie-Mineure, de la Syrie, et pénétrer jusqu’en Perse et dans les Indes. Il y a environ quarante ans, il s’en importait au Maroc seulement pour plus de 60 millions, dont la plus grande partie était de la poudre d’or. En 1590, le Dâr-Tounbouctou payait au Maroc un tribut annuel de 60 quintaux d’or. Tout cela peut s’écouler en Europe, si l’Europe est assez habile, assez généreuse, pour faire pénétrer graduellement son industrie en Afrique. Mais qu’on le sache bien, il faut, avec ces pensées d’industrie, des idées de bien moral et de civilisation ; car l’expérience est là pour témoigner que les seules relations commerciales ne suffisent pas. L’Angleterre en a donné la preuve ; elle n’a travaillé, sur les côtes de l’Afrique, qu’à faire du commerce ; et les vues exclusives de commerce poussent à l’avidité, par suite à l’égoïsme, à la ruse, à la déloyauté, même aux procédés brutaux. Alors, insensiblement, ces relations s’affaiblissent, et, avec le temps, finissent par mourir.

« Les Anglais, dit M. Mac-Queen, n’ont rien fait, dans leurs rapports avec les côtes de l’Afrique, pour le bien de l’Afrique ; rien fait pour chercher à établir des communications utiles à la civilisation des peuplades, même les plus développées et les plus intelligentes des bords et du centre de l’Afrique. »

Que la France profite de cet avis ; elle sait, aujourd’hui, rattacher à des calculs d’intérêts matériels des pensées et des vues civilisatrices. Maîtresse de l’Algérie, tenant en respect, sous sa férule, le Maroc bâillonné, elle pourra bientôt songer à l’intérieur du Soudan, songer à y faire passer des hommes capables qui, à la suite des caravanes, commencent de généreuses et pacifiques explorations. Il ne sera pas dit, nous l’espérons, que la France aura fait la conquête d’Alger pour le seul plaisir de la conquête d’une province, pour avoir un bout de terre de plus, mais bien pour servir aussi à des vues providentielles, au développement et à la civilisation de l’Afrique, des États de la rive septentrionale d’abord, et ensuite de la Soudanie : œuvre longue, sans doute ! Mais qu’importe ? Gloire à qui la commencera, et à qui saura la parfaire !

Si les voies commerciales sont les plus simples pour entreprendre l’éducation des peuples de la Soudanie, il faut savoir d’abord ce qui plaît à ces noirs, quels objets leur conviennent, afin de les leur porter. Il y a lieu d’espérer que, par l’œuvre active de la France, la civilisation, après avoir germé et s’être répandue dans l’Algérie, suivra les caravanes commerçantes qui franchissent les longs sables du Sahra et traversent les petites huttes de Ghadâmès, du Fezzân, les tribus scénites des Toubou et des Touârik, et pénétrera jusqu’aux centres du Soudan, jusqu’à ses limites les plus éloignées et les plus inconnues.

L’Algérie se calme, se pacifie ; les indigènes commencent à avoir confiance en nous, à chercher la satisfaction de leurs intérêts dans les relations pacifiques. Dès lors, la guerre doit bientôt se taire, étouffer sa voix brutale, et rendre les bras nécessaires à la culture des terres, à la construction des routes, des villages et des villes. Il n’est pas loin le jour où des musulmans penseront à aller, comme Français et comme marchands, explorer les contrées de la Soudanie, et pousseront leurs pérégrinations commerciales jusque par delà les anciens Garamantes, jusque dans l’Éthiopie intérieure.

