‹ Voyage autour de mon jardinChapitre 1 sur 4 · L. CURMER, ÉDITEUR, V. LECOU, ÉDITEUR,

L. CURMER, ÉDITEUR, V. LECOU, ÉDITEUR,

47, RUE RICHELIEU, AU PREMIER. 10, RUE DU POITOU

MDCCCLI.

[Illustration]

LETTRE I.

Vous souvient-il, mon ami, du jour où vous partîtes pour ce long et beau voyage dont les préparatifs vous occupaient depuis si longtemps?

J'arrivai le matin pour passer quelques instants avec vous, ainsi que j'en avais l'habitude;--j'ignorais que ce jour fût celui de votre départ, et je restai surpris de l'air inusité qu'avait votre maison;--tout le monde paraissait inquiet et affairé;--vos domestiques montaient et descendaient rapidement. Une élégante calèche de voyage était tout attelée dans votre cour. Au moment où j'entrai, le postillon avait déjà placé une de ses grosses bottes sur l'étrier d'un des deux chevaux;--un de vos gens, monté en courrier pour commander les relais, tourmentait son cheval qui piaffait sous lui.

Arrivé près de vous, je vous trouvai distrait et préoccupé;--vous parûtes faire un effort pour répondre à mes questions et m'adresser quelques paroles; vous sembliez agité comme un oiseau qui va s'envoler.

Vous me dîtes adieu en me serrant la main, puis vous montâtes dans la voiture; Arthur, votre valet de chambre, monta derrière; vous fîtes un signe, et le courrier partit au galop.

En même temps, le postillon sortit de la cour et fit bruyamment claquer son fouet en manière de fanfare.

Les voisins étaient aux fenêtres, les passants s'arrêtaient; vous me fîtes encore adieu d'un signe de main, et vous dîtes au postillon: Partez!

Les chevaux prirent le galop et ne tardèrent pas à disparaître au détour de la rue.

Pour moi, je restai debout, étourdi, stupéfait, triste, mécontent, humilié, sans savoir précisément pourquoi.

Les voisins refermèrent leurs fenêtres, les passants continuèrent leur route; votre portier fit crier sur ses gonds la porte-cochère, et j'étais encore là, immobile, dans la rue, ne sachant ni que faire, ni que devenir, ni où aller; il me semblait que la seule route qu'il y eût au monde était celle que vous suiviez, et que vous l'emportiez avec vous.

Cependant, je crus m'apercevoir qu'on me regardait avec étonnement, et je pris au hasard,--pour m'en aller plutôt que pour aller quelque part,--le côté opposé à celui par lequel vous aviez disparu.

Je ne tardai pas à me demander où j'allais, et cette question m'embarrassa à un certain point; les promenades me paraissaient tristes et les gens maussades: je pris le parti de rentrer chez moi.

Chemin faisant, je commençai à penser de vous d'assez mauvaises choses; je vous avais trouvé l'air presque dédaigneux, vous sembliez flatté de l'attention qu'excitaient votre départ et surtout votre train; vous paraissiez laisser là votre rue, votre maison et votre ancien ami, comme on laisse des choses usées et dont on n'a plus que faire.

Graduellement je laissais germer dans mon coeur des sentiments presque haineux à votre égard; mais heureusement je les étouffai bien vite, quand je découvris que ce n'était rien autre chose que de l'envie.

Tout bonheur excite un peu de haine: on ne demande pas mieux que de se figurer que ceux qui en jouissent ont envers nous quelque tort grave qui nous permette de donner un nom un peu plus noble à ce sentiment bas et honteux dont le véritable nom est l'envie, et de l'appeler juste ressentiment, fierté légitime, dignité blessée.

Une fois que j'eus reconnu le monstre, j'en triomphai bien vite, et je vous eus promptement justifié. Il ne me fut pas aussi facile de me justifier moi-même à mon propre tribunal.

Certes, le diable n'aurait guère de prise sur nous, s'il nous présentait les amorces qu'il nous tend sous leur véritable nom.

Rentré chez moi, j'enviais encore votre bonheur; mais je ne vous l'enviais plus, et vous étiez redevenu pour moi un ami excellent et sûr, aussitôt que je me fus mis raisonnablement à ne plus chercher en vous ces proportions chimériques que l'on impose à un pauvre Pylade, sans s'occuper jamais d'examiner si l'on est soi-même pour un autre ce qu'on exige qu'un autre soit pour vous: en un mot, chacun veut avoir un ami, mais on ne s'occupe guère d'en être un.

Seulement, comme vous échappiez à ma mauvaise humeur, je m'en pris au sort, et je me plaignis amèrement de ma mauvaise fortune, qui ne me permettait pas de partir comme vous pour aller voir d'autres pays, d'autres hommes, d'autres climats, et je m'aperçus de ma pauvreté, à laquelle jusque-là je n'avais guère fait d'attention.

Et quoi! me disais-je, serai-je donc toujours comme cette chèvre que je vois attachée à un piquet, au milieu d'un champ; elle a brouté déjà toute l'herbe qui est dans le cercle que sa corde lui permet de parcourir, et il faut qu'elle recommence à tondre la luzerne déjà raccourcie et semblable à du velours.

En parlant ainsi, j'étais appuyé sur le balcon d'une fenêtre basse qui donne sur mon jardin, et je regardais machinalement devant moi; le soleil se couchait; mes yeux d'abord, et mon âme ensuite, furent bientôt captivés par ce magnifique spectacle.

Au plus haut du ciel, du côté du couchant, étaient trois bandes de nuages.

La plus haute était formée d'une sorte d'écume en flocons, grise et rose.

La seconde était en longues teintes d'un bleu noirâtre, légèrement glacé d'un jaune de safran.

La troisième était faite de nuages gris, sur lesquels se balançait une fumée jaune-clair.

Au-dessous était comme un grand lac d'un bleu vif, pur et limpide.

Au-dessous de ce lac s'étendait un nuage gris avec une frange de feu pâle.

Au-dessous de ce nuage, un autre lac d'un bleu un peu affaibli.

Au-dessous, un nuage étroit d'un gris pareil à celui de la cendre chaude d'un volcan.

Au-dessous, un nouveau lac d'un bleu verdâtre comme certaines turquoises, profond et limpide comme les autres.

Au-dessous, de gros nuages dont la partie supérieure était blanche, glacée de feu pâle, et l'inférieure d'un gris sombre, avec une frange du feu le plus éclatant.

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Là, dans une épaisse vapeur orange, se couchait le soleil, dont on ne voyait plus qu'un point rouge de sang.

Puis quand le soleil eut disparu tout-à-fait, tout ce qui était jaune dans le tableau prit les nuances de rouge correspondantes; le bleu pâle ou verdâtre devint d'un azur plus plein et plus sombre.

Et tout semblait, comme moi, admirer ces éternelles magnificences.

Le vent avait cessé d'agiter les feuilles des arbres; les oiseaux ne se disputaient plus les places sous l'épaisse feuillée, on n'entendait pas un insecte bourdonner dans l'air; les fleurs, je le croirais, avaient fermé leurs riches cassolettes: rien ne cherchait à occuper ni à distraire les sens.

Je pensai alors que, à quelque vingt lieues de là, dans votre calèche, avec votre courrier et votre postillon devant, et votre valet derrière, vous ne voyiez pas un plus splendide spectacle que celui qui s'étalait à mes yeux, et que sans doute vous en jouissiez avec moins de recueillement et de transport.

Et je songeai à toutes les richesses que Dieu a données aux pauvres; à la terre, avec ses tapis de mousse et de verdure, avec ses arbres, ses fleurs, ses parfums; au ciel, avec ses aspects si variés et si magnifiques; à toutes ces éternelles splendeurs que le riche ne peut faire augmenter pour lui, et qui sont tellement au-dessus de ce qui s'achète.

Je songeai à la délicatesse exquise de mes organes, qui me permet de goûter ces nobles et pures jouissances dans toute leur plénitude.

Je rappelai encore combien j'ai peu de besoins et de désirs: la plus grande, la plus sûre et la plus indépendante des fortunes.

Et, les mains jointes et serrées, les yeux levés au ciel, qui s'assombrissait par degrés, le coeur plein de joie, de sérénité et de reconnaissance, je demandai à Dieu pardon de mes plaintes et de mon ingratitude, et je le remerciai de toutes les richesses qu'il m'a prodiguées.

Quand je m'endormis le soir, j'avais fort grande pitié de ces pauvres riches.

Vale,

STEPHEN.

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LETTRE II.

Comme le matin j'étais à ma fenêtre, j'aperçus, dans un angle, une toile d'araignée. Le chasseur, qui avait tendu là ses filets, était occupé à réparer des avaries causées, la veille au matin, par quelque proie d'une grosseur imprévue ou d'une résistance désespérée. Quand tout fut en état, l'araignée, qui était deux fois grosse et lourde comme la plus grosse mouche, marcha sur sa toile sans briser une maille, et alla se cacher dans un coin obscur et se mettre à l'affût. Je la regardai longtemps; deux ou trois mouches, volant à l'étourdie, se prirent dans les rêts perfides, se débattirent en vain; l'implacable Nemrod arriva sur les captives et les suça sans miséricorde; après quoi elle refit une ou deux mailles rompues, et retourna à son embuscade.

Mais voici une autre araignée plus petite, pourquoi a-t-elle quitté sa toile et ses embûches? Hélas! c'est un mâle, et un mâle amoureux, il ne songe plus à la chasse; il est semblable au fils de Thésée.

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.

Il s'approche et il s'éloigne, il désire et il craint. Le voici sur le premier fil de la toile de celle qu'il aime; effrayé de tant d'audace, il recule et s'enfuit, mais c'est pour revenir bientôt. Il fait un pas, puis deux, et s'arrête.

Vous avez vu des amants timides, vous l'avez été vous-même, si vous avez aimé réellement. Vous avez frémi de terreur sous le regard pur et innocent d'une jeune fille; vous avez senti votre voix trembler auprès d'elle, et certains mots que vous vouliez et que vous n'osiez dire, vous serrer la gorge au point de vous étrangler. Mais jamais vous n'avez vu un amant aussi timide que celui-ci, et il a pour cela de bonnes raisons.

L'araignée femelle est beaucoup plus grosse que le mâle, ainsi que cela est à peu près général dans les insectes. Si, au moment où le mâle se présente, son coeur à elle a parlé, elle cède, comme tous les êtres, à la douce influence de l'amour, elle s'adoucit comme la panthère, elle se livre à la douceur d'aimer et d'être aimée, et de se le laisser dire; elle encourage son timide amant, et sa toile ne devient plus pour cet amant aimé, que l'échelle de soie des romanciers.

Mais, si elle est insensible, si son heure n'est pas encore venue, elle s'avance lentement néanmoins au-devant du tremblant Hippolyte qui cherche en vain dans ses traits s'il doit craindre ou espérer. Puis, quand elle est à quelques pas de l'amoureux, elle s'élance sur lui, le saisit--et le mange.

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Certes, c'est alors que les plus anciennes et les plus ridicules métaphores inventées par les amoureux cessent d'être des métaphores, et prennent un sens réel et effrayant.

Voilà un amoureux qui a le droit de se plaindre des rigueurs de sa belle ennemie.

Voilà un amant qu'on n'accusera pas d'exagération s'il glisse dans l'aveu de ses sentiments cette question dont on a un peu abusé: «Faut-il vivre ou mourir!» ou cette phrase: «Si vous repoussez mon amour, ce sera l'arrêt de ma mort.»

Celui-ci cependant fut moins malheureux; la belle s'avança de son côté, il l'attendit quelques instants dans une visible anxiété: mais, soit qu'il eût aperçu dans sa démarche quelque signe inquiétant, soit que la coquette ne sût pas bien composer sa physionomie, ce que je ne pus distinguer à cause de ses proportions, soit qu'elle laissât voir dans son air plus d'appétit que d'amour, ou encore que l'amoureux ne fût pas atteint d'une de ces flammes intenses qui font braver tous les dangers, il prit la fuite avec une telle rapidité que je le perdis de vue, ainsi que fit sans doute son inhumaine, car elle retourna tranquillement se cacher dans son embuscade attendre d'autres proies.

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J'avais déjà assisté à de semblables scènes, car j'ai passé une grande partie de ma vie seul et à la campagne, et j'ai de tout temps étudié les moeurs des insectes; mais, cette fois, le petit drame dont je venais d'être spectateur me laissa une impression particulière et me fit penser à vous.

Certes, me dis-je, c'est une singulière inquiétude de l'esprit que l'amour des voyages, et les voyageurs sont d'étranges gens qui s'en vont à de grandes distances, et à grands frais, pour voir des choses nouvelles, sans avoir pris la peine de regarder à leurs pieds ni sur leurs têtes, où il se passe tant de choses extraordinaires et aussi inconnues qu'on le puisse désirer.

Le voilà parti, continuai-je en pensant à vous; il peut bien faire le tour du monde sans rencontrer un genre d'amour aussi étrange que celui dont je viens d'être témoin à ma fenêtre.

Sous quelque partie du ciel qu'ils demeurent, de quelque façon qu'ils s'habillent ou ne s'habillent pas, les hommes vivent sur quatre ou cinq passions toujours les mêmes, qui ne varient pas dans le fond et très peu dans la forme.

Nulle part l'amour ne lui présentera un drame aussi singulier que celui qui vient de se passer sous mes yeux.

Dans cette touffe de mousse verte comme l'émeraude, chatoyante comme le velours, et grande comme la paume de la main, il y a des amours, des haines, des combats, des transformations et des miracles qui nous sont inconnus et que nous n'avons jamais regardés.

Bien plus, dans les grandes choses et surtout dans ce qui regarde l'homme, la nature semble s'être astreinte à des règles presque invariables, tandis que dans les fleurs et dans les insectes, elle paraît s'être livrée aux plus étranges et aux plus ravissantes fantaisies.

Bizarre manie que celle qui fait que la plupart des hommes ferment les yeux sur tout ce qui les entoure, et ne les daignent ouvrir qu'a cinq cents lieues de leur pays.

Eh bien! m'écriai-je, et moi aussi je vais faire un voyage, et moi aussi je vais voir des choses nouvelles et extraordinaires, et moi aussi j'aurai des récits à imposer!

Faites le tour du monde, moi je vais faire le tour de mon jardin.

Je vous attendrai ici, mon ami, vous me retrouverez sous mon figuier ou sous un de mes chèvrefeuilles, et je vous ferai avouer qu'il y a une grande et terrible punition pour les voyageurs comme pour les amants inconstants;--pour les voyageurs l'arrivée, pour les inconstants le triomphe;--car ils voient alors combien se ressemblent tous les pays et toutes les femmes.

Qu'allez-vous voir là bas, et comme vous serez fier, dans votre première lettre, si toutefois vous pensez à m'écrire, de me raconter que vous avez vu des femmes tatouées et peintes de diverses couleurs, avec des anneaux dans le nez.

Comme je vous dirai: Eh quoi! mon bon ami, pourquoi couriez-vous si loin? que n'alliez-vous à deux rues de votre maison? Rien ne vous eût empêché de regarder votre belle-soeur qui, à l'exemple de cent autres femmes que vous connaissez, et dont chacune est à la fois peintre, original et portrait, se met du blanc et du rouge sur le front et sur les joues, du noir au coin des yeux, du bleu pour faire ressortir certaines veines, et se passe des anneaux dans les oreilles, comme vos femmes sauvages s'en mettent dans le nez. En quoi est-il beaucoup plus drôle de percer un cartilage qu'un autre, et cela vaut-il d'aller si loin?

Je sais bien que vous verrez là-bas des escrocs et des courtisanes, des imbéciles, des hypocrites, des orgueilleux, des égoïstes, des envieux, des mendiants, mais n'avez-vous donc pas remarqué qu'il y en a également quelques-uns ici?

Ou bien est-il si difficile d'avoir en ce pays-ci ou faim ou soif, ou trop chaud ou trop froid, que vous pensez à aller ainsi au loin.

Est-il quelque peste, ou quelque fièvre, ou quelque lèpre inconnue à notre pays, que vous sentiez le besoin d'avoir?

Ou êtes-vous si ennuyé des mouches qui nous impatientent ici l'été, que vous fassiez deux mille lieues pour être piqué par des moustiques?

Tout à vous,

STEPHEN.

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LETTRE III.

J'ai encore songé, presque toute cette nuit, à vous et à vos voyages, et j'en suis arrivé à ne plus vous comprendre. Connaissez-vous donc bien ces mouches qui brillent et bourdonnent autour de vous, ces fleurs qui s'épanouissent et parfument l'air, ces oiseaux qui chantent, ces feuilles qui frémissent, cette eau qui murmure? les avez-vous tous regardés chacun une fois seulement, et chacune des parties qui les composent? les avez-vous suivies de leur naissance à leur mort? avez-vous vu leurs amours et leurs hyménées, avant d'aller au loin voir des choses que vous n'avez pas vues? Pour moi, j'ai eu ce matin une grande joie dont je vais vous faire part.

J'ai acheté, il y a trois ans, un tapis ruineux pour le mettre dans mon cabinet de travail; c'est ainsi que j'appelle une chambre assez bien arrangée, où je m'enferme parfois pour ne rien faire et ne pas être interrompu. Ce tapis représente des feuillages d'un vert sombre parsemés de grandes fleurs rouges. Hier, mes yeux sont tombés sur mon tapis, et je me suis aperçu que les couleurs en étaient fort passées, que le vert en est devenu d'un verdâtre assez laid, que le rouge est fané d'une manière déplorable, et que la laine est râpée et montre la corde sur tout l'espace qui conduit de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à mon fauteuil au coin de ma cheminée. Ce n'est pas tout; en dérangeant une énorme et pesante table de bois sculpté, j'ai fait un accroc au tapis. Tout cela m'a effrayé à un certain point; j'ai fait recoudre la déchirure, mais je n'ai pu rendre la fraîcheur au feuillage ni l'éclat aux fleurs rouges. Mais ce matin, en me promenant au jardin, je me suis arrêté devant la pelouse qui en est à peu près le milieu.

A la bonne heure! me suis-je dit, voilà un tapis comme je les aime; toujours frais, toujours beau, toujours riche. En effet il m'a coûté soixante livres de graines de gazon, à cinq sous la livre, c'est-à-dire quinze francs, et il est à peu près du même âge que celui de mon cabinet, qui m'a coûté cent écus. Celui de cent écus n'a subi que de tristes changements; il est aujourd'hui pauvre, et plus pauvre qu'un autre de toute sa splendeur ternie, râpé, honteux, rapiécé. Celui-ci devient chaque année plus beau, plus vert, plus touffu. Et avec quel luxe il change et se renouvelle! Au printemps, il est d'un vert pâle et semé de petites marguerites blanches et de quelques violettes. Un peu après, le vert devient plus foncé, et les marguerites sont remplacées par des boutons d'or vernissés. Aux boutons d'or succèdent les trèfles rose et blanc. A l'automne, mon tapis prend une teinte un peu jaune, et au lieu du trèfle rose et du trèfle blanc, il est semé de colchiques qui sortent de terre comme de petits lis violets. L'hiver, il est blanc de neige à éblouir les yeux. Puis, au printemps, comme dans l'automne, on a quelquefois marché et dansé dessus, comme il est un peu écrasé, déchiré, il se raccommode de lui-même, de telle façon qu'on ne peut plus retrouver ses blessures ni même leurs cicatrices; pendant que mon autre tapis reste là avec ses éternelles fleurs rouges, qui ne font qu'enlaidir chaque jour, et avec ses déchirures mal recousues.

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Mon Dieu! que je suis donc riche!

M'écrirez-vous comme vous me l'avez promis? Moi, je vous écrirai mon voyage; je ne sais trop où vous l'envoyer, vos lettres me diront où et quand je puis le faire. Mais qu'allez-vous donc voir là-bas que vous ne puissiez voir ici? Je vais essayer de me décrire, comme de votre part, quelque pays lointain. Voyons:

«Le ciel est gris comme une lourde coupole de plomb, la terre est couverte d'un linceul de neige; les arbres livrent aux vents aigres leurs noirs squelettes; à leurs pieds naissent et végètent les champignons vénéneux; les fleurs sont mortes; l'eau glacée est immobile entre ses rivages sans herbe. Ceux qui tiennent absolument à appeler les fontaines des miroirs ou les bergères contemplent leurs naïfs attraits et arrangent leur simple parure, ceux qui ne voient dans la nature que ce qu'ils ont lu préalablement dans les livres, sont obligés de dire que leurs poétiques miroirs sont tournés du côté du vif argent. Quelques sapins, dans leur feuillage triste et sombre, donnent asile seulement à quelques oiseaux muets et hérissés par le froid, qui se disputent affamés les fruits laissés sur les arbres sans feuillage, les baies pourpres de l'aubépine, les baies écarlates des sorbiers, les baies oranges du buisson ardent, ou celles noires du troëne, ou bleuâtres du laurier-thym.

«Il n'y a dans l'air ni chant d'oiseaux, ni bourdonnement d'insectes, ni parfum de fleurs. Le soleil ne reste chaque jour que quelques heures à l'horizon; il se lève et se couche dans de pâles et tristes lueurs.»

Quel est ce pays? Si c'était vous, mon bon ami, qui m'écrivissiez ces lignes, vous appelleriez ces tristes climats la Norwège avec ses neiges et ses glaces. Pour moi, ce pays c'est mon jardin l'hiver, c'est mon jardin dans six mois; je n'ai qu'à attendre.

Je n'ai pas besoin non plus d'aller chercher à travers mille dangers, et, qui pis est, mille ennuis, les riches pays où l'on adore le soleil; j'attendrai quelques jours, et le soleil me fera chercher l'ombre et la fraîcheur. Il y aura des instants où les fleurs se pencheront languissamment, où on n'entendra dans les herbes séchées que les cris monotones de la sauterelle, où l'on ne verra dehors que les lézards.

Alors les nuits seront fraîches, douces et embaumées; les arbres en fleurs et pleins de rossignols, exhaleront des parfums et des mélodies célestes. Dans les gazons brilleront les lucioles, les vers luisants comme des violettes de feu.

Vous m'écrirez tout cela de quelque contrée de l'Amérique; moi, je vous l'écrirai après-demain de mon jardin. Les saisons qui se renouvellent sont les climats qui voyagent et qui me viennent trouver. Vos longs voyages ne sont que des visites fatigantes que vous allez rendre aux saisons, qui d'elles-mêmes seraient venues à vous.

Mais il est un autre pays, une ravissante contrée qu'on chercherait en vain sur les flots de la mer ou à travers les montagnes. En cette contrée, les fleurs n'exhalent pas seulement de suaves parfums, mais aussi d'enivrantes pensées d'amour. Chaque arbre, chaque plante y conte, dans un langage plus noble que la poésie et plus doux que la musique, des choses dont aucune langue humaine ne saurait même donner une idée. Le sable des chemins est d'or et de pierreries; l'air est rempli de chants auprès desquels ceux des rossignols et des fauvettes que j'entends aujourd'hui, me semblent des coassements de grenouilles dans leurs marais fangeux. L'homme y est bon, grand, noble et généreux.

Toutes les choses y sont au rebours de celles que nous voyons chaque jour; tous les trésors de la terre, toutes les dignités réunies seraient un objet de risée si ou venait les offrir en échange d'une fleur fanée ou d'un vieux gant oublié sous une tonnelle de chèvrefeuille.

Mais qu'est-ce que je vous parle de chèvrefeuille! Pourquoi suis-je forcé de donner les noms de fleurs que vous connaissez aux fleurs de ces charmantes régions. Dans ce pays, on ne croit ni à la perfidie, ni à l'inconstance, ni à la vieillesse, ni à la mort, ni à l'oubli qui est la mort du coeur. L'homme n'y a besoin ni de sommeil, ni de nourriture; d'ailleurs un vieux banc de bois est là mille fois plus doux que l'édredon ailleurs; le sommeil y est plus calme et plus rempli de rêves charmants. L'âpre prunelle des haies, le fruit fade des ronces y ont une saveur si délicieuse, qu'il serait ridicule de les comparer aux ananas des autres régions. La vie y est plus douce que les rêves n'osent l'être dans les autres pays. Allez donc chercher ces poétiques contrées!

Hélas! en réalité, c'était un mauvais petit jardin dans un affreux quartier, quand j'avais dix-huit ans, quand j'étais amoureux, et quand celle que j'aimais y venait, un instant, au coucher du soleil.

......J'ai si longtemps aimé Un tout petit jardin sentant le renfermé.

Et d'ailleurs, ne faisons-nous pas dans la vie un voyage terrible et sans relâche? N'est-ce donc rien que d'arriver successivement à tous les âges, d'y prendre et d'y laisser quelque chose? Tout ce qui nous entoure ne change-t-il pas chaque année? Chaque âge n'est-il pas un pays? Vous avez été enfant, vous êtes jeune homme, vous deviendrez vieillard. Croyez-vous trouver entre deux peuples, quelque éloignés qu'ils soient l'un de l'autre, autant de différences qu'entre vous enfant et vous vieillard?

Vous êtes dans l'enfance; l'homme y a les cheveux blonds, le regard assuré et limpide, le coeur allègre et joyeux; il aime tout, et tout semble l'aimer; tout lui donne quelque chose, et tout lui promet bien plus encore.

Il n'y a rien qui ne lui paie un tribut de joie, rien qui, pour lui, ne soit un jouet. Les papillons dans l'air, les bluets dans les blés, le sable des rivages, la luzerne des champs, les allées vertes des bois, tout lui donne des plaisirs, tout lui promet tout bas des bonheurs mystérieux.

Vous arrivez à la jeunesse; le corps est souple et fort, le coeur noble et désintéressé. Là, vous brisez violemment vos jouets de l'enfance; vous souriez avec amertume de l'importance que vous y avez attachée, parce que vous trouvez alors de nouveaux jouets que vous traitez avec le même sérieux; c'est le tour de l'amitié, de l'amour, de l'héroïsme, du dévouement, vous avez tout cela en vous, vous le cherchez chez les autres. Mais ce sont des fleurs qui se fanent, et elles ne fleurissent pas en même temps dans tous les coeurs. Chez celui-ci, elles ne sont qu'en bouton; chez celui-là, elles sont depuis longtemps passées. Vous réclamez hautement l'accomplissement de vos désirs, comme vous réclameriez de saintes promesses. Il n'y a pas une fleur, pas un arbre qui ne vous semble vous avoir trahis.

Mais vous voici arrivé à la vieillesse. On y a les cheveux gris ou blancs, ou une perruque; les belles fleurs dont nous parlions y portent leurs fruits inattendus: l'incrédulité, l'égoïsme, la défiance, l'avarice, l'ironie, la gourmandise. Vous riez des jouets de la jeunesse, parce que vous en trouvez là encore d'autres que vous prenez encore au sérieux: les places, les croix, les cordons de diverses couleurs, les honneurs, les dignités.

Car il ne sert de rien à l'homme qu'il vieillisse, A chaque âge, il arrive ignorant et novice, Sur nos derniers hivers et sur notre âge éteint, La sagesse versant une lumière pâle, Brille comme la lune aux doux rayons d'opale, Aux heures de la nuit où l'on ne fait plus rien.

Les jours et les années sont des traits que la mort nous lance. Elle vous a réservé ses plus pénétrants pour la vieillesse; les premiers ont tué successivement vos croyances, vos passions, vos vertus, vos bonheurs. Maintenant, elle tire à mitraille; elle a abattu vos cheveux et vos dents, elle a blessé et affaibli vos muscles, elle a touché votre mémoire, elle vise au coeur, elle vise à la vie.

Alors tout vous est ennemi--dans la jeunesse, les belles nuits d'été vous apportaient des parfums, des souvenirs, de ravissantes rêveries; elles n'ont plus pour vous que des rhumes et des pleurésies.

Vous haïssez les gens qui sont plus jeunes que vous, parce qu'ils doivent hériter de votre argent; ils héritent déjà de votre jeunesse, de vos croyances, de vos rêves, de tout ce qui est déjà mort en vous.

Les hommes, presque tous, ne savent pas vieillir Et, comme certains fruits, pourrissent sans mûrir.

Dites-le moi, sommes-nous aujourd'hui ce que nous étions hier, ce que nous serons demain? N'avons-nous pas à faire sur nous-mêmes, chaque jour, de singulières observations? Ne nous offrons-nous pas à nous-mêmes un spectacle curieux?

Allons, je commencerai mon voyage demain, et je me mettrai en route; car je finirais par trouver que c'est encore trop se donner de mouvement que de faire le tour du jardin.

Vale.

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LETTRE IV.

Je suis en route, mon bon ami, et deux choses déjà m'embarrassent. D'abord, je ne sais pas bien à quelle distance précise du point de départ il faut être, pour avoir le droit de se servir dans le récit de ce prétérit emphatique qui donne tant d'importance aux voyageurs: Nous partîmes, nous cinglâmes, nous vîmes, nous aperçûmes, nous bûmes, etc.

Ai-je bien le droit d'employer ce langage qui est la vraie langue des voyages?

Et si je ne l'emploie pas, mon voyage sera-t-il un vrai voyage?

Seconde difficulté: dans les récits que, sans doute, vous me faites en même temps que j'écris pour vous mes voyages, vous avez sur moi un avantage inappréciable. Si à quelque narration un peu extraordinaire, à quelque description surnaturelle, je m'avise d'un oh! oh! ou d'un geste d'incrédulité ou même d'admiration mêlée de défiance, vous me répondrez: Allez-y voir! C'est à trois mille lieues d'ici. Vous savez bien que je ne le ferai pas. Si, au contraire, je vous étonne par quelque chose d'inusité ou de prodigieux, je n'ai pas la même ressource; je ne puis que vous dire: Regardez vous-même, c'est à droite ou à gauche, c'est sur ce rosier qui est au bout de l'allée, ou c'est sur cette pervenche qui est à vos pieds; ou, dérangez-vous un peu, ce que je vous raconte est dans la mousse sur laquelle vous marchez: vous écrasez ma preuve. Je n'ai donc à vous dire que la vérité, tandis que vous, persuadé qu'on croit toujours que les voyageurs mentent, vous ne vous renfermerez pas dans une vertu qui ne vous rapporterait aucun honneur, et qui vous ferait simplement accuser de sécheresse et de pauvreté d'imagination.

J'ai vu votre costume de voyage, mon cher ami; je vous dois la description du mien: c'est une vieille robe de chambre de velours noir que vous me connaissez, avec un bonnet pareil et des pantoufles de maroquin jaune; je ne suis point armé.

Je sors de mon cabinet de travail à six heures moins un quart; le soleil monte à l'horizon; ses rayons scintillent comme une poussière de feu à travers les feuilles de grands sorbiers, et viennent colorer ma maison d'une teinte douce mêlée de rose et de safran; je descends trois marches:

Nous voici en Chine.

Vous m'arrêtez à mon premier pas avec un sourire de dédain. Ma maison est entièrement tapissée par une glycine. La glycine est un arbrisseau grimpant et sarmenteux qui a un feuillage à peu près semblable à celui des acacias, et duquel pendent de nombreuses et grandes grappes de fleurs d'un bleu pâle, qui exhalent la plus suave odeur. Cette magnifique plante vient de la Chine: peut-être l'admirez-vous là-bas quand je la contemple ici.

Je ne crois pas exagérer, même pour vous, quand je vous dirai que je trouve cela mille fois plus beau que les plus riches palais, cette maison de bois toute verte, toute fleurie, toute parfumée, qui, tous les ans a plus de verdure, plus de fleurs et plus de parfums.

Sous le toit qui avance est un nid de roitelet, un tout petit oiseau ou plutôt une pincée de plumes brunes et grises comme celles d'une perdrix, qui court sur les vieux murs et fait de mousse et d'herbe un nid qui a la forme d'une bouteille. Je te salue, petit oiseau, qui seras mon hôte pour cette année! sois le bien-venu dans ma maison et dans mon jardin! soigne et élève ta nombreuse famille, je te promets paix et tranquillité; on respectera ton repos, et surtout ta confiance. Il y a de la mousse là-bas, auprès de la fontaine, et dans les allées des brins d'herbe de la pelouse récemment fauchée. Le voilà sur le bord de son nid, il me regarde avec ses beaux yeux noirs; il a peur, mais il ne se sauve pas.

Le petit roitelet n'est pas le seul hôte de ma vieille maison.

Entre les solives, l'intervalle est rempli par des moellons et du plâtre. Sur la façade, qui est exposée au midi, il y a un trou dans lequel vous ne feriez pas entrer le tuyau d'une plume: c'est encore là une demeure, c'est encore là un nid; il appartient à une sorte d'abeille qui vit solitaire. Voyez-la revenir de la provision; ses pattes postérieures sont chargées d'une poussière jaune qu'elle a prise sur les étamines des fleurs; elle entre dans ce trou: quand elle en sortira, elle n'aura plus de pollen aux pattes; avec du miel qu'elle sait dégorger, elle en aura au fond de son nid fait une pâtée savoureuse.

Voici peut-être son dixième voyage d'aujourd'hui, et elle n'est pas près de se reposer.

Tous ces soins sont pour un oeuf qu'elle a pondu, pour un oeuf qu'elle ne verra jamais éclore; d'ailleurs, ce qui sortira de cet oeuf, ce n'est pas une mouche comme elle, c'est un ver qui ne se métamorphosera en mouche que quelque temps après.

Cependant elle l'a caché dans un trou, et elle sait précisément de combien de nourriture il aura besoin pour arriver à l'état d'accroissement qui précède la transformation en mouche. Cette nourriture, elle va la chercher, et elle l'assaisonne et la prépare. La voici partie.

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Mon Dieu! quelle est donc cette autre petite mouche si brillante qui marche sur la maison? Son corselet est vert et son abdomen est d'un rouge de pourpre; mais ces deux couleurs sont si éclatantes, que je suis fâché de n'avoir pas de mots plus splendides pour les exprimer que les noms d'une émeraude et d'un rubis joints ensemble.

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Cette jolie mouche, cette pierrerie vivante, s'appelle chrysis. J'ose à peine respirer dans la crainte de la faire envoler; je voudrais la tenir dans les mains pour être sûr de la voir plus longtemps.

C'est aussi une mère de famille; elle aussi doit pondre un oeuf, d'où sortira un ver qui deviendra une mouche semblable à elle, mais qu'elle ne verra jamais.

Elle aussi, elle sait la nourriture qu'il faudra à son enfant; mais, plus richement vêtue que l'abeille, elle ne sait pas comme elle ramasser le pollen des fleurs ni en faire une pâte avec du miel.

Elle n'a qu'une ressource, et cette ressource, elle est déterminée à l'employer; elle ne reculera ni devant la fourberie ni devant le vol pour assurer la subsistance de son enfant; elle a reconnu l'abeille solitaire; elle va pondre dans son nid; son oeuf à elle doit éclore plus tôt que celui de la véritable propriétaire: alors l'intrus mangera les provisions si péniblement amassées pour l'enfant légitime qui, lorsqu'il naîtra à son tour, n'aura plus qu'a mourir de faim.

La voici au bord du trou...; elle hésite...; elle se décide...; elle entre.

Elle m'intéresse; elle est si belle! L'autre aussi m'intéresse; elle est si laborieuse! Mais la voici qui revient à travers les airs: on dirait un guerrier couvert d'armes ciselées et d'une cuirasse dorée; elle bourdonne. La chrysis a entendu ce bourdonnement, qui est pour elle le son terrible de la trompette guerrière. Elle veut s'enfuir, elle sort; mais l'autre, justement irritée, se précipite sur elle et la frappe de sa tête. Elle froisse et déchire la gaze miroitante de ses ailes, et la jette sur le sable, où elle tombe étourdie et inanimée.

L'abeille entre alors dans son nid, dépose et prépare ses provisions; puis, encore émue de son combat et de sa victoire, elle repart à travers les airs. Longtemps je la suis des yeux, mais enfin elle disparaît.

La pauvre chrysis n'est cependant pas morte; elle se relève, se secoue, se trémousse, essaie de s'envoler; mais ses ailes lacérées ne le lui permettent plus. Comment fera-t-elle alors pour échapper à la fureur de son ennemie?

Il ne s'agit pas pour elle de s'enfuir; il s'agit de déposer son oeuf dans le nid de l'abeille et d'assurer l'avenir de son petit, car l'abeille est revenue trop vite... Elle monte en gravissant péniblement: par moments les forces lui manquent; elle est forcée de s'arrêter; mais enfin elle arrive... elle entre... elle est entrée! Cette fois, l'intérêt est pour elle. Tout à l'heure elle n'était que belle, maintenant elle est bien malheureuse! Je sais qu'on pourrait faire une longue plaidoirie pour l'autre; je ne voudrais pas avoir à les juger. Ah! elle ressort... elle s'enfuit!... Mais elle est heureuse, elle a réussi!... Maintenant je me sens fort touché pour l'abeille.

La pauvre abeille continue à apporter des provisions pour son enfant, qui cependant mourra de faim; elle fait de nouveaux voyages aux fleurs qu'elle aime; elle va se poser sur les chatons du saule, sur les fleurs blanches de l'arbousier, ce bel arbre toujours vert dont les fleurs ressemblent à celles du muguet, et dont les fruits sont des fraises; elle s'arrête aussi sur les fruits de l'if, ce pauvre arbre si tourmenté dans les jardins, dont on a fait des boules, des carrés, des vases, des cigognes; arbre bon enfant, qui se prête à tout, et dont naturellement on a tant abusé.

Si je voulais regarder l'un après l'autre et suivre toutes les mouches qui brillent au soleil sur ma maison, les insectes qui se cachent dans les fleurs de la glycine pour en sucer le miel, et les insectes qui s'y insinuent pour manger ceux-ci; les chenilles qui rampent sur les feuilles, et les ennemis de ces chenilles et de ces papillons; vous dire leur naissance, leurs amours, leurs combats, leurs métamorphoses; peut-être seriez-vous revenu avant que j'eusse fait un pas: mais je ne veux dans ce voyage m'arrêter qu'aux choses qui frapperont ma vue, sans recherches, sans travail, sans étude. Quittons donc la vieille maison de bois, et suivons au hasard cette allée tortueuse.