Mais, comme je l’ai indiqué tout à l’heure, il est nécessaire, pour établir ces relations, pour faire de l’Algérie un entrepôt et un comptoir de commerce et aussi une voie de transit de civilisation, il est nécessaire de connaître ce qui plaît à ces peuples enfants de la Soudanie ; les hochets, les grigris qui les ravissent d’aise, chatouillent leur coquetterie et leurs goûts encore puérils. Et ces hochets, ces grigris, seront les premiers moyens qui serviront à relier le Soudan et l’Algérie. Les joujoux des enfants se changent peu à peu en instruments d’œuvres plus sérieuses ; les enfants deviennent hommes. Plus tard, à ces hommes, on ouvrira les sentiers du Seigneur, et la voix du Précurseur criera dans le désert : Vox clamantis in deserto : Aperite vias Domini, et rectas facite semitas ejus.

Les musulmans de l’Afrique française, en portant aux noirs de la Soudanie les produits industriels qu’aiment ces peuples encore presque au berceau, leur parleront d’une nation que Dieu a envoyée pour eux sur la terre d’Afrique, nation d’élite qui, heureuse de donner à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, communie sous toutes les espèces avec le monde entier, parce qu’elle est la grande basilique, le sanctuaire où la sainte table est ouverte à tous les hommes, et où tous reçoivent le pain de la vie, le vin de l’intelligence, le sel de la sagesse.

Par une suite nécessaire des essais d’éducation sur le littoral du nord de l’Afrique et sur la Soudanie, on détruira, et d’intention et de fait, le commerce des esclaves. On forcera les maîtres du pays à avoir pour ces victimes le respect dû à des créatures du Dieu de miséricorde, à des hommes, enfin, à rougir du mépris qu’ils ont pour ces malheureux enlevés tous les ans par pillages et par coupes réglées comme les coupes des forêts, pour en faire des troupeaux et les vendre aux autres pays de l’islamisme ! Ce commerce, un des ulcères du mahométisme, est depuis longtemps sous la réprobation des nations européennes les plus éclairées. Du reste, déjà Mohammed-Aly, en frappant de droits élevés l’importation des esclaves en Égypte, a cherché à entraver autant qu’il l’a pu ce trafic déshonorant, quoique consacré par la religion et les mœurs.

Je sais bien qu’un bon nombre, que la majorité, si l’on veut, des esclaves vendus hors du Soudan sont presque considérés, par leurs maîtres, comme de nouveaux membres des familles au service desquelles ils sont attachés, par cela même qu’ils deviennent une possession de ces familles. On allègue en effet pour excuse du mal, pour donner le change sur l’appréciation d’un acte aussi coupable et aussi avilissant, que les esclaves mis en domesticité ont un sort plus heureux qu’ils n’auraient jamais pu l’espérer dans leur pays. Singulière façon de s’absoudre d’un crime !

Eh quoi ! ne sait-on donc pas combien de milliers de ces esclaves, hommes, femmes, enfants, perdent la vie, pour quelques centaines qui finissent par arriver en Égypte, au Maghreb, à Constantinople, dans toutes les contrées où respirent des musulmans gouvernés par des musulmans ? Il en meurt des milliers dans les ghazouah ou chasses qu’on dirige sur eux pour les capturer ; des milliers dans les premiers trajets qu’ils sont obligés de parcourir pour arriver dans les pays de leurs ravisseurs ; des milliers pour s’acclimater dans ces pays et s’habituer à un nouveau régime de vie, à des travaux inaccoutumés ; des milliers pour fournir quelques eunuques ; des milliers pour sortir du Soudan et traverser à pied les énormes déserts du Sahra ; des milliers pour avoir à supporter le froid de la Syrie, de l’Asie-Mineure, de la Turquie, de la Perse. Les femmes esclaves surtout meurent presque toutes à un âge peu avancé. Négresses ou Abyssiniennes, elles atteignent rarement quarante ans. A vingt ans elles sont déjà vieillies ; car souvent, depuis l’âge de huit ou dix années, elles servent au concubinage musulman. Et de tous les enfants qui naissent de ces concubines, combien en reste-t-il ? Et de ceux qui survivent, combien peu échappent aux maladies scrofuleuses !