Voici la julienne blanche avec ses longs rameaux de fleurs: pour jouir de son parfum, il faut se pencher sur elle: ce n'est que le soir qu'elle l'exhale au loin. Cette fleur était une des fleurs préférées de la malheureuse reine Marie-Antoinette. Elle fut renfermée dans la plus mauvaise chambre de la Conciergerie: c'était une chambre humide et infecte. Là, dans la même pièce, un gendarme, dont elle n'était séparée que par un paravent, ne la quittait ni jour ni nuit. La reine n'avait pour vêtement qu'une vieille robe noire et des bas qu'elle ôtait, restant les jambes nues, pour les raccommoder elle-même. Je ne sais si j'aurais aimé Marie-Antoinette, mais comment ne pas adorer tant de misère et de malheur! Une femme, son nom n'est pas assez connu, une bonne, une excellente femme, trouva un bonheur et un luxe à donner à celle qu'il était défendu de nommer autrement que veuve Capet. Madame Richard, concierge de la prison, lui apportait chaque jour des bouquets des fleurs qu'elle aimait: des oeillets, des juliennes, des tubéreuses. Elle changeait ainsi en parfums les miasmes putrides de la prison. La pauvre reine avait autre chose à regarder que les murs humides de son cachot. Madame Richard fut dénoncée, arrêtée et mise en prison; mais on n'osa pas cependant la poursuivre davantage pour sa sainte idée, et on la relâcha.

Plus tard, Danton dans son cachot, s'écriait: «Ah! si seulement je pouvais voir un arbre!»

La julienne reste la fleur de Marie-Antoinette; aux deux autres se rattachaient déjà des souvenirs plus anciens.

Le grand Condé, détenu à Vincennes, cultivait des oeillets.

L'odeur des tubéreuses passait autrefois pour être mortelle aux femmes en couches. Mademoiselle de la Vallière, étant encore fille d'honneur, se trouvait dans ce cas; la reine qui avait quelques soupçons, devait le lendemain passer par son appartement, où elle avait prétexté une indisposition pour rester couchée. Mademoiselle de la Vallière fit remplir sa chambre de tubéreuses.

Vale.

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LETTRE V.

SUR UN ROSIER.

J'ai failli ne pas m'arrêter devant ce rosier: j'aime beaucoup voir les roses, mais je n'aime pas en parler. On a tant abusé des roses! Les Grecs ont dit cinq ou six jolies choses sur les roses; les Latins ont traduit ces six jolies choses et y en ont ajouté trois ou quatre. Depuis ce temps, les poëtes de tous les pays et de toutes les époques ont traduit, copié et imité ce qu'avaient dit les Grecs et les Latins, sans rien ajouter de leur crû. Ils ont même continué à appeler le mois de mai le mois des roses, sans songer que les roses fleurissent plus tôt en Grèce et en Italie que dans nos pays, où presque toutes les roses attendent le mois de juin pour s'épanouir.

N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des amours éternelles du papillon et de la rose, amours qui du reste ne sont pas vraies? Les papillons se posent sur les roses comme sur toutes les fleurs, mais la rose est loin d'être une des fleurs qu'ils préfèrent. N'êtes-vous pas ennuyé, comme moi, des teints de lys et de rose dont on affuble les femmes ce qui serait hideux? N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des belles qui sont des roses; en un mot de toutes les fadeurs, de toutes les sottises dont ces pauvres roses ont été le prétexte? Je trouve honteux que nos poëtes ne connaissent pas mieux la nature et toutes les splendeurs éternelles dont Dieu a doté notre séjour. Je n'en sais presque pas un qui n'ait montré, par la manière dont il parle et des fleurs, et des arbres, et de l'herbe, qu'il n'a jamais pris la peine de les regarder. Écoutez-les: ils se renferment dans trois ou quatre généralités banales qu'ils ont lues et qu'ils répètent en synonymes.

Ce sont des prairies émaillées de fleurs.

De quelles fleurs? de quelles couleur sont-elles? Et au printemps, et à l'automne, tout cela ne change jamais. Quelques-uns plus audacieux disent qu'elles sont de mille couleurs.

Les bords fleuris des ruisseaux!

Sont-ce les mêmes fleurs que celles qui émaillent les prairies? On n'en sait pas davantage. Le zéphyr qui se joue dans des bosquets; le même zéphyr caresse la rose à demi éclose.

Ceux qui écrivent en vers ne connaissent que la rose à demi éclose, à cause de la rime. Un novateur, il y a quatre cents ans, a risqué fraîche éclose; et on s'en est tenu là.

Tenez, voyez là-bas, d'un beau feuillage aigu comme des épées, voyez s'élever une longue tige portant d'un seul côté un bel épi de fleurs roses ou blanches, c'est un glaïeul. Les poëtes en parlent quelquefois, mais ils n'en savent qu'une chose, c'est que cela rime à tilleul: ils ne manquent jamais de les réunir, de mettre des glaïeuls sous les tilleuls, ce que je ne ferais pour rien au monde dans mon jardin; mes pauvres glaïeuls s'en trouveraient fort mal. C'est un grand bonheur qu'ils ne mettent pas les tilleuls sous les glaïeuls; cela rimerait aussi bien.

Revenons à la rose. Nous ne l'appellerons pas Reine des fleurs: nous éviterons tous les lieux communs dont elle a été l'objet et dont elle a triomphé; regardons-la seulement, et disons ce que nous voyons. Il n'est pas de pays qui ne possède des roses, depuis la Suède jusque sur les côtes d'Afrique; depuis le Kamtschatka jusqu'au Bengale, jusque sur les montagnes du Mexique, la rose fleurit dans tous les climats, dans tous les terrains; c'est une des grandes prodigalités de la nature.

Le rosier devant lequel nous nous arrêtons est couvert de fleurs blanches.

D'autres ont des fleurs depuis le rose le plus pâle jusqu'au cramoisi et au violet foncé, depuis le blanc jaunâtre jusqu'au jaune le plus éclatant et à la couleur capucine. Le bleu est la seule couleur que la nature lui ait refusée. Il y a très-peu de fleurs bleues.

Le bleu pur est un privilège qu'à quelques exceptions près, elle n'a accordé qu'aux fleurs des champs et des prairies. La nature est avare de bleu: le bleu est la couleur du ciel, elle ne la donne qu'aux pauvres, qu'elle aime avant tous les autres.

Les botanistes, qui ne font aucun cas, ni de la couleur, ni des parfums, prétendent que les roses doubles sont des monstres. Comment appellerons-nous les botanistes? Nous ne finirons pas ce voyage sans nous arrêter un peu aux botanistes.

Ce rosier a été un rosier sauvage, un églantier qui se couvrait, dans quelque coin d'un bois, de petites roses simples, composées chacune de cinq pétales. Un jour, on lui a coupé la tête et les bras, puis on a fendu la peau d'un des moignons qu'on lui avait laissés. Entre l'écorce et le bois on a glissé un petit morceau d'écorce d'un autre rosier, sur lequel était un bourgeon à peine indiqué.

Depuis ce jour, toute sa force, toute sa sève, toute sa vie, sont consacrés à nourrir ce bourgeon. La blessure s'est fermée, mais on voit encore la cicatrice. L'églantier n'a plus de fleurs à lui, c'est un esclave qui travaille pour un maître superbe. Cette belle touffe de feuilles, de fleurs, ce ne sont ni ses feuilles ni ses fleurs.

Prenez garde cependant; voici, sur sa tige verte, au-dessous de la greffe, un bourgeon rose qui commence à poindre. Ce bourgeon deviendra une branche; cette branche lui appartient. Oh! alors la nature a repris tous ses droits, le tyran qui est en haut le beau rosier, le rosier cultivé, attend en vain le tribut qu'on lui a payé jusqu'ici; la sève ne monte plus jusqu'à lui, elle est pour ce cher rejeton; il n'y en a pas trop pour lui.

Mais le jardinier s'est aperçu de cette tentative de rébellion; il a coupé le prétendant, et tout est rentré dans l'ordre. Cependant, quelque jours après, de nouveau la tête du rosier s'allanguit, la pourpre du roi se décolore, le feuillage jaunit et se fane, et pourtant la tige de l'églantier est lisse et unie. Cherchez bien, le pauvre esclave est ingénieux et obstiné; il a glissé sous la terre un drageon, et c'est loin de là qu'il lui a permis de voir le jour. Allez à deux pas, à trois pas; derrière cette giroflée, dans le silence et à l'ombre, s'élève un petit rosier. Il ressemble à ce qu'était son père; comme lui, il a des tiges flexibles et des feuilles étroites. Attendez un an, et il deviendra un églantier. Froissez son feuillage, il exhale une odeur d'ananas particulière à une espèce d'églantier; c'est ainsi qu'était son père quand il avait des branches et des feuilles à lui. Le voici en bouton, le voici en fleurs.

Mais le despote que nous avons laissé là-bas est mort, et d'une mort horrible: il est mort de faim. L'esclave révolté qui le portait a conduit depuis longtemps par dessous terre toute sa sève à son fils bien-aimé. Cette belle couronne de roses doubles s'est desséchée; lui-même, son esclave, est malade et mourra bientôt, car il n'a rien gardé pour lui; mais il meurt libre, il meurt vengé. Il laisse un rejeton jeune, fort et vigoureux, sur lequel s'épanouiront les petites églantines des bois.

Notre rosier blanc n'est pas dans cette situation: l'églantier qui le porte et le nourrit paraît s'être résigné à son sort, bien plus, on le dirait fier de son esclavage. Il y a bien d'autres esclaves que lui qui ne pensent plus à rompre leurs chaînes quand elles sont dorées. Notre églantier semble s'enorgueillir de sa belle couronne.

Mais quelle émeraude se cache dans le coeur de la rose! L'émeraude est vivante, c'est une cétoine; c'est un insecte plat et carré, avec des ailes dures comme celles d'un haneton, et éclatantes comme une pierre précieuse, retournez-le, son ventre est d'une couleur encore plus belle; c'est une autre pierrerie, plus violette que le rubis, plus rouge que l'améthyste. La cétoine ne vit guère que dans les roses. Une rose est sa maison et son lit. Elle se nourrit de feuilles de roses; quand elle a mangé sa maison, elle s'envole et en cherche une autre; mais elle préfère les roses blanches à toutes les autres. Si, par hasard, vous la trouvez sur une autre rose, c'est un grand hasard; elle y est mal logée, mal couchée. Elle doit vous inspirer la pitié que vous ferait ressentir un banquier ruiné, obligé de demeurer au quatrième étage, et de manger, pour tout festin, la soupe et le bouilli; elle en est triste et humiliée, mais il faut bien vivre. Il y a des gens qui se résignent à pis que cela.

Une vingtaine de mouches, d'espèce et de couleur différentes, sont posées sur différentes parties du rosier, mais je n'y fais aucune attention; elles sont là par hasard, elles voyagent comme vous, elles flânent comme moi. Je ne m'occupe que des naturels du pays, je retrouverai les autres ailleurs; nous ne sommes pas encore près de quitter notre rosier, car voici qu'il s'y passe d'étranges choses.

Où êtes-vous, mon bon ami? Je n'en sais rien, mais je doute fort que la pays où vous êtes arrêté soit aussi riant que mon rosier: que ses habitants soient aussi jolis, aussi brillants, aussi heureux surtout que les habitants de mon rosier; et n'est-ce rien que de voir des êtres heureux? Mais, à coup sûr, vous n'y voyez rien d'aussi extraordinaire que ce que je vois en ce moment.

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A l'extrémité des jeunes pousses du rosier sont des myriades de très-petits insectes, d'un vert un peu rougeâtre, qui couvrent entièrement la tige et semblent immobiles; ce sont des pucerons qui sont nés à une ligne ou deux de l'endroit où ils sont aujourd'hui, et qui ne s'aventurent pas à faire un pouce de chemin dans toute leur vie. Ils ont une petite trompe qu'ils enfoncent dans l'épiderme de la branche, et au moyen de laquelle ils sucent certains sucs dont ils se nourrissent. Ils ne mangeront pas le rosier, ils sont plus de cinq cents rassemblés sur un pouce de tige; et ni les feuilles ni la branche ne paraissent en souffrir beaucoup. Presque chaque plante est habitée par une espèce de pucerons différente des autres:

Ceux du sureau sont d'un noir velouté, ceux des abricotiers sont d'un noir vernissé, ceux du chêne sont couleur de bronze, ceux des groseilliers sont nacrés; il y en a sur l'absinthe qui sont tachés de blanc et de brun, sur l'oseille des champs, de noir et de vert, sur le bouleau, de noir et d'une autre nuance de vert, sur le troêne, d'un vert presque jaune, sur le poirier, couleur de café.

Tous ont une vie aussi calme. On a peine à rencontrer un puceron assez inquiet, assez vagabond pour passer d'une branche sur l'autre. On en voit quelquefois s'emporter au point de faire le tour de la branche qu'ils habitent, mais tout porte à croire que c'est dans l'effervescence d'une jeunesse orageuse, ou sous l'empire de quelque passion; ces débordements sont extrêmement rares. Quelques-uns, cependant, ont des ailes, mais ces ailes ne leur viennent que dans un âge mûr, et ils n'en abusent pas. Le seul soin sérieux qui paraisse occuper la vie des pucerons, est de changer de vêtement. Ils changent, en effet, de peau quatre fois avant d'être des pucerons parfaits; à peu près comme nous autres hommes nous essayons d'habitude deux ou trois caractères avant de nous fixer à un, quoique d'ordinaire on eu garde trois toute sa vie: un que l'on montre, un que l'on croit avoir, un que l'on a réellement.

Quand les pucerons ont suffisamment changé de peau, il leur reste un soin à remplir, c'est celui de multiplier leur espèce, mais ils s'en donnent peu de souci; ils n'ont pas comme les quadrupèdes, à allaiter leurs enfants; comme les oiseaux, à couver leurs oeufs; comme d'autres insectes, à les enfermer dans une caverne avec des aliments; le puceron fait des petits tout en suçant sa branche, et il ne se retourne pas pour voir l'enfant qu'il vient de mettre au jour; l'accouchement est pour lui une sorte de digestion. Si la mère ne se tourmente guère du petit, le petit ne paie d'amour filial que ce qu'il a reçu en amour maternel. Il se met en route, descend derrière les autres, prend son rang, enfonce sa petite trompe dans la peau verte du rosier. Il en sort ainsi une centaine du corps d'une seule mère, qui tous vont se mettre en rang derrière les autres, et commencent à manger. En dix ou onze jours, ils changent de peau quatre fois, le douzième jour, ils font à leur tour leurs petits, qui vont prendre leur rang et deviennent féconds vers le douzième jour de leur naissance. Les pucerons du pavot sont plus précoces: en sept ou huit jours, ils ont changé quatre fois de vêtements, et jouissent de ce que j'appellerais le bonheur d'être père, si cela ne leur était parfaitement égal.

Mais, mon bon ami, me direz-vous en lisant ce passage de mon voyage, il y a ici une lacune importante; vous me racontez toute la vie des pucerons, et vous ne parlez ni de leurs amours, ni de leurs hyménées. J'ai ici, ajouterez-vous, un immense avantage sur vous; je vous compte sur chaque peuple, et à propos du mariage, une foule de bizarres cérémonies. Oui-dà, vous répondrai-je, mon excellent ami, je pourrais vous rappeler les amours de ces deux araignées que, au début de mon voyage, j'ai rencontrées dans un coin de ma fenêtre; mais je ne veux ici vous parler que des pucerons. Les pucerons ne connaissent ni l'amour, ni l'hyménée: les pucerons mangent et font des petits, absolument à la manière de la mère Gigogne, qui a tant amusé notre enfance. Il a pris fantaisie à nature de s'affranchir, à l'égard des pucerons, de la loi générale de la reproduction. Ne croyez pas qu'elle ait reculé devant la difficulté, à cause de la petitesse de ces animaux. Il y a d'autres animaux qu'on ne peut distinguer sans le secours d'une forte loupe, et qui rentrent, sous ce rapport dans la règle générale. Malgré l'admiration que doit vous causer l'observation des insectes, il ne faut pas que cette admiration s'exerce sur leur plus ou moins de ténuité et de petitesse. Le grand et le petit ne le sont que par rapport à nous, et quand nous nous étonnons de voir autant de perfection dans les organes de la mite invisible du fromage que dans ceux du boeuf ou de l'éléphant, c'est un sentiment faux qui vient d'une idée fausse.

On nous représente Dieu comme un homme exagéré; on lui prête nos passions, nos préférences, nos colères, notre visage, notre forme, des mains comme les nôtres; puis, par un perfectionnement bizarre, on a fait de lui une sorte de commissaire de police chargé spécialement de réprimer et de punir les infractions des hommes aux lois qu'il leur a plu à eux-mêmes d'établir.

Ces pensées, qui nous sont présentées sans cesse depuis notre enfance, nous donnent une pauvre idée de la grandeur et de la puissance du Créateur de toutes choses, à tel point que nous regardons comme plus difficile pour lui ce qui nous semble le devoir être pour nous, eu égard à la grosseur et à la maladresse de nos doigts.

Un gros puceron met quelquefois une vingtaine de petits au monde dans une seule journée, c'est-à-dire un volume dix ou douze fois égal à celui de son corps.

Un seul puceron qui, au commencement de la belle saison, mettrait au monde quatre-vingt-dix pucerons qui, douze jours après, en auraient produit chacun quatre-vingt-dix, se trouverait, à la cinquième génération, auteur de cinq milliards neuf cent quatre millions neuf cent mille pucerons, ce qui fait déjà beaucoup de pucerons. Or, un puceron est, dans une année, la souche d'une vingtaine de générations. Je doute fort qu'il y eut pour eux assez de place sur tous les arbres et sur toutes les plantes. La terre entière serait consacrée aux pucerons; mais cette fécondité, dont il y a tant d'exemple dans la nature, n'a rien qui doive inquiéter. Un pied de pavot produit trente-deux mille graines, un pied de tabac, trois cent soixante mille; chacune de ces graines en produisant à son tour trente-deux mille ou trois cent soixante mille, pensez-vous qu'au bout de cinq ans la terre fût bien loin d'être entièrement couverte de tabacs et de pavots? Une carpe pond à la fois près de trois cent cinquante mille oeufs.

Mais la vie et la mort ne sont que des transformations. La mort est l'aliment de la vie.

Les pucerons sont un gibier qui nourrit plusieurs autres insectes, dont se nourrissent les oiseaux que nous mangeons. Puis, nous sommes rendus aux éléments, et nous servons d'engrais à l'herbe et aux fleurs, où viennent revivre d'autres pucerons.

Nous n'irons pas bien loin pour chercher les ennemis des pucerons. Tenez: voici, paisible sur un bouton de rose, un petit insecte bien connu des enfants: il a la forme d'une tortue et la grosseur d'une lentille; les naturalistes l'appellent coccinelle, et les enfants bête-à-Dieu. Elle est maintenant bien innocente, mais elle n'a pas été toujours ainsi. Avant d'avoir sa jolie forme et son écaille polie, orange, jaune, noire ou rouge, semée de points noirs ou bruns, c'était un ver plat et large, à six pattes, d'un gris sale, piqueté de quelques points jaunes; ces vers, qui proviennent d'oeufs couleur d'ambre, que les femelles déposent sur les feuilles, ne sont pas plutôt nés qu'ils se mettent en route pour aller à la chasse aux pucerons. Quand ils ont trouvé une branche chargée de gibier, ils s'établissent au milieu et ne se laissent manquer de rien, jusqu'au moment où ils sentent qu'ils vont se transformer; alors ils vont s'établir sur quelque feuille solitaire, où ils attendent, dans l'abstinence, qu'ils soient devenus de véritables coccinelles.

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Il resterait encore bien des pucerons, si les coccinelles étaient leurs seuls ennemis. Mais voyez-vous planer au-dessus d'une des roses une mouche qui paraît immobile, tant est rapide le mouvement de ses deux ailes. Vous n'oseriez la prendre, tant elle ressemble aux abeilles, et surtout aux guêpes. Son corps est rayé de jaune et de noir, mais au lieu d'être arrondi comme celui des deux mouches que vous craignez, il est remarquablement aplati; de plus, celle-ci n'a que deux ailes, et je ne crois pas qu'aucune mouche à deux ailes ait un aiguillon dangereux. Elle ne paraît pas s'occuper des pucerons qui couvrent la branche voisine. C'est une parvenue. Elle a oublié l'humilité de sa jeunesse, alors qu'elle n'avait pas son riche vêtement jaune et noir, et surtout qu'elle n'avait pas ses ailes. Elle a été autrefois une sorte de ver informe, d'une couleur peu apparente, d'un vert sale, avec une raie jaunâtre sur la longueur du corps. Placé sur un lit de gibier, ce ver saisit les pucerons l'un après l'autre, avec une sorte de trident creux, au travers duquel il les suce, en ayant soin de rejeter chaque fois la peau tout à fait vide et sèche. Un de ces vers mange à peu près un puceron par minute, pour ce qui est des pucerons, cela paraît leur être parfaitement indifférent, on n'en voit jamais un faire le moindre effort pour éviter d'être mangé.

Un empereur romain qui voyait sa fin approcher s'écria, faisant allusion à l'habitude de décerner l'apothéose aux empereurs morts: «Je sens que je deviens dieu.» Il y a un moment où ce ver sent qu'il va devenir mouche; comme celui de la coccinelle, il cherche un endroit écarté pour se préparer à cette métamorphose.

Voici une tige où il n'y a plus de pucerons que d'un côté, demain il n'y en aura plus du tout; c'est que là aussi est leur plus redoutable ennemi, celui que le savant et spirituel Réaumur appelait le Lion des pucerons. Celui-ci a, comme les autres, une forme aplatie, il est de couleur cannelle, avec des raies jaune-citron; il est bien plus vorace que les deux autres espèces dont nous avons parlé. Si l'un de ces vers saisit par erreur un de ses frères au lieu d'un puceron, tant pis pour lui, il le mange. Ce serait perdre un temps précieux que de le replacer sur une branche et de prendre un puceron à sa place: on a bien le loisir de cela quand on n'a que quinze jours pour manger ces pucerons si dodus! En effet, au bout de quinze jours, il oublie ses appétits, il se retire dans un coin, et s'enferme dans une coque de soie blanche, grosse comme un pois, qu'il file en très peu de temps. Trois semaines après, la coque s'ouvre, et il en sort la plus ravissante petite créature que vous ayez jamais vue. C'est une sorte de grande mouche d'un vert gai dont le corps est recouvert, quand elle est posée, par de grandes et larges ailes, si fines, qu'on le distingue parfaitement au travers. Ces ailes, qui sont d'un vert très pâle, offrent à l'oeil des nervures d'un vert plus foncé, qui forment un réseau plus charmant que celui des plus riches dentelles; de chaque côté de la tête est un oeil couleur de feu rouge, dont l'éclat surpasse de beaucoup celui des pierreries.

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Des savants ont autrefois trouvé sur des feuilles de petits bouquets qui ont excité leur attention; c'étaient des tiges fines comme des cheveux, supportant un petit bouton blanc comme elles; d'autres fois on trouva les petits boutons ouverts comme des calices de fleurs: la chose fut déclarée plante par les savants. Les savants avaient tort; Réaumur leur a fait voir que c'était les oeufs de la jolie mouche dont nous venons de parler avant et après la naissance du ver qui doit plus tard se transformer en mouche.

J'avais peur, tout à l'heure, de voir les pucerons envahir toute la terre, je crains maintenant qu'il n'y ait pas assez de pucerons pour nourrir tous les insectes auxquels ils ont été assignés pour gibier. La nature paraît avoir partagé cette seconde crainte; aussi, pour reproduire les pucerons a-t-elle supprimé les lenteurs et les formalités ordinairement réputées nécessaires d'un amour partagé et d'un hymen accompli; il faut qu'en très peu de jours les pucerons naissent, procréent, mangent et soient mangés. Amusez-vous donc à faire l'amour!

Mais quel est cet animal noir qui monte après la tige du rosier? C'est une fourmi; elle grimpe en spirale pour éviter les aiguillons, la voici en haut, la voici sur la branche où paissent les pucerons. Est-ce encore une ennemie? En effet, La Fontaine a dit qu'elle se nourrit de vermisseaux, d'insectes; la voici sur eux, mais elle ne les dévore pas. Les pucerons, à mesure qu'ils mangent, sécrètent une liqueur sucrée dont les fourmis sont fort avides; celle-ci vient se régaler: c'est une petite bergère noire qui vient traire de petites vaches vertes qui pâturent dans une prairie de la largeur d'une feuille de rosier.

Voici une abeille qui s'est glissée dans une rose, elle ne tarde pas à ressortir et à s'envoler au loin; ses dernières pattes sont toutes chargées d'une poussière jaune qu'elle a prise dans le coeur de la fleur. Cette poussière jaune, mêlée au miel qu'elle dégorge, sera la pâtée destinée aux vers qui doivent devenir de jeunes abeilles. Ne croyez pas cependant que cette poussière n'ait pas d'autre destination. Il faut que nous parlions ici des amours de la rose.

Nous nous abstiendrons de rappeler, comme nous l'avons dit, les amours apocryphes de la rose et du papillon. Le papillon qui se pose sur une rose n'y vient le plus souvent que pour y déposer des oeufs qui deviendront des chenilles, lesquelles mangeront un peu le rosier. Les amours dont je veux parler sont réelles et ce sont les plus charmantes amours du monde. Figurez-vous que toutes ces roses qui s'épanouissent dans le jardin, couleur de pourpre pâle ou de pourpre violette, jaune ou capucine, blanche ou mélangée de pourpre et de blanc, cachent à vos yeux d'innocentes amours.

Les anciens avaient mis des dryades et des hamadryades dans les arbres, il y a dans les roses des nymphes aussi charmantes. Revenons près de ce rosier des bois.

[Illustration]

[Illustration: COUPE DE LA ROSE DES BOIS.

stigmate

style

ovaire]

[Illustration: PISTIL.

anthère

filet]

[Illustration: ETAMINE.]

Sa fleur se compose de cinq feuilles roses, de cinq pétales; au milieu sont des fils déliés supportant de petites masses jaunes, ce sont les étamines ou l'organe mâle; ces fils entourent une sorte de petit oeuf vert qu'on appelle ovaire, c'est l'organe femelle qui contient les graines; les graines sont des oeufs que les plantes laissent couver à la terre et au soleil, comme font les tortues qui enterrent leurs oeufs dans le sable. La masse qui surmonte les étamines est chargée de cette poussière jaune dont l'abeille, qui vient de disparaître par-dessus le mur, avait chargé ses pattes. Chaque grain de cette poussière est une outre qui contient une autre poussière bien plus fine encore qui féconde le pistil. Une fois le pistil fécondé, le lit nuptial va être détendu, les feuilles de la rose se fanent et tombent une à une. Les étamines se dessèchent et disparaissent. L'ovaire grossit et devient un fruit oblong de la forme d'une olive, vert d'abord, puis jaune, puis orange, puis écarlate; puis un jour, le fruit se déchire, et des graines, couleur d'or, renfermant d'éternelles générations de rosiers, tombent sur la terre où elles doivent germer. La petite nymphe qui habite la rose a quinze ou vingt amants; toutes les habitantes des fleurs n'ont pas un harem semblable: celle de l'oeillet n'a que dix époux, l'habitante de la tulipe se contente de six, la nymphe des iris en a trois seulement, celle du lilas deux; la valériane rouge, un seul; celle qui a choisi pour retraite le somptueux pavot n'a pas autour d'elle moins d'une centaine d'amants empressés.

Et ne croyez pas, mon bon ami, que ce soient là des amours inventées par les versificateurs. Coupez les étamines d'une rose et isolez-la, vous verrez les pétales perdre leur splendide couleur, prendre celle de la rouille et tomber; mais loin de grossir et de se colorer, le pistil aussi tombera infécond. Les tentures de son lit nuptial lui serviront de linceul, la rose mourra sans laisser de postérité.

La rose double est une coquette d'une espèce toute particulière; vous avez lu ces contes de fées où une magicienne change en arbre ou en fleurs ses amants dédaignés; n'avons-nous pas d'ailleurs dans la mythologie Daphné changée en laurier, Clytie en tournesol, Narcisse et Adonis ne sont-ils pas devenus des fleurs auxquelles ils ont laissé leur nom? Eh bien, chacune des feuilles de rose au-delà de cinq dont s'entoure la nymphe qui habite la rose double est un de ses amants, chacun des pétales est fait d'une des étamines qu'elle avait. Certaines roses sont tellement doubles, qu'il ne leur reste pas une étamine, et alors elles n'ont jamais de graines. Notre rosier blanc, qui n'a que quatre rangées de pétales, a conservé quelques-unes des siennes.

Alors nous quittâmes le rosier blanc, et, faisant trois pas, nous nous trouvâmes dans une hôtellerie qui a l'avantage d'être notre propre logis. Vous, mon ami, où dînez-vous? ou plutôt dînez-vous? Où couchez-vous? ou plutôt où ne couchez-vous pas?

Les anciens voleurs de grand chemin ont remarqué qu'on les emprisonnait souvent, qu'on les pendait quelquefois; ils ont cru devoir alors apporter quelques modifications dans une des plus anciennes professions; ils ont quitté ces vestes brunes, ces pantalons rouges, ces ceintures de pistolets qu'on ne retrouve plus que dans les mélodrames, ils ont revêtu un bonnet de coton et un tablier blanc, ils ont pris une patente d'aubergiste et continuent d'exercer sur les grandes routes, théâtres de leurs anciens exploits, mais aujourd'hui sous la protection immédiate des autorités et des gendarmes leurs anciens ennemis.

Dans laquelle de ces cavernes êtes-vous ce soir, si toutefois vous êtes assez heureux pour en avoir trouvé une? Quelle nourriture suspecte est offerte à votre appétit? Croyez-vous avoir une preuve suffisante que les draps de votre lit n'ont servi qu'à vous? Et avec quels insectes partagez-vous votre couche?

Vale.

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE VI.

LES SAVANTS.

Les savants sont des hommes qui, dans leurs plus grand succès, n'arrivent qu'à s'embourber un peu plus loin que les autres hommes, mais ils s'embourbent davantage.

Je ne sais, mon ami, ce que vous recevez sur le dos en ce moment, pour moi je recevrais de la pluie si je sortais. Je reste dans mon cabinet, et je vais m'occuper d'une espèce aussi curieuse que toutes celles que nous aurons à observer dans le cours de mon voyage et du vôtre: je veux parler des savants.

Vous vous souvenez encore de cette riante partie de votre vie pleine de gaîté, de jeux, d'affections: je veux parler de l'enfance, toujours trop tôt confiée aux pédants qui ennuient les enfants dix ans pour les rendre ennuyeux le reste de leur vie.

Représentez-vous une récréation de collège: toutes ces figures ouvertes, épanouies; ceux-ci s'exercent à sauter; ceux-là, à courir; d'autres, à lancer et à recevoir une balle; d'autres, à atteindre avec des billes d'autres billes à une grande distance. La récréation est la véritable éducation qui convient à cet âge: on y devient bien portant, vigoureux, adroit et brave. Mais l'heure fatale a sonné.

Un homme, avec des habits noirs et un visage jaune, paraît dans la cour. Tout se tait, tout s'arrête, tout s'attriste. Il faut cesser les jeux de l'enfance. Pourquoi? Sans doute pour apprendre un métier, un état, pour assurer d'avance l'indépendance de toute la vie. Nullement.

Il y a des amusements pour l'âge mûr comme il y en a pour l'enfance. La jeunesse n'a pas d'amusements, elle les méprise; elle n'en veut pas, elle exige des bonheurs.

L'enfance ne désire nullement que les autres âges partagent ses jeux. La jeunesse serait furieuse si on venait lui prendre une partie de ses félicités.

Mais l'âge mûr veut absolument qu'on partage ses amusements; cela vient de ce que ces amusements sont ennuyeux. En effet, lesdits amusements consistent à relire pour la centième fois les mêmes livres latins ou grecs.

Je ne vois pas pourquoi on ne laisserait pas chaque âge à ses plaisirs; pourquoi on oblige les enfants à s'ennuyer pendant l'âge où ils sont pour apprendre un jeu qui les amusera peut-être à un âge qu'ils ne sont pas sûrs d'atteindre. Je ne vois pas pourquoi on les force d'admirer ce qu'ils ne peuvent comprendre; pourquoi on donne une éducation entièrement littéraire à des gens qui sont destinés à s'éparpiller dans toutes les conditions humaines; pourquoi les études littéraires se bornent, pendant dix ans, à apprendre les deux seules langues qui ne se parlent pas.

J.-J. Rousseau savait fort peu le latin, et je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi Homère ne le savait pas du tout.

Ce que les savants font à l'égard des enfants, ils le font à l'égard de tout ce qu'ils approchent. Ils rendent tout ennuyeux, sec, roide, prétentieux.

Ils mettent les fleurs à l'empois.

Voyez un savant entrer dans une riante prairie ou dans un jardin parfumé, et écoutez-le; vous prendrez le jardin ou la prairie en horreur.

[Illustration]

Ils ont commencé par former pour ces gracieuses choses qu'on appelle des fleurs, trois langues barbares, qu'ils ont ensuite mélangées pour en faire une plus barbare; puis, chaque savant y a apporté sa petite part de barbarismes nouveaux, comme on faisait, chez les anciens, à ces tas de pierres placés sur les routes, auxquels chaque voyageur devait ajouter un caillou.

Je vais écrire ici pêle-mêle ceux des mots de cette langue, faite par ces messieurs, que je me rappellerai au hasard. Vous me direz ensuite s'il n'est pas triste de voir ainsi traiter les fleurs, cette fête de la vue, comme disaient les Grecs. Écoutez bien, et remarquez que je n'en invente pas un, et que ceux que je me rappelle ne sont qu'une très petite partie de ceux usités entre ces messieurs:

Jumariées, mésocarpes, hile, péritrope, embriotége, omphalode, vasiducte, micropyle, exorhize, homotrope, coléoptile, hypoblaste, olygosperme, cariopse, akène, malvacées, trophosperme, cistées, chalaze, rutacées, piléole, cupule, lomentacée, péponide, strobile, soroze, infundibuliforme, monoclynes, ennéandrie, angiospermie, tiliacées, géraniées, quinqueloculaire, monoecie, trijugué, hermanniées, carcerule, gynobasique, pluriloculaire, sycône, aréolaire, apicifixe, globuline, supérovariées, ophylle, squammiflore, hypostaminie, didyme, méliacées, coléorhize, hespéridées, balauste, dispérianthée, hypocorollie, rhizoma, ancipitée, angule, géniculée, dichotome, stolonifère, ovée, guttifères, pentasperme, hypéricées, arille, pomacées, épicarpe, fulcracé, turion, basinerve, ligule, humifuse, aciculé, falqué, monopériginie, tubérifère, monocotylédonée, sanguisorbées, lunulé, panduriforme, pinnatifide, quadripartite, roncinée, érodée, sores, terebinthacées, antitrope, polakène, polyandrie, rhamnydes, rétuse, péricarpoïde, spathe, raptile, glume, lépicène, triquetre, amentacées, subéreux, épiblaste, conifères, atomogynie, paléole, glumelle, lodicule, spadice, calathide, anthodium, phoranthe, capparidées, polakène, symphisandrie, péristaminie, collure, obcorde, acéridées, bipartite, bilobé, sexfide, pertuse, cancellée, scabre, cilicée, ensiforme, sapindées, ribesioides, crassulées, portulacées, apocynées, anomaloecie, monoperianthée, digitinerve, pandurée, lyrée, monosepale, turbiné, triptère, hypocratériforme, urcéolé, scutellé.

En voulez-vous encore?

Verbenacées, scarieuses, lithrées, quinquefide, onagrées, papaveracées, obovées, conoïdale, incane, peltée, claviforme, canaliculé, basilaire, semiluné, pénicelliforme, penninerve, polémonaciées, éricoïdes, diospirées, endécarpe, spinescente, cirrhe, pétioléen, texaphylle, unipaléacée, dodécandrie, trichotome, plombaginées, polysperme, daphnoïdes, décidue, quinquefoliolé, unijugué, paripenné, épiphille, magnoliées, mélostomées, sarcocarpe, diakèné, atriplicées, podosperme, anonées, galéiforme, pentandre, didyname, exerte, décombante, basifixe.

En avez-vous assez? Vous auriez tort de vous gêner, il y en a encore. D'ailleurs, les savants en inventent tous les jours, et, dans tout cela, vous n'aurez pas encore un nom de fleur.

Pour ce qui est des noms de fleurs, voyez au pied d'un mur ces touffes de réséda.

[Illustration]

Linnée, qui a fait sa part de barbarismes, mais qui a regardé les fleurs en ami, et qui, de tous les savants, est celui qui les a le moins maltraitées, Linnée disait que l'odeur du réséda était l'ambroisie. Hâtez-vous de regarder ses épis verts et fauves, de respirer son odeur suave; voici un savant, voici deux savants. Le réséda va se transformer.

D'abord, il n'y a plus d'odeur. Les botanistes n'admettent pas d'odeur. Pour eux, l'odeur ne signifie rien, pas plus que la couleur.

La couleur et l'odeur sont deux luxes, deux superfluités que les savants ont enlevées aux fleurs. Dieu les avait données aux fleurs, mais on sait la prodigalité de Dieu, si les savants n'y mettaient bon ordre, où en serions-nous?

Les savants veulent que toutes les fleurs ressemblent à celles qu'ils dessèchent dans leurs herbiers, horrible cimetière où les fleurs sont enterrées avec des épitaphes prétentieuses. L'un des savants regarde la plante et vous dit:

«C'est un câprier de la famille des capparidées, sans stipules. Les pétales de la corolle alternent avec les sépales du calice, les filaments sont hypogyne, le pistil est stipité et formé de la réunion de trois carpelles, les ovules attachées à trois trophospermes, ses graines sont souvent réniformes et ont un endosperme.»

--Tout beau, s'écrie l'autre savant, le réséda n'est point un câprier. Le réséda est une éphorbiacée, selon M. Lindley, et une cistée, suivant moi. Le calice est un involucre commun, l'ovaire globuleux, rarement uniloculaire, les graines sont roulées dans un endosperme charnu.»

--Je reconnais l'endosperme, réplique le premier savant, et j'avoue qu'il est charnu, mais je maintiens le réséda dans les capparidées. Je dirai plus, il faut n'avoir aucune teinture de botanique pour en faire une éphorbiacée.»

Arrêtons-nous, nous ferions du tort au réséda.

Écoutez un savant sur un autre sujet.

Le savant veut parler de la guimauve, une petite plante traînante à feuilles rondes, à fleurs roses, que vous aurez peine à retrouver dans l'herbe. Écoutez.

«Le calice est monosépale, les anthères sont réniformes et uniloculaires, le pistil se compose de plusieurs carpelles souvent verticillés, les fruits forment une capsule pluriloculaire qui s'ouvre en autant de valves qu'il y a de loges monospermes ou polyspermes, les graines sont généralement sans endosperme, avec les cotylédons foliacés.»

[Illustration]

Vous n'y comprenez rien, mais retenez seulement les mots. Priez ensuite le savant de vous parler un peu des Baobab.

Le Baobab est le plus grand arbre du monde, de loin on le prend pour une forêt, son tronc a souvent cent pieds de circonférence, on assure qu'il en existe au Sénégal qui ont six mille ans.

Écoutez le savant faisant une description du Baobab:

Le calice est monosépale, les anthères sont réniformes et uniloculaires, le pistil se compose de plusieurs carpelles souvent verticillés, les fruits forment une capsule pluriloculaire qui s'ouvre en autant de valves qu'il y a de loges monospermes ou polyspermes....

Vous arrêtez le savant: Pardon, savant, lui dites-vous, c'est de la Guimauve que vous me parlez-là, ou du moins, c'est ainsi que vous me parliez de la Guimauve il n'y a qu'un instant.

«Guimauve ou Baobab, réplique le savant, c'est pour nous absolument la même chose; nous n'y voyons que de ces différences qui frappent le vulgaire, et dont la dignité de la science ne lui permet pas de s'occuper.»

Les savants ne reconnaissent par la grandeur, ni l'odeur, ni la couleur, ni le goût; pour eux le prunier est un cerisier, l'abricotier est un prunier; eux qui, en d'autres cas, donnent dix noms à la même plante, appellent tous ceux-ci prunus: l'amandier et le pêcher n'ont qu'un nom pour eux deux, amygdalus.

Et puis vous savez quels noms ravissants ont reçus, on ne sait de qui, tant de jolies fleurs des champs, les paquerettes, les marguerites, les wergiss-mein-nicht (ne m'oubliez pas), ils ne connaissent rien de cela: les marguerites et les paquerettes sont des aster, les wergiss-mein-nicht (ne m'oubliez-pas), ont reçu le nom de myosotis scorpioïdes. Ne vous semble-t-il pas, mon cher ami, que vous seriez furieux si quelque parrain avait appelé votre jolie petite Mathilde, Pétronille ou Rosalba?

La pluie a cessé de tomber, le soleil a percé les nuages et fait briller les gouttes restées sur les feuilles comme autant de diamants, les tiges appesanties se relèvent, une fauvette chante dans une aubépine. Laissons-là les savants.

Vale.

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE VII.

L'ardeur du soleil nous oblige à marcher sous les arbres; voici, sur la lisière du fourré, un coudrier qui va nous arrêter quelques instants.

Je vous ai parlé, mon ami, des petites nymphes auxquelles les roses et les autres fleurs servent de grotte et de lit nuptial, où leurs amours sont cachées par des courtines de pourpre. Toutes n'ont pas les mêmes facilités; toutes ne trouvent pas leur amant et leur époux dans le même calice, sous les mêmes feuilles; il est évident que les roses et les autres fleurs si nombreuses qui réunissent ainsi les deux sexes dans la même corolle sont comme les Guèbres qui se mariaient entre frères et soeurs; si vous alliez de ce côté, vous seriez bien fier de trouver quelque monument grossier qui rappelât cet usage aujourd'hui oublié. Le noisetier n'est point ainsi fait; les mariages s'y font à un degré prohibé peut-être encore, mais pour lequel on obtient des dispenses; les fleurs mâles et les fleurs femelles ne sont pas réunies dans une même corolle, mais elles naissent sur le même arbre. Les fleurs mâles paraissent les premières, d'ordinaire au commencement de février, longtemps avant les feuilles, ce sont de longs chatons d'un jaune pâle, en forme de petites grappes serrées qui pendent des extrémités supérieures des branches; elles attendent en grelottant la naissance des fleurs femelles; quelques-unes se dessèchent, meurent de froid et tombent avant que celles-ci aient daigné se montrer; mais les fleurs mâles sont beaucoup plus nombreuses; les fleurs femelles, placées au-dessous des chatons, commencent à paraître; ce sont des bourgeons verts, écailleux, terminés par un très-petit pinceau du plus beau rouge cramoisi; c'est cette petite houppe qui reçoit et retient la poussière jaune qui tombe des chatons, et voilà comment se font les noisettes.

Le coudrier rappelle quatre jolis vers de Virgile.

Populus Alcidæ gratissima, vitis Iaccho, Formosæ myrtus Veneri, sua laurea Phoebo, Phyllis amat corylos, illos dùm Phyllis amabit; Nec myrtus vincet corylos nec laurea Phoebi.

«Hercule aime le peuplier et Bacchus les pampres de la vigne, le myrthe est consacré a Vénus, et le laurier est chéri d'Apollon. Mais Phyllis aime les coudriers, et tant qu'elle les aimera, les coudriers l'emporteront et sur les myrthes de Vénus et sur les lauriers d'Apollon.»

On a attribué longtemps, et on attribue encore dans les campagnes éloignées, de grandes vertus à une branche de coudrier; on prétend qu'une baguette de noisetier, coupée en certain temps, avec certaines cérémonies et dans la main d'un homme purifié de certaines façons, s'incline d'elle-même sur la partie de la terre qui renferme ou une mine ou une source. Quelque loin de moi que vous soyez, vous ne trouverez pas de plus singulière croyance.

Sur le noisetier, comme sur les arbres qui l'entourent, je vois d'innombrables quantités d'insectes sans compter ceux qui par leur ténuité échappent à ma vue; il y en a sur les feuilles, il y en a sous les feuilles, il y en a dans les feuilles, c'est-à-dire dans l'épaisseur des feuilles.

Entre les deux membranes des feuilles du noisetier, de petites chenilles vivent, mangent, prennent tout leur accroissement et se filent une petite coque un peu plus grosse qu'un grain de millet. Presque tous les arbres, presque toutes les plantes ont des insectes qui vivent ainsi dans l'intérieur de leurs feuilles. Un ver qui mine les feuilles du bouillon blanc (molène), en sort un jour métamorphosé en un petit scarabée blanchâtre, en forme de charançon; celui qui s'échappe de l'épaisseur des feuilles de la mauve, après y avoir vécu et s'y être métamorphosé, est de couleur violette; un autre ver se nourrit du parenchyme entre les deux membranes des feuilles de la jusquiame qui est un violent poison, et en sort transformé en mouche.

Revenons à la chenille qui habite les feuilles du noisetier. Un petit papillon a pondu chacun de ses oeufs sur une feuille différente de noisetier: il sort de l'oeuf une chenille qui, armée de bonnes dents, fait à l'épiderme de la feuille une blessure par laquelle elle s'introduit dans son épaisseur; là elle avance en mangeant devant elle, à droite et à gauche; il reste si peu de la feuille qu'en la regardant devant le soleil on distingue parfaitement la mineuse. Quand elle est arrivée à son point d'accroissement, elle s'enferme dans une coque de soie dont il sort plus tard un papillon; placé, je crois, par les naturalistes dans la classe des phalènes, ce papillon, plus petit qu'une mouche ordinaire, se montre, vu à loupe, le plus richement vêtu peut-être de tous les papillons connus; sa tête est ornée de deux petites houppes blanches, ses deux ailes supérieures sont rayées chacune de sept petites bandes, alternativement, d'or et d'argent.

Toutes les espèces ne voyagent pas dans leur feuille de la même manière; le ver qui vit dans les feuilles de ronces ne mange que devant lui; aussi son chemin a-t-il l'air d'une galerie très-étroite au commencement, et s'élargissant à mesure que l'insecte a pris lui-même du développement.

Les vers des feuilles de lilas vivent en société dans la même feuille.

Quelques-uns des fruits du noisetier, malgré leur cuirasse de bois, sont habités aussi bien que les feuilles; la fleur n'est pas encore flétrie qu'un insecte vient déposer sur elle un de ses oeufs; le ver qui sort de l'oeuf s'introduit facilement dans le fruit à peine formé et tout à fait mou: là il se nourrit de l'amende qui grossit à mesure qu'il grossit, qui croît à mesure qu'il la mange: mais en même temps, la coque se forme et durcit au point de braver parfois la dent de l'homme. Cet eldorado, où le ver, à l'abri de l'intempérie des saisons, avait à discrétion la nourriture qui lui convient, est devenu une prison: il faut qu'il en sorte, car c'est dans la terre qu'il doit se métamorphoser: la nature lui a donné, à l'âge qu'il a alors, des dents qui lui permettent de faire aux murailles de sa prison un trou exactement rond par lequel il s'en va. Quand vous voyez une noisette avec un trou ainsi fait, c'est que le ver qui l'habitait en est déjà sorti ou est prêt d'en sortir: le trou par lequel il est entré est cicatrisé depuis longtemps.

Quand on examine ainsi la vie de toutes ces petites créatures, partagée en deux âges si distincts, on se laisse aller à de singulières rêveries: d'abord c'est un ver d'une laide forme, condamné à une vie humble, cachée, laborieuse, entouré d'ennemis. Bientôt il cesse de manger, il se file un linceul de soie et s'y enferme. Le voici aux yeux aussi mort qu'il peut l'être: mais attendez quelques jours, et de ce linceul il sort vêtu des plus riches couleurs, avec des ailes brillantes qui lui permettent de voltiger au-dessus de cette terre où il a rampé: au lieu d'une nourriture grossière, il suce le miel parfumé dans le nectaire des fleurs. Il trouve dans l'air une femelle belle et heureuse comme lui, et leurs amours ne finissent qu'avec leur existence.

Cette vie que nous menons sur la terre est-elle réellement notre état parfait? Ce que nous appelons la mort est-il réellement la fin de la vie? N'avons-nous pas aussi à prendre des ailes célestes, à planer près du soleil, au-dessus des misères, des passions, des besoins d'une première existence?

Dans le catéchisme secret des francs-maçons, il est fort parlé de l'acacia.

Un compagnon doit passer maître, le frère terrible l'introduit: le grand-maître de la loge lui fait des questions entre lesquelles il faut distinguer celles-ci:

--Quand on vous a fait voir la lumière, qu'avez-vous aperçu?

--Trois grandes lumières.

--Que signifient ces trois grandes lumières?

--Le soleil, la lune et le grand-maître de la loge.

--Combien avez-vous d'ornements dans votre loge?

--Trois: le pavé mosaïque, l'étoile flamboyante et la houppe dentelée.

--Comment étiez-vous habillé lorsque vous êtes entré dans la loge?

--Ni nu, ni vêtu, cependant d'une façon décente, et dépourvu de tous métaux (il avait en effet le genou découvert, un soulier en pantoufle, etc.).

--Quel âge avez-vous?

--Sept ans et plus.

--Êtes-vous maître?

--L'acacia m'est connu.

--Dites-moi le mot du maître!

--Dites-moi la première lettre; je vous dirai la seconde.

--M

--A

--C

--B

--E

--N

--A

--C

Etc.

Voici ce que signifie l'accacia: au commencement de la cérémonie par laquelle le compagnon passe maître, un des maîtres présents raconte au récipiendaire ce qui suit: Adoniram était un architecte auquel Salomon avait donné à conduire les travaux de son fameux temple; le nombre des ouvriers qu'il employait et qu'il avait à payer était tel que, pour ne pas commettre d'erreur, et pour ne pas donner à un apprenti la paie de compagnon ou à un compagnon celle de maître, il convint avec chacun d'eux en particulier de mots et de signes différents pour les distinguer entre eux. Le mot de l'apprenti était JAKIN; le signe qu'il avait à faire pour se faire reconnaître en prononçant ce mot consistait à porter la main droite sur l'épaule gauche, à la retirer sur la même ligne du côté droit, et la laisser retomber sur la cuisse. Le mot des compagnons était BOOZ; leur signe était de porter la main droite sur le sein droit, les quatre doigts serrés et allongés et le pouce écarté. Les maîtres, pour se faire reconnaître, disaient JEHOVA.

Trois compagnons imaginèrent un moyen d'avoir la paie de maîtres; ils se cachèrent dans le temple à l'heure où Adoniram faisait sa ronde de nuit; un de ces trois compagnons lui demanda le mot de maître en levant un bâton sur sa tête. Adoniram répondit qu'il ne pouvait le donner que comme il l'avait reçu, et que c'était loin d'être ainsi; le compagnon lui donna un coup de bâton; Adoniram voulut s'enfuir par une autre porte, mais il y trouva le second compagnon qui lui fit la même demande, reçut la même réponse, et lui donna un autre coup de bâton; le troisième acheva Adoniram. Ils se hâtèrent de l'enterrer; mais, pour reconnaître la place, reprendre le corps et le faire disparaître, ils plantèrent sur la terre une branche d'acacia. C'est cette branche qui fit retrouver Adoniram par les autres maîtres qui, craignant que ses assassins n'eussent tiré de lui le mot de maître, crurent opportun de le changer, et substituèrent à Jehova le mot Macbenac.

Bernardin de Saint-Pierre, qui aimait réellement les fleurs et les arbres, et qui en a souvent parlé avec un grand charme, avait adopté un point de vue qui devait souvent lui montrer les choses tout autrement qu'elles ne sont; il pensait que l'homme était le centre et le but de la création tout entière, que tout avait été fait pour lui. Il se présentait parfois des choses qu'il était bien difficile de faire entrer dans ce système adopté presque généralement, je ne sais pourquoi. Il dit quelque part que la nature n'a placé les fleurs odorantes que dans l'herbe sur des tiges basses, ou sur des arbrisseaux, mais qu'il n'en est aucune qui s'épanouisse sur un arbre élevé. Bernardin de Saint-Pierre oubliait alors l'accacia qui monte souvent à soixante ou quatre-vingts pieds. C'est ce même système qui lui faisait dire: «A la vue de l'homme les animaux sont frappés d'amour ou de crainte.» Il laissait de côté une troisième impression qu'éprouvent beaucoup d'animaux à l'aspect de l'homme; c'est la faim et l'envie de le manger.

Il est vrai qu'il s'appuyait sur ces paroles de la Genèse, chapitre X, verset 5: «J'ai mis entre vos mains tous les poissons de la mer.» Nous autres pêcheurs des côtes de Normandie nous ne sommes pas de cette opinion; il nous faut acheter des hameçons et des cordes, nous procurer péniblement une sorte de ver qu'on appelle pelouze, et ensuite aller passer la nuit au risque des mauvais temps et parfois de la mort, pour prendre ou ne pas prendre quelques-uns de ces poissons que la Genèse assure nous avoir été tous mis dans les mains.

Demandez au premier passant, pourvu qu'il soit du pays, à qui est ce grand acacia? Il vous répondra sans hésiter:--Cet acacia est à M. Stephen.--En effet, j'ai des contrats en bonne forme, qui attestent que cet acacia m'appartient. N'est-ce pas là un cruel sarcasme? Cet arbre a plus de cent ans, et il a conservé toute la vigueur de la jeunesse; moi, j'ai trente-six ans, ou plutôt il y a déjà du nombre mystérieux d'années qui m'a été accordé ou infligé, trente-six ans que j'ai dépensés et que je n'ai plus; j'ai déjà commencé à mourir, j'ai deux dents de moins, les longues veilles me fatiguent. Cet arbre a vu naître et mourir sous son ombre trois générations; si je deviens très vieux, si j'évite les accidents et les maladies, si je meurs à force de vivre, je le verrai fleurir encore trente fois, et alors quelques-uns des enfants qui jouent aux billes aujourd'hui et auxquels nous apprenons le latin malgré eux, auxquels nous faisons des tartines et qui seront les hommes d'alors, me serreront dans une boîte de sapin et iront me ranger à la file des autres sous la terre afin d'avoir un peu plus de place dessus, jusqu'à ce qu'une autre génération qu'ils auront élevée pour cela, les serre à leur tour dans des boîtes semblables, et les mette à côté de nous.

Et je dis moi-même cet arbre est à moi! et dix générations encore vivront et mourront à son ombre, et je dis que cet arbre est à moi;

Et je ne puis ni atteindre ni voir ce nid qu'un oiseau a placé sur une de ses plus hautes branches, et je dis que cet arbre est à moi; et je ne puis cueillir une seule de ses fleurs; et je dis que cet arbre est à moi!

A moi!

Il n'est pas une des choses que j'appelle miennes qui ne doive durer plus longtemps que moi; il n'y a pas un seul des boutons de mes guêtres qui ne soit destiné à me survivre énormément.

Quelle étrange chose que la propriété dont les hommes sont si envieux! Quand je n'avais rien à moi, j'avais les forêts et les prairies, et la mer et le ciel avec les étoiles; depuis que j'ai acheté cette vieille maison et ce jardin, je n'ai plus que cette maison et ce jardin.

La propriété est un contrat par lequel vous renoncez à tout ce qui n'est pas renfermé entre quatre certaines murailles.

Je me rappelle un vieux bois proche de la maison où je suis né; que de journées j'ai passées sous son ombre épaisse, dans ses allées vertes, que de violettes j'y ai cueillies au mois de mars, et que de muguet au mois de mai; que de fraises, de mûres et de noisettes j'y ai mangées; que de papillons et de lézards j'y ai poursuivis et attrapés; que de nids j'y ai découverts; comme j'y ai admiré le soir les étoiles qui semblaient fleurir dans les cimes des arbres, et le matin le soleil qui se glissait en poussière lumineuse à travers ce dôme épais de feuillage! que de suaves parfums et que de douces rêveries j'y ai respirés! que de vers j'y ai faits; comme j'y ai relu ses lettres! Comme j'y allais à la fin du jour, sur une petite colline couverte d'arbres, voir se coucher le soleil dont les rayons obliques coloraient de rouge les troncs blancs des bouleaux qui m'entouraient. Ce bois n'était pas à moi, il était à un vieux marquis impotent et perclus qui n'y était probablement jamais entré; il lui appartenait!

Loin d'être le maître de la nature, ainsi que le prétendent tant de philosophes, de poëtes et de moralistes, l'homme en est l'esclave assidu; la propriété est une des amorces au moyen desquelles il se charge d'une foule de corvées singulières. Voyez cet homme qui fauche le foin, comme il est fatigué; la sueur tombe de son front. Il coupe son foin pour son cheval; il est fier et heureux.

L'homme est chargé par la nature de récolter les graines et de les semer en terrain convenable, de labourer la terre au pied des arbres pour qu'ils reçoivent les douces et salutaires influences du soleil et de la pluie.

Le pauvre a, dans toute ville un peu habitée, une bibliothèque publique, et conséquemment à lui, de quinze à vingt mille volumes: qu'il devienne riche, il achètera une bibliothèque et des livres à lui seul; par exemple il n'en aura que quatre ou cinq cents; mais que de joie et d'orgueil il en ressentira!

Vous êtes pauvre, la mer est à vous avec ses bruits solennels, les grandes voix de ses vents, l'aspect de ses imposantes colères et de ses calmes plus imposants encore; elle est à vous, mais elle est aussi aux autres; plus tard, quand à force de travail, d'ennuis, peut-être de bassesse, vous serez devenu plus ou moins riche, vous ferez construire un petit bassin de marbre dans votre jardin, ou du moins vous vous empresserez d'acheter et d'avoir chez vous un bocal avec deux poissons rouges.

Il y a des moments où je me demande si par hasard notre esprit ne serait pas ainsi tourné que nous appelions pauvreté ce qui est splendeur et richesse, et opulence ce qui est misère et dénûment.

Vale.

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LETTRE VIII.

On ne sait pas bien quels sont les oignons qui ont été dieux chez les Égyptiens. Les lis; les jacynthes, les tulipes semblent avoir plus de droits à ces honneurs que l'ail et l'oignon de nos cuisines. Les Latins cependant pensaient que c'était à ceux-ci qu'appartenait ce rang élevé.

O sanctas gentes, quibus hæc nascuntur in hortis Numina.

«Peuple saint et assez heureux pour voir pousser ses dieux dans ses jardins.»

Le lis blanc a bien des ennemis; les poëtes ont abusé de lui comme de la rose. Je ne sais qui l'a forcé d'entrer dans des considérations politiques bien au-dessous de lui. Il serait en effet difficile de dire combien il y a eu de révolutions et de gouvernements en France, depuis que cette touffe de lis a été plantée dans mon jardin, combien de systèmes et d'hommes ont été prônés et traînés aux gémonies.

Les fleurs de lis des armes de France n'ont pas été prises sur le lis de nos jardins auquel elles ne ressemblent en aucune façon. Dans les auteurs qui ont fait des volumes à ce sujet, vous verrez tantôt qu'il s'agit de l'iris jaune des marais, tantôt que les fleurs de lis étaient originairement des abeilles, d'autres fois que c'étaient des fers de lance.

Néanmoins les lis ont été enveloppés dans le sort des fleurs politiques telles que la violette, l'impériale, l'oeillet rouge, etc., qui ont été tour à tour proscrites et rappelées, multipliées à l'infini ou arrachées sans pitié dans les carrés de fleurs des Tuileries, et généralement placées sous la surveillance attentive de la police, considérées comme suspectes, hostiles au pouvoir et mêlées dans plusieurs conspirations.

Les partis et les hommes qui les ont arborées et proscrites sont déjà depuis longtemps morts et presque oubliés. Et à chaque printemps ces pauvres fleurs, rentrées dans la vie privée, continuent à fleurir chacune en sa saison.

Un seul insecte semble s'être emparé des lis et y avoir établi son domicile, c'est un petit scarabée dont la forme est celle d'un carré allongé, ayant le ventre et les pattes noires et les élithres ou ailes dures, d'un écarlate éclatant; il n'y a pas de lis qui ne donne asile à quelques-uns. On les appelle criocères. Quand on en tient un, pressé dans la main, il fait entendre un bruit strident qu'on prend d'abord pour un cri, mais qui n'est que le frottement de ses derniers anneaux contre les fourreaux de ses ailes.

Il n'a pas toujours eu ce brillant costume, ce costume sous lequel il mange à peine et comme par friandise, ce costume sous lequel il semble n'avoir qu'à se promener et faire l'amour. Il a été d'abord une sorte de ver plat, à six pattes, d'un verdâtre mêlé de brun qui demeurait alors également sur les feuilles de lis, mais qui y menait une vie toute différente. Autant il est aujourd'hui sobre et dédaigneux, autant il était alors avide et glouton. Mais c'est qu'il avait deux raisons puissantes pour manger. Les feuilles de lis dont il se nourrit ressortent presque sans altération de son corps comme si on les avait écrasées dans un mortier; par une disposition particulière de son corps, cette pâte de feuilles tombe sur lui et lui forme une maison ou plutôt une cuirasse qui le cache entièrement. Il vient cependant un jour où il songe à prendre d'autres soins. Bientôt reviendra le printemps et la saison des amours. Il n'est ni d'une forme ni surtout d'une parure faite pour plaire. Il cesse de manger, secoue son étrange vêtement, marche, s'agite, descend et s'enfonce dans la terre. Quelques mois après il en sort brillant, lustré, éclatant comme nous le voyons aujourd'hui, richement vêtu des plus beaux vernis de la Chine. Pleins de confiance en eux-mêmes, les mâles et les femelles se cherchent et ne tardent pas à se rencontrer. Puis les mâles meurent. Les femelles ont encore quelque chose à faire, elles pondent des oeufs d'abord rougeâtres, puis bruns et les attachent sur le dessous des feuilles de lis, puis elles meurent à leur tour; leurs enfants trouveront en naissant la nourriture qui leur est nécessaire.

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Quoi déjà des feuilles séchées; je me baisse pour prendre ces trois ou quatre feuilles mortes; les feuilles s'agitent, s'envolent. Mais il ne fait pas de vent pour les emporter ainsi. Ces feuilles sont un papillon auquel la nature a donné la forme, la couleur, la disposition, la figure entière de trois ou quatre feuilles sèches avec leurs nuances et leurs nervures. Sous sa première forme, c'est une assez grande chenille de couleur sombre, grise et brune, avec des poils bruns et une corne charnue sur l'extrémité du corps.

A propos de chenille, Pline raconte que les Romains mangeaient une sorte de gros ver blanc que l'on trouve dans les troncs des vieux chênes; c'était un mets fort recherché. On les engraissait pendant quelque temps avec de la farine avant de les servir sur les tables somptueuses des riches Romains. Cela devait faire un horrible ragoût, si toutefois les gens qui comme vous et moi mangent des huîtres ont le droit de rien accuser d'être dégoûtant.

Voici une chenille qui voyage; en effet, elle n'est pas ici chez elle, je la reconnais, elle est rayée de bleu pâle et de jaune piqueté de noir; elle vient du potager qui est là-bas derrière un rideau de peupliers, car il n'y a rien ici qui lui convienne; elle vit des feuilles de chou qu'elle partage avec d'autres chenilles vertes qui se métamorphosent en ces papillons blancs si communs dans les jardins et dans la campagne; je ne connais pas le papillon que devient celle-ci; je vais la prendre et l'emprisonner pour assister à sa métamorphose. Mais que se passe-t-il? une petite mouche d'un brun rougeâtre, dont le corps ne tient au corselet que par un fil délié, s'est abattue sur la chenille: celle-ci ne paraît pas s'en inquiéter et continue sa route. C'est probablement l'heure de son déjeuner et elle cherche un chou. Que fait cette mouche? que veut-elle? est-ce une mouche de proie? va-t-elle comme un petit aigle enlever la chenille et la porter à manger à ses petits? la chenille pèse vingt fois autant qu'elle, c'est impossible. Mais la mouche est armée d'un aiguillon deux fois long comme tout son corps et fin comme un cheveu: c'est un ennemi; elle va tuer la chenille avec cette formidable lame et sans doute la manger. Elle relève son aiguillon, et le cheveu si fin se divise en trois dans sa longueur; deux sont creux et sont les deux moitiés d'un fourreau pour le troisième qui est une tarière aiguë et dentelée; elle l'enfonce dans le corps de la chenille qui ne paraît pas s'en apercevoir. Bientôt elle retire son glaive, le renferme dans le fourreau, s'envole et disparaît. La chenille ne s'est pas arrêtée et ne s'arrête pas; elle va retrouver sa table mise et un excellent déjeuner; dans quelques jours elle descendra dans la terre pour se métamorphoser; mais si je l'enfermais pour connaître son papillon, mon attente serait trompée. La mouche qui l'a piquée, et que les naturalistes appellent ichneumon, n'a fait que pondre dans son corps; cette épée, la troisième partie d'un cheveu, est creuse et a déposé l'oeuf dans une partie de l'intérieur de la chenille où cette opération ne lui fait aucun mal; de cet oeuf sort un ver qui mange tout doucement la chenille; celle-ci se sent mal à son aise, perd l'appétit et fait sa coque; mais dans la coque son hôte incommode ne cesse de la dévorer, puis à son tour il se métamorphose et devient une mouche semblable à celle que nous avons vu le pondre; elle perce la coque de la chenille et s'envole pour chercher d'abord un mâle qui la féconde, puis une chenille dans laquelle elle puisse déposer ses oeufs; les mâles n'ont pas besoin de tarières et n'en ont pas.

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Dans les parasites que vous rencontrerez là-bas comme vous en auriez trouvé ici, mon ami, pensez-vous en rencontrer d'aussi exagérés dans leur façon de manger le monde!

Chaque espèce d'ichneumon, de ceux qui pondent dans les chenilles, a sa chenille de prédilection; il y en a de si petits qu'ils pondent dans un oeuf de papillon dans lequel ils glissent leur tarière; le ver naît dans l'oeuf et y trouve de quoi se nourrir jusqu'à ce que, changé en mouche, il en casse la coquille pour prendre sa volée.

Il y a dans nos jardins, et parmi ceux qui prétendent les aimer, des braves gens qui sont un peu comme vous, mon ami; ils n'estiment une fleur qu'à proportion qu'elle est rare et qu'elle vient de loin. J'ai vu souvent des collections de curieux et d'amateurs, de ces gens qui n'ont dans la possession d'autre plaisir que celui assez méprisable de savoir que les autres ne possèdent pas, de ces gens qui ont des fleurs non pour les voir, mais pour les montrer; leurs fleurs les plus chéries, celles qui m'étaient montrées avec le plus d'ostentation, celles qui servaient de prétexte au ton le plus dédaigneux pour moi, étaient des plantes rares, il est vrai, mais si peu éclatantes, si effacées par les autres plantes plus communes, que je me considère comme un homme bon, excellent, plein de douceur et de bénignité pour n'avoir succombé qu'une seule fois à la tentation de dire à leur fastueux propriétaire:

--Cette plante est très rare, Monsieur?

--Oui, Monsieur, extrêmement rare.

--Ah! j'en suis bien aise, Monsieur.

--Pourquoi cela, Monsieur?

--Pensez-vous la posséder seul, Monsieur?

--Oui, Monsieur, je la possède seul.

--J'en suis enchanté, Monsieur.

--Et pourquoi cela, Monsieur?

--Parce que, Monsieur, cela me donne l'assurance de ne pas la rencontrer souvent.

Voici la plante la plus belle, la plus riche, la plus majestueuse: c'est le pavot; comme ses feuilles d'un vert glauque sont bien découpées, comme sa tige s'élève droite et flexible; les boutons de ses fleurs sont penchées languissamment sur la terre; mais un jour ou deux avant de s'épanouir, ils se redressent graduellement et présentent au ciel leur belle et riche coupe; on peut dire alors d'eux, avec plus de vérité que de l'homme, que le signe de sa noblesse est qu'il regarde naturellement le ciel, ce qui n'est pas vrai pour l'homme. Un homme qui voudrait conserver la dignité que lui prête Ovide,

Os homini sublime dedit, coelumque tueri Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus;

cet homme gagnerait un horrible torticolis, et y renoncerait au bout d'un quart-d'heure.

Voici le bouton relevé; déchirez son enveloppe verte, voyez comme ses splendides pétales y sont renfermés, sans ordre, chiffonnés, on dirait le sac de nuit d'un étudiant qui part en vacances. Comment la nature peut-elle traiter avec aussi peu de soin une si riche et si fine étoffe? N'y a-t-il pas un peu de dédain affecté là-dedans pour la pourpre? Je ne sais que la fleur de la grenade, qui est rouge aussi, dont les pétales soient dans leur enveloppe chiffonnés comme les pétales du pavot. Mais, tranquillisez-vous, à peine la fleur est-elle épanouie, qu'un air tiède vient lisser les pétales de la grenade et du pavot, et les rend unis comme ceux des autres fleurs.

Les différentes fleurs ont différentes manières de s'envelopper dans leur bouton où il faut qu'elles tiennent si peu de place. Les pétales des roses se recouvrent les uns les autres par portion de leurs côtés; le liseron est roulé et plié comme les filtres de papier, etc., etc. Il en est de même des feuilles dans le bourgeon; celles du syringa sont pliées en long, moitié sur moitié, celles de l'aconit le sont dans leur largeur du haut en bas, plusieurs fois sur elles-mêmes; celles du groseiller sont plissées comme un éventail; celles de l'abricotier sont roulées sur elles-mêmes, etc., etc.

Un spectacle curieux est encore de voir les tiges sortir de terre au commencement du printemps, plusieurs plantes vivaces ont fait la part de l'hiver et de la mort; elles leur ont livré leurs feuilles de l'été; elles se sont cachées profondément sous terre.

Mais voici qu'une pluie douce et un vent tiède les avertissent que la belle fête du printemps va commencer; il faut que chaque plante se prépare à entrer en scène et à jouer son rôle. Quelques-unes sont tout à fait mortes; mais avant de mourir, elles ont confié à la terre leurs graines, petits oeufs fécondés que couvent les premiers rayons du soleil de mars, et qui s'empressent d'éclore; les autres ont divers procédés pour percer la terre durcie sur elles par le froid et par le vent; celles qui ont des feuilles fermes et aiguës comme les jacynthes, les glaïeuls, les narcisses, les réunissent en pointes serrées et se font facilement passage; les narcisses et les glaïeuls en appliquent deux l'une sur l'autre et sortent comme dans une lame aplatie; les jacynthes enferment leur fleur, déjà formée, dans trois feuilles aiguës et creusées en rainures dont la réunion ne forme qu'une seule pointe; d'autres, comme les pivoines, enveloppent leurs premiers bourgeons d'un fourreau qui tombe après qu'ils sont sortis de terre.

Mais comment feront les anémones dont les feuilles sont larges, profondément découpées et sans aucune consistance? Elles font monter la queue de chaque feuille courbée en deux par son milieu; c'est un coude arrondi qui se charge de percer la terre et sort comme la moitié d'un anneau; puis, tandis qu'un des côtés est retenu par la racine, l'autre, auquel tient la feuille plissée, est tiré par en haut sans qu'elle soit froissée le moins du monde; une fois sortie elle se développe et s'étale.

Revenons à notre pavot.

Il y en a de rouges dans toutes les nuances, de blancs, de panachés de rouge et de blanc, de violets; il n'y en a ni de jaunes, ni de bleus, ni de verts; je n'en connais pas qui soient panachés de blanc et de violet. Malgré les nombreuses variétés de fleurs qu'on croit découvrir chaque jour, chacune a des limites fixes et infranchissables; on a semé, depuis vingt ans, quarante lieues peut-être de graines de dahlias sans qu'on ait pu avoir un dahlia bleu, malgré que le violet soit très fréquent; je ne raconterai pas tout ce qu'on a fait pour avoir une rose bleue.

La rose a de plus que le pavot la couleur jaune.

Un pied de pavot sème de lui-même plus de trente mille graines; on les a toujours vus renfermés dans le rouge, le blanc et le violet. Beaucoup de jardiniers parlent de roses vertes provenant de la greffe du rosier sur le houx, de roses noires faites au moyen de la greffe sur le cassis; ce sont des contes absurdes, il n'y a pas de fleurs noires, et il y en a très peu de vertes, surtout d'un vert franc; je n'en sais guère qu'une qui soit réellement jolie, sans parler de certaines amaryllis, c'est celle du daphné-lauréole qui vient dans les bois, et qui porte de charmantes fleurs vertes odorantes, dont le centre est occupé par des étamines d'un beau jaune orangé; il fleurit dans le mois de février.

Voilà encore, mon ami, un charmant voyage que je fais sans changer de place. Quand vous êtes en bateau, il semble que le bateau est immobile et que les deux rives fuient de chaque côté en déroulant à vos yeux leurs rivages, leurs peupliers et leurs saules, et leurs fleurs diverses, et les maisons qui les bordent: c'est une chose qu'on a remarquée cent fois; mais les gens sont si décidés à ne voir que ce qu'ils ont lu, que je n'ai jamais vu consigné nulle part que si les bords du rivage paraissent marcher en sens inverse du bateau, cette illusion ne s'étend qu'à une certaine distance, et que s'il se trouve plus près de l'horizon d'autres arbres et d'autres bâtiments, ceux-ci semblent au contraire suivre le sens du bateau, et que ces deux lignes d'arbres et de maisons se croisent d'une marche simultanée en sens opposé.

Il me semble être le jouet d'une illusion semblable à celle qu'on éprouve en voiture et en bateau lorsque je vois les fleurs paraître chacune à leur tour autour de moi, je crois presque voyager. Il paraîtrait en effet que l'on change de place, tant l'on voit changer de décors et d'acteurs la scène, quelque petite et resserrée qu'il me plaise de la choisir. Il n'y a pas un acteur qui paraisse avant son tour; ils semblent sortir chacun de la terre ou de leur enveloppe à un signal ou plutôt à une réplique donnée. Asseyez-vous et voyagez:

Le vent aigre de l'hiver a balayé les feuilles; les troncs et les branches dépouillés des arbres offrent des couleurs variées; le bois du cornouiller est d'un rouge éclatant, celui du frêne doré est jaune, les branches du genêt d'Espagne sont du vert de l'émeraude, le tronc du bouleau est blanc, les branches qui ont poussé sur les tilleuls, pendant l'été, sont d'un rouge violet; il y a un framboisier que les jardiniers appellent à bois bleu et qui est d'un violet splendide; quelques érables ont leurs branches vertes; le noyer d'Amérique est noir. Mais les mousses végètent et fleurissent, et au pied d'un arbre la rose de Noël, l'ellébore noir épanouit ses fleurs semblables à des roses simples, blanches ou roses pâle; le tussillage odorant, l'héliotrope d'hiver étale du sein d'un large feuillage arrondi ses houppes grises et roses qui répandent au loin une suave odeur de vanille.

Mais décembre est fini, ces deux acteurs disparaissent au premier signal que donnent les gelées; voici janvier qui couvre la terre de neige, la gelée fend les arbres, c'est une scène nouvelle; le rouge-gorge s'approche des maisons en voltigeant, le calycanthe du Japon ouvre sur celles de ses branches nues qui sortent de la neige de petites fleurs pâles, jaunes et violettes, qui exhalent un doux parfum qui rappelle à la fois l'odeur du jasmin et celle de la jacynthe; c'est un long monologue, c'est la seule fleur qui s'épanouisse en plein air pendant les grands froids; bientôt ses fleurs se dessèchent et tombent, ses branches grises restent nues; les feuilles ne se montreront qu'au printemps.

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Qui va paraître avec le mois de février? les coudriers laissent pendre leurs longs chatons jaunes et ouvrent leurs petits pinceaux carmin; le daphné-lauréole, dont je vous parlais tout à l'heure, est bientôt suivi d'un autre daphné qu'on appelle bois gentil et qui a des fleurs pareilles aux siennes, mais lilas, roses ou blanches; l'hépatique ouvre ses petites roses doubles, roses ou bleu foncé; c'est une sorte de premier acte, une exposition où les personnages se sont présentés presque un à un, ou au plus deux à deux.

Mais en mars les arbres à fruits étalent leur riche parure; l'amandier se couvre de fleurs blanches rosées, l'abricotier de fleurs blanches, le pêcher de fleurs roses; auprès de l'eau le pas d'âne ouvre ses houppes dorées; les primevères fleurissent sur la terre et les giroflées jaunes sur les murs; les crocus ouvrent dans le gazon, parmi les étoiles blanches des paquerettes, comme de petits lis, leurs corolles jaunes, violettes ou rayées de violet et de blanc; quelques violettes fleurissent sous les feuilles sèches tombées des arbres à l'automne; puis tout cela disparaît comme d'un coup de baguette.

La jacynthe ouvre ses épis bleu-violet, roses, blancs ou jaunâtres, et toutes les fleurs qui l'ont précédée reconnaissent ce signal et disparaissent; leur rôle est joué, elles reviendront l'année prochaine à une autre représentation.

Regardez-les bien, admirez leurs formes variées, leurs couleurs fraîches ou éclatantes, respirez leurs parfums divers, vous ne les verrez peut-être plus; vous avez tout au plus à voir vingt ou trente représentations semblables.

Mais vous les voyez partir sans regret, elles sont remplacées par tant d'autres. En effet, les fleurs seront bientôt si nombreuses, qu'il deviendrait impossible de les compter: tout fleurit ou semble fleurir, arbres, herbes, papillons, mais chacun a son jour, chacun a son heure, aucun ne devance, aucun ne dépasse le moment prescrit. Le printemps et l'été s'écoulent, la foule s'éclaircit; les reines marguerites, la vraie fleur de l'automne, sont remplacées par les dahlias, les dahlias par les asters, les asters se fanent à l'apparition des chrysanthèmes de l'Inde. Il y a une variété de chrysanthèmes à petites fleurs jaunes qui paraît la dernière de toutes et ferme la marche.

Et avec chaque feuille, chaque fleur, naissent et meurent les insectes qui les habitent et qui s'en nourrissent, et aussi ceux qui mangent ceux-là; les fleurs sèment leurs graines qui sont des oeufs; les insectes pondent leurs oeufs qui sont des graines; après quoi refleurissent les ellébores et les tussillages et éclosent les insectes auxquels ces plantes appartiennent. Une fleur qui naît ou qui meurt, c'est un monde avec ses habitants.

Mais si vous ne voulez pas attendre toute l'année, ou si votre mémoire vous sert mal, restez là seulement une journée, voyez comme tout passe devant vous, voyez comme tout voyage pour vous montrer des objets nouveaux. Ma lettre est longue; demain seulement je ferai le voyage de la journée comme je viens de faire celui de l'année.

Vale.

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LETTRE IX.

Le soleil n'est pas encore à l'horizon, cependant les ombres de la nuit commencent à se dissiper. Combien de plaisirs fatigants et malsains on achète à prix d'or, quand, pour rien, on peut jouir chaque jour du plus solennel spectacle... de la création du monde.

En effet, la nuit avait enlevé à tous les objets leur forme et leur couleur, voici le jour qui vient les leur rendre.

Au jardin, les fleurs jaunes et les fleurs blanches sont les premières qui reçoivent leur coloris. Les fleurs roses, rouges, bleues, sont encore invisibles et n'existent pas pour les yeux; le feuillage commence à montrer sa forme, mais il est noir. Les fleurs roses sont peintes à leur tour, puis les rouges, puis les bleues; toutes les formes sont distinctes. Déjà l'hémérocalle, une sorte de lis jaune fermé pendant la nuit, rouvre sa corolle et commence à répandre une odeur de jonquille. Le léontodon, fleur couleur dor, a étalé avant l'hémérocalle sa fleur rayonnante dans l'herbe où les paquerettes encore fermées tiennent réunis en faisceaux leurs petits rayons d'argent dont elles montrent alors le dessous qui est d'un beau rose.

Les oiseaux se réveillent et chantent. Le ciel prend une teinte rose; les nuages gris deviennent d'un lilas clair; l'orient s'épanouit en un jaune lumineux; les cerisiers placés à l'occident teignent de rose leur écorce grise sous le premier rayon que lance obliquement le soleil. Voici l'astre du jour, l'astre de la vie, qui monte dans sa gloire et dans sa majesté, un globe de feu s'élève à l'horizon.

Toutes les plantes se réveillent, l'acacia avait ses feuilles pliées et appliquées les unes contre les autres; les voilà qui se séparent et se dressent. Le lupin à fleur bleue, qui a des feuilles d'un vert cendré et faites comme des mains, avait resserré ses doigts et laissé tomber ses bras contre sa tige; ses feuilles s'écartent et se relèvent.

Le lupin a fait écrire bien des pages par les savants; Virgile a dit quelque part tristis... lupinus. Pourquoi Virgile a-t-il appelé le lupin triste? L'espèce dont nous parlons est d'un port charmant, la fleur en est d'une forme agréable et d'une belle couleur, d'autres espèces répandent un suave parfum. Pourquoi Virgile a-t-il dit que le lupin était triste? Dieu sait les raisons qu'en ont trouvées les savants; plusieurs volumes ont à ce sujet été commis tant par les savants botanistes que par les savants commentateurs, on n'a jamais pu s'accorder.

Je sais deux questions de la même force et que nous nous faisions au collége: l'une restait indécise comme la question du lupin triste l'a été jusqu'ici, l'autre recevait une solution de même que la tristesse du lupin va être expliquée tout à l'heure.

Pourquoi, demandait un écolier à un autre, le saumon est-il le plus hypocrite des poissons? Le camarade cherchait quelque temps, mais, comme il n'était pas savant de profession, il disait: Je ne sais pas. Un savant ne dit jamais je ne sais pas, il préfère l'erreur à l'ignorance; je ne sais pas, disait l'écolier, attendant le mot de l'énigme. Ni moi non plus, répondait l'autre, si je le savais je ne le demanderais pas. L'autre question était celle-ci: On sait que saint Paul en allant je ne sais où fit une chute de cheval: Dic mihi, quæso, disait-on, dic, sanctus Paulus cur cecidit? Dis-moi pourquoi saint Paul est tombé de cheval? La réponse longtemps cherchée finissait par être celle-ci: Quia bene non se tenuit: Parce qu'il ne s'est pas bien tenu. Je déclare ces deux réponses parfaitement claires, parfaitement sages et raisonnables: il s'en faut de beaucoup que les savants procèdent ainsi; cependant la seule raison pour laquelle Virgile a appelé le lupin triste, c'est qu'il avait besoin, pour la mesure de son vers, de deux syllabes longues que lui fournissait le mot tristis. Cela n'est pas rare chez les poëtes latins, que j'aime raisonnablement, mais que je ne fais pas semblant de porter aux nues pour colorer d'un prétexte convenable l'envie et la malveillance contre les contemporains.

Mais continuons à voir se réveiller les plantes. La balsamine, qui avait penché ses feuilles vers la terre, les relève vers le ciel; l'onagre, qui au contraire avait relevé les siennes, et en avait embrassé sa tige, les écarte et les laisse un peu fléchir.

Les insectes commencent à bourdonner.

Le souci pluvial ouvre sa fleur qui est un disque violet, entouré de rayons blancs par-dessus, violâtres par-dessous.

Le nénuphar blanc, qui avait hier soir fermé sa fleur s'épanouit de nouveau; les volubilis, qui grimpent en guirlandes chargées de fleurs roses, violettes, blanches, rayées, ferment leurs fleurs qui se sont ouvertes pendant la nuit. Les belles-de-jour épanouissent à leur tour leurs fleurs bleues et jaunes. Chaque plante fleurit à l'heure qui lui a été fixée; le soleil qui force l'une à s'ouvrir, oblige l'autre à se fermer, et cependant elles n'ont aucune différence à l'oeil.

Les insectes, les papillons et les mouches de toutes couleurs se répandent de toutes parts.

Mais le léontodon se ferme vers trois heures de l'après-midi. Le souci pluvial ne tarde pas à imiter son exemple, à moins que le temps ne soit pluvieux, car alors il se serait refermé plus tôt. La paquerette, qui s'était étalée au soleil se resserre et redevient rose. Graduellement, les feuilles de l'acacia se replient ainsi que celles des autres arbres dont nous avons vu ce matin le réveil; la belle-de-jour se ferme, le soleil va se coucher; la fleur blanche du nénuphar rassemble ses pétales et les resserre. Les oiseaux ont cessé de chanter et se disputent leur place sous les feuilles; vous voyez reparaître au ciel les couleurs que vous y avez admirées ce matin, mais elles ont pris des nuances plus sévères et plus foncées. Le rose du matin est rouge le soir, le jaune est orange, le lilas est devenu violet; le globe de feu descend et disparaît dans une brume rouge qui semble la cendre allumée d'un volcan. Les arbres de l'orient à leur tour reçoivent l'adieu et le dernier regard du soleil comme les arbres de l'occident avaient reçu son bonjour et son premier rayon. On entend au loin coasser les grenouilles, les scarabées volent lourdement, le cerf-volant et le rhinocéros sortent des creux des chênes, les stercoraires bleus et violets, et plus richement vêtus que les rois, sortent de la bouse de vache.

Voici la nuit.

Mais la nuit a ses oiseaux, ses fleurs et ses insectes qui dormaient pendant le jour et qui s'éveillent lorsque les autres s'endorment.

La lune est leur soleil.

La belle-de-nuit a ouvert ses petits cornets pourpres, jaunes ou blancs. Une variété, dont la fleur blanche supportée par un long tube a le centre d'un riche violet, exhale une douce odeur. L'énothère étale ses belle coupes jaunes parfumées. Les volubilis attendront le milieu de la nuit.

Pendant ce temps les étoiles s'épanouissent au ciel. Dans l'herbe, les lucioles femelles commencent à briller d'un feu vert et phosphorique: c'est seulement l'extrémité inférieure de leur corps et le dessous qui est ainsi lumineux. La luciole est au jour un insecte aplati, se traînant sur six mauvaises pattes; le soir elle se met sur le dos pour que le phare qu'elle allume se voie de plus loin.

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Vous connaissez l'histoire d'Héro et de Léandre, c'étaient deux amants séparés par un bras de mer. Chaque nuit Léandre traversait le détroit à la nage pour aller passer quelques instants auprès d'Héro. Je ne sais si Héro était bien belle, mais avec la première venue et des obstacles on fait une passion. Ovide dit qu'elle était ravissante, j'en crois Ovide. Une nuit, une tempête s'élève pendant que Léandre s'efforce en vain de gagner l'autre rive, guidé par le fanal que son amante allume chaque soir. Le poète met dans sa bouche une plainte touchante, il prie la tempête de ne le noyer qu'au retour; la tempête fut sourde et la malheureuse Héro vit arriver à ses pieds le cadavre de son amant.

La luciole n'allume de même son fanal et ne prend tant de soin de le mettre en évidence, que parce que c'est lui qui la désigne à une foule de petits Léandres vagabonds, auxquels la nature a accordé des ailes. Les mâles des lucioles sont beaucoup plus petits que les femelles, et, je le croirais, beaucoup plus nombreux, car il est rare qu'on en voie moins de trois ou quatre entourer en tous sens une femelle de leurs soins empressés. Ils ne sont pas lumineux.

Pendant qu'à l'exemple de Diogène, mais pour un autre motif, la luciole cherche un homme avec sa lanterne, une grande phalène passe auprès de moi; ses ailes font entendre un bruit semblable à celui que ferait un petit oiseau. En effet, elle est beaucoup plus grosse que certains oiseaux-mouches. Elle passe au-dessus de toutes les fleurs qui dorment, elle cherche; elle sait que dans ces belles coupes de grenat et de topaze des belles-de-nuit et des énothères un doux nectar est préparé pour elle. La voici au-dessus d'une énothère: elle plane sans toucher la fleur, ses ailes semblent immobiles, tant elle les agite vivement. Alors elle développe une trompe roulée sous sa tête, et qui échappait à la vue, mais qui est plus longue que l'insecte entier. Cette trompe se sépare en deux; chacune des deux est une trompe parfaite, au moyen de laquelle elle suce au fond des fleurs le miel qu'elles renferment.

Il ne faut pas croire que, pour ne sortir que la nuit, ce papillon, que les naturalistes appellent sphinx, ait négligé sa parure. Il a les ailes d'un gris nué de divers bruns et noirs. Le corps est peint d'anneaux blancs, roses et noirs, séparés dans la longueur du corps par une raie grise.

En voici un autre qui est encore plus richement vêtu: son corps et ses ailes sont de deux couleurs, vert olive et rose.

Mais quel cri plaintif se fait entendre sur ce jasmin? Est-ce ce grand sphinx qui s'y est posé qui s'avise de gémir ainsi? Si le cri qu'il fait entendre est lamentable, son aspect n'est pas non plus fort réjouissant. Ses ailes supérieures sont nuées de couleurs sombres; les inférieures sont d'un orange terne et pâle, avec des bandes noires. Son corps est rayé d'anneaux noirs et de ce même orange triste: mais c'est sur son corselet que la nature s'est permis une singulière fantaisie: des taches oranges et noires forment, d'une manière parfaitement distincte, la figure d'une tête de mort.

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En 1730, il parut en Bretagne une grande quantité de ces papillons. Leur cri et leur figure singulière jetèrent l'épouvante dans tous les esprits. Les curés en parlèrent en chaire, et donnèrent cette apparition comme un signe évident de la colère céleste. Les imaginations furent frappées au plus haut degré, beaucoup de personnes firent des confessions publiques; un curé écrivit à ce sujet une homélie qui fut insérée dans le Mercure de France. Les plus incrédules dirent que ce prodige annonçait une peste. M. de Pontchartrain, alors secrétaire de la marine, demanda à l'Académie si quelques-unes de ces alarmes étaient fondées. L'Académie ayant répondu négativement, fut fort blâmée par l'Eglise; les pères de Trévoux proclamèrent dans leur journal que c'était à tort qu'on désabusait les gens d'une terreur salutaire: «Le public, disaient-ils, a toujours droit de s'alarmer, parce qu'il est toujours coupable, et tout ce qui lui rappelle la colère d'un Dieu vengeur est toujours respectable.»

L'espèce de cri que fait entendre ce sphinx, qui a été justement nommé Atropos, est produit par le frottement de sa trompe contre les cloisons qui la renferment. Il a été une grande chenille jaune et verte.

Ce n'est qu'assez avant dans la nuit que les volubilis déplissent leurs fleurs. Il y a une petite chenille assez laide qui vit sur les volubilis, et qui devient un papillon fort joli et fort singulier; la chenille est d'un vert blanchâtre et assez velue. La phalène est d'une blancheur éclatante; ses ailes paraissent se composer de dix petites plumes d'une extrême finesse. Chacune des ailes supérieures est divisée en deux, chacune des ailes inférieures est divisée en trois parties découpées, en telle façon que ce n'est qu'avec le secours de la loupe qu'on peut voir que ce ne sont pas de véritables plumes beaucoup plus blanches que celles du cygne, beaucoup plus finement striées que celles de l'autruche.

La nuit est le temps que les arbres prennent pour aspirer l'oxigène qui est nécessaire à leur existence comme à la nôtre. Le jour, ils en expireront et en rendront à l'air beaucoup plus qu'ils n'en ont pris, l'action du soleil décomposant l'acide carbonique.

Ces deux phénomènes expliquent le danger qu'il y a à garder des végétaux la nuit dans une chambre fermée, car alors les végétaux absorbent une partie de l'oxigène et diminuent la quantité d'air respirable. Cette quantité, nécessaire à chaque homme, est plus considérable qu'on ne pense. Un homme consomme par heure au moins six mètres cubes d'air; la plupart des plaisirs pris en commun, les bals, les soirées, les spectacles, les assemblées, commencent par diminuer considérablement cette ration indispensable. Il est difficile que dans un raoût, dans une soirée comme on les donne aujourd'hui, chaque personne ait pour sa part plus d'un mètre et demi d'air respirable. Vous vous décideriez difficilement à prendre quelques-uns de ces plaisirs s'il vous fallait les acheter au prix de la privation des deux tiers de vos aliments. La privation d'air a des effets moins immédiats, mais il est probable qu'elle engendre la plus grande partie des maladies propres aux habitants des villes.

Outre que les végétaux renfermés dans une chambre absorbent une partie d'oxygène, ils expirent une partie égale d'acide carbonique, qui est un poison mortel quand il se trouve mêlé en proportion trop forte dans l'air respirable, dont il est cependant un des éléments. Cela explique également le bien-être que l'on éprouve le jour sous les arbres, bien-être qui ne vient pas seulement de l'ombre et de la fraîcheur.

Vous voyez, mon ami, que, sans qu'il soit nécessaire de changer de place, il suffit de regarder, pour voir sans cesse des choses nouvelles passer sous nos yeux. Aucune des plantes, aucun des insectes dont je vous ai parlé dans cette lettre et dans la précédente ne s'épanouit ou ne se montre, ne se ferme, ne se transforme ou ne meurt, avant ni après l'époque, le jour, l'heure qui lui a été assigné. Toujours le léontodon ouvre ses rayons d'or avant que la pâquerette n'étale ses rayons d'argent; jamais l'énothère ne développe sa corolle avant que le nénuphar n'ait replié ses pétales. Le merle siffle le matin, le rossignol chante pendant la nuit; les sauterelles, dans les luzernes, font entendre sous la chaleur la plus ardente du soleil une sorte de coassement pareil à celui des grenouilles dans les mares, quand le soleil se couche. Chaque instant a son intérêt, son spectacle, sa richesse et sa splendeur.

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LETTRE X.

Quand je cherche à me rappeler tous les bonheurs de ma vie, je reconnais qu'il n'y en a guère que j'aie prévus et atteints à la course.

Les bonheurs sont comme le gibier: quand on les vise de trop loin, on les manque.

Ceux qui me reviennent à la mémoire sont venus d'eux-mêmes me trouver. Pour beaucoup de gens, le bonheur est une grosse chose imaginaire et compacte, qu'ils veulent trouver tout d'une pièce; c'est un diamant gros comme une maison, qu'ils passent leur vie à chercher et à poursuivre au hasard.

Ils sont comme un horticulteur de ma connaissance qui ne rêve que de trouver une rose bleue, rose que j'ai un peu cherchée moi-même, et qui est plus déraisonnable à espérer que le diamant dont je vous parlais tout à l'heure. Depuis que cette fantaisie est née dans le cerveau de ce pauvre diable, les autres fleurs n'ont plus eu pour lui ni éclat ni parfum.

Le bonheur n'est pas une rose bleue; le bonheur est l'herbe des pelouses, le liseron des champs, le rosier des haies, un mot, un chant, n'importe quoi.

Le bonheur n'est pas un diamant gros comme une maison, c'est une mosaïque de petites pierres dont aucune souvent n'a une valeur générale et réelle pour les autres.

Ce gros diamant, cette rose bleue, ce gros bonheur, ce bonheur monolythe, est un rêve. Les bonheurs que je me rappelle, je ne les ai pas poursuivis ni cherchés au loin; ils ont poussé et fleuri sous mes pieds, comme les paquerettes de mon gazon.

Mes plus grands bonheurs, je les ai trouvés dans un jardin par-dessus lequel j'aurais sauté, dans une chambre où je ne pouvais faire trois pas. Cette chambre, je me la rappelle encore, je n'ai qu'à fermer les yeux pour la voir, il semble que je la voie dans mon coeur. Elle était meublée de fauteuils en velours d'Utrecht jaune, d'une table à jeu près de la cheminée, d'un vieux piano entre les deux fenêtres. Un jour, elle essayait de m'apprendre à jouer d'un seul doigt un air qu'elle chantait quelquefois, et que j'aimais passionnément. Son père était assis au coin de la cheminée et lisait un journal. D'abord elle joua l'air devant moi, puis elle me dit d'essayer. Je ne pus trouver que les trois premières notes; elle le joua plus lentement, je ne réussis pas davantage. Elle riait beaucoup de ma maladresse. Alors elle prit ma main pour me faire frapper les notes du doigt: c'était la première fois que nos mains se touchaient. Je frissonnai, elle cessa de rire et retira sa main; et nous restâmes tous deux silencieux. Le jour baissait et mêlait un profond recueillement à nos émotions. Nos regards se rencontrèrent et se confondirent; il me sembla que je devenais elle, qu'elle devenait moi; que notre sang se mêlait dans nos veines, notre pensée dans notre âme. Deux grosses larmes tombèrent de ses yeux, et roulèrent sur ses joues comme deux perles de rosée brillent au matin sur une rose. Alors son père, que nous avions oublié avec le reste du monde, laissa tomber son journal qu'il ne pouvait plus lire, et dit à sa fille de faire allumer la lampe. Vous n'y voyez plus non plus, ajouta-t-il, car voilà déjà longtemps que je n'entends plus le piano.

Eh bien! pour trouver ce bonheur--je ne m'en rappelle pas un aussi grand dans le reste de ma vie,--je n'avais fait que descendre un étage, quatorze marches, et venir de ma chambre dans la chambre aux fauteuils jaunes. Et ma chambre si petite, si pauvrement meublée, que de joies elle a renfermées! C'est là que j'ai fait pour elle dix-mille vers, dont elle n'a jamais vu un seul; c'est là que je lui ai écrit tant de lettres; c'est là que j'ai relu les quelques lettres qu'elle m'a écrites, tant de fois que la bibliothèque d'Alexandrie ne m'aurait pas fourni plus de lecture.

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Et cet escalier, ces quatorze marches qui nous séparaient, combien de fois je l'ai descendu et monté pour la rencontrer, pour rencontrer son père ou sa servante, pour voir sa porte, pour voir la sonnette qu'elle avait touchée, le paillasson en jonc sur lequel elle avait posé ses pieds! et aussi dans l'espoir qu'elle reconnaissait mes pas, qu'elle m'entendait monter et descendre, qu'elle disait: Le voilà!

J'ai fait trois cents lieues dans cet escalier là, mon ami, et à chaque pas j'ai trouvé un bonheur ou au moins une émotion.

Que de belles fleurs au printemps de notre vie, et comme elles se sont fanées! que de choses sont mortes en nous dont nous ne songeons pas à porter le deuil; loin de là nous prenons nos mutilations pour des retranchements utiles, nous nous enorgueillissons de nos pertes, nous appelons nos infirmités des vertus; l'estomac ne digère plus, nous nous disons sobres; notre sang est refroidi, nous nous disons revenus de l'amour, quand c'est l'amour qui s'en est allé de nous; nos cheveux, nos dents meurent, et nous ne pensons pas que nous devons mourir bientôt tout entiers. Nous nous agitons, nous nous tourmentons pour un avenir que tout nous raconte que nous ne verrons pas.

J'ai entendu un homme de quatre-vingts ans me dire: Il faut cependant que je m'occupe de mon avenir!

Et, cependant, les avertissements ne nous manquent pas: tout nous parle de la mort.

Cette maison que nous habitons a été bâtie pour un homme mort depuis longtemps, par des maçons qui sont morts. Ces arbres sous lesquels nous rêvons ont été plantés par des jardiniers qui sont morts. Les tableaux dont nous ornons nos logis ont été peints par des morts. Nos habits, nos souliers sont faits avec les poils ou la peau d'animaux qui sont morts. Le bateau sur lequel vous vous promenez entre les rives vertes, c'est un arbre mort qui en fournit les planches. Ce feu devant lequel vous causez est alimenté par des membres de cadavres d'arbres. Vos festins joyeux, vos repas de chaque jour, offrent à vos yeux et à votre appétit des cadavres d'animaux morts. Ce vin, dont vous vantez la vieillesse vous rappelle que celui qui l'a récolté, que celui qui a fait les tonneaux, que celui qui l'a mis en bouteille, et que tous ceux qui vivaient alors sont morts. Et le soir, quand vous allez au théâtre voir représenter Cinna ou Mithridate, ces personnages que vous regardez, ne sont-ce pas des morts que vous évoquez pour qu'ils viennent gambader devant vous et vous divertir.

Quand ces pensées me viennent, mon ami, il me prend une profonde horreur de tout tracas, de toute agitation; je ne songe qu'à vivre tranquille, sans souci du présent ni de l'avenir, et j'admire l'extravagance de tous ces hommes qui, n'ayant que deux heures à dormir, passent ces deux heures à faire et à retourner leur lit. Il me semble alors voir dans tous ces gens qui se coudoient et s'évertuent, pour atteindre je ne sais quoi, des fous furieux, et je suis de l'avis de ce philosophe qui prétendait avoir découvert la véritable raison pour laquelle dans toutes les grandes villes il y a un hôpital pour les insensés; c'est que, en y enfermant quelques pauvres diables sous le nom de fous, on fait croire aux étrangers que ceux qui sont hors de cet hôpital ne le sont pas.

Vale

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LETTRE XI.

SUR LE DOS.

Je suis en ce moment étendu sur un gazon parsemé de violettes, sous un grand chêne qui m'abrite du soleil; je n'imagine rien qui puisse me décider à quitter cette position. Je suis sur le dos, enfoncé dans l'herbe plus d'à moitié; mes deux bras croisés derrière ma tête la tiennent un peu élevée; les feuilles serrées du chêne forment une tente verte transparente; entre certaines branches, j'aperçois le ciel par taches bleues, j'entends mille bruits dans l'air, un pinson chante du haut de l'arbre, des abeilles bourdonnent, quelques bouffées d'un vent frais font frissonner les feuilles; j'écoute et je regarde. Sur le ciel bleu passent de longs flocons de fils d'une soie plus blanche que tout ce que nous connaissons et qui flottent mollement dans l'air, s'abaissent et remontent; c'est ce que dans les campagnes on appelle fil de la Vierge: on prétend que ce sont des fils échappés de la quenouille de la vierge Marie. Ce n'a pas été pour moi une découverte agréable, le jour que j'ai su que ces fils étaient produits par une espèce d'araignée.

Une graine de scorsonère, surmontée d'un petit parachute en duvet, vole à travers l'air pour aller se semer au loin; une graine de giroflée, plate et légère, est portée par le vent sur le haut d'un vieux mur, ou dans les fentes des ogives de l'église, qu'elle doit décorer de ses étoiles d'or. Voici une abeille qui passe, les pattes chargées de la poussière jaune qu'elle a récoltée sur les étamines des fleurs; le vent porte au loin cette poussière jaune.

J'ai vu des fleurs qui renferment dans leur corolle l'épouse et les époux; j'en ai vu d'autres qui les portent séparés, mais sur la même plante; il est des arbres et des fleurs qui ne produisent que des mâles ou que des femelles, et souvent les uns et les autres sont plantés par le hasard à de grandes distances. Dès lors point d'amours, point de mariages, point de fécondation, point de reproduction; mais l'air se charge de porter les tendresses de l'époux à l'épouse sous la forme de ces petites outres jaunes qui contiennent une poussière fécondante. Les abeilles et les autres insectes qui voltigent de fleurs en fleurs sont de petits messagers qui portent de l'époux à l'épouse des caresses parfumées; c'est ainsi qu'elles paient l'hospitalité qu'elles reçoivent dans les riches corolles et dans les nectaires pleins d'un miel savoureux. L'épouse reçoit dans son sein le message de l'époux absent et devient féconde.

Cette facilité que la nature a accordée aux plantes de correspondre aussi intimement par la voie de l'air et par le moyen des insectes, entraîne avec elle des conséquences dont nous ne pouvons nous plaindre, mais qui cependant, au point de vue humain, passeraient au moins pour un désordre. Voici en quoi consistent ces conséquences: voici un oeillet blanc; il est habité par une petite nymphe entourée de dix amants; quel que soit celui des dix pour lequel elle se décide, les graines qui mûriront dans son sein ne produiront que des oeillets blancs. Il arrive cependant que de ces graines naissent des oeillets blancs, des oeillets rouges et des oeillets panachés de rouge et de blanc; quelque adultère s'est donc glissé dans la corolle qui sert de grotte à la nymphe? Vous vous croiriez en droit de concevoir au moins des soupçons si, dans un ménage composé de deux personnes blanches, il naissait un nègre et un mulâtre; en effet, un adultère a été commis, le vent ou quelque insecte a été l'entremetteur, et a porté de douces paroles à la nymphe au milieu de ses dix époux trompés.

Quelle horreur! direz-vous, ne pas pouvoir se contenter de dix époux! Hélas! quand on en a dix à soi, le onzième fait précisément l'effet que produit le second quand on n'en a qu'un.

C'est à de pareilles erreurs que nous devons les nombreuses variétés de fleurs dont nos jardins sont ornés. Cela, du reste, n'a pas les mêmes inconvénients que parmi les hommes; d'abord, l'amour parmi les fleurs n'est pas égoïste; on est heureux d'aimer et de fleurir, on ignore la jalousie, ce sentiment qui se compose d'avarice, d'orgueil et d'amour aigri; ensuite, ce n'est pas comme dans les pauvres familles humaines des gens qu'on appelle riches, où un enfant qui survient est pour les autres un spoliateur, la richesse que les fleurs laissent à leurs enfants est immense et éternelle; elle se compose de terre, de soleil, de rosée; il n'y a rien à craindre, il y en aura toujours pour toutes.

Voici passer à son tour un ichneumon, semblable pour la forme à celui que j'ai vu déposer ses oeufs dans le corps d'une chenille. Celui-ci seulement est beaucoup plus grand. Lui aussi doit déposer ses oeufs dans le corps d'un autre insecte. Cet insecte est un ver qui doit devenir un assez gros scarabée. Le père sait que ses petits ont des ennemis. Aussi est-ce dans un lieu qui paraît inaccessible qu'il a soin de cacher ses oeufs. Il les dépose sous l'écorce des arbres. Hélas! précaution inutile, soins impuissants! Voici l'ichneumon qui rôde autour du chêne sous lequel je suis couché; il se pose et parcourt le tronc de l'arbre; il s'arrête. La tarière qu'il porte à l'extrémité du corps se divise en trois parties, dont deux sont les deux moitiés du fourreau de l'autre; il enfonce son arme nue et plus fine qu'un cheveu, dans l'écorce. Le travail est long et pénible, mais il finit par réussir. Le voici qui reste immobile pendant quelques secondes, puis il s'occupe de retirer lentement sa scie. Si je voulais je le prendrais avec les doigts. Il sera heureux si quelque oiseau ne le surprend pas ainsi embarrassé. Mais la tarière est dehors, et se cache dans son fourreau. L'ichneumon s'envole. Par un art inconnu, par un instinct merveilleux, il a su, à travers l'écorce épaisse du chêne, discerner l'endroit où le scarabée a caché son oeuf, qui est devenu un ver; et l'ichneumon a à son tour déposé son oeuf à lui dans le corps de ce ver qui lui servira de pâture.

Des papillons de toutes couleurs passent devant mes yeux en se jouant dans l'air. Je vois le vulcain qui est noir et porte sur les ailes des bandes rouges de feu. Quand il était chenille, il était une chenille brune marquée d'une ligne de points jaunes de chaque côté, et couverte de poils. Il vivait alors sur l'ortie et faisait ses délices de ses feuilles qu'il ne regarde pas aujourd'hui, mais qu'il saura bien retrouver pour y pondre ses oeufs quand le moment en sera venu, afin que les petites chenilles qui en doivent sortir trouvent à leur naissance le domicile et l'aliment qui leur conviennent.

Comment dire et peindre tout ce que je vois passer devant mes yeux, tout ce qui s'agite dans l'air, et aussi tout ce que je ne vois pas? A travers un petit intervalle, entre les feuilles du chêne, le soleil glisse un rayon blanc, des myriades de moucherons se jouent dans ce rayon. Ils sont si petits, que l'on ne les voit plus si une nuée vient obscurcir un moment le soleil et éteindre ce rayon.

On a découvert des myriades d'animaux dans une goutte d'eau au moyen du microscope, parce qu'on peut maintenir une goutte d'eau sous le verre de la lentille. Si l'on pouvait de même isoler et contenir une goutte d'air, il est probable qu'on apercevrait des miliers d'insectes qui échappent à notre vue. Il y a des ichneumons, nous l'avons vu, qui pondent leur oeuf dans l'oeuf d'un papillon. Qui nous dit que l'oeuf de l'ichneumon n'est pas percé à son tour par un autre insecte que nous ne voyons pas!

On aurait eu tort de nier, avant l'invention du microscope, tous les insectes imperceptibles qu'on a découverts depuis par son moyen. Je n'oserais pas nier davantage qu'il y en ait d'autres tribus que le microscope lui-même ne peut nous montrer. Qui sait si ces maladies qui se répandent régulièrement en certaines saisons, ou qui sévissent irrégulièrement à des époques éloignées, comme les pestes et les épidémies, ne sont pas causées par des insectes que nous respirons avec l'air.

Il y a moucherons et moucherons. On trouve raconté dans un vieux recueil des traditions juives que Titus prétendit avoir vaincu le Dieu des Juifs à Jérusalem. Alors, une voix terrible se fit entendre, qui dit: «Malheureux, c'est la plus petite de mes créatures qui triomphera de toi.» En effet, un moucheron se glissa dans le nez de l'empereur, et parvint jusqu'à son cerveau. Là, pendant sept années, il se nourrit de cervelle d'empereur, sans qu'aucun médecin pût le déloger. Titus mourut après d'horribles souffrances. On ouvrit sa tête pour voir quel était ce mal contre lequel avaient échoué tous les efforts de la médecine, et on trouva le moucheron, mais fort engraissé. Il était devenu de la taille d'un pigeon. Il avait des pattes de fer et une bouche de cuivre.

En laissant mes regards errer au travers des feuilles du chêne, j'aperçois de singuliers fruits ou de bizarres fleurs. Ce sont de petites pommes vertes marquées de rose sur un côté, comme les pommes d'api. Ce sont sur d'autres feuilles de petites groseilles rouges. Ces fruits ont un insecte pour noyau, ces fleurs ont des oeufs d'insectes pour graines. Ce sont des demeures produites sur les feuilles par la piqûre de petites mouches qui pondent leurs oeufs dans l'intérieur de la feuille. Cette piqûre produit l'effet que produisent sur nous les blessures de certains insectes: la feuille s'enflamme, se tuméfie, s'arrondit, et produit une boule dans laquelle le petit ver qui provient de l'oeuf, et qui doit devenir mouche, croit et se nourrit jusqu'au moment de sa transformation. D'autres mouches quelquefois viennent aussi pondre dans l'intérieur de ces galles (c'est ainsi qu'on appelle ces excroissances), après qu'elles sont formées, quoique leurs enfants ne mangent pas de feuilles de chêne. Loin de là, ils deviendront des vers carnassiers; et c'est le premier habitant, celui pour lequel a été créé la retraite, qui leur servira de nourriture. Après l'avoir mangé, ils héritent de la maison, s'y transforment en véritables mouches, comme aurait fait le propriétaire, percent la galle, et vont chercher des femelles qui, comme eux, ont été pondues dans d'autres galles, en ont mangé l'habitant, et cherchent un mâle dans les plaines de l'air.

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Presque toutes les plantes donnent naissance à des galles différentes, dans lesquelles croissent et se transforment, mangent ou sont mangés, divers insectes. Sur les feuilles de la viorne s'élèvent des galles desquelles sort un petit scarabée de couleur cannelle. Les galles rougeâtres des feuilles du saule renferment une sorte de chenille qui s'en échappe à un certain moment, parce que ce n'est pas dans la galle qu'elle doit se transformer. C'est dans la terre qu'elle va s'enfermer jusqu'à ce qu'elle sorte sous la forme d'une mouche à quatre ailes. Le rosier sauvage a quelquefois une galle recouverte d'une sorte de chevelure verte et rougeâtre, d'un aspect fort singulier. Si l'on garde renfermées quelques-unes de ces galles, on en verra sortir des mouches de trois ou quatre espèces différentes. Il ne faut pas croire cependant qu'elles aient des droits, sinon égaux, du moins pareils à la propriété de ce domicile. Quelques-unes occupent la galle par droit de naissance; c'est leur mère qui l'a formée de sa piqûre, et qui a déposé dedans l'oeuf dont provient le ver qu'elles sont avant d'être mouches. Celles-là sont de petites mouches ventrues et bossues; le mâle est tout noir, la femelle a le corselet noir et l'abdomen marron. Voilà les possesseurs légitimes; les autres, à un quasi droit de naissance, joignent un droit de conquête. Voici comment la chose se fait: deux petits oeufs assez ronds sont déposés dans la galle chevelue du rosier; une mouche noire et marron a pondu le premier, et a, par sa piqûre, fait croître la galle. Un ichneumon a pondu le second; ces deux oeufs restent quelque temps ensemble, éclosent et deviennent deux vers. Le premier mange l'intérieur de la galle, qui croît et pousse à mesure, le second suce le premier, qui répare à mesure ce que l'autre lui mange, comme Prométhée sous le vautour qui mange son foie, immortale jecur. En effet, un ver carnassier mourrait bien vite de faim s'il s'avisait de dévorer le ver qui est seul renfermé avec lui. Un homme ne vivrait pas longtemps s'il n'avait à manger qu'un seul mouton.

Mais voici le soleil couché, le jour baisse; j'oublie de regarder, ou je regarde vaguement, en proie à une douce rêverie que vient accroître la cloche de l'église qui sonne la fin du jour; les premières étoiles paraissent à travers le feuillage; que sont ces étoiles? Les plus savants astronomes nous disent à quelle distance les planètes sont de notre terre, ils savent lesquelles marchent et quelle route elles suivent; mais voilà où se borne leur science. Supposons qu'on vint nous dire: l'Angleterre est située sous tel degré de latitude, c'est une île, on croit distinguer des montagnes. Nous ne croirions pas connaître très-bien l'Angleterre; mais c'est cependant le point où s'élèvent les connaissances astronomiques, et, que de travaux, de soucis, d'inventions, de veilles, de calculs, il a fallu pour en venir là.

Ces globes de feu sont-ils des mondes comme le nôtre? Oh! alors, mon ami, quelle plaisanterie que les voyages! que signifie de faire plus ou moins de chemin dans un des globes plus nombreux peut-être que le sable de la mer qui gravitent autour du soleil. Vous serez bien fier quand vous aurez fait le tour de notre monde; et il y a là-haut plus de mondes peut-être que vous n'aurez dans vos voyages soulevé de grains de poussière sous vos pieds, et ces mondes-là sont inabordables pour vous; il y a de ces mondes si éloignés, que chacun d'eux ne forme à nos yeux qu'un grain impalpable d'une poussière lumineuse. Il y en a probablement, disent certains savants, qui sont si éloignés de nous, que leur lumière n'est pas encore arrivée à nous depuis l'origine de notre monde, quoique la lumière fasse quatre millions de lieues par minute.

A la bonne heure! voilà ce que j'appelle des voyages et des distances; que signifient les deux ou trois mille lieues que vous aurez faites quand vous reviendrez. Vraiment cela ne vaut pas la peine de se déranger.

Ces mondes sont-ils destinés à recevoir les âmes de ceux qui meurent? la mort est-elle le commencement de l'immortalité? à ce moment suprême, les ailes de notre âme se développent-elles comme les ailes du papillon qui sort du linceul qu'il s'est filé étant chenille?

Le vent m'apporte par bouffées de douces odeurs et des sons éloignés. De bien loin j'entends les sons d'un cor de chasse qui se perd dans le bruissement des feuilles, l'air fraîchit, je vais rentrer.

Avez-vous vu dans votre journée autant de choses singulières que j'en ai aperçues sans changer de place et couché sur le dos dans l'herbe?

Demain je m'étendrai sur le ventre.

[Illustration]

LETTRE XII.

DES COULEURS.

Les savants, qui ont inventé tant de mots, auraient bien dû en imaginer qui pussent donner une idée exacte des couleurs et de leurs nuances. Je suis obligé de vous avouer, mon ami, que c'est ce qui m'embarrasse le plus dans le récit de mon voyage. Il n'y a que fort peu de mots pour désigner les couleurs, et encore sont-ils pris au hasard dans des ordres d'idées très-éloignés les uns des autres. Cela me gêne d'autant plus que les couleurs ont pour moi des harmonies aussi ravissantes que celles de la musique, qu'elles éveillent chez moi des pensées toutes particulières et différentes, et que leur influence agit puissamment sur mon imagination.

J'ai été une fois mis en prison, eh bien, les murs étaient pour moi moins désagréables qu'une certaine couleur chocolat dont ils étaient revêtus; je reconnaissais jusqu'à un certain point le droit qu'a la société de mettre un homme en prison, mais je ne pouvais admettre le droit de l'enfermer dans cette horrible couleur.

Une des choses qui me sont particulièrement désagréables en voyage, c'est la façon dont sont décorées les chambres d'auberge: les rideaux jaunes avec des galons rouges, les fauteuils rouges avec des galons jaunes; ces couleurs si ordinairement et si brutalement réunies par les tapissiers me causent des impressions tout à fait désagréables.

Il m'arrive souvent, même dans des maisons ou je ne suis pas familier, de me lever au milieu d'une conversation pour aller déranger deux couleurs ennemies qu'un hasard malencontreux a rassemblées sur un meuble. Il y a pour moi, entre les couleurs et les nuances, des discordances aussi fortes que celles qu'il peut y avoir entre certaines notes de musique.

Il n'y a pas de couleurs fausses si ce n'est dans la nomenclature des marchandes de modes; mais il y a des assemblages de couleurs qui sont aussi faux que si quelqu'un jouait au hasard du violon sans avoir jamais essayé préalablement. Je me rappelle deux personnes qui m'ont toujours été désagréables à cause de certaines couleurs dont elles s'étaient ornées: la première était une certaine grosse femme avec des robes vertes et des chapeaux jaunes; l'autre, un homme qui se parait de gilets d'un rouge provoquant et de cravates d'un bleu hardi. J'ai voulu lutter contre la prévention que m'inspiraient de pareils affublements; j'ai dû m'en repentir: j'ai depuis eu fort à me plaindre de mes relations avec ces deux personnages.

Il y a au moins autant de gens qui ont la vue fausse, que de gens qui ont l'oreille fausse, sans parler des peintres, dont les uns voient jaunes, les autres bleu ou gris, comme s'ils regardaient les objets à travers des lunettes de ces couleurs.

Il est à remarquer que les paysans ne reconnaissent que le rouge, dont le domaine pour eux embrasse le rose et l'orange, et toutes les nuances comprises entre ces deux couleurs:--le jaune, mais seulement certaines nuances; quand il est pâle, ils l'appellent blanc; quand il est un peu foncé, c'est du rouge;--le bleu qui commence à l'amarante et embrasse toutes les nuances du violet, excepté le bleu pur qu'ils confondent quelquefois avec le vert. Ils connaissent assez bien le vert; le blanc s'applique à toutes les nuances pâles, le noir à toutes les nuances foncées.

Me trouvant un jour au bord de la mer, je me promenais sur une côte entièrement couverte de petites fleurs desséchées tellement serrées, que je pensais que vue à une certaine distance, à l'époque de la floraison, la colline entière devait paraître de cette couleur. Eh bien! personne dans le pays ne put me dire de quelle couleur est cette fleur; je ne pus obtenir à mes questions deux réponses semblables pour me faire une probabilité. Les paysans, en général, s'occupent assez peu du côté poétique de la nature: les idylles et les églogues sont des mensonges. Je me rappelle seulement deux appréciations que j'ai entendu faire dans la même journée par deux paysans: l'une regardait un jeune orme qui, planté entre des ormes plus âgés, s'était hâté d'atteindre leur sommet pour avoir sa part d'air et de soleil. Il avait une tige plus droite et plus élancée que celle d'un peuplier; il balançait au moindre vent sa tête verte et luxuriante.--Quel malheur que vous n'en ayez qu'un comme ça, me dit un de mes voisins.--Pourquoi?--Parce que celui-ci ferait un superbe montant d'échelle.--Comme au printemps je regardais les fleurs des pêchers qui commençaient à montrer déjà une pointe rose, un autre me dit:--Vous regardez que la marchandise commence à pousser.

Je crois vous avoir raconté un jour, qu'un jardinier demandait à son maître, qui est de mes amis, la permission de coucher à l'avenir dans l'écurie. Il n'y a pas moyen de dormir dans la chambre qui est derrière la serre, Monsieur, disait-il, pour appuyer sa demande, il y a par là des rossignols qui ne font que gueuler toute la nuit.

En cherchant à vous dire certaines couleurs de fleurs ou d'insectes, j'ai fait une remarque, c'est que je me faisais mieux comprendre en employant, pour désigner ces couleurs, certains noms de pierres précieuses. Il est bien singulier que la plupart des gens connaissent mieux des pierres qui habitent à mille lieues d'ici les profondeurs de la terre, ou les perles et le corail qu'il faut arracher du fond des mers, que les mouches qui volent contre nos vitres, que les fleurs qui naissent sous nos pieds, qui nous entourent de toutes parts, qui frappent nos yeux depuis notre première enfance: c'est que la vanité a attaché un prix singulier aux pierreries, et a négligé de s'occuper des richesses communes que la nature a jetées avec tant de profusion sur la surface de la terre. Certes, il y a certaines pierres qui me flattent singulièrement la vue, mais il n'en est aucune dont on ne retrouve les couleurs sur quelque fleur ou sur quelque insecte. La chrysis n'est-elle pas une pierrerie vivante composée d'une émeraude et d'un rubis? Connaissez-vous un saphir d'un bleu aussi pur que le bluet des champs, aussi éclatant que la sauge appelée salvia patens, que le delphinium vivace, qui fleurissent dans nos jardins? Cherchez donc dans les pierres l'écarlate de certains géraniums et des petites verveines rouges qui effacent les géraniums? Est-il des émeraudes qui aient la transparence des feuilles du chêne sous lequel j'étais hier, quand le soleil était au-dessus? Est-il un diamant qui ait le feu et les couleurs des gouttes de rosée au soleil? Un jardin n'est-il pas un écrin vivant, plein de pierreries qui volent, et d'autres pierreries qui s'épanouissent et répandent des parfums? Mais les pierreries sont chères, tout le monde n'en peut pas avoir, et c'est pour cela que tout le monde en veut. Il ne s'agit pas d'ailleurs de voir ni d'avoir des pierreries, il s'agit d'en montrer. Ce que je vous dis là n'est pas un paradoxe ni un jeu d'esprit. Qu'aimez-vous dans les pierreries? est-ce la couleur? Vous n'avez qu'à regarder autour de vous, les fleurs et les insectes ont de plus belles couleurs encore. Est-ce la dureté? le sable de votre jardin est fort dur, le balcon de fer de votre fenêtre est fort dur, et vous n'en faites aucun cas: c'est donc le prix, c'est donc l'argent?

D'autre part, on imite toutes les pierres précieuses avec du verre, de façon à s'y méprendre. Beaucoup de femmes même montrent quelquefois leurs diamants véritables, et portent habituellement des diamants faux montés de la même manière pour éviter les vols et les accidents. Certes, ces derniers ont autant d'éclat et rendent aussi belles les femmes qui les portent; sans cela, je vous déclare que pas une ne s'y résignerait. A quoi servent donc les autres, les vrais, renfermés dans un écrin? On les a, et les autres savent qu'on les a, et en connaissent le prix, voilà tout.

Mais venons aux couleurs. Beaucoup de couleurs ont pris leur dénomination de certaines pierres précieuses. Eh bien, ces dénominations n'ont aucun sens, parce que les mêmes pierres varient singulièrement dans leurs nuances et même dans leur couleur. Demandez à un minéralogiste. Le rubis est d'un rouge glacé, ou plutôt velouté de violet; mais il y a aussi des rubis d'un rouge orangé, et des rubis qui sont roses.--L'émeraude possède tous les tons du vert, depuis le blanchâtre jusqu'au vert le plus sombre. Il y a de plus des émeraudes blanches et des émeraudes jaunes.--La topaze, que vous croyez obligée d'être jaune, a le défaut, pour spécifier une couleur, d'être de tous les jaunes possibles, du jaune presque blanc à l'orangé; mais encore il y a des topazes blanches, des topazes rouges, des topazes verdâtres et d'autres presque bleues.--Le grenat est d'une sorte de cramoisi foncé; demandez toujours aux minéralogistes, ils vous diront qu'il y a aussi des grenats orangés, des grenats verts et des grenats noirs.

Certes, s'il y avait quelque chose qu'on dût connaître, ce seraient les plantes et les fleurs sur lesquelles on marche depuis l'enfance. Alors, par leur moyen, si les hommes daignaient les regarder quelquefois, on aurait, pour désigner les couleurs, une gamme complète à laquelle il ne manquerait aucun ton ni aucune fraction de ton, et une langue exacte et bien faite, en cela que les mots auraient un sens fixe, invariable et le même pour tous. Quelques noms de couleurs ont été empruntés aux fleurs. Tout le monde, quand on les prononce, sait parfaitement à quoi s'en tenir: capucine, lilas, violet, amarante, bouton d'or, feuille-morte, rose. Les noms de couleurs empruntés aux fruits sont également fort inintelligibles: orange, citron, prune, abricot, vert pomme; mais il en est une foule dont la dénomination ne vaut rien, parce qu'elle est tirée d'objets que nous n'avons ni facilement ni habituellement sous les yeux, ou qui ne sont qu'une convention dont le type n'existe pas, telles que: bleu de Prusse, bleu de roi, bleu de France, etc; jaune de Naples, jaune de chrome, jaune d'or. Outre que ces mots ne présentent rien de fixe et de net à l'esprit, il y a entre les nuances de jaune et de bleu qu'ils désignent, plus de cinquante nuances intermédiaires qu'il n'y a pas moyen d'exprimer. On a compris que bleu ne signifiait presque rien, puisqu'il y a pour un objet cinquante manières différentes au moins d'être bleu. On a donné à chaque couleur deux demi-tons, comme à chaque note de musique: on a dit bleu foncé et bleu clair, comme on a dit la dièse ou si bémol. Je ne sais si les musiciens se contentent volontiers de ces divisions, mais à coup sûr les coloristes ne s'en peuvent trouver satisfaits. Il y a trente bleus clairs différents et autant de bleus foncés. D'ailleurs, comment reconnaître la note juste? quel est dans les couleurs le bleu bécarre, le vrai bleu, le bleu naturel? On ne peut donc faire comprendre les couleurs que l'on ne veut désigner que par des comparaisons, et ces comparaisons, le raisonnement le plus vulgaire comprend qu'elles doivent être prises des objets qui nous sont le plus familier et qui varient le moins. Les fleurs nous présentent ces deux avantages, et celui, en outre, de renfermer dans un même ordre de choses et d'idées toutes les couleurs et toutes les nuances possibles.

Le rouge a plus que toutes les autres couleurs frappé les hommes, comme il est aimé des enfants et des sauvages. Quelques-unes de ces différentes nuances ont, en conséquence, été distinguées et nommées; il n'y a aucune autre couleur dont le langage ordinaire en fournissent autant: cramoisi, ponceau, écarlate, carmin, pourpre, incarnat, nacarat; mais encore ces dénominations présentent à l'esprit quelque chose de vague, et sur le sens précis duquel il est difficile de faire tomber trois personnes d'accord.

Demandez aux savants quelle était la nuance précise de la pourpre des anciens.

Il reste une foule de nuances qui n'ont pas de nom. Prenons pour exemple la couleur la moins commune dans les fleurs, le bleu, et commençons notre gamme. Certaines jacinthes vous donneront d'abord un blanc à peine mélangé de bleu; la violette de Parme est d'un bleu lapis extrêmement pâle; ensuite vient le géranium bleu des prés, puis la glycine de la Chine, puis la fleur du lin; puis arrivent par ordre de nuances le myosotis (ne m'oubliez pas), la bourrache, la cynoglosse, la sauge étalée (salvia patens), la commeline tubéreuse, le bluet des champs, la belle du jour, l'anagallis morelli, le plumbago carpentæ, le pied d'alouette vivace à fleurs simples, puis celui à fleurs doubles qui est d'un bleu métallique, et enfin comme dernière nuance de bleu sombre presque noir, les baies du laurier-thym.

Ces désignations, si elles étaient en usage, donneraient des couleurs des idées immuables, au moyen d'une langue pour laquelle il n'y a à imaginer aucun mot, à créer aucun barbarisme; à mille lieues, à mille ans de distance on se parlerait des couleurs avec une précision rigoureuse, parce que chacun aurait sa gamme-type sous les yeux.

Vous avez déjà emprunté aux fleurs le mot rose; mais vous n'avez pas de mots pour exprimer les nuances de rose. Eh bien! vous les trouveriez d'abord dans les différentes variétés de roses: la rose à cent feuilles, la rose des quatre-saisons, la rose du Bengale, ne sont pas du même rose, et la fleur du pêcher, et celle de la jacinthe ont encore des nuances particulières.

Et le blanc: comment exprimer les nuances du blanc; regardez par la fenêtre de bien loin; voici quatre arbres couverts de fleurs blanches: un cerisier, un prunier, un abricotier, un amandier; je vous déclare que, d'aussi loin que je sois d'eux, à une distance où les formes disparaissent où les couleurs seules et certaines couleurs se font apercevoir, je ne confondrai jamais ces quatre arbres dont les fleurs sont blanches, mais d'un blanc très-différent. Donnez-moi également une teinte exacte de rose ou de blanc, et je vous dirai à quelle fleur elle appartient, mais il faudrait pour cela que ce ne fût pas une exception de rencontrer un homme qui a daigné faire quelque attention aux magnificences dont la terre est couverte.

La langue est aussi pauvre au moins pour exprimer les saveurs; mais ici, je ne professe plus, je ne suis pas à beaucoup près aussi fort.

Voilà, mon cher ami, une lettre qui me semble bien ennuyeuse pour ceux auxquels la nature n'a pas donné à l'endroit des couleurs une susceptibilité égale à la mienne.

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LETTRE XIII.

SUR LE VENTRE.

Gravissez des montagnes, mon cher ami, passez des torrents, descendez au fond des précipices, faites-vous traîner par des chevaux, des ânes, des mulets, des rennes, par des chameaux ou des chiens, selon le pays où vous êtes. Me voici revenu sous mon chêne, encore couché dans l'herbe, mais, cette fois, étendu sur le ventre et le visage à quelques pouces de terre, peut-être serai-je aussi heureux que vous dans notre ardeur commune de voir du nouveau.

Après quelque temps, qu'on regarde attentivement et de près les petites choses, on perd graduellement le sentiment des dimensions; cette mousse verte me semble des arbres et les insectes qui errent sur son velours prennent à mes yeux autant d'importance que des cerfs ou des chevreuils dans une forêt.

[Illustration]

La mousse est intéressante à plus d'un égard; outre le charme de sa couleur chatoyante, c'est un agent très important de la nature. Le grand ouvrier qui a construit notre demeure, y a établi les choses de telle sorte que tout vit, meurt et se renouvelle de soi-même, et qu'il semble qu'il ait tout arrangé de façon à ne plus avoir à s'en occuper jamais. La vie et la mort des végétaux, comme la vie et la mort des hommes ne sont que des transitions; la mort est l'engrais de la vie; une chose ne périt pas pour ne plus être, mais pour qu'une autre puisse être à son tour, et, quand un certain cercle est rempli, la dernière production de ce cercle meurt à son tour pour faire revivre la première. Voyez une roche nue, elle se couvre d'abord de taches jaunes arrondies; ces taches sont déjà une végétation.

Des moisissures de tous genres pour lesquelles nous avons une grande répugnance, offrent à l'oeil armé d'une loupe de charmantes végétations, de petites forêts qui ont leurs animaux particuliers.

Les champignons qui sont une sorte de moisissure couvrent les lieux arides de leurs formes bizarres et de leurs couleurs variées et souvent éclatantes dans certaines espèces. L'oronge est couleur capucine; le faux oronge est de la même couleur et moucheté de blanc; l'agaric rouge est incarnat, l'agaric visqueux est orangé, d'autres offrent toutes les nuances du pourpre et du brun, ou sont marbrés de diverses couleurs.

Ces premières végétations meurent, et, de leurs débris, laissent sur la roche ou sur le tuf aride un peu d'une sorte de terreau, bien peu, juste ce qu'il en faut pour que certains lichens qui n'en ont presque pas besoin, mais qui cependant ne peuvent s'en passer tout à fait, puissent y végéter à leur tour. Les moisissures que l'on voit sur le pain, sur les confitures, etc., portent à l'extrémité des filaments, de petites têtes qui se crèvent pour laisser échapper une poussière féconde au moyen de laquelle elles se reproduisent. Rien que sur un pot de confitures on peut trouver un grand nombre d'espèces de ces petites végétations, différant entre elles par leur forme et leur fructification.

Il y a une espèce de moisissure particulière qui attaque les grains de blé et qui est simplement une plante parasite.

Les lichens meurent à leur tour et augmentent de leurs détritus, de leurs débris la couche de terre végétale, pour que successivement d'autres espèces de lichens plus fortes s'y étendent et accroissent cette couche de terre en mourant. Ainsi se succèdent des plantes auxquelles on a donné une multitude de noms, jusqu'à ce que la couche de terre ait acquis l'épaisseur et les conditions nécessaires pour que les mousses puissent s'y étaler en tapis de velours.

L'ancienne médecine usait et abusait beaucoup de certain lichens; il y en a un surtout qui était fort en usage, c'est un lichen qui croît sur les crânes des morts, et qui s'appelait usnée du crâne humain (muscus è cranio humano).

J'ai un livre portant la date de MDCLXXXIV, et qui doit se trouver dans les bibliothèques, il est intitulé:

REMEDES

SOUVERAINS

ET SECRETS

EXPERIMENTEZ

De Monsieur le Chevalier Digby, Chancelier de la Reine d'Angleterre.

Avec plusieurs autres Secrets et parfums curieux pour la conservation de la beauté des Dames.

[Illustration: colophon]

A PARIS,

Chez GUILLAUME CAVELIER,

au quatrième Pillier de la grande Salle du Palais, au Palmier.

· · ·

M. DC. LXXXIV.

AVEC PRIVILEGE DV ROY.

Ce livre contient, entre autres choses curieuses, des remèdes secrets qui étaient alors comme aujourd'hui de véritables bottes secrètes que la mort enseigne aux médecins, entre autres, la véritable recette pour faire l'orviétan. Je copie:

La véritable composition de l'Orviétan, ou composition Antidotaire, plus excellente que la Theriaque

Miel, 1 livre; Sirop de limon, 4 dragmes; Sucre fin, une demi-livre; Eau thériacale, 1 livre; Racines de: angélique, 1 once; Coraline, tormentille, scorsonère, rhaphane, dictame blanc, pyrèthre, de chacun 1 once, excepté la tormentille dont il ne faut qu'une demi-once.

Ces racines doivent être pilées et tamisées; vingt et une autres qui suivent, et dont je vous épargne les noms, doivent être pilées, mais non tamisées. On ajoute une dizaine de semences; puis enfin 1 once du premier bois d'un cerf (de la branche droite), 1 dragme de coeur de cerf pilé; une demi-once de perles écrasées, un coeur de lièvre séché au four; le coeur et le foie de deux vipères; une demi-once de corail blanc et de la RACLURE DE CRANE HUMAIN, seulement une demi-once.

Je ne puis m'empêcher de citer encore deux remèdes différents contre l'épilepsie: le premier est excellent, mais pas plus excellent que tous ceux que renferme le livre; il est annoncé sans recommandation particulière: il suffit d'avaler de la fiente de paon, autant qu'il en peut tenir sur une pièce de quinze sous, et l'on est guéri. Voici une considération qui ne s'est pas présentée à l'esprit des financiers qui ont, de ce temps-ci, démonétisé et proscrit les pièces de quinze sous: quand il n'y aura plus de pièces de quinze sous, comment pourra-t-on reconnaître la dose précise de la fiente de paon? heureusement qu'il y a, page 19, une autre recette encore supérieure à celle-ci.

«Remède pour l'épilepsie ou mal caduc, éprouvé par M. Digby, lequel guérit le fils d'un ministre à Francfort en Allemagne, l'an 1659.

«Prenez polipode de chêne bien séchée et réduite en poudre subtile, de la mousse du crâne humain d'une personne qui a souffert une mort violente, raclures d'ongles humains des pieds et des mains, de chacun deux dragmes; racine de péone séchée, une demi-once; du vrai gui de chêne, demi-once. Il faut le recueillir au déclin de la lune, etc.

Avant d'en finir avec ce livre, j'ajoute ici une copie abrégée du privilége du Roi qui est à la fin.

Extrait du privilége du Roi.

Par Grace et Privilege du Roy: Il est permis à JEAN MALBEC DE TRESFEL, Medecin Spargirique, de faire imprimer, vendre et debiter un Manuscrit par lui traduit du Latin et de l'Anglois, en langue Françoise qui contient quantité de Remedes experimentez en Medecine et Chirurgie; et ce pendant le temps et espace de sept années entières et accomplies; avec defenses à tous Imprimeurs, Libraires, et autres personnes de quelque qualité et condition qu'ils soient, d'imprimer ou de faire imprimer ledit Livre, sous prétexte de deguisement ou changement qu'ils y pourroient faire, à peine de confiscation des Exemplaires contrefaits, de tous dépens, dommages et interests, et de trois mille livres d'amende; comme il est plus au long porté par ledit privilege. Donné à Paris le quatrième jour de Novembre, l'an 1668, et de nostre Regne le 26. Signé par le Roy en son Conseil.

TRUCHOT.

Registré sur le Livre de la Communauté des Marchands Libraires et Imprimeurs de cette ville, suivant, etc.

ANDRE SOUBRON syndic.

Or le roi dont il est question n'est autre que Louis XIV, Louis-le-Grand qui, en effet, est monté sur le trône, le 14 mai 1643.

Il en est du reste de même aujourd'hui. Moyennant une somme qui varie de 500 à 1500 francs, le roi brevète n'importe quelles industries ténébreuses ou ridicules.

Revenons à la mousse: la mousse périt à son tour après avoir laissé échapper de ses petites urnes une poussière féconde qu'elle confie au vent, et qui la reproduira au loin. On reconnaît facilement dans les mousses les mâles et les femelles, quelquefois, et dans certaines espèces réunies sur le même pied, et séparées dans d'autres espèces: le mâle porte de petits boutons, la femelle, de petites urnes recouvertes d'un opercule qui se détache quand les semences sont mûres, pour que les grains puissent s'envoler sans obstacles.

La civilisation proscrit tout doucement dans les campagnes une chose bien ravissante: les toits de chaume recouverts de mousse, et surmontés d'iris, avec leurs feuilles aiguës et leurs riches fleurs violettes; les tuiles, les ardoises qui flattent l'orgueil des propriétaires sont loin de flatter autant les yeux.

Aux mousses mortes succèdent les fougères: les fougères ont de grandes feuilles empennées, qui ont tout-à-fait le port d'ailes d'oiseaux. La fructification des fougères est fort singulière: sous les feuilles ou plutôt à l'envers des feuilles, vous voyez rangées régulièrement plusieurs lignes de ronds de couleurs brunes; ces ronds sont formés par les semences qui sont comme collées sur l'épiderme inférieur de la feuille. Dans quelques espèces, ces semences sont renfermées dans une membrane qui se déchire.

Les savants se sont emparés des fougères; ils ont appelé les graines spores; ne me demandez pas pourquoi. Les paquets de graines ont reçu le nom de sores; d'autres savants les appellent sporanges; l'anneau qui les entoure, et qu'on aurait pu simplement appeler anneau, de même qu'on aurait pu appeler les graines, graines, et les paquets de graines, paquets de graines, l'anneau a été appelé d'abord gyrus; mais d'autres savants sont venus, qui lui ont donné le nom de symplokium. La membrane qui recouvre les graines s'est appelée d'abord indusium, puis involucrum, puis tegumentum, puis perisporangium; je ne crois pas qu'on l'ait jamais appelée membrane.

Il y a une espèce de fougère, appelée ophyoglosse, qui a passé pour guérir la morsure des serpents; plus tard on a découvert qu'elle ne valait rien contre la morsure des serpents, mais qu'elle était excellente pour faire repousser les cheveux; elle n'est en réalité bonne qu'à faire des matelas pour les enfants, et à former de ses débris une terre sur laquelle pourront croître de plus grands végétaux.

Des savants ont classé, il y a longtemps, l'ophyoglosse, et ont dit que c'était une osmonde; mais cette fougère a été depuis démasquée par d'autres savants; elle a été chassée des osmondes comme une intrigante; elle n'est plus qu'un bostrichium.

O mon Dieu! avez-vous permis aux savants de persécuter ainsi les plantes qu'il vous a plu de répandre sur la terre, et d'ennuyer ceux qui les aiment presque au point de les leur rendre odieuses!

Mais Dieu s'occupe moins des savants que des petits oiseaux.

Voici étalés dans l'herbe, la morgeline, le mouron blanc, qui fait pour eux toute l'année de la terre une table bien servie; et, pour qu'ils n'en manquent jamais, le mouron est, doué d'une fécondité que ne possède aucune plante; pendant l'espace d'une année, le mouron a le temps de germer, de laisser tomber ses graines, et d'en porter d'autres sept ou huit fois. Sept ou huit générations de mouron couvrent la terre chaque année; il occupe naturellement les champs et il envahit nos jardins; il est impossible de le détruire: d'ailleurs, de toutes les herbes habitantes naturelles de la terre, qui disputent le sol aux usurpatrices que nous y introduisons, le mouron est celui qui fait le moins de mal à nos cultures; on dirait qu'il veut se faire tolérer; à peine s'il tient à la terre par quelques racines fines et déliées.

C'est une chose curieuse que de voir avec quelle ardeur certaines plantes autochtones, comme disent les historiens, c'est-à-dire originaires du sol, reviennent promptement à la charge dans les jardins qu'on néglige.

Quittez votre jardin, faites un voyage, et revenez au bout d'une année d'absence.

Certains petits trèfles traçants, le chiendent, les orties, le mouron couvrent la terre en quelques semaines, en telle profusion qu'elles semblent en vouloir dévorer les sucs, pour qu'il ne reste rien aux étrangères; elles affament et étouffent les plantes basses; les arbres que nous avons imposés au sol semblent braver leurs efforts; mais le lierre grimpe lentement de leurs pieds à leurs cimes, les étreint, les domine triomphalement de ses vertes guirlandes: l'arbre dès-lors est vaincu, il faudra qu'il succombe; il vient une saison où les arbres ont perdu leurs feuilles; c'est la saison où les grands vents commencent à régner: d'ordinaire leurs branches nues résistent, parce qu'elles ne donnent pas de prises, mais les feuilles serrées du lierre forment une voile qui reçoit le vent, fait ployer l'arbre et le brise; les lichens l'ont aidé, ils ont couvert le tronc et les branches de l'arbre d'une cuirasse qui lui a dérobé les douces influences de la pluie et du soleil; il a perdu beaucoup de sa force, quand le lierre, au moyen du vent, le renverse sur l'herbe.

Les ronces, de leur côté, armées de pointes aiguës, montent à l'assaut des arbrisseaux; semblable à ce géant fils de Tellus, qui lutta contre Hercule, et qui recouvrait ses forces chaque fois qu'il touchait la terre, la ronce prend racine par toutes les parties de ses longs bras qui rencontrent le sol; elle forme des arceaux et des noeuds inextricables; elle les enlace et les étrangle.

Ce n'est pas tout: la révolte s'est propagée parmi les plantes que nous croyions nos alliées ou nos esclaves les plus fidèles et les plus soumises.

L'églantier a fait mourir de faim le roi que nous lui avions imposé; et, autour de la tête séchée et sans couronne du roi détrôné, il élève avec insolence ses rameaux épineux.

L'amandier sur lequel nous avions greffé les pêchers, a refusé sa sève à l'usurpateur; le pêcher est mort, mais l'amandier a produit de nombreux rejetons, ses enfants à lui, qu'il nourrit avec amour.

La pièce d'eau est devenue un marais rempli de grenouilles; l'herbe a disjoint le marbre du bassin; les allées que vous aviez tracées, que vous aviez battues et couvertes de sables, sont aujourd'hui cachées sous une herbe épaisse; tandis que ces pelouses que vous aviez tenues si unies, si pures d'herbes étrangères, ce ray-grass que vous aviez fait venir d'Angleterre; ces pelouses ont été envahies par le trèfle, par la mousse, par toutes sortes de plantes et de champignons.

Tout est changé, tout est détruit, les exilés sont rentrés, les esclaves ont brisé leurs chaînes, les usurpateurs et les tyrans sont détruits, votre jardin est plus sauvage que les champs les plus abandonnés. Il y a une réaction terrible contre l'homme: les plantes indigènes sont dans l'effervescence du triomphe, elles se livrent à des saturnales, à des orgies de végétation et de liberté.

Vale.

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LETTRE XIV.

Mon gazon est rempli de violettes de toutes les espèces connues. Voilà encore une fleur qui a eu bien du mal à triompher des fadeurs et des lieux communs des petits versificateurs, qui en ont parlé sur ouï-dire, et tous les uns après les autres. On ne m'accusera pas de malveillance à l'égard de la violette, moi qui en ai fait une pelouse entière! et voyez quels soins j'en ai pris, voyez comme je les ai à demi-ombragées d'arbres pour qu'elles ne reçoivent du soleil que des rayons adoucis. Le noyer noir d'Amérique, le frêne à bois jaune, des acacias à fleurs roses et à fleurs blanches, le peuplier blanc dont les feuilles sont doublées d'argent, le sorbier avec ses bouquets de corail, l'ébénier avec ses grappes d'or, le marronnier rouge avec ses grands thyrses roses, le hêtre au feuillage pourpré, ne sont là que pour leur donner un ombrage salutaire pendant les ardeurs de l'été. Eh bien! il faut que je dévoile la violette jusqu'ici méconnue; je l'aime, mais je la connais, c'est le signe des passions invincibles: je ne puis être désillusionné, puisque je la connais et que je l'aime comme elle est.

Tous les versificateurs, les faiseurs de romans, les poëtes des diablotins et des mirlitons vont s'insurger contre moi, contre moi qui leur ai appris déjà qu'on ne pouvait pas danser sur la fougère et très difficilement sous la coudrette, deux choses sous prétexte desquelles il s'est fait trois cent mille vers pour le moins.

La violette n'est pas modeste.

Pourquoi avez-vous dit que la violette était modeste? parce qu'elle se cache sous l'herbe. La violette ne se cache pas sous l'herbe, elle y a été cachée par la nature. On n'est pas modeste pour être d'une naissance humble et obscure.

Pourquoi ne dites-vous pas que l'or est modeste, lui qui est caché dans les entrailles de la terre, et qui même lorsqu'on l'a trouvé se déguise en quelque minerai qui n'a guère l'air d'être de l'or?

Pourquoi ne dites-vous pas que les diamants sont modestes, eux qui sont cachés dans la terre, bien plus encore que l'or, et qu'il faut briser et tailler pour leur arracher leur éclat?

Pourquoi ne dites-vous pas que les perles sont modestes, elles qui ne se trouvent que dans les gouffres de la mer.

Mais la violette! la violette est née dans l'herbe, il est vrai; mais que d'intrigues pour en sortir! outre les couleurs qu'elle affecte et qui la font distinguer facilement, n'exhale-t-elle pas ce parfum provoquant qui la ferait découvrira un aveugle. La violette modeste! voyez où elle est arrivée; elle a couvert de sa livrée le chefs de l'Église, les évêques et les archevêques; le noir est le deuil de tout le monde, la violette est devenue le noir des rois, et le deuil de la pourpre, la violette modeste!

Mais voyez donc ses agaceries, ses coquetteries: la voici blanche, la voici double comme une petite rose, blanche, violette, grise, rose.

Quand elle a vu qu'on la mêlait à la politique, loin de se dérober aux ovations et aux persécutions qui les préparent, elle a eu le charlatanisme de se montrer tricolore! Voyez-la ici, sa corolle extérieure est violette, les pétales internes sont bleues et roses; déguisée ainsi, les jardiniers l'appellent violette de Bruneau.

La violette modeste! elle a été proscrite, persécutée, exilée, ce qui n'est qu'autant de coquetteries.

La violette modeste! allez à l'Opéra, deux cents femmes ont des bouquets de violettes à la main.

Comme elle se venge d'être née à l'ombre!

Mais il faut que je vous révèle encore une des ruses qu'elle emploie pour se faire valoir; les autres fleurs laissent conserver leurs parfums dans des essences; les parfumeurs nous vendent l'hiver l'odeur des roses, celle des jasmins, des héliotropes. La violette seule a toujours refusé de se séparer de la sienne, ce n'est que dans sa corolle qu'on la trouve; les parfumeurs sont obligés de faire avec la racine de l'iris de Florence, certaine fausse et âcre odeur de violette, dont vous reconnaissez l'insuffisance au printemps.

«Vous voulez respirer l'odeur de la violette, ma bien bonne amie, dit-elle à la femme qui la désire, attendez que je revienne; respirez des roses, respirez des jasmins, il n'y a pas besoin pour cela de roses et de jasmins, les parfumeurs mettent leur odeur en bouteille; mais moi, ma chère, il faut m'attendre.» Ainsi parle la modeste violette.

La violette est une espèce particulière de Cincinnatus, comme en ont produit les temps modernes, qui ne se retirent à la campagne et ne mettent la main à la charrue, qu'à condition qu'on les y vienne chercher pour les faire consuls, généraux ou dictateurs.

Les anciens poëtes prétendent que, lorsque Jupiter eut métamorphosé Io en génisse, il fit naître la violette, pour lui offrir des herbages dignes d'elle; c'est ce qui m'a donné l'idée de former une pelouse entièrement composée de violettes.

Il s'exhale souvent de certaines fleurs plus et peut-être mieux que des parfums; je veux parler de certaines circonstances de la vie qui y restent attachées, de certains souvenirs qui ne s'en séparent plus, comme les hamadryades ne pouvaient quitter leurs chênes!

Il y a longtemps, mon cher ami, quelqu'un que je ne vous nommerai pas, s'avisa assez sottement d'une violente fantaisie pour une femme extrêmement coquette. Le bon jeune homme avait quelque raison de penser que la belle n'était pas insensible; un matin qu'il lui faisait une visite et qu'elle avait du monde, on vint à parler d'une grande soirée qui devait avoir lieu le jour même. Etes-vous invité? lui demanda-t-elle. Oui, Madame. Y viendrez-vous! Le jeune homme remarqua qu'elle n'avait pas dit: y irez-vous? Donc, elle y allait et elle voulait l'en avertir.

A peine sorti, il s'empressa de lui envoyer un bouquet; c'était un simple bouquet de violettes, mais de violettes rares et peu connues, de violettes roses doubles, qui sont peut-être moins jolies que les autres, mais dont on ne voit jamais chez les bouquetières, je ne sais trop pourquoi. Il savait que les femmes, en général, ne veulent pas tant être aimées qu'être préférées, et que la fleur qu'une femme sera la plus heureuse de recevoir, ne sera pas la plus jolie; mais celle que les autres femmes ne peuvent avoir.

Il ne faut pas croire que l'amour que les femmes ont pour les bijoux et les pierreries soit de l'avarice: les femmes sont des dieux qui mesurent leur puissance à la beauté des victimes qu'on immole sur leurs autels; la plupart ont le bon sens de ne pas se croire plus belles, parce qu'elles ont beaucoup de diamants; mais elles aiment à faire voir combien on les a trouvées belles, puisqu'on leur a donné tant de si beaux diamants.

Il comptait beaucoup sur le bouquet de violettes roses:

Les amants ont, entre autres avantages sur les maris, celui-ci que les maris doivent donner des diamants, et que les amants ne peuvent donner que des fleurs.

Ainsi, quand le soir il entra au bal, son coeur battait, à l'espoir certain de la voir avec son bouquet; il l'aperçut de loin; elle dansait; elle n'avait pas de bouquet, mais sans doute elle l'avait laissé à sa place. On la regardait beaucoup; les hommes l'admiraient; les femmes cherchaient tout bas dans sa parure quelques fautes contre la syntaxe de la toilette. Notre jeune homme était fier comme un paon; elle avait son bouquet; elle allait le reprendre, le respirer, il se sentait si heureux, qu'il était bienveillant pour tout le monde; il tendait amicalement la main à des hommes que d'ordinaire il se contentait de saluer; il ne tarda pas à fendre la foule, pour s'approcher d'elle. Mais que devint-il, lorsqu'il lui vit à la main un bouquet qui n'était pas le sien; il se sentit pâlir et comme chanceler; il voulut voiler son désappointement par de l'indifférence. Elle l'accueillit à merveille; elle avait vu d'un coup d'oeil de femme et le regard qu'il avait jeté sur son bouquet, et le mouvement de sa physionomie. Mais lui ne répondit à ses gracieusetés que par des sarcasmes. Toute la soirée, il s'empressa de mauvaise grace auprès de deux ou trois autres femmes; mais, malgré lui, il ne perdait pas la belle de vue. Son mari le rencontra; il passait devant elle pour la vingtième fois avec des airs distraits, impitoyables; le mari l'arrête, et lui dit: «Avez-vous salué ma femme?--J'ai eu cet honneur, répondit-il sèchement. Elle l'entendit et sourit. Il allait s'éloigner furieux, quand le mari le retint encore, lui prit le bras, lui parla de diverses choses; et, par hasard, le ramena auprès de l'endroit où sa femme était assise. Là, il lui dit: A propos, ne partez pas avant nous, nous vous jetterons chez vous. Il remercia froidement, en disant qu'il était fatigué, et se retirerait probablement avant eux.

A peine cette réponse digne avait-elle été prononcée, qu'il commença à mourir de peur que le mari n'insistât pas. Le mari insista, en ajoutant que sa femme lui avait manifesté l'intention de partir également de bonne heure. Il se rendit alors avec un certain air de mauvaise humeur. En effet, ils ne tardèrent pas à sortir du salon: on demanda la voiture; mais, comme un laquais tenait déjà le marche-pied baissé, le mari se souvint d'un mot qu'il avait à dire au maître de la maison, et les laissa dans l'antichambre.

La belle n'avait perdu aucune des sensations de notre pauvre jeune homme pendant toute la soirée. Elle attendit que son mari fût revenu, et comme il n'avait plus que trois pas à faire pour être auprès d'eux, elle lui montra une violette rose, en lui disant: Tenez, méchant, injuste et ingrat. Ce n'est qu'en lui voyant remettre la violette dans son sein, qu'il s'aperçut qu'elle l'en avait tirée. Le mari était là, on monta en voiture; il ne put remercier même du regard. Alors il comprit et devina ce qu'on ne lui dit que deux jours après. Un autre ami du mari avait apporté un bouquet. C'était un de ces hommes que les femmes appellent sans conséquence; je ne sais si c'était pour cela que le mari avait trouvé son bouquet plus joli que l'autre, et avait insisté pour qu'elle le choisît.

· · ·

Sur un brin de seneçon dîne de bon appétit une chenille formée d'anneaux noirs et jaunes, je veux la prendre; elle se laisse tomber, s'arrondit en boule et ne fait plus aucun mouvement. Elle ne tardera pas à se filer une petite coque mince, et ce n'est que dans un an qu'elle ressortira de cette coque, sous la forme d'une petite phalène aussi richement vêtue qu'elle l'était sous sa première figure, mais d'une couleur différente. Sa tête, son corselet et son corps sont d'un beau noir; ses ailes supérieures sont d'un noir gris, sur lequel se détache une ligne d'un beau carmin, au-dessous de laquelle est une tache de la même couleur, ce qui forme sur chaque aile une sorte de point d'exclamation. Les ailes inférieures et le dessous du papillon sont de ce même carmin. Il porte ses ailes en forme de toit.

Des fourmis marchent sur l'herbe comme nous marcherions dans une épaisse forêt; il y a pour elles, entre ces brins si serrés, des routes, des chemins et des sentiers.

On a fait sur les fourmis bien des contes, on a inventé, imaginé des fables; on a entassé les mensonges, et, dans le récit des merveilles fausses qu'on a racontées, on est resté fort au-dessous des merveilles véritables.

Les fourmis n'ont pas de greniers où elles amassent pendant l'été des provisions pour l'hiver.

La Fontaine l'a dit, mais La Fontaine s'est trompé. La Fontaine avait de l'esprit et de la bonhomie, mais il ne connaissait pas du tout les acteurs qu'il mettait en scène: un corbeau ne peut emporter un fromage, et un renard ne le lui disputerait pas. La Fontaine ressemble, sous ce rapport, aux traducteurs qui savent très-bien le latin, et qui traduisent d'excellent latin en mauvais français. On peut leur rappeler avec raison que, pour traduire, il ne suffit pas d'ôter quelque chose d'une langue, qu'il faut encore le remettre dans une autre langue. La Fontaine connaissait les hommes, mais ne connaissait pas les animaux sous la figure desquels il les voulait faire paraître.

Suivons des yeux cette fourmi. Vous souvient-il que nous l'avons déjà rencontrée sous les feuilles d'un rosier blanc, alors qu'en chatouillant les pucerons elle leur faisait rendre une liqueur sucrée dont elle est très avide. Ici elles sont en grand nombre, nous sommes près de la fourmilière.

Trois sortes de fourmis habitent la petite cité souterraine; les femelles, les mâles et le peuple; le peuple n'a pas de sexe et travaille, les mâles et les femelles n'ont à s'occuper que d'amour.

Leur demeure souterraine est faite avec beaucoup d'art, de petites galeries aboutissent de temps à autres a des places plus étendues soutenues par des piliers; tout cela est fait avec la terre et une sorte de bave au moyen de laquelle les fourmis ouvrières forment un mortier.

Voici l'époque des amours. Les mâles et les femelles ont des ailes, car ils doivent quitter la terre, et c'est dans les airs que s'accomplit leur hymen. Bientôt ils redescendent des nuages, comme font beaucoup d'autres amants; les mâles n'ont plus rien à faire et meurent, les femelles ont d'autres soins: d'abord, elles n'ont plus besoin de leurs ailes, elles se les arrachent elles-mêmes, si toutefois elles n'aiment mieux laisser ce soin aux ouvrières qui les leur ont bientôt enlevées. Ce n'est plus le temps, en effet, des frivoles parures et des plaisirs. Les voici entrées dans le sérieux de la vie, il faut rester sur la terre; alors les femelles errent dans leur grotte et laissent tomber au hasard leurs petits oeufs, dont les rossignols sont si friands, les ouvrières ramassent ces oeufs et les réunissent en tas dans les places qui séparent les galeries. Bientôt les larves éclosent et ne tardent pas à se filer de petites coques: quand arrive le moment où elles doivent en sortir, les ouvrières déchirent les coques et leur facilitent ainsi cette opération, puis elles étendent et lissent soigneusement les ailes des mâles et des femelles. De ces oeufs il naît, en effet, des fourmis de l'un et de l'autre sexe, et aussi des ouvrières qui n'ont pas d'ailes: pendant quelques jours on apporte à manger aux nouveau-nés, puis on les laisse sortir.

Il y a des espèces de fourmis qui ne sortent guère de leurs demeures, mais celles-ci sont semblables aux peuples pasteurs, elles creusent leur fourmilière au-dessous des racines de certaines herbes aimées des pucerons, puis elles y transportent de ces petites vaches vertes qui trouvent dans ces racines mises à nu une nourriture qu'elles transmettent aux fourmis sous la forme d'une liqueur sucrée.

Où vont ces fourmis en bataillon serré? Je ne dirai pas comme Virgile: nigrum it campis agmen, un bataillon noir marche à travers les champs. Celles-ci sont d'une espèce différente, elles sont de couleur rousse, et vont attaquer un fourmilière de fourmis noires.

Il semble voir les Cimbres et les Teutons à la blonde crinière envahir les contrées du midi.

Elles ont découvert le fort de leurs ennemis, elles descendent à l'assaut, répandent la terreur et la mort; puis, bientôt maîtresses de la place, elles enlèvent les oeufs et les larves des fourmis noires qu'elles emportent triomphantes dans leurs retraites. Là, elles les verront naître, les élèveront dans l'obéissance et l'ignorance de leur famille véritable. Ces fourmis noires sont les ilotes, les esclaves des fourmis rouges, qui les font travailler avec elles et à leur profit.

Si vous êtes un peu déshabitué, mon ami, de mesurer l'importance des choses à la taille de ceux qui les font, vous m'avouerez qu'il n'y a aucune différence entre ces insectes qui vivent sous l'herbe et les hommes qui marchent dessus. Si la taille est d'une si grande importance, les chevaux, les boeufs, les chameaux et les éléphants sont bien au-dessus des hommes. Est-il, dans les fastes de la gloire militaire des hommes, une bataille qui se puisse raconter autrement que celle de ces fourmis que nous avons sous les yeux? Et quand on pense que le souverain créateur et le maître des hommes et des fourmis les voit de si haut, croyez-vous que les uns aient plus d'importance que les autres à ses yeux. Combien d'hommes souriraient en nous voyant regarder des fourmis, qui pensent que Dieu a sans cesse les regards sur eux et passe son éternité à se préoccuper de ce qu'ils pensent de lui.

N'avons-nous pas, comme ces fourmis, des ailes que nous développons à l'époque où l'amour nous élève au ciel; ces ailes ne nous sont-elles pas arrachées plus tard par les nécessités de la condition humaine, par d'autres gens qui, étrangers aux ravissantes poésies de l'âme et de l'amour, nous ramènent aux réalités de leur existence et nous enchaînent sur la terre parmi eux, pour nous y occuper de vils calculs et de lucres honteux?

Sérieusement, mon ami, n'êtes-vous pas surpris des merveilles qui entourent l'homme, et qu'il ne se donne pas la peine de regarder? n'êtes-vous pas honteux de tout le chemin que vous avez fait, de toutes les fatigues que vous avez éprouvées, de tous les dangers que vous avez courus, quand vous comparez les récits que vous avez le droit de me faire à ceux que je vous fais sans sortir de chez moi? Et c'est en vain, mon ami, que vous comptez, pour rétablir l'équilibre, sur les broderies que tout voyageur ajoute à son canevas; je ne vous dis que des vérités, mais des vérités que vous n'auriez pas inventées. Le mensonge est toujours obligé de se soumettre au soin gênant d'être vraisemblable, la vérité marche sans ce souci mesquin et embarrassant.

Je me rappelle un des plus amusants contes de fées que j'aie lus; j'en ai lu beaucoup, et je les aimais autrefois.

Trois princes sont envoyés au hasard par le roi leur père pour lui rapporter des merveilles des pays lointains. Celui dont le présent sera le plus extraordinaire lui succédera sur le trône. Le plus jeune, celui que le conteur favorise évidemment, apporte une noix, ses frères sourient dédaigneusement. On casse la noix, il en sort une noisette, la noisette renferme un pois, le pois une graine de chènevis, le grain de chènevis un grain de millet; on ouvre le grain de millet, et l'on lire du grain de millet une pièce de toile de vingt aunes de long.

Certes, quand je lisais avidement tant de beaux récits, quand je voyais tant de génies, d'enchanteurs, de fées, de belles princesses, de princes amoureux et braves, il m'est arrivé plus d'une fois, à la fin du volume, de m'arrêter et de continuer le rêve dans mes pensées; puis je me réveillais et je pleurais de douleur de ne vivre que dans la vie, au lieu de vivre dans les contes des fées; mais bientôt je découvris que la vie réelle renfermait cent fois plus de merveilles que ces charmantes épopées; et je me consolai de mon sort.

Amoureux, je me sentis couvert des armes enchantées qui rendaient les chevaliers invulnérables. Ma force me semblait invincible et mon courage au-dessus de ma force. La pensée de celle que j'aimais était un talisman; son nom, une parole magique qui triomphait des obstacles et rendait tout impuissant contre moi.

Un jour, j'allais chercher sous l'eau un malheureux qui se noyait; il me saisit, s'enlaça autour de moi comme un serpent; j'allais mourir avec lui, je prononçai le nom de Magdeleine, et, animé d'une force surnaturelle, je revins sur l'eau portant le noyé sur un bras et nageant de l'autre.

Une autre fois, je lui écrivis:

«On veut te marier, ce bonheur qu'un autre te promet je te le donnerai. Veux-tu de la richesse, de l'or, j'en aurai, parle, que veux-tu? il n'est rien qui soit au-dessus de mes forces. Veux-tu un palais de marbre et de l'or à le fouler aux pieds! veux-tu des honneurs? veux-tu être reine? Magdeleine, tout est à toi! tout ce qu'il y a dans le monde, car, je le sens, personne ne pourra me disputer ce qu'il me faudra atteindre pour te conquérir. Attends un an, attends un mois, attends un jour, et je te donnerai une couronne...»

Et j'étais vrai, je sentais que j'en avais la puissance. Et un autre jour, qu'elle m'avait dit qu'elle m'aimait, je sortis de chez elle si grand, que je me baissais de peur de décrocher quelque étoile ou d'y brûler mes cheveux, et j'évitais de choquer les passants, dans la crainte de les briser en éclats comme du verre.

Les fleurs commencèrent à me parler: La rose blanche n'avait pour les autres que des parfums; pour moi, elle avait des paroles qu'elle répétait à mon coeur; le chèvrefeuille avait pour mes lèvres de douces caresses, et exhalait pour moi seul, non pas son parfum ordinaire, mais l'odeur de l'haleine de celle que j'aimais. Le vent avait aussi des voix douces et mystérieuses.

Puis tout à coup, je ne sais quel méchant enchanteur se vint jeter au milieu de tous ces miracles. Magdeleine devint une femme comme toutes les autres, moi je fus changé en je ne sais quel animal stupide. Les fleurs ne furent plus que des fleurs pour moi comme pour les autres. Le vent dans les cimes des arbres ne me dit plus rien. Le chèvrefeuille n'eut plus que son odeur que respire tout le monde. Depuis, je n'ai plus trouvé de merveilles en moi; mes premières années, comme des mères prodigues, avait ruiné et déshérité les dernières.

Mais je me suis fait spectateur dans la vie, et j'ai regardé.

Alors en voyant les autres, j'ai vu que j'avais fleuri comme fleurissent les fleurs, que mon âme s'était épanouie, et avait exhalé son parfum qui est l'amour; puis ma riche corolle s'est séchée et est tombée; que cela devait être ainsi, que j'avais fini mon rôle et que j'avais pris le bon parti, en m'asseyant le moins mal possible pour regarder les autres hommes.

Et j'en vins à l'observation de la nature, et je me retrouvai dans toutes les merveilles de mes chers contes de fées, et j'en vins à me rappeler le grain de millet et la fameuse pièce de toile, et je me dis: Eh bien! qu'est-ce que cela a donc d'extraordinaire!

En effet, voici une petite graine bien plus petite que celle du millet, voici une graine d'oenothère; mettez-la dans la terre, il en sortira une grande et belle plante avec des feuilles et des fleurs et une ravissante odeur, puis cinq ou six cents graines d'où sortiront cinq ou six cents plantes. Cette seule petite graine contient pour toujours des générations infinies de plantes semblables avec leurs feuilles, leurs fleurs et leurs parfums.

Vous la mettez en terre aujourd'hui: eh bien! tous les hommes qui couvrent le globe seront morts, qu'il continuera à sortir d'elle d'autres fleurs et d'autres graines qui engendreront d'autres fleurs.

Où est maintenant votre mauvais miracle et vos malheureuses vingt aunes de toiles?

Pourquoi mettre vingt aunes de toile dans votre grain de millet? il contenait bien plus que cela, il contenait pour toujours de belles tiges avec de longs épis pendants, il en contenait de quoi couvrir la terre entière en moins de dix ans, six mille oiseaux s'en nourriraient eux et leurs petits.

Mon Dieu, que vous êtes grand! et quel beau spectacle vous nous avez donné.

Ah! je comprends maintenant cette joie promise à vos élus, et dont j'ai souri quelquefois ironiquement; cette joie ineffable de vous contempler face à face, je la comprends par les ravissements que me donne la contemplation des plus petits de vos ouvrages, de ceux que vous avez cachés sous l'herbe ou dans l'épaisseur des feuilles. Mon Dieu! quand je me laisse aller à la contemplation de la nature, il me semble que vous n'êtes plus caché que par un voile presque transparent que le moindre souffle d'air peut lever. Mon Dieu que veulent les... gens qui vous demandent des miracles, et les autres... gens qui en racontent? Est-il un brin d'herbe qui ne soit un miracle bien au-dessus de toutes les mythologies de tous les temps et de toutes les nations. Mon Dieu! le moindre des insectes ne me parle-t-il pas mieux de vous et de votre puissance, que ces avocats ridicules qui ont la hardiesse de vous défendre comme un accusé, et disent sur vous tant de sottises et d'absurdités.

Vale.

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LETTRE XV.

J'ai connu un homme qui avait toujours été heureux, jusqu'au moment où je ne sais qui lui adressa en présent douze oignons de tulipe.

Je n'ai jamais vu qu'un homme plus embarrassé, c'est un négociant de Marseille auquel un prince africain envoya deux tigres et une panthère, en le priant de les garder pour l'amour de lui.

Notre homme demanda à quelqu'un si les tulipes venaient dans l'eau et sur une cheminée comme les jacinthes, à quoi il lui fut répondu que non. Il alla voir un ami qu'il avait, grand amateur de tulipes, et lui offrir ses douze oignons. L'ami répondit noblement qu'il donnait quelquefois des tulipes, mais qu'il n'en acceptait jamais, ne se souciant pas de voir déshonorer ses plates-bandes pour quelque fleur sans nom et de bas aloi; d'ailleurs celles qu'il possédait avaient été semées et élevées par lui; c'était une sorte de famille dans laquelle il ne voulait pas admettre d'étrangères.

[Illustration]

Notre homme était garçon, et dépensait à peu près la huitième partie de son revenu. Pierre, dit-il à son domestique, M. Réault n'a pas voulu de mes tulipes, à qui puis-je les donner? Pierre avisa que la cour dans laquelle on laissait courir le chien avait été originairement un petit jardin, que deux lilas et un acacia en faisaient encore foi, qu'il ne s'agissait que de retourner la terre, pour avoir cent fois plus de place qu'il n'en fallait pour les douze tulipes, et que dès le lendemain il aurait fait la besogne. En effet, Pierre se leva de bonne heure, et se mit à bêcher la terre. Il avait acheté une bêche et un rateau pour huit francs; son maître trouva que les tulipes lui coûteraient fort cher, et que c'était réellement bien dommage que M. Réault n'en eût pas voulu. La nuit suivante, le chien, qu'on avait jusque là laissé libre dans la cour, se vengea de sa captivité en poussant d'affreux hurlements. Le lendemain, Pierre dit à son maître: Monsieur voilà la terre retournée assez pour planter un millier de tulipes, mais il y a une chose qui m'arrête, je ne sais pas à quelle profondeur on les plante.

--Tu peux bien en agir au hasard, elles viendront comme elles voudront.--Monsieur, j'ai un cousin qui est jardinier, et je lui ai dit de venir ce matin; Monsieur n'aura à lui payer qu'une demi-journée, et les tulipes seront plantées convenablement.

Dans une maison où il fit une visite dans la journée, une femme lui dit: on raconte que vous faites planter un jardin?--Non, dit-il, c'est simplement que je fais mettre dans la terre douze tulipes que m'a envoyées M. Bernard.

--Quel Bernard?

--Bernard de Lille.

--Oh! mais alors ce doit être quelque chose de beau, il passe pour un grand amateur; d'ailleurs on n'envoie pas douze tulipes quand ce ne sont pas des plantes rares et précieuses.

--Je n'en sais rien.

--Comment se fait-il donc que vous n'ayez pas un jardin depuis longtemps?

--Je n'y ai jamais pensé.

--Vous n'avez jamais vu celui de M. Dulaurier?

--Jamais.

--C'est un jardin charmant, nous y sommes allées, ma soeur et moi, avant-hier.

--Vous êtes allées chez M. Dulaurier?

--Pourquoi pas?

--Mais M. Dulaurier est garçon, et...

--C'est bien différent, nous n'irions pas faire une visite à M. Dulaurier, mais nous allons voir son jardin.

--Ah! si j'avais un jardin, vous viendriez le voir?

--Très probablement.

Arnold rentre chez lui très préoccupé; depuis longtemps il avait remarqué cette femme, mais la sensation désagréable qu'il avait ressentie en apprenant sa visite chez M. Dulaurier, l'avertit qu'il s'intéressait à elle plus qu'il ne l'avait cru jusque là. Le jardinier préparait les rayons pour ses douze tulipes, Arnold l'arrête et lui dit:--Pensez-vous qu'on puisse faire un très beau jardin de cette cour?

--Impossible, Monsieur, votre cour est grande comme la main.

--C'est vrai, je voudrais pourtant bien avoir un beau jardin.

--Donnez-moi du terrain, Monsieur, et je m'en charge.

--Je n'ai que cette cour.

--La maison que Monsieur habite lui appartient-elle?

--Oui.

--Pourquoi alors Monsieur n'achète-t-il pas ce grand enclos qui sépare la maison de Monsieur de celle de M. Durut, et que M. Durut veut vendre; on dit que ce sera vendu pour rien.

--Voyons l'enclos.

En effet, l'enclos est grand, quelques parties même sont déjà plantées, un beau rideau de peupliers le sépare du jardin de M. Durut: on va chez le notaire, on vend fort bon marché, Arnold achète et paie, et le jardinier se met à l'oeuvre; on remet dans sa cour le chien qui pendant trois nuits n'a pas un instant discontinué ses hurlements.

--Aurai-je un beau jardin? demandait quelquefois Arnold à son jardinier.

--Certainement, Monsieur, répondait celui-ci, vous aurez des choses qu'on ne voit nulle part; vous aurez des roses vertes, et des roses noires, et des roses bleues.

--Vraiment!

--Oui, Monsieur, j'ai la recette pour les faire dans un vieux livre que je tiens de mon père.

--Et c'est très beau d'avoir des roses vertes, bleues et noires?

--Oui, Monsieur, personne n'en a.

Arnold ne quittait plus le jardin ni le jardinier, il faisait planter et déplanter, il fallait que tout fût près pour le printemps prochain. M. Durut, son vendeur, lui fit une visite, puis une autre. Bientôt chaque fois que de sa fenêtre il voyait Arnold au jardin, il y venait le trouver. Heureusement, pensait Arnold, quand les peupliers auront des feuilles, il ne pourra plus voir si j'y suis. M. Durut était un homme de cinquante ans, invariablement vêtu d'une redingote verte râpée et d'un chapeau crasseux, qui était en guerre avec tout le voisinage, et se ruinait à suivre des procès entés les uns sur les autres. Comme il était fort préoccupé de ses procès, il en parlait sans cesse et en ornait le récit de toutes sortes d'invectives et de malédictions contre ses adversaires; en outre, il n'avait pas l'air de se rappeler qu'il avait vendu son enclos. Quand il en parlait, il disait toujours mon jardin, et blâmait tout ce qu'on y faisait; c'était bien mieux de son temps. Comment, vous déplantez ceci? comment, vous plantez cela? mais vous gâtez tout. Arnold était un homme doux, mais l'ennui le rendait féroce. Un jour que M. Durut lui en avait donné une dose plus forte que de coutume, il dit à Pierre: Quand M. Durut viendra, je n'y serai pas. Le lendemain, M. Durut aperçut Arnold par la fenêtre et vint sonner chez lui; Pierre, d'après les ordres de son maître, répondit qu'il était sorti.--Comment, comment sorti! je viens de le voir dans mon jardin, et M. Durut entra. Arnold était furieux et se contint à peine. Cette fois, il ne se dérangea pas, et, au moyen d'une précaution oratoire consistant en un «vous permettez,» il continua à aider le jardinier, quoique celui-ci eût six ou sept garçons autour de lui. Quand M. Durut s'en alla, Arnold dit à Pierre:

[Illustration]

--Qu'est-ce que je t'avais dit? de ne pas laisser entrer M. Durut.

--Je le sais bien, mais il a vu Monsieur dans le jardin, et il est entré malgré moi.

--C'était une raison de plus pour ne pas insister, il aurait dû comprendre que je voulais être seul. Si tu le laisses entrer encore une fois, je te renverrai.

--Mais, Monsieur, alors ne vous montrez pas dans le jardin.

Arnold alors se livra à une sortie éloquente: comment, j'ai acheté le terrain de ce vieux scélérat, et je ne pourrais m'y promener librement! m'a-t-on averti que la propriété était soumise à l'intolérable servitude d'y souffrir sans cesse sa présence. Le jardin est à moi, je l'ai payé, j'y suis chez moi, je ne veux pas le payer une seconde fois, et mille fois plus cher, par l'ennui que cet infatigable plaideur m'y apporte chaque jour. J'avais espéré avoir la patience d'attendre que les peupliers eussent des feuilles, mais tu entends, Pierre, je ne veux plus le voir. M. Durut se présente le lendemain, même réponse de Pierre, même insistance de M. Durut.

--Mais Pierre, je sais bien qu'il y est, je viens de le voir dans mon jardin.

--C'est possible, mais c'est Monsieur qui m'a dit lui-même qu'il n'y était pas.

--Alors, Pierre, allez lui dire que c'est moi.

--Monsieur, c'est inutile, il n'y est pour personne.

--C'est égal, allez lui dire que c'est moi.

--Monsieur, je n'irai pas, Monsieur me renverrait.

M. Durut retourna chez lui, et de sa fenêtre appela Arnold.--Ohé, voisin; Arnold fit semblant d'être très occupé et ne répondit pas. Mais M. Durut ne se décourageait pas pour si peu.--Ohé, voisin, criait-il, ohé, monsieur Arnold. Arnold aurait voulu le battre.--Ohé, jardinier, cria M. Durut, dites donc à M. Arnold que je l'appelle. Arnold quitta le jardin. Les feuilles sont bien lentes à pousser, disait-il en soupirant. Le lendemain, M. Durut vint le voir, trouva chez Pierre la même obstination, et retourna à sa fenêtre appeler Arnold. Celui-ci fit un peu la sourde oreille, mais enfin la patience lui échappa.

--Mais, Monsieur, je vous entends bien, répondit-il.

--Ah! à la bonne heure, répondit M. Durut, c'est Pierre qui me soutient que vous n'y êtes pas; j'ai beau lui dire que je vous vois dans mon jardin, il s'obstine à ne pas me laisser entrer.

--Pierre a raison, Monsieur, je n'y suis pas.

--Comment, voisin, qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, Monsieur, qu'il y a des moments où j'aime à être seul, que pour être bons voisins il ne faut se gêner ni l'un ni l'autre.

--C'est-à-dire, Monsieur, que je suis consigné à votre porte?

--C'est-à-dire, Monsieur, que vous me ferez le plaisir de me venir voir de temps en temps, mais qu'il faut que chacun soit libre chez soi.

--Je vous entends, Monsieur, je ne vous dérangerai plus.

--C'est ce que je demande, Monsieur.

--Très bien, Monsieur.

Et M. Durut ferma sa fenêtre avec violence. Arnold était bien délivré: mais, de ce jour, les épluchures de légumes, les os de viande de la maison Durut, furent irrévocablement envoyés par-dessus le mur dans le jardin d'Arnold. Je ne veux pas parler d'autres immondices. D'abord Arnold les fit enlever sans se plaindre, mais cependant un jour que la chose avait été plus grave que de coutume, il aperçut M. Durut à la fenêtre et l'appela. M. Durut ne lui répondit pas; Arnold appela une seconde fois; M. Durut cette fois consentit à l'entendre, et dit:

--Monsieur, je n'y suis pas.

--Allons donc, Monsieur, il ne s'agit pas de plaisanter.

--Monsieur, chacun doit être libre chez soi.

--C'est bien, Monsieur, mais je ne veux plus que vous jetiez ainsi vos ordures dans mon jardin.

--Ta, ta, ta, ta, ta.

Et M. Durut quitta la fenêtre. Arnold ordonna de rejeter par-dessus le mur, chez M. Durut, tout ce qu'à l'avenir on enverrait de chez lui. M. Durut alla chez le maire se plaindre que M. Arnold fit jeter des ordures dans son jardin. Le maire demanda M. Arnold et lui fit des reproches; Arnold répliqua qu'il ne faisait que renvoyer ce qu'on lui jetait. Le maire n'en crut pas un mot. Arnold s'impatienta et s'aliéna l'autorité. Trois jours après, une sommation fut apportée par un huissier au domicile d'Arnold. Le roi, d'après la formule employée par les huissiers, qui prêtent ainsi au roi d'étranges choses et d'étranges mots pour les dire, ordonnait à Arnold d'avoir, dedans vingt-quatre heures pour tout délai, à abattre les peupliers qui formaient un rideau entre les deux propriétés, le tout enjolivé des menaces les plus formidables. Arnold fut étourdi du coup et alla consulter un homme d'affaires; celui-ci vint visiter les arbres, et dit: il faudra abattre, la loi est précise; les arbres ne peuvent pas être à moins de six pieds du mur mitoyen, et il n'y a que quatre pieds entre ceux-ci et le mur.

--Mais c'est lui qui les a plantés.

--Cela ne fait rien, les deux propriétés étaient alors à lui; il faut abattre.

--Si je n'abattais pas?

--On vous y contraindrait.

Les peupliers étaient magnifiques, couverts de jeunes feuilles d'un vert transparent, c'était la plus belle courtine verte qu'on pût voir; Arnold était désespéré. Celle pour laquelle il avait fait le jardin lui avait promis de venir voir les tulipes aussitôt qu'elles seraient en fleurs, cela ne pouvait tarder que quelque jours. Ce rideau abattu détruisait tout l'effet de son jardin; il appelle le jardinier et lui demande si l'on pourrait replanter les peupliers à six pieds du mur.

--Certainement.

--Et ils vivraient?

--Non, parce que ce n'est plus la saison; il y a un mois cela n'aurait pas souffert la plus petite difficulté.

Il retourna chez son homme d'affaires.

--Arrangez-vous comme vous voudrez, il faut que je garde mes peupliers.

--Cela dépend du voisin.

--Allez le voir, offrez-lui de l'argent.

L'homme d'affaires fut très mal reçu, et M. Durut ne répondit à ses propositions que par une nouvelle sommation; Arnold alla la montrer à son homme d'affaires.

--Pouvez-vous, par des ressources de chicane, me conserver mes peupliers quinze jours?

--Oui, en faisant opposition à la sommation, et en citant votre adversaire pour s'entendre débouter; nous soutiendrons devant le tribunal que les arbres sont à six pieds et demi du mur; le tribunal nommera des experts et les enverra sur les lieux; les experts feront leur rapport, et nous en aurons pour quinze bons jours, mais cela vous coûtera cher, tous les frais seront à votre charge, et il faudra ensuite abattre les arbres.

--Ensuite... ça m'est à peu près égal.

L'homme d'affaires engagea la lutte, et il arriva comme il avait prévu; seulement le temps s'était refroidi, les tulipes n'étaient pas ouvertes, et l'objet de tous ces ennuis ne venait que pour ses tulipes, il fallut abattre les peupliers. Quelqu'un conseilla à Arnold de faire peindre des arbres sur le mur, c'était assez laid, mais en cette saison il n'y avait pas moyen de rien planter.

Mademoiselle Aglaé devait venir deux jours après, les douze tulipes étaient ouvertes, le temps était magnifique, le jardin était rempli de toutes les fleurs de la saison; Arnold alla voir M. Réault, car mademoiselle Aglaé lui avait dit: Nous nous ferons accompagner par quelqu'un de nos amis; mais cependant ayez chez vous quelques personnes, ce sera plus convenable.

M. Réault, celui qui avait refusé les oignons, était avec plusieurs personnes qui venaient voir les tulipes; il avait une baguette à la main, et faisait la démonstration avec une emphase que ne peuvent se représenter que ceux qui ont vu dans cette situation un amateur de tulipes devant ses plantes en fleurs.

La société était sous une tente, entre deux planches de tulipes plantées par rang de taille. M. Réault s'arrêta un moment pour voir qui entrait, et quand il eut reconnu un profane, il lui dit bonjour d'un signe de tête, et, sans quitter son sérieux, continua sa démonstration; il était alors devant une tulipe à fond blanc, panachée de rameaux violets.

--«Messieurs, disait-il, voici Vandaël, c'est une perle du genre, elle n'est pas dans toute sa beauté, le mois d'avril a été cruel pour nos plantes, et le mois de mars avait été perfide.

«Voici Joseph Deschiens, nous ne connaissons rien qui égale cette superbe plante, le fond est blanc et les stries violettes.»

--Mais, interrompit Arnold, est-ce que celle de tout à l'heure, et que vous appeliez Vandaël, n'était pas aussi blanche et violette? M. Réault sourit dédaigneusement, regarda les autres spectateurs, et sans daigner répondre à Arnold, continua:

«Voici Gluck, blanc et violet, magnifique plante de septième ligne.»

--Pardon, interrompit encore Arnold, mais Vandaël et Joseph Deschiens sont également blancs et violets.

Cette fois M. Réault haussa les épaules avec un mouvement d'impatience; un des assistants lui répondit par un signe à peu près semblable, mais qui, cependant, avait cette nuance particulière qu'il exhortait M. Réault à prendre en pitié le profane et à avoir de la patience. L'autre resta en arrière avec Arnold, et lui dit à voix basse:

--Monsieur n'est pas amateur?

--Non, Monsieur, pas encore, je n'ai que douze tulipes.

--Ah! ah! c'est peu, il y en a dix-huit cents toutes différentes.

--Mais, Monsieur je n'en ai encore regardé que trois qui m'ont paru tout à fait semblables.

--Ah! Monsieur, ces trois plantes se ressemblent comme le jour ressemble à la nuit; elles n'ont, pour des yeux exercés, aucun rapport entre elles.

--Aucun rapport, ceci me paraît fort, Monsieur.

--C'est vous, au contraire, qui ne l'êtes pas, Monsieur, sur les tulipes. Toutes trois sont violettes et blanches, c'est vrai, le fond de toutes trois est blanc, et les panachures sont violettes, mais le violet n'est pas le même.

--Ah! très bien, Monsieur, je vous remercie.

--Il n'y a pas de quoi, Monsieur.

Tous deux revinrent auprès de M. Réault, il touchait de sa baguette une tulipe blanche et rose.

«Czartoriski, Messieurs, fleur de cinquième ligne, je vous recommande la blancheur des onglets, et quelle tenue, Messieurs, quelle tenue!

Et en disant ces mots, M. Réault appuyait sa baguette sur la tige verte de la tulipe, et semblait faire les plus grands efforts pour la courber sans y pouvoir réussir.

--C'est une tringle, Messieurs, c'est une barre de fer.

--Monsieur, dit Arnold à celui qui avait eu compassion de lui déjà et lui avait donné une charitable explication, croyez-vous que M. Réault appuie de bien bonne foi sur sa baguette, et est-ce un grand avantage d'ailleurs que la tige de cette fleur si légère soit une barre de fer comme il le dit.

--Oui, certes, Monsieur, c'est une condition sans laquelle nous n'admettons pas une tulipe dans nos plates-bandes.

--Napoléon Ier, disait M. Réault devant une tulipe blanche et rose, c'est une plante que je vous recommande.

--Ah! ça, Monsieur, dit Arnold à son amateur complaisant, sans vous je dirais d'étranges choses; probablement le rose de ces tulipes n'est pas le même rose, mais enfin si j'étais venu ici j'aurais cru voir deux tulipes multipliées chacune neuf cents fois, l'une blanche et violette, l'autre blanche et rose.

--Dame! Monsieur, quand on ne sait pas.

La démonstration s'était arrêtée un moment. En effet, l'autre amateur était resté saisi d'admiration, écrasé devant le pourpre incomparable. Ah! Monsieur, avait-il dit à M. Réault, permettez que je m'arrête ici. Mon ami, avait-il dit au garçon jardinier, apportez-moi, je vous prie, une chaise pour un instant. La chaise apportée, il s'était assis, avait appuyé ses deux mains sur la pomme de sa canne et son menton sur ses deux mains; là il restait sans parler, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte. L'autre quitta Arnold, et vint s'extasier aussi derrière son compagnon. Pour M. Réault, il était debout, immobile, laissant errer sur ses lèvres un sourire ineffable. Arnold ne vit dans le pourpre incomparable qu'une tulipe blanche et rose, dont les couleurs se trouvaient répétées exactement dans quatre ou cinq cents autres, devant lesquelles on avait passé silencieusement, ou auxquelles on n'avait accordé que des compliments qui ne dépassaient pas les limites de la politesse. Enfin, l'enthousiaste se leva et dit:

--Monsieur Réault, je ne veux pas abuser du temps de ces messieurs; mais je vous demanderai la permission de venir seul passer une heure assis devant votre tulipe.

--Monsieur, vous lui faites trop d'honneur.

--Monsieur, je ne lui fais que l'honneur qu'elle mérite.

--Il faut dire, Monsieur, car je ne fais pas ici de fausse modestie, que c'est une plante méritante.

--Ah! Monsieur, c'est un diamant.

--Pardon, monsieur Réault, dit Arnold, et vous aussi, messieurs, pardon; je vous demanderai la permission de dire un mot à M. Réault et de m'en aller, je suis attendu pour une affaire importante.

Il prit M. Réault à part et lui dit:

--Demain, quelques personnes me font l'honneur de venir voir mes tulipes...

--Comment, vos tulipes! qu'appelez-vous vos tulipes?

--Eh! parbleu, mes douze oignons, ceux que je voulais vous donner et que vous avez refusés.

--Ah! ah!

--Voulez-vous me faire le plaisir de venir?

--Voir vos douze oignons?

--Me voir et déjeuner avec moi et trois ou quatre autres personnes; en même temps, vous me direz ce que c'est que mes tulipes; mais ce que je puis vous dire à l'avance, c'est que vous n'avez pas une seule des douze.

--Allons donc!

--C'est comme je vous le dis.

--Parbleu! je suis curieux de voir cela. A quelle heure?

--A onze heures.

--Je serai exact.

--A demain.

--A demain.

Le lendemain mademoiselle Aglaé et sa soeur vinrent un peu après onze heures; mais Arnold fut désagréablement surpris en voyant que c'était M. Dulaurier qui les accompagnait. Presqu'au même instant entrait M. Réault; lui et M. Dulaurier se connaissaient, tous deux se firent des excuses de n'avoir pas encore été visiter respectivement les tulipes l'un de l'autre. Ah! Monsieur, disait l'un, le mois de mars m'a fait bien du tort.--Monsieur, disait l'autre, je vous prierai d'être indulgent le mois d'avril m'a bien maltraité. Le déjeuner était servi; les dames furent surprises, annoncèrent qu'elles ne mangeraient pas et finirent par s'humaniser. Pendant le déjeuner, Arnold s'assombrit visiblement: il crut remarquer entre mademoiselle Aglaé et M. Dulaurier, des signes d'intelligence qui le livrèrent en proie à une horrible perplexité; mais la soeur de mademoiselle Aglaé la lui ôta bientôt en lui annonçant que sa soeur et M. Dulaurier se mariaient dans trois semaines. Arnold comprit alors que «l'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la réalité vient nous faire regretter l'incertitude.» Arnold était abasourdi du coup, tantôt il restait sombre et silencieux, tantôt il se livrait à des accès d'une gaîté peu probable et assez mal imitée. On le plaisanta fort sur sa muraille peinte et sur ses arbres à l'huile; enfin, on en vint aux tulipes, aux douze tulipes. C'étaient des tulipes prises au hasard et fort différentes entre elles: l'une était entièrement du plus beau jaune, une autre ouvrait son calice d'un rouge si éclatant que la vue ne s'y pouvait arrêter; celle-ci avait le fond jaune, et sur ce fond s'étalaient des rameaux bruns et noirs; deux avaient le fond blanc, comme celles de M. Réault; de ces deux, l'une était panachée de violet, l'autre de rose. M. Réault et M. Dulaurier se regardèrent. M. Dulaurier sourit, mais M. Réault, après quelques efforts difficilement comprimés, finit par se laisser aller à la plus violente explosion de rire. Les deux femmes et Arnold le regardèrent avec quelque inquiétude, craignant qu'il ne fût pris de quelque accès de folie; mais après cinq ou six minutes il put parler et ses paroles étaient entremêlées de nouveaux éclats de rire. «Ah! mon cher Arnold, je ris trop, cela me ferait mal. Vous appelez cela?

--Parbleu des tulipes.

--Des tulipes! ah! mon Dieu; mais vous me ferez étouffer, parole d'honneur.» Et il se remit à rire de plus belle. Arnold, qui avait pour d'autres raisons tant de colère dans le coeur, était trop heureux d'avoir une occasion de se fâcher contre quelqu'un; il ne regrettait qu'une chose, c'était que ce quelqu'un ne fût pas M. Dulaurier. Cependant, faute de mieux, il demanda froidement à M. Réault s'il serait assez bon, quand son accès serait passé, pour lui en expliquer le sujet.

--Ah! mon cher monsieur, ne vous fâchez pas, mais vraiment ce n'est pas ma faute. Je serais désolé de vous offenser; mais c'est que c'est trop drôle, et surtout, si vous vous étiez vu, quand vous m'avez dit que vous appeliez cela des tulipes.

--Mais vous, Monsieur, quel nom donnez-vous à ces fleurs?

--Quel nom, mon cher monsieur, je ne leur donne pas de nom, elles n'en méritent pas. Écoutez, monsieur Dulaurier, parlez donc aussi; car je veux que M. Arnold sache que ce n'est pas moi seul qui trouve ses tulipes un peu drôles. Oh! la, la; non cela fait mal de rire comme cela.

[Illustration]

M. Dulaurier, plus calme, expliqua à Arnold que, il y a cinquante ans environ, les amateurs de tulipes n'avaient que des tulipes à fond jaune panaché de rouge et de brun; que toute tulipe à fond blanc était alors rejetée des collections. A cette époque, comme on avait épuisé toutes les folies imaginables pour les tulipes à fond jaune, on songea à en recommencer une série toute nouvelle pour les tulipes à fond blanc. Après de longs débats entre les révolutionnaires et les partisans des anciennes tulipes, les fonds blancs l'emportèrent, et les fonds jaunes furent honteusement expulsés des plates-bandes et publiquement traités dans des livres et des pamphlets de fleurs dégoûtantes. Ceux qui s'obstinèrent à en laisser fleurir chez eux s'attirèrent les épithètes de fleurichons et de curiolets. Pour ce qui est des tulipes d'une seule couleur, jamais elles n'ont été admises par les susdits amateurs, pas plus par les partisans des fonds jaunes que par les séides des fonds blancs, et enfin pour vos deux tulipes à fond blanc, elles sont absurdes, les pétales étant pointus.

Alors une conversation s'engagea entre MM. Dulaurier et Réault. C'est singulier, disait celui-ci, de voir le goût de nos pères; voici le bizarre noir que nos ancêtres trouvaient très bon marché pour leurs dix écus et dont je ne voudrais à aucun prix dans ma basse-cour avec mes poules.

--Mais, disait M. Dulaurier, n'est-ce pas ici la tulipe de Maëstricht qui fit tant de bruit en 1811 et 1812.

--Eh! mon Dieu, oui.--Cela fait pitié.

--Ne m'en parlez pas.

Enfin la visite se termina à la grande joie du malheureux Arnold, qui put, une fois seul, se livrer à son chagrin et à sa colère. Depuis ce jour, tout alla de mal en pis. Le voisin Durut gardait dans son coeur une blessure immortelle, memorem iram. Dans l'espace de quatre mois il entama contre Arnold cinq procès: sous prétexte que le mur mitoyen avait besoin de réparation, il le fit démolir et reconstruire à frais communs au milieu de la belle saison en mettant les maçons à même le jardin d'Arnold qu'ils écrasèrent. Arnold avait fait faire un bassin qui recevait l'eau de la pluie; M. Durut déterra que la coutume de Paris, article 217, ne permet de faire des cloaques qu'à six pieds de distance du mur mitoyen, et le bassin était à cinq pieds un tiers. Cette fois, l'homme d'affaires d'Arnold ne fut pas de l'avis de M. Durut; il répondit qu'un bassin ne devait pas être appelé cloaque, et que plusieurs législateurs avaient fait cette distinction, entre autres Goupi, qui observe que la coutume de Paris, en prescrivant cette distance de six pieds, n'a pas eu en vue d'obvier au dommage que pourrait causer la filtration des eaux, puisqu'elle ne l'exige pas pour les puits quoique le même danger de filtration s'y rencontre; d'ailleurs à quelque distance que soient les puits ou cloaques, celui qui les fait construire est toujours responsable du dommage qui serait causé par la filtration. La principale raison, dit Goupi et disait l'homme d'affaires d'Arnold, n'est que pour éloigner de chez le voisin la mauvaise odeur qu'exhalent certaines fosses à eau et cloaques; mais, et ici Degodets, autre légiste, est d'accord avec Goupi, la disposition de l'article 217 de la coutume de Paris ne peut pas s'étendre aux puisards et fosses recevant l'eau de la pluie, laquelle n'exhale pas de mauvaise odeur. La coutume d'Orléans, article 243, établit également cette distinction, et Pothier la fait hautement dans son traité du Contrat de Société, article 5, de la communauté des murs mitoyens. M. Durut répondit, l'homme d'affaires répliqua, les tribunaux furent invités à juger la question: on donna raison à l'homme d'affaires dans sa distinction, ce qui fut confirmé en appel et en cassation; mais Durut ne s'abattait pas pour si peu, il fit un nouveau procès. Dans ses nouvelles conclusions, il admettait la définition et la distinction adoptées par le tribunal; il demandait à faire preuve que le bassin d'Arnold méritait le nom de cloaque, et conséquemment rentrait sous l'application de l'article 217 de la coutume de Paris et de l'article 243 de la coutume d'Orléans. Des experts furent nommés à l'effet de faire une descente sur les lieux et d'éclairer le tribunal. Or, dans la nuit qui précéda la visite des experts, Durut, par-dessus le mur, jeta tant d'ordures, d'eaux inqualifiables et de débris étranges dans le bassin, qu'il se trouva métamorphosé en mare infecte et par suite déclaré cloaque par les experts, ce qui amena contre Arnold une condamnation avec dépens, l'obligeant à détruire son bassin. Un autre procès l'obligea à manger ses pigeons qui dévoraient la maison du voisin. Enfin, un jour dans un accès de colère, il s'emporta, je ne sais comment, jusqu'à menacer M. Durut d'un coup de fusil. Celui-ci commença un procès criminel qu'Arnold ne put arrêter qu'en achetant à l'amiable, et un tiers en sus de sa valeur, la propriété de Durut. En un mot, au bout de deux ans les douze oignons de tulipes revenaient à Arnold à la somme de 300,000 francs.

[Illustration]

Pour moi, mon bon ami, je n'ai de fleurs que pour les voir et non pour les montrer; je n'ai qu'une cinquantaine de tulipes de toutes les couleurs, je n'en rejette aucune de celles qui me font l'honneur de fleurir chez moi, pas même celles selon le coeur des grands amateurs, et je n'ai pas de voisin, ce qui me rappelle deux aphorismes remarquables de je ne sais quel bouffon.

«N'ayez pas de voisins, si vous voulez vivre en paix avec eux.»

«Et ne donnez rien à vos enfants si vous voulez qu'ils aient pour vous une reconnaissance égale au bienfait.»

Il y a bien des philosophes qui ont fait de gros livres et qui n'ont rien dit d'aussi raisonnable.

Vale.

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[Illustration]

LETTRE XVI.

QUASI-MARITIME.

Nous nous trouvâmes alors sur le bord d'un ruisseau qui traverse le jardin dans sa largeur et qui va se jeter dans une mare presque cachée sous des saules et des roseaux. Nous côtoyâmes ce fleuve sans nom, qui prend sa source dans une colline couverte d'ajoncs, un peu au-dessus de la vieille maison de bois; le ruisseau roule sur des cailloux et au milieu d'une pelouse verte; sur les deux rives s'élèvent les plantes et les arbres aimant la fraîcheur et le bord des eaux. De toutes parts la vue est bornée par des arbres sous lesquels s'élève le gazon semé de petites pâquerettes et de boutons d'or.

Sur l'une des rives est un peuplier blanc, autrefois consacré à Hercule.

Herculea bicolor cum populus umbra.

Ses feuilles, larges et découpées comme les feuilles de la vigne sont d'un vert sombre et verni au-dessus, et d'une sorte de velours blanc au-dessous. Les Romains en faisaient des boucliers, à cause de la légèreté de son bois, qu'ils recouvraient de cuir de boeuf. C'est de lui que Pline dit: populus apta scutis. Dans certains pays du Nord, il est admis qu'un peuplier blanc en bon terrain prend une valeur chaque année d'un franc. On les coupe d'ordinaire à l'âge de vingt ans, parce qu'alors ils passent pour avoir atteint toute leur croissance. De cette remarque est venu un usage intéressant: quand dans une famille de cultivateurs aisés il naît une fille, le père, aussitôt que la saison le permet, plante mille jeunes ypréaux; c'est la dot de la fille qui croît en même temps qu'elle, en même temps que sa beauté et ses vertus, et n'est nullement faite pour leur nuire.

[Illustration]

Dans la souche du peuplier se cache un nid dont l'extérieur est forme de mousses et de menues racines, et l'intérieur délicatement tapissé de crin et de plumes; là quatre ou cinq oeufs blancs, rayés et tachés de brun, sont assidûment couvés par une bergeronnette lavandière; pendant ce temps le mâle est à la chasse, nous le voyons marcher sur le bord du ruisseau en balançant gracieusement sa longue queue formée de dix plumes noires et de deux blanches qui lui forment une bordure: le sommet de sa tête et le dessous de son cou sont noirs, il a comme un demi-masque blanc, le reste de son corps est vêtu de gris cendré et de gris de perle. On peut avancer près de lui; s'il s'envole, c'est pour revenir presque aussitôt; mais il est plus probable qu'il ne fait que s'éloigner en marchant sans discontinuer sa vive et gracieuse allure; il est là pour saisir au vol toutes sortes de moucherons, de cousins et de tipules qui ont, pour voltiger au-dessus des ruisseaux, d'excellentes raisons que sans doute nous découvrirons plus tard. La petite femelle qui l'attend ne se distingue de lui qu'en ce qu'elle a la tête brune et ne porte pas de plastron au-dessus du cou.

Plus près de l'eau, sont de grosses touffes d'iris de différentes sortes, élevant du sein de leurs feuilles aiguës des tiges chargées de fleurs; les unes jaunes, les autres violettes; celles-ci entièrement blanches, ou blanches avec une frange bleue; celles-là jaunes et brunes; d'autres jaunes et bleues, quelques-unes d'un bleu pâle.

Ce n'est pas que sur le bord des eaux que se plaisent les iris, il en est une espèce qui est une des grandes libéralités de Dieu, et un des grands luxes qu'il a faits exprès pour les pauvres.

J'ai vu la colonnade du Louvre, mon bon ami; j'ai vu le palais de Versailles, et trois ou quatre autres palais dans d'autres pays où le hasard, l'ennui des lieux que je quittais, plus que le désir de ceux que j'allais voir, m'ont conduit. Je déclare ici que je n'ai rien vu d'aussi beau, d'aussi riche que cette petite maison habitée par de pauvres bûcherons, que je vois de loin, au travers des arbres et par dessus le mur de mon jardin.

Sur le devant sont quatre magnifiques colonnes, quatre grands hêtres, dont l'écorce est aussi unie que le marbre; leur chapiteau vivant est formé de branches et de feuilles qui abritent du soleil et offrent à l'oeil des couleurs aussi riches et plus variées que celles de l'émeraude. Des oiseaux y ont établi leur nid et y chantent leur chanson; les fauvettes sont les musiciens ordinaires des pauvres; ils lui chantent sur un beau théâtre, au milieu de splendides décors, par un magnifique soleil levant, une musique toujours fraîche, toujours jeune, qui semble tomber du ciel; et rien de triste ne se mêle à leurs chants; ces charmants acteurs chantent parce qu'il fait du soleil, parce qu'ils sont jeunes, parce qu'ils sont beaux, parce qu'ils sont amoureux, parce qu'ils sont heureux: tandis que ceux que les riches paient si cher chantent, parce qu'ils sont envieux les uns des autres, parce qu'ils sont avares, parce qu'on les paie.

Certes, mon bon ami, si les colonnes de pierre et de marbre ne coûtaient pas fort cher, avouez qu'elles sont loin d'avoir la beauté de ces colonnes qui vivent et qui chantent, dont le chapiteau change de couleur trois ou quatre fois chaque année, et qui laissent tomber des sons mélodieux.

L'architecture, dans sa plus grande magnificence, a inventé le chapiteau corinthien, qui n'est que l'imitation imparfaite de cinq ou six feuilles d'acanthe. D'où vient qu'on paie si cher l'imitation de ce qui ne coûte rien? C'est qu'on n'aime à posséder les choses que pour humilier ceux qui ne les possèdent pas; c'est ce qui fait le prix des diamants, et ce qui fait tant de tort au ciel; c'est le secret des plus honteux sentiments des hommes.

Du pied d'un de ces hêtres s'élève un lierre qui l'embrasse, comme un serpent, de ses replis puissants, et domine sa tête de ses feuilles luisantes et de ses bouquets de petits fruits verts et noirs aimés des grives et des merles.

Moi-même, n'ai-je pas un jour acheté une petite table supportée par une colonne en bois sculpté? Cette colonne représente un tronc d'arbre enlacé par un lierre; c'est d'un fini précieux pour du bois, mais la perfection des arts est d'une révoltante grossièreté à côté de la nature. Eh bien moi, j'ai payé cela deux cents francs! Deux cents francs péniblement gagnés à écrire à l'ombre, dans ma chambre, des choses inutiles, haineuses, quand j'aurais pu, pour rien, voir de si beaux lierres sous le ciel, dans de vrais arbres au soleil, le coeur plein de joie, de bonté et d'amour Derrière les belles colonnes s'élève, mais s'élève bien peu, une petite maison couverte d'un toit de chaume, qui dépasse beaucoup de chaque côté les murailles. Une vigne tapisse la maison de son magnifique feuillage vert l'été, et pourpre à l'automne.

Mais ici se développe un luxe à faire crever de rage et d'envie les riches et les puissants. Un velours mille fois plus fin, plus brillant, plus chatoyant, plus riche que celui qu'on étale avec tant d'économie au-dedans des palais, qu'on a si peur de gâter ou de froisser, un velours vert couvre entièrement le toit de chaume de la maison, et c'est là un vrai et beau luxe. On n'en frémit pas; on n'en est ni l'esclave ni la victime; on le laisse exposé au vent et à la pluie; on peut le gâter: quand celui-là ne sera plus frais, il y en aura d'autres. Ce velours est de la mousse.

Puis, sur la crête, fleurissent des iris; au milieu de leurs feuilles en lames d'épées sortent des hampes de fleurs violettes qui se baignent dans l'air et dans le soleil.

Et aucune de ces splendeurs ne s'use, ne se râpe, comme il arrive aux richesses factices. L'année prochaine, la mousse sera plus épaisse; l'année prochaine, les iris auront encore plus de fleurs violettes; l'année prochaine, les colonnes qui sont devant la maison seront plus hautes et plus grosses.

Et, à quoi sert ce riche velours? A rien autre chose qu'à préserver de la pluie qui glisse sur sa soie la pauvre paille des pauvres habitants de cette pauvre maison! Voilà un luxe! Oh! oui: Dieu aime les pauvres! Mon bon ami, malheureusement, l'homme est trop bête; il dédaigne les richesses gratuites pour user sa vie à la poursuite des pauvretés coûteuses.

Certes, l'homme qui vivrait seul dans une île déserte, ne s'occuperait d'avoir ni de riches habits, ni de somptueux ameublements. Donc, c'est pour les faire voir aux autres qu'on se procure souvent, avec tant de peine, quelquefois avec tant d'infamies, tout ce qu'on appelle le luxe. Eh bien, quel effet produit sur les autres cette exhibition magnifique? Rien autre chose que de leur inspirer de l'envie et de la haine, de les mettre à l'affût de vos vices et de vos ridicules.

Mais que dire à des gens qui, entourés de tant de miracles, s'avisent parfois d'en demander à Dieu ou à ses ministres, et qui, lorsque Dieu et lesdits ministres s'avisent de leur en faire, se contentent de beaucoup moins que de ce qu'ils foulent chaque jour aux pieds?

En effet, croyez-vous que ce soit un aussi grand prodige d'avoir changé l'eau en vin aux noces de Cana que d'avoir, au commencement du monde, créé l'eau des sources, des rivières et des fleuves?

Revenons au bord de notre ruisseau, voyageur à la fois sédentaire et vagabond que je suis.

Le pied dans l'eau, les wergiss-mein-nicht élèvent leurs épis de petites fleurs bleues. Cette jolie plante a reçu de parrains et de marraines inconnus plusieurs jolis noms, de jeunes parrains sans doute, des parrains amoureux, et des marraines charmantes et aimées. Les Allemands l'appellent Wergiss-mein-nicht, les Français Ne m'oubliez pas, ce qui n'en est que la traduction, ainsi que le Forget me not des Anglais.

Je vous ai raconté, mon ami, il y a longtemps, que deux amants qui devaient être mariés le lendemain se promenaient au coucher du soleil sur les bords du Danube; la fiancée aperçut une touffe de Wergiss-mein-nicht, elle désira l'avoir pour fixer, en la conservant, le souvenir de cette belle soirée; l'amant, en voulant la cueillir, tomba dans le fleuve, et sentant ses forces l'abandonner, oppressé, étouffé par l'eau, il rejeta sur le rivage la touffe de fleurs qu'il avait arrachée en voulant se retenir, puis il disparut sous les flots pour toujours; et on avait traduit cet adieu par ces mots, qui sont restés le nom de la fleur, Wergiss-mein-nicht, ne m'oubliez pas.

Les bestiaux qui paissent dans les prés en sont fort avides et la broutent; mais cela ne sert qu'à les faire refleurir une seconde fois à l'automne, ce qu'elle ne ferait pas sans cela. Les savants font pis que les bestiaux, ils la dessèchent et l'aplatissent dans leurs herbiers, et ils l'appellent Myosotis scorpioïdes, Oreille de souris à forme de scorpion. Ce nom leur a été reproché déjà par un autre savant qui s'appelait Charles Nodier, mais qui était en même temps un homme de beaucoup d'esprit.

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LETTRE XVII.

Ce ruisseau, qui traverse mon jardin, sort des flancs d'une colline couverte d'ajoncs, ça été longtemps un heureux ruisseau; il traversait des prairies où toutes sortes de charmantes fleurs sauvages se baignaient ou se miraient dans ses ondes;--puis, il entrait dans mon jardin.--Là, je l'attendais; je lui avais préparé des rives vertes;--j'avais planté, sur ses bords et dans ses eaux, toutes les plantes qui fleurissent dans le monde entier, au sein et sur la rive des eaux pures;--il traversait mon jardin en chantant sa mélancolique chanson; puis, tout parfumé de mes fleurs, il sortait de mon jardin, traversait encore une prairie, et allait se précipiter dans la mer à travers les flancs abruptes de la falaise qu'il couvre d'écume.

C'était un heureux ruisseau; il n'avait absolument rien à faire que ce que je vous ai dit:--Couler, rouler, être limpide, murmurer--entre des fleurs et des parfums.

Il menait la vie que j'aie choisie et que je me suis faite, et que je mène,--quand on veut bien me laisser tranquille, quand les méchants, les intrigants, les fripons, les sots,--ne me forcent pas de retourner au combat,--moi, l'homme le plus pacifique et le plus guerroyant du monde.

Mais le ciel et la terre sont envieux du bonheur et de la douce paresse.

Mon cher frère Eugène, un jour, et l'habile ingénieur Sauvage, l'inventeur des hélices, causaient sur les bords de ce pauvre ruisseau, et parlaient assez mal de lui.--Ne voilà-t-il pas, disait mon frère, un beau fainéant de ruisseau, qui se promène, qui flâne sans honte, qui coule au soleil, qui se vautre dans l'herbe,--au lieu de travailler et de payer le terrain qu'il occupe comme le doit tout honnête ruisseau.--Ne pourrait-il pas moudre le café et le poivre?

Et aiguiser les outils, ajouta Sauvage?

Et scier le bois, dit mon frère?...

Et je tremblai pour le ruisseau;--et je rompis l'entretien en criant très fort sous prétexte que ces envieux, ces tyrans, bientôt peut-être, marchaient sur mes vergiss-mein-nicht. Hélas! je ne pus le protéger que contre eux. Il ne tarda pas à venir dans le pays un brave homme que je vis plusieurs fois rôder sur ses rives vertes, du côté où il se jette à la mer. Cet homme ne me fit point l'effet d'y rêver ou d'y chercher des rimes ou des souvenirs,--ou d'y endormir ses pensées au murmure de l'eau.--Mon ami, disait-il au ruisseau,--tu es là que tu te promènes, que tu te prélasses, que tu chantes à faire envie;--moi je travaille, je m'éreinte... Il me semble que tu pourrais bien m'aider un brin; c'est pour un ouvrage que tu ne connais pas, mais je t'apprendrai; tu seras bien vite au courant de la besogne;--tu dois t'ennuyer d'être comme cela à ne rien faire?--ça te distraira de faire des limes et de repasser des couteaux.--Bientôt une roue, des engrenages, une meule furent apportés au ruisseau. Depuis ce temps il travaille; il fait tourner une grande roue qui en fait tourner une petite qui fait tourner la meule; il chante encore, mais ce n'est plus cette même chanson doucement monotone et heureusement mélancolique. Il y a des cris et de la colère dans la chanson d'aujourd'hui; il bondit, il écume, il travaille,--il repasse des couteaux. Il traverse toujours la prairie et mon jardin, puis l'autre prairie;--mais au bout l'homme est là qui l'attend et qui le fait travailler.--Je n'ai pu faire qu'une chose pour lui: je lui ai creusé un nouveau lit dans mon jardin, de sorte qu'il y serpente plus longtemps et en sort plus tard;--mais il n'en faut pas moins qu'il finisse par aller repasser des couteaux.--Pauvre ruisseau! tu n'as pas assez caché ton bonheur sous l'herbe;--tu auras murmuré trop haut ta douce chanson!

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LETTRE XVIII.

Il y a cette différence entre les amazones de l'antiquité et celles que nous rencontrons sur nos promenades, que celles-là se brûlaient un sein, et que celles-ci, grâce à des artifices de couturières, en exhibent aux yeux beaucoup plus que la nature ne leur en a réellement accordé.

LES ANTHROPOPHAGES.

Vous seriez bien vain, mon cher ami, si vous pouviez, sans trop mentir, intituler ainsi une de vos lettres: Les Anthropophages! Voilà qui rehausse bien un voyageur dans sa propre estime et dans l'admiration de ses contemporains, d'avoir vu préparer la broche destinée à le faire rôtir!

Nos vêtements, sous prétexte d'honnête pudeur, ne cachent que des jambes mal faites ou des cuisses maigres, et autres défectuosités dont l'aspect porterait par trop atteinte à la chasteté. Les femmes surtout font un singulier abus du vêtement, loin de s'en servir pour cacher leurs formes, elles s'en servent pour montrer fastueusement de ces formes beaucoup plus qu'elles n'en ont réellement. Grâce au mensonge de nos habits, on ne sait guère à quoi s'en tenir les uns sur les autres, et on en est venu à aimer les habits, à s'éprendre de la laine, et à se passionner pour de la soie. Mais c'est une attestation avantageuse, que de pouvoir établir que telle peuplade de gourmets vous a jugé gras, dodu et tendre, a pensé que vous feriez un manger excellent, et a décidé en conseil privé que vous seriez non pas bouilli et assaisonné au riz, comme une vieille volaille; non pas cuit en ragoût et relevé de condiments violents et d'assaisonnements énergiques, comme une viande fade et sans goût, mais honorablement mis à la broche ou sur le gril, et servi au cresson ou simplement dans votre jus.

Je crains à chaque instant, mon cher ami, de recevoir une lettre de quelque compagnon de vos voyages, qui me dise:

Monsieur,

Le 12 août 18..., le roi de l'île ***, ayant donné un grand dîner à l'occasion de ses noces avec la princesse de l'île de ***, j'ai la douleur de vous annoncer que notre malheureux ami y a figuré comme plat du milieu; si ces détails peuvent apporter quelque soulagement à votre douleur, je vous dirai que les sauvages l'ont trouvé excellent, comme nous le trouvions, hélas! avant cette funeste catastrophe, etc.

Mais il n'y a guère d'anthropophages, les hommes ont renoncé à se manger entre eux; ils se tuent encore, il est vrai, pour un oui ou pour un non, sous forme de duel; ils se tuent sans savoir pourquoi, comme militaires et sous prétexte de gloire; ils se ruinent, ils s'emprisonnent, ils se privent les uns les autres de pain, d'air et de liberté, etc.; de ces observations et de mille autres qu'on pourrait faire, il appert que s'ils ne se mangent plus les uns les autres, ce n'est pas par un sentiment de charité et d'amour du prochain, mais simplement parce qu'il est bien reconnu et établi aujourd'hui que l'homme est un mets plus que médiocre, dur à digérer et d'une saveur désagréable.

Je n'ai donc pas beaucoup à craindre, mon ami, que vous soyez à la broche pendant que je vous écris ces lignes; ce qui me chagrinerait à la fois et pour vous et pour ces malheureux sauvages, qui, si vous n'avez pas pris un peu d'embonpoint dans vos pérégrinations, feraient un assez mauvais dîner.

Il n'en est pas de même de moi: je suis en ce moment au milieu d'une peuplade d'anthropophages réels, qui, vu leur taille, ne mangent pas l'homme en un seul repas, mais néanmoins se repaissent avidement de son sang; je suis au milieu d'eux, et j'y reste; je les regarde, j'étudie leurs moeurs; je me sacrifie pour l'instruction des autres hommes!

Il s'agit d'une sorte de bête féroce qui vole et fond sur l'homme avec la rapidité de l'éclair, s'abat et se cramponne sur sa chair nue, et y enfonce un instrument dont voici l'agréable appareil: d'un étui qu'il porte à la tête, il sort cinq ou six armes, les unes dentelées et barbelées, les autres pointues ou coupantes. Quand il a suffisamment scarifié notre chair, de chacune de ces lames qui sont toutes creuses il se met à aspirer de notre sang autant qu'en peuvent contenir ses intestins, qu'il a soin de débarrasser à mesure de tout ce qui pourrait y tenir de la place et y causer de l'encombrement.

Cet animal est connu sous le nom de cousin, et il y a besoin d'un assez fort microscope pour voir et discerner les formes de ses armes; mais si nous considérons le mal qu'il nous fait, non pas relativement à la douleur que nous ressentons, mais proportionnellement à sa taille, relativement à la manière dont il procède, à sa voracité, qui le fait s'exposer à la mort sans essayer de fuir une fois qu'il est à même notre sang, et jusqu'à ce qu'il ne puisse plus en contenir, jusqu'à ce qu'il en soit gonflé comme une outre et au point d'être méconnaissable; si l'on considère aussi la forme cruelle de ses armes, qui, en outre, sont toutes empoisonnées, comme le prouvent l'irritation et les tumeurs que causent leurs blessures, il faut avouer que nous ne connaissons pas dans la nature d'animal aussi féroce et aussi sanguinaire.

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Couché sur l'herbe, penché sur une partie du ruisseau qui a débordé sur le gazon et y a laissé une flaque d'eau stagnante, mes regards sont attirés par de singuliers petits poissons; ils ont un peu la forme et tout à fait la grosseur d'une forte épingle, à laquelle on couperait avec sa pointe les deux tiers de sa longueur, ou plutôt ce sont de petits poissons pareils aux dauphins de la fable, aux dauphins des peintres, aux dauphins d'Arion, mais réduits à la grosseur d'une grosse tête d'épingle. Ils sont d'une remarquable vivacité. Au repos, ils se laissent flotter à la surface de l'eau, la tête en bas, parce que le conduit qui leur permet de respirer est placé à l'extrémité de la queue. Voient-ils la moindre inquiétude, ils se roulent, nagent avec rapidité, s'enfoncent et disparaissent. Ils se nourrissent probablement d'insectes imperceptibles qu'ils trouvent dans l'eau, ou de certaines petites parties de terre ou de vase.

Mais voici le moment le plus important de la vie de nos petits dauphins. Vous les voyez changer leur position; leur tête n'est plus en bas, elle flotte sur l'eau; elle se gonfle, et sa peau brune se fend. Alors de cette fente sort une tête bientôt suivie d'un corps: vous reconnaissez le cousin qui a accompli les phases de sa première existence, et qui va entrer dans une nouvelle vie. La dépouille qu'il va quitter, son ancienne peau, devient pour lui un petit bateau qui le porte sur l'eau; car cet insecte, qui tout à l'heure vivait dans l'eau, et qui serait mort au bout de deux ou trois secondes si vous l'en aviez tiré, n'a maintenant rien tant à craindre que l'eau; il périrait inévitablement s'il la touchait. Le voici droit placé sur son ancienne peau, absolument comme un rameur dans son bateau. Le moindre souffle d'air est pour lui, comme vous pouvez le penser, une épouvantable tempête, eu égard aux dangers mortels que l'eau lui ferait courir et au peu d'épaisseur de son navire. Le bateau vogue çà et là au hasard pendant qu'il achève de se tirer dehors; puis, s'il arrive à ce résultat sans être mouillé, il s'envole et va à la chasse aux hommes, jusqu'au jour où le soin de sa postérité le ramènera sur le bord de quelque mare ou de quelque autre eau stagnante. Là, cramponné sur le bord, il livre à l'eau des paquets d'oeufs qui s'écartent et prennent le large, flottant à la surface. Au bout de quelques jours, par une ouverture pratiquée au-dessous des oeufs, s'échappent de jeunes dauphins, qui se trouvent ainsi naître dans l'eau, ou ils doivent vivre jusqu'à leur transformation.

C'est ce qui attirait tout à l'heure cette jolie lavandière sur le bord du ruisseau, c'est ce qui l'a déterminée à placer son nid au pied du peuplier blanc, où je l'ai découvert. C'est une des principales nourritures des hirondelles, et il est probable que c'est lorsqu'elles ne voient plus de cousins qu'elles prennent le parti de quitter nos climats.

Dans la même flaque d'eau sont de petits vers allongés, d'un beau rouge; ils passent leur vie à faire des mouvements tellement rapides, que l'on dirait des huit en chiffres; il viendra un moment où ils se métamorphoseront en tipule, une sorte de cousin innocent qui ne mange personne que je sache, mais qui est confondu avec eux dans la même peine et dans la même nourriture par les oiseaux. Ces transformations sont des spectacles fort curieux, et qu'il ne faut que se baisser un peu pour voir. Pendant tout l'été, de midi à quatre heures, on ne peut se pencher sur une flaque d'eau stagnante sans voir en un quart d'heure vingt à trente dauphins rendre des cousins captifs à l'air et au soleil, absolument comme la baleine qui rejeta Jonas sur le rivage.

Malgré les sujets de plaintes que peuvent vous donner les cousins, il faut dire que ce sont de plus jolis insectes qu'ils n'en ont l'air; ils portent au devant de la tête des antennes en riches panaches, et leurs yeux qui, sous certains aspects, ont l'air de petites émeraudes, deviennent, vus sous un jour différent, de très-étincelants rubis.

J'ai été piqué plus de dix fois aujourd'hui pour étudier les armes de ces anthropophages, sur lesquelles je pourrais maintenant, si je ne tenais par-dessus toute chose à rester un ignorant et à en garder la réputation, écrire un traité spécial de armis.

Quoi qu'il en soit, croyez à l'amitié de ce qui reste du plus dévoué des amis.

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LETTRE XIX.

Au fond du ruisseau on voit des petits morceaux de roseaux, des petits bâtons longs de quelques lignes qui n'ont plus que l'écorce. Ce sont des maisons, où les phryganes, vers grisâtres, assez laids, qui se nourrissent d'herbes aquatiques, attendent le moment de sortir de l'eau sous la forme de petits papillons... pardon, savants!... de petites noctuelles, qui ne volent que le soir. Avant cette transformation, il vient un moment où elles s'endorment teignes, pour se réveiller papillons. Elles savent que pendant ce temps où elles ne prennent plus de nourriture, elles ont des ennemis qui ne subissent pas une diète semblable, et auxquels, pendant leur sommeil, elles ne pourraient opposer aucune résistance. Elles savent filer, et elles s'occupent de fermer par les deux bouts leur maison.

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On a dit quelquefois, comme exemple d'une argumentation invincible: il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. On a oublié les portes entr'ouvertes; si la phrygane fermait entièrement son domicile par les deux bouts, elle ne serait plus dans l'eau, ou du moins l'eau qu'elle y renfermerait avec elle, n'étant jamais renouvelée, perdrait en peu de temps les conditions nécessaires. Elle file un petit grillage aux deux extrémités de son habitation, puis une amarre qu'elle attache à quelques brins d'herbes du rivage: ceci fait, elle s'endort tranquille et attendant une vie plus heureuse et plus brillante; elle s'endort dans l'eau pour se réveiller dans le soleil et dans le bleu de l'air.

Voici, presque le pied dans l'eau, un tussillage vulgairement appelé pas d'âne, sans doute à cause de la forme et de la largeur de ses feuilles. Ses feuilles, qui sont grandes comme la paume de la main et rondes, ne viendront que l'été; la plante ne montre pour le moment que ses fleurs; c'est la plus printanière des fleurs aquatiques, c'est une marguerite d'un jaune éclatant dont les rayons sont fins et déliés comme des cheveux. L'ancienne médecine, Hippocrate en tête, lui a longtemps attribué une influence salutaire sur le poumon; son nom même explique qu'il chasse la toux. C'est par son moyen que l'on a traité la toux et les affections catharreuses jusqu'à ce que la science, ne s'arrêtant pas dans ses progrès, ait découvert que cela n'était d'aucun effet ni sur le poumon, ni contre ses maladies, et n'était bon qu'à décorer le bord des ruisseaux au printemps, mérite bien suffisant. Malheureusement ce n'est qu'au bout d'un peu plus de mille ans que la science s'est avisée de se rectifier sur ce point. Néanmoins, on trouve encore dans presque toutes les pharmacies un bocal avec une étiquette rouge et dorée, sur laquelle est écrit tussilago farfara. Ce n'est qu'un bocal de plus; cela fait partie du décor de l'officine.

La plupart des médecins, je dis la plupart pour excepter avec raison quelques-uns que j'aime de tout mon coeur, la plupart des médecins sont comme les sorciers, qui aiment bien mieux vous dire ce que fait à l'instant même le grand Mogol dans sa cour que de vous dire l'heure qui est à la montre que vous avez dans votre poche. Les médecins guérissent la peste dont quelques-uns nient l'existence et qui est inconnue dans nos climats, la lèpre qui n'existe plus que dans l'Orient et dans les livres; mais ils guérissent assez peu un cor au pied, et point du tout le rhume de cerveau.

Mais il semble ici que quelque gnome lance des flèches qui sortent de la terre et y sont retenues par leur extrémité empennée. C'est la sagittaire, si commune sur le bord des eaux tranquilles; ses feuilles sont faites exactement comme un fer de lance et supportées par un long pétiole droit et roide qui représente le bois de la flèche. Du sein de ses feuilles s'élève une tige qui porte un épi de fleurs blanches composées de trois pétales arrondis dont la base est d'un violet un peu rouge. Le haut de l'épi est occupé par les fleurs mâles chargées d'étamines jaunes qui, avec le blanc et le violet de la fleur, forment une ravissante harmonie de couleurs. Au-dessous sont les fleurs femelles qui n'ont point d'étamines et, semblables aux beautés esclaves de l'Orient, reçoivent d'en haut et humblement placées les caresses fécondes que laissent tomber leurs époux.

Les tiges de cette plante contiennent une espèce de moelle d'un goût fort agréable.

Une sorte de cresson à petites feuilles arrondies et luisantes s'étend sur le bord de l'eau et jusque dans l'eau; il se couronne de petites fleurs d'un beau bleu sombre.

Mais voici la reine des prés! Elle ne rampe pas, elle! elle élève fièrement au milieu des autres plantes sa tige qui sort d'un feuillage riche et touffu, d'un vert foncé au-dessus et blanchâtre au-dessous. Cette tige porte triomphalement un beau thyrse de petites fleurs blanches charmantes; épanouies au bas du thyrse, elles offrent, au haut, des boutons dont la forme rappelle les boutons de la fleur de l'oranger; ses fleurs, dont l'odeur est douce et délicate, mêlées dans le vin, lui donnent le fumet du vin de Malvoisie, ce qui m'inquiète relativement au fait que voici.

On sait qu'un duc de Clarence, frère d'un roi d'Angleterre, condamné à mort, demanda pour toute grâce qu'on l'étouffât dans un tonneau de vin de Malvoisie.

En effet, il y a bien des moments dans la vie où on serait enchanté d'être mort. Ce n'est que de mourir qui est désagréable; aussi l'aspect de la mort change-t-il beaucoup, suivant les circonstances.

La mort n'est pas ce grand squelette invariable que l'on nous présente d'ordinaire; elle a toutes sortes de formes et de figures, et dans le nombre il y en a beaucoup qui semblent beaucoup moins désagréables que d'autres.

Voyez-la à la guerre, elle est accompagnée du bruit des clairons et des tambours, entourée de fumée et de l'odeur capiteuse de la poudre. Glorieuse et noble, promettant des honneurs, des rubans, des grades, et les douces récompenses de l'amour et des regards d'admiration, elle invite à la suivre, et c'est volontairement que l'homme enivré se jette dans ses bras.

Voyez-la dans un lit: le malheureux qui l'attend ne respire plus l'odeur irritante de la poudre, mais l'odeur débilitante des tisanes et des cataplasmes. Il meurt en détail; il meurt faible, craintif, idiot, se cramponnant de l'âme à la vie, et des ongles aux couvertures et aux rideaux de son lit, et aux draps qui lui serviront de linceul.

Le duc de Clarence fut donc étouffé comme il l'avait demandé.

Mais, s'il est un moyen de tromper, de voler, de donner une chose pour une autre, soyez sûr que c'est un secret très-répandu.

Qui nous assure que le vin dans lequel mourut Clarence était de véritable vin de Malvoisie? Certes l'homme qui avait choisi ce genre de mort dut sentir une dernière et fâcheuse impression s'il aperçut, au suprême moment, qu'on l'avait volé sur la qualité de vin contenu dans la tonne qui devait lui servir de cercueil.

Des petits insectes ronds à ailes dures, comme celles des scarabées, s'amusent sur l'eau d'une singulière façon; ils font des cercles avec une vivacité qui fatigue l'oeil; c'est un mouvement qui doit avoir son charme, puisqu'il s'est trouvé des gens qui en ont fait une pratique et une cérémonie religieuse. L'insecte s'appelle gyrin, les prêtres s'appellent derviches.

Un autre, plus grand et de forme elliptique, est un hydrophile; il a six pattes dont les dernières sont en forme de rames et lui permettent de venir au-dessus de l'eau d'où il s'envole, et de descendre au fond où il trouve sa subsistance; il pond dans une poche de soie qu'il attache sous une feuille de plante aquatique et qu'il referme quand il a pondu. La larve, c'est-à-dire l'insecte, qui a une forme différente et qui plus tard doit devenir un hydrophile, sort de l'eau quand elle est née et va s'enfoncer dans la terre un peu au-dessus de l'eau, dans un trou dont elle ressortira plus tard hydrophile parfait.

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Comme je vous parlais du cresson tout à l'heure, mon ami, j'ai oublié de vous apprendre une chose que vous ne devineriez peut-être pas; c'est que pour les botanistes, pour les savants, le cresson de fontaine qui pousse dans l'eau, qu'ils appellent sisymbrium nasturtium et la giroflée jaune qui croît sur les vieux murs, sont, à peu de détails près, une seule et même chose; la description qu'ils donnent des deux plantes est presque identique.

Il y a dans l'aspect et le bruit de l'eau un charme indéfinissable: il est des gens qui se prétendent sérieux, parce qu'ils font leurs sottises d'un air refrogné et avec des habits de certaines couleurs; qui se prétendent exclusivement graves, parce que leurs enfantillages ne font rire que les autres. Ces gens regardent comme un signe d'idiotisme de regarder couler l'eau; j'avoue ici que c'est une occupation à laquelle je trouve un attrait singulier et une de celles auxquelles je me livre avec le plus d'ardeur. L'eau qui coule, c'est à la fois un tableau et une musique qui fait couler en même temps de ma cervelle comme un ruisseau limpide et murmurant de douces pensées, de charmantes rêveries, de mélancoliques souvenirs.

Il y a moins de gens qu'on ne le croit généralement qui regardent couler l'eau. Tel passe une heure accoudé sur le parapet d'un pont, qui contemple un pêcheur à la ligne, ou des chevaux qui halent un bateau, ou des blanchisseuses qui chantent. Mais être couché, enfoncé dans la grande herbe en fleurs, sous des saules au feuillage bleuâtre, suivre de l'oeil une rivière ou un ruisseau, regarder les joncs qu'elle fait ployer et les herbes qu'elle entraîne, les vertes demoiselles qui s'arrêtent sur les fleurs roses du jonc fleuri, ou sur les fleurs blanches ou violettes de la sagittaire, ou sur les petites anémones blanches qui fleurissent sur un large tapis de verdure, verdure qui semble les cheveux verts de quelque néréide, et ne voir que cela; écouter le frôlement de leurs ailes de gaze et le murmure de l'eau contre les rives, et le bruit d'une bouffée de vent dans les feuilles du saule, et n'entendre que cela, et oublier toute autre chose, et se sentir le coeur rempli d'une joie indicible, sentir son âme fleurir et s'épanouir au soleil, comme les petites fleurs bleues des Wergiss-mein-nicht et les fleurs roses du jonc fleuri; ne ressentir aucun désir et point d'autre crainte que celle de voir un gros nuage blanc qui s'enroule à l'horizon monter au ciel et cacher un instant le soleil: voilà ce que j'appelle regarder couler l'eau, voilà qui est, non pas un plaisir, mais un bonheur que je compte entre les plus grands qu'il m'ait été donné de goûter dans ma vie.

Je vous parlais tout à l'heure des blanchisseuses qui chantent au bord des rivières; voici une chanson que je me suis toujours rappelée et que chantait une fort belle fille.

Les hommes sont trompeurs, La chose est bien certaine. Sont-ils auprès de vous: Mademoiselle, je vous aime.

Sont-ils auprès de vous: Mademoiselle, je vous aime. En sont-ils éloignés, Ne disent plus de même.

En sont-ils éloignés, Ne disent plus de même. Rencontr'ent-ils leurs amis: Connais-tu mamzelle telle?

Rencontr'ent-ils leurs amis: Connais-tu mamzelle telle? Elle croit, de bonne foi, Que j'suis amoureux d'elle.

Elle croit, de bonne foi, Que j'suis amoureux d'elle. Pour lui fair' voir que non J'fais l'amour près d'chez elle.

Pour lui fair' voir que non J'fais l'amour près d'chez elle. Cherchez un autre amant, J'ai une autre maîtresse.

Cherchez un autre amant, J'ai une autre maîtresse. --Je n'en chercherai pas, J'en ai à la douzaine.

Je n'en chercherai pas, J'en ai à la douzaine. Et de ceux que j'aimais, Vous faisiez le treizième.

Comme j'étais assis au-dessous d'un grand frêne, il en est tombé une cantharide; malgré son odeur, qui, sans être des plus mauvaises, est insupportable à cause de sa violence, je l'ai tenue quelque temps dans ma main à admirer la brillante couleur verte glacée d'or dont elle est vêtue. Beaucoup d'insectes portent leur magnificence sur les ailes; la cantharide est toute de la même couleur et du même éclat.

Cela me fit songer à la parure dont les hommes sont souvent si fiers, et dont les deux sexes se servent si laborieusement pour se plaire l'un à l'autre et se séduire mutuellement. Je comprendrais qu'un insecte qui éclate au soleil des plus riches couleurs fût fier de sa parure; je pardonnerais à l'oiseau qui le matin se secoue sous le premier rayon du jour et se trouve richement vêtu d'être un peu vaniteux de son plumage, parce que les ailes du papillon et les plumes de l'oiseau leur appartiennent et sont une partie d'eux-mêmes. Mais est-il rien qui doive rendre aussi humble que la toilette d'un homme ou d'une femme? N'est-ce pas d'abord un aveu triste que celui que notre corps est un cadavre qu'on n'embellit qu'en le cachant, but pour lequel on emploie les moyens les plus violents et les plus extraordinaires? Cette bague, cet anneau d'or orné d'une grosse perle et qui vaut mille écus, a été arrachée aux entrailles de la terre et aux rochers des abîmes de la mer. Et elle n'a pour but que de cacher un très petit espace de la main, qui vous paraît moins beau qu'un peu de métal et la gravelle d'une huître, car les femmes qui sont tout à fait contentes de leurs mains ne portent pas de bagues.

Et tout le reste de votre parure est le superflu des animaux qui broutent dans les prairies ou des insectes qui rampent sous vos pieds; il n'en est aucun auquel vous n'empruntiez un peu de sa parure. Vos plus grands et resplendissants ajustements sont pris des lambeaux que vous dérobez aux uns et aux autres, aux moutons et aux vers à soie.

Voyez passer cette femme: hier elle était douce et bonne, aujourd'hui la voilà fière et insolente; qu'y a-t-il donc de changé en elle? Rien, seulement elle a sur la tête une plume arrachée à la queue d'une autruche.

Comme une autruche doit être fière, elle qui en a tant et qui lui appartiennent!

Mais ce sera bien pis demain, quand elle s'enveloppera d'un schall fait des poils de certaines chèvres du Thibet, de chèvres que j'ai vues et qui réellement n'en paraissent pas si enorgueillies à beaucoup près que les femmes qui les leur empruntent.

Et cette robe qui vaut des regards si dédaigneux aux autres femmes, c'est la coque dont s'enveloppait un gros ver appelé ver à soie, coque qu'il abandonne avec dédain aussitôt qu'il est devenu un papillon blanc lourd et assez laid.

C'est une chose singulière que de rapprocher cette humilité qui conduit l'homme à dérober ses propres formes, à se parer du superflu des insectes et des animaux, de la supériorité qu'il s'attribue sur toute la nature. Il faut avouer encore qu'un homme qui réunirait les facultés de certains insectes; qui pourrait, comme l'hydrophile, voler dans les airs et plonger au fond des eaux, n'aurait, pour passer pour un dieu parmi les autres hommes, qu'à ne pas trop s'opposer à la servilité naturelle qui est le partage de la plupart des hommes, même de ceux qui parlent le plus de liberté et d'indépendance. Lisez l'histoire, on n'a jamais renversé un tyran qu'au bénéfice plus ou moins immédiat d'un autre tyran. Aujourd'hui que l'on se pique de ne pas saluer le roi, on dételle les chevaux des danseuses et des courtisanes, on s'attelle à leur place, et on traîne leur carrosse en triomphe.

Nous parlions d'insectes splendidement vêtus; suivez de l'oeil celui-ci qui vient de se poser sur un coquelicot: il n'est pas richement habillé, le jaune et le brun sont les couleurs de son costume, mais il a un autre luxe qui vaut bien le luxe des habits. Dans le milieu d'une allée, est un petit trou de la largeur d'un tuyau de plume; c'est l'entrée de la maison que cette espèce d'abeille s'est faite dans le sol en enlevant de sa petite caverne la terre grain à grain. Ce n'est point par hasard que vous la voyez sur un coquelicot. Elle est en train de se tailler en plein drap une tapisserie de satin ponceau dont elle veut décorer son logis. En effet, avec ses dents elle découpe sur le bord d'un des pétales de la fleur une petite pièce qui forme très régulièrement la moitié d'un ovale; elle saisit dans ses pattes la pièce pliée en deux et la porte dans sa maison. L'entrée est étroite et profonde de près de trois pouces; la pièce de satin rouge est un peu chiffonnée, mais elle l'applique contre les parois et l'étend convenablement; il faut une vingtaine de morceaux pour tendre toute la chambre. Mais vous lui pardonnerez ce luxe quand vous saurez que cet appartement si richement tendu, c'est le berceau de l'enfant qu'elle doit bientôt mettre au monde. La tapisserie est placée, elle se remet en route; il ne suffit pas au futur habitant de la jolie cellule d'être bien logé, il faut encore qu'il trouve une nourriture suffisante, car sa mère ne pourra lui en apporter: elle sera morte avant que l'oeuf dont il doit sortir ne soit éclos. Elle apporte après ses pattes la poussière des étamines des fleurs qu'elle délaye avec du miel et dont elle fait un amas. Alors seulement elle dépose auprès un oeuf duquel sortira un ver qui plus tard deviendra une abeille. Ce n'est pas tout: si elle laissait la maison ouverte, quelque ichneumon y pourrait venir en ennemi, ou les fourmis viendraient manger le miel. Elle détend le péristyle de sa maison, c'est-à-dire le petit conduit en tuyau de plume qui mène à l'appartement et qui était, comme le reste, revêtu de feuilles de coquelicot; puis elle pousse cette partie de tapisserie jusqu'à l'entrée de sa chambre, après quoi elle remplit de terre ce tuyau dont il est presque impossible de retrouver la trace.

Revenons au bord de mon ruisseau, loin duquel cette petite abeille nous a entraînés. Voici un arbrisseau dont les rameaux sont d'un beau jaune; c'est le saule dont les jeunes branches sont connues sous le nom d'osier; ces chatons de fleurs attirent un grand nombre d'abeilles.

Il est fort question de saules chez les poëtes anciens.

Le psalmiste raconte que les Israélites esclaves avaient suspendu leurs instruments de musique aux saules de Babylone. Virgile montre Galatée qui se cache derrière les saules.

Malo me Galatea petit, lasciva, puella Et fugit ad salices et se cupit ante videri.

«Elle se cache, mais elle veut qu'on la voie se cacher.»

En cent endroits il parle des saules amers que broutent les chèvres; des saules d'un vert bleu que chérissent les abeilles.

Le bouleau élance sa tige blanche satinée sans noeuds à une grande hauteur, et livre au vent sur des branches d'une extrême finesse, son feuillage léger qui tremble au plus léger souffle. C'était le bouleau qui avait le privilége de fournir les verges à l'ancienne Université. Les Finlandais remplacent le thé par des feuilles de bouleau; les Suédois tirent de sa sève un sirop dont ils font ensuite une liqueur spiritueuse; à Londres, on en fait du vin de Champagne. Les usages les plus vertueux auxquels on le soumet sont les balais et les sabots. Pline parle du bouleau et des verges.

Betula, terribilis magistratuum virgis.

L'hièble étale à trois pieds au-dessus du sol ses riches ombelles de fleurs blanches, dont chaque ombelle est large comme les deux mains; ses fruits noirs sont remplis d'un suc violet, dont le dieu Pan, au rapport de Virgile, avait le visage teint, d'après un bizarre usage des anciens Romains qui peignaient leurs dieux aux jours solennels.

Pan... Sanguineis ebuli baccis... rubens.

Ici mon ruisseau disparaît sous l'herbe, sous les iris à fleurs jaunes, sous une foule de plantes aquatiques et d'arbres qui aiment la fraîcheur. Il faut faire le tour d'un groupe d'arbres pour le retrouver à un endroit où il se jette dans une sorte de grande mare entourée de saules, de roseaux et d'iris.

Vale.

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LETTRE XX.

Une touchante pensée a consacré certaines plantes et certains arbres à ceux qui sont sortis de la vie: le cyprès qui élève son feuillage noir comme une pyramide; le saule-pleureur qui enveloppe une tombe de ses rameaux pendants; le chèvrefeuille qui vient dans les cimetières plus beau et plus vigoureux que partout ailleurs, et qui répand une odeur suave, qui semble être l'âme des morts qui s'exhale et monte au ciel; et la pervenche avec son feuillage d'un vert sombre et ses fleurs d'un bleu lapis, si frais et si charmant, et que dans les campagnes on appelle violette des morts. Mais il est d'autres fleurs qui se rattachent à certaines joies, à certaines douleurs mortes aussi; car l'oubli est la mort des choses qui ne vivent plus que dans le coeur.

Ces fleurs reviennent chaque année, à une époque fixe, comme des anniversaires, me redire bien des récits du passé, des espérances mortes et des croyances mortes, dont il ne reste que ce qui reste des morts chéris: une tendre tristesse et une mélancolie qui amollit le coeur.

Ces idées me reviennent en voyant ces wergiss-mein-nicht, ces petites fleurs bleues dont le pied est dans l'eau.

Pour vous, mon ami, pour tout le monde, ce grand tilleul est une tente magnifique, d'un vert transparent; vous y voyez sautiller des oiseaux, voltiger quelques faunes ou quelques sylvains, papillons qui aiment l'ombre et le silence; vous respirez la douce odeur de ses fleurs. Mais pour moi, il me semble que le vent qui agite ces feuilles me redise toutes ces choses que j'ai dites et entendues au pied d'un autre tilleul, à une époque déjà bien éloignée; l'ombre des feuilles de l'arbre et les rayons de soleil qu'elles tamisent forment pour moi des images que je ne revois que là; cette odeur m'enivre, et trouble ma raison, et me plonge dans des extases et dans des rêves. Les pythonisses voyaient l'avenir au moment de l'inspiration; moi, je revois le passé, mais non pas comme passé; je remarche chacun des pas que j'ai faits dans la vie, tout renaît pour moi, avec les couleurs des vêtements, les paroles mêmes qui ont été dites et le son de la voix. Je n'oublie d'aucun instant la moindre circonstance; en me rappelant un mot, je revois mille détails que je ne savais pas avoir remarqués; je revois les plis de sa robe et les reflets de ses cheveux; je revois comment le soleil et l'ombre se jouaient sur son visage, et quelles fleurs s'épanouissaient dans l'herbe, et quelles odeurs s'exhalaient dans l'air, et quel bruit lointain se faisait entendre; je revois, je respire, j'entends tout cela.

Si mes yeux tombent sur une de ces ravenelles, de ces giroflées jaunes qui fleurissent dans les murs, si je respire son parfum balsamique, je deviens la proie d'un enchantement. J'ai vingt ans; ce n'est plus dans ce jardin-ci que je me trouve; je monte un escalier de pierres vertes de mousses, dans les fentes duquel fleurissent des ravenelles, et mon coeur bat comme si j'allais la trouver au jardin. Ces liserons, ces belles cloches, violettes, blanches, roses, panachées, qui grimpent après les treillages et les arbrisseaux, me racontent quel jour nous en avons semés ensemble, et à quelle heure de la journée, et quelle forme avaient en cet instant les nuages blancs sur le ciel bleu, et comment, en nous relevant, comme nous étions baissés pour mettre les graines dans la terre, nos cheveux se touchèrent; et alors mes cheveux communiquent encore à mon âme un frisson électrique. Et comme, ensuite, tous deux, nous nous levions de bonne heure pour voir nos liserons, dont les fleurs se ferment et se flétrissent aussitôt qu'elles sont touchées par le soleil. Je sais encore lequel des liserons a fleuri le premier; c'était une grande cloche d'un beau bleu sombre, passant au violet par des gradations insensibles à mesure que l'oeil approchait du fond de la fleur, qui était blanc. Il y en avait de blancs divisés par une croix rose ou une croix bleuâtre ou violette; d'autres d'un rose pâle avec une croix plus foncée; quelques-uns rayés de blanc, de rose et de violet.

Et les grandes passe-roses, au port noble et majestueux, comme celui des peupliers d'Italie. Il y en avait, dans le jardin des tilleuls, une touffe à fleurs jaunes, toujours remplie d'abeilles, de bourdons noirs et orange, et de grosses mouches noires avec des ailes violettes. Il me semble, quand je revois ici des passe-roses jaunes, et les mouches noires à ailes violettes, et les abeilles, et les bourdons bruns et orange, il me semble que ces choses, semblables à celles d'un autre temps, attirent les autres circonstances après elle, comme les grains d'un chapelet.

Fleurissez, fleurissez! monuments gracieux que j'élève ici à mes chers morts, à tout ce que j'ai cru, à tout ce que j'ai aimé, à tout ce que j'ai espéré, à tout ce qui a fleuri comme vous dans mon âme, à tout ce qui s'est flétri, mais pour toujours, tandis que chaque été vous revenez avec votre éclat, votre jeunesse et votre parfum.

Adieu.

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LETTRE XXI.

Les aulnes, des saules de diverses sortes, des peupliers de trois, de quatre espèces, nous séparent d'un petit chemin qui conduit à la mare entourée de roseaux; là, une eau fraîche et limpide permet de voir jusqu'au fond les petites roches, et le sable et les poissons.

Il y a loin du roseau, un des premiers instruments de musique des anciens, au piano, à la flûte, au basson, à la harpe et au violon.

Il est à remarquer cependant que les miracles de la musique doivent être reportés à l'époque où les grands musiciens soufflaient dans les tuyaux d'avoine ou des tiges de roseau, ou tiraient trois cordes tendues sur une écaille de tortue.

Ille ego qui quondam gracili modulatus avenâ... Orpheus viduos sonorâ, solabatur testudine amores.

Alors on apaisait la fureur des bêtes les plus farouches; alors on persuadait aux pierres de s'assembler elles-mêmes en muraille et de se cramponner solidement les unes aux autres; alors le son d'une flûte d'avoine endormait Argus.

Aujourd'hui qu'on a inventé et perfectionné tant d'instruments, aujourd'hui qu'on méprise non-seulement les musiciens des siècles passés, mais encore et surtout les musiciens d'hier, aujourd'hui il ne s'agit plus de bâtir des villes, d'apaiser des lions ou d'atteler des dauphins; aujourd'hui on ne peut plus décider les hommes à venir seulement écouter la musique. En effet, à l'Opéra, pour que les gens consentent à être là pendant qu'on souffle dans certains instruments et qu'on frappe sur d'autres, il est nécessaire de leur montrer des danseuses décolletées par en haut et par en bas jusqu'à la ceinture; des danseuses qui n'ont de vêtements que bien juste de quoi rendre la nudité plus indécente; des danseuses plus que nues, car elles montrent aux yeux plus encore que ce que la nature leur a donné. Il faut inventer toutes sortes de moyens et de mensonges pour persuader aux gens que tout le monde y va, sans quoi personne n'y irait.

Dans les concerts, savez-vous combien de bassesses font les pauvres diables qui les donnent, pour obtenir que les gens leur accordent dix francs, sous prétexte d'entendre des morceaux qu'ils entendent soixante fois chaque hiver?... Savez-vous quels tristes gluaux il leur faut tendre, quelles humiliations il leur faut accepter, quelles sottises il leur faut subir!

Midas avait préféré la flûte de Marsyas à la lyre d'Apollon. La flûte de Marsyas se composait de sept tuyaux d'avoine ou de roseau;... la lyre d'Apollon était une écaille de tortue sur laquelle étaient tendues trois ficelles. Apollon se fâcha, et il eut moins tort qu'on ne l'a toujours dit. En effet, les deux instruments devaient être également ennuyeux et parfaitement insupportables: il n'y avait pas de choix à faire, et on pouvait prendre pour de la malveillance la supériorité qu'accordait le roi Midas à l'avoine sur la tortue.

Apollon agit alors comme feraient bien des pianistes, s'ils l'osaient; il écorcha son rival et fit naître des oreilles d'âne à son juge.

Le roi Midas cacha ses oreilles comme il put, mais il fut obligé de les confier à son barbier, lequel, ne pouvant plus garder un pareil secret, fit un trou dans la terre, et, quand le secret l'étouffait, il allait en débarrasser son gosier eu mettant sa tête dans le trou, et en disant: «Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.» Des roseaux crûrent dans ce trou, et quand ils étaient agités par le vent, au lieu de murmurer simplement comme font les autres, et comme le doivent d'honnêtes roseaux, ils disaient: «Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.»

Après cette vieille histoire, nous n'osons pas parler d'un roseau, sceptre triste et ironique, accompagnant une couronne d'épines.

Le roseau (calamus) a été la première plume. Le roseau servait à faire des flèches et des cannes:

Lethalis arundo. (VIRG.)

.... Equitare in arundine longa. (HOR.)

Une sorte de punaise d'un gris verdâtre sort de la vase, quitte l'eau au fond de laquelle elle a vécu jusqu'ici, et s'accroche à une petite branche de roseau; là, elle enfonce dans l'écorce du roseau deux petites griffes bien acérées qu'elle a à chaque patte; après quelques moments d'immobilité, vous voyez ses yeux devenir brillants, son dos se fend et se déchire; puis une tête s'élève par l'ouverture; après cette tête viennent le corps et les ailes d'une libellule ou demoiselle; les ailes sont plissées et informes, le corps est mou et ramassé; elle attend que l'air au-dehors, que la vie au-dedans, aient tout mis en bon état; au bout d'une demi-heure, elle se secoue et s'envole, légère, svelte et richement parée des couleurs de l'émeraude, de la turquoise, et pour le moins aussi éclatante.

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En effet, j'en vois une foule qui se jouent dans l'air et se posent sur les roseaux; quelques-unes s'élancent et disparaissent à tire d'aile, mais pour revenir quelques instants après. Elles vivent de proie et dévorent les insectes de l'air, comme elles mangeaient ceux de l'eau sous leur première figure.

Entre tous les insectes ce sont ceux peut-être qui ont le moins de ressemblance d'un sexe à l'autre. D'abord le mâle est plus grand que la femelle, contrairement à ce qu'on remarque dans tous les autres insectes; ensuite ils ont des vêtements tout à fait différents. En voici de grosses qui sont rayées de jaune et de noir-verdâtre; leurs mâles sont le plus souvent de couleur ardoisée; quelques mâles cependant sont jaunes comme leurs femelles. En voici d'autres d'un bleu sombre et luisant, avec des taches noires sur l'extrémité des ailes; leurs femelles sont d'un beau vert doré.

Leur manière de faire l'amour ne laisse pas que d'être singulière, quoique ce ne soit pas un procédé nouveau pour les hommes. C'est par l'obstination et l'ennui qu'elle cause, c'est par une assiduité presque hostile, que les mâles viennent à bout de séduire la beauté qui captive leur coeur, d'ordinaire de la moitié de septembre à la moitié d'octobre. Nous ne tarderons pas à en voir un exemple; voici une femelle verte et dorée qui se pose sur un jonc à fleurs roses; elle reluit coquettement au soleil; un mâle bleu l'a aperçue, il se précipite sur elle et la saisit à la gorge; il porte à l'extrémité de son long corps une pince dans laquelle il prend le col de la belle, puis il l'enlève. Jusque-là ce n'est que de la violence et de la brutalité, mais elle ne peut le conduire à grand'chose; leur conformation à tous deux est telle qu'il ne peut être heureux que du consentement de la femelle; il ne peut donc que la forcer à se donner volontairement à lui. Il l'emporte ainsi à travers les airs, et ne la lâche plus qu'elle n'ait consenti à couronner sa flamme.

Les prairies et le bord des étangs sont témoins quelquefois de résistances d'une demi-heure.

Savez-vous ce que c'est qu'une résistance d'une demi-heure pour un insecte qui ne vit qu'un été!

J'ai vu plus d'une fois dans le monde une jeune femme entourée des hommes les plus beaux, les plus spirituels, les plus aimables, finir par se donner à quelque homme vieux et laid, que personne ne s'était avisé de craindre. Ces gens-là réussissent par le procédé dont nous venons de parler, par l'ennui, par l'obsession, par l'acharnement; parce qu'ils attendent, un moment, pendant quinze ans; ils sont ennemis de tout amant qui se présente, ils savent au besoin alarmer le mari et épouvanter la femme; ils épient toutes les impressions, tous les regards, toutes les pensées; si cependant on réussit à tromper Argus, ne croyez pas qu'il se laisse couper la tête comme celui de la Fable, Argus devient le confident de l'amour qu'il n'a pas su empêcher. Il met quinze ans à faire le chemin qu'un autre fait en huit jours ou ne fait pas du tout; aussi n'avance-t-il que d'une demi-ligne à la fois, son premier pas visible est le dernier. Et puis, il y a des femmes qui finissent par aimer l'amour d'un homme sans aimer sa personne; elles se croient amoureuses et cèdent au sentiment qu'elles croient éprouver; ce n'est que plus tard qu'un second amour vient leur ouvrir les yeux.

Les eaux et les rivages ont leurs arbres, leurs fleurs et leurs papillons, qui sont les libellules. Il est une autre sorte de libellule ou demoiselle qui, pour vous et pour moi, ressemble singulièrement à celle que nous venons de voir, mais entre lesquelles les naturalistes reconnaissent de grandes différences; ce n'est pas ici que nous les trouverons, elles n'ont pas vécu sous l'eau comme les autres, c'est au contraire dans le sable et sous le soleil le plus ardent qu'elles ont exercé leur premier état; il est plus que probable que nous les rencontrerons dans le cours de notre voyage.

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Sur l'eau s'étendent de larges feuilles rondes et luisantes, d'un vert sérieux; sur ces feuilles s'épanouissent de belles roses blanches doubles; c'est le nénufar; c'est le lis des étangs. On le voit tenir ses feuilles roulées sous l'eau pendant tout le temps qu'il y a du froid à craindre; mais aussitôt que la belle saison est assurée, il allonge les pétioles de ses feuilles, et elles viennent s'étaler sur la surface de l'eau; les fleurs ne tardent pas à sortir de l'eau en bouton et à s'épanouir; le soir, elles replient leurs pétales et reprennent la forme de boutons. Quand la fleur est fécondée, quand elle a passé le temps des amours, elle n'a plus besoin d'air ni de soleil, elle redescend sous l'eau, et ne remonte plus à la surface; c'est là que se forme et que mûrit le fruit, c'est là que les graines qu'il contient seront semées dans la terre du fond de la mare.

Dans un autre coin est le nénufar à fleurs jaunes, dont la fleur est simple, mais dont les moeurs sont exactement les mêmes.

On a beaucoup parlé des qualités du nénufar; les apothicaires ont longtemps fait avec ses racines un électuaire de chasteté fort en réputation. Les moines et les religieuses en font usage dans les couvents. Cependant cette vertu est plus que douteuse, depuis qu'on a remarqué que les paysans de certaine partie de la Suède considèrent la racine du nénufar comme alimentaire, et la font entrer dans la composition de leur pain..... Or, il y a encore des Suédois, et il en naît tous les jours.

Il est une autre plante qui vit également dans les eaux, mais qui n'est pas dans nos jardins; c'est la vallisnère. Elle n'a pas, comme le nénufar, l'amante et l'amant réunis dans la même corolle; ils sont sur des fleurs différentes, comme nous l'avons déjà vu à l'égard d'autres plantes; mais ici la séparation paraît plus cruelle et plus invincible; les fleurs femelles sont placées sur un long pédoncule en spirale, au moyen duquel elles viennent s'épanouir comme celles des nénufars à la surface de l'eau, tandis que les fleurs mâles sont retenues au fond et à une grande profondeur par un pédoncule très court. Mais, à un moment donné, la fleur mâle se détache, monte libre à la surface, prodigue ses caresses aux amantes qui l'attendent et se laisse entraîner par le courant. La fleur femelle fécondée redescend sous l'eau, et va y mûrir et semer le fruit de ses amours.

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Ici l'oponogeton dystachion, fleur blanche à étamines noires, exhale une douce odeur de vanille de sa corolle qui a l'air d'un coquillage; tandis que le menyanthe qui l'avoisine semble fait de plumes blanches, et que le pontederia cordata élève fort au-dessus de l'eau ses larges feuilles et ses épis bleus.

Quittons un moment le bord de ma mare pour aller chercher dans quelque autre coin du jardin le cyclamen qui a pour ses graines des soins analogues à ceux du nénufar et de la vallisnère. Sa racine est un gros tubercule informe, duquel sortent d'abord des feuilles qui ont la consistance et un peu la forme de celles de certains lierres, mais qui sont agréablement panachées de blanc et de vert clair. Ces feuilles forment un cercle à plusieurs rangs, en laissant au milieu d'elles un espace circulaire où la terre est nue; de cet espace s'élèvent plus tard des boutons de fleurs sur des pédoncules roulés en spirale en forme de tire-bouchons, qui se détendent graduellement et portent à quelques pouces d'élévation des fleurs blanches ou d'un violet rose, dont le centre est incliné vers la terre, et l'extrémité inférieure des pétales dressée en l'air. Quand la fleur est flétrie, quand les pétales sont desséchés, il ne reste plus qu'un ovaire grossi par la fécondation, une petite capsule d'un vert rougeâtre, qui renferme les graines. Le cyclamen n'a pas dans l'air la même confiance qu'ont les autres plantes, il resserre sa spirale, et ramène sa capsule dans la terre où les graines mûriront et se trouveront toutes semées.

Loin de là, nous avons vu les scorsonères, les léontodons livrer au vent leurs graines couronnées d'une aigrette en forme de plume. La plupart des plantes laissent tomber les leurs à leurs pieds. La balsamine lance les siennes au loin. Vous connaissez la balsamine, ses fleurs rouges ou blanches, couleur de chair ou violettes, ou panachées de blanc ou de violet, ou de blanc et de rouge; lorsque ses graines sont mûres, elle fend d'elle-même la capsule qui les contient et les lance à quelques pas d'elle; elles s'échappent ainsi, le plus souvent, sous la main du jardinier qui veut les recueillir.

Vale.

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LETTRE XXII.

Nous voici arrivés à un groupe de vieux ormes enveloppés de lierre qui se rejoignent par le haut en forme d'ogives et ne laissent pas pénétrer le soleil. Sous cette ombre épaisse cependant fleurissent les syringa et les chèvrefeuilles; les syringa dont les fleurs blanches ont l'odeur de celles de l'oranger; le chèvrefeuille qui s'est emparé de ceux des arbres qui ont été oubliés par le lierre, et qui élève en s'élançant autour d'eux ses fleurs qui exhalent un parfum si doux; le chèvrefeuille est une des plantes qui se plaisent sur les tombeaux; c'est dans les cimetières que l'on rencontre les plus magnifiques. Ou sait l'effet que produit sur la pensée l'encens qu'on brûle dans les églises, pendant que l'orgue remplit la voûte du temple de ses voix puissantes. Il est quelque chose de plus religieux, de plus puissant, de plus solennel que les voix harmonieuses de l'orgue; c'est le silence des tombeaux. Il est un parfum plus enivrant, plus religieux que celui de l'encens; c'est celui des chèvrefeuilles qui croissent sur les tombes sur lesquelles l'herbe a poussé épaisse et drue en même temps et moins vite que l'oubli dans le coeur des vivants.

Quand le soir, au coucher du soleil, seul, dans un cimetière, on commence à frissonner au bruit de ses propres pas; quand on respire cette odeur du chèvrefeuille, il semble que tandis que le corps se transforme et devient les fleurs qui couvrent la tombe, et la pervenche bleue (la violette des morts), et le chèvrefeuille, il semble que l'âme immortelle s'échappe, s'exhale en parfum céleste et remonte au-dessus des nuages.

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Beaucoup de poëtes ont parlé des vers qui dévorent les cadavres; c'est une horrible image, horrible surtout pour ceux qui ont livré à la terre des personnes chéries; ce ver de tombeau a été inventé par les poëtes et n'existe que dans leur imagination; les corps de ceux que nous avons aimés ne sont pas exposés à cette insulte et à cette profanation. Des savants, de vrais savants vous diront qu'il n'est pas vrai que la corruption engendre des vers, il faut que certaines mouches aient pondu des oeufs d'où les vers doivent sortir, et ces mouches-là ne savent pas percer la terre au delà d'une certaine profondeur.

La vie est bien changée du jour où on a déposé dans la terre le corps d'une personne aimée; que de choses vous inquiètent auxquelles vous n'aviez jamais songé! c'est une image qui ne reste pas toujours à vos côtés, mais qui vous apparaît tout à coup, au moment le plus inattendu, et qui vient vous glacer au milieu d'un plaisir ou d'une fête, qui arrête et tue un sourire qui allait fleurir sur les lèvres. Il ne faut pour l'évoquer et la faire apparaître qu'un mot qui était familier au mort, qu'un son, qu'une voix, qu'un air que l'on chante au loin, et dont le vent vous apporte une bouffée; il ne faut que l'aspect et l'odeur d'une fleur, pour qu'on revoie à l'instant cette triste et chère image, et qu'on ressente au coeur, comme une pointe aiguë, la douleur des adieux et de l'éternelle séparation.

De ce jour on a une partie de soi-même dans la tombe, de ce jour on ne se livre plus au monde et à ses distractions qu'en s'échappant et au risque d'être à chaque instant ressaisi et ramené au cimetière.

En effet, on a enterré dans leur tombe tout ce qu'on aimait avec eux; et les fleurs cultivées ensemble, et les airs chantés ensemble, et les chagrins subis ensemble, et les joies savourées ensemble, toutes choses qui vous rappellent les morts et vous parlent d'eux.

J'avais dans un coin solitaire du jardin trois jacinthes que mon père avait plantées, et que la mort l'a empêché de voir fleurir. Chaque année, l'époque de leur floraison était pour moi une solennité, une fête funèbre et religieuse; c'était un mélancolique souvenir, qui renaissait et refleurissait tous les ans, et exhalait certaines pensées avec son parfum. Les oignons sont morts aussi, et rien ne vit plus que dans mon coeur.

Mais quel triste privilége a donc l'homme entre tous les êtres créés, de pouvoir ainsi, par le souvenir et la pensée, suivre ceux qu'il a aimés dans la tombe et s'y enfermer vivant avec les morts! Quel triste privilége! Et pourtant quel est celui de nous qui voudrait le perdre? Quel est celui qui voudrait oublier tout à fait?

Vale.

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LETTRE XXIII.

Sous les grands ormes voltige un petit oiseau qui a dû placer son nid dans quelque angle de muraille, où nous le trouverons facilement; c'est le roitelet, non pas le même que celui qui habite un coin de ma vieille maison; celui-ci est le vrai roitelet, celui qui a le premier reçu le nom, celui qui porte réellement la couronne d'or; l'autre, mon hôte, n'a reçu ce nom qu'ensuite, par analogie, à cause de sa petitesse et aussi à cause de certaines similitudes; on l'appelle le roitelet troglodyte.

Celui-ci qui comme l'autre s'échapperait à travers les barreaux d'une cage, sans presque y froisser ses plumes; celui-ci est de couleur olivâtre, mais le mâle porte sur la tête une petite huppe d'une couleur aurore éclatante; la femelle a la huppe de couleur citron. Leur nid est doublé de mousse, de toiles d'araignées et du duvet qui entoure la graine de certaines plantes; la femelle y pond six oeufs d'un blanc rosé et gros comme des pois.

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Mais quelle douce et saisissante mélodie semble sortir du feuillage armé de pointes aiguës de ce houx touffu. Une petite fauvette à tête brune y couve ses cinq oeufs rougeâtres, tachetés de marron, dans un nid d'herbe et de crin, qu'elle a placé sur une des branches les plus basses. Sur une branche plus élevée son mâle qui a la tête noire, chante pour la distraire des ennuis de l'incubation. Il n'interrompt ses chansons que pour aller lui chercher des insectes qu'il lui apporte sur le nid. N'approchons pas, la fauvette n'a pas dans l'homme la même confiance que le roitelet; elle abandonnerait son nid et ses oeufs si elle me voyait plusieurs fois rôder à l'entour.

Çà et là voltigent des papillons nuancés de fauve et de jaune feuille-morte; ce sont les sylvains et les faunes, qui ne s'écartent guère des ombrages.

Dans les creux des chênes, les cerfs-volants, les rhinocéros et d'autres scarabées