Grâce à Dieu ! les deux nations qui ont la haute voix dans le monde, qui, en raison de leur supériorité, l’une d’intelligence et de morale, l’autre d’industrie, la France et l’Angleterre, ont pris et ont dû prendre la police des nations arriérées, ont commencé à museler le commerce des esclaves. Sur la Méditerranée, ce trafic est réduit à des proportions minimes, c’est-à-dire qu’à peine quelques bâtiments traversent cette mer, transportant des hommes, des femmes et des enfants à vendre ; mais un assez grand nombre s’échappe par la mer Rouge, et le commerce par terre a encore une activité dévorante.

Le paganisme n’existe plus ou presque plus. Pourquoi l’esclavage, qui en était une des faces, et la plus caractéristique, existerait-il encore pour longtemps ? Comment Mahomet a-t-il conservé cette triste pratique ? N’a-t-il donc pas vu que l’esclavage n’était un fait logique que dans la religion de l’Olympe ? Mahomet, qui a voulu abattre le polythéisme et proclamer l’unité de Dieu, ne s’est pas aperçu qu’il fallait tout d’abord détruire l’esclavage du paganisme. En reconnaissant et proclamant l’unité de Dieu, il fallait reconnaître aussi l’unité de la création et l’unité de la famille humaine, issue d’un seul Père, d’un seul sang et de la main de Dieu.

PERRON.

Caire, juillet 1845.

NOTA. Les mots et passages qui, dans ce Voyage, sont enfermés entre deux parenthèses, sont presque toujours ou des explications de ma part, ou des indications reçues oralement du cheykh El-Tounsy, et dès lors en dehors du texte original arabe. Parfois, mais rarement, j’ai aussi ajouté quelques mots de plus que ce qu’il y a dans le texte, afin de rendre plus explicite l’intention ou la pensée de l’auteur. Dès que je le pourrai, d’ailleurs, je publierai l’original arabe. Celui du Voyage au Dârfour est publié.

Il aurait été curieux de joindre aux diverses dénominations locales citées dans ce Voyage et dans le Voyage au Dârfour, les dénominations correspondantes anciennes, grecques et romaines, d’indiquer en raccourci les courses immenses qu’ont faites les Romains dans la Soudanie ; mais ce travail, que j’avais commencé, se trouve exécuté dans la Géographie ancienne des États barbaresques, d’après l’allemand de Mannert, par L. Marcus et Duesberg (Paris, 1842 ; un volume). Malgré les différences que présentent les noms des localités, on se reconnaîtra facilement ; il y a quelques contradictions entre les données de notre relation et les données consignées dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg. On verra, par exemple, que le fleuve Châry, que ces auteurs font courir du nord- ouest au sud-est, court, d’après mes informations, du sud au nord-nord- est. Mais ces différences sont extrêmement peu nombreuses.

On remarquera aussi, dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg, des appréciations de distances par jours de marche, presque entièrement semblables à celles que nous indiquons et conformes aux marches actuelles des caravanes. Telle est, par exemple, l’évaluation du temps que mirent, selon eux, Julius Maternus et Septimius Flaccus, avec leurs troupes, pour aller du pays des Garamantes ou Phazanie, le Fezzân actuel, par Ouârah, le Dârfour et le Dâr-Noûbah, jusqu’au Faz-Oglou. Cette évaluation, prise en masse, est en analogie remarquable avec les notions sommaires qu’offre à cet égard notre Voyage.

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[Note 74 : Prononcez en deux syllabes : oua et dây. Prononcez ây comme dans l’interjection française aïe.]

[Note 75 : L’n italique indique le son fortement nasal de la lettre qui la suit ; voyez le Voyage au Dârfour, page 484.]

[Note 76 : Prononcez l’r.]

[Note 77 : La lettre n écrite en italique dans ce mot représente une prononciation purement nasale, une n prononcée, autant qu’on peut le faire, par le nez.]

[Note 78 : Voy. Voyage au Dârfour, avant-propos, page LXXXIII et suiv.]

VOYAGE

AU OUADÂY

OU

=DÂR-SÉLEÎH.=

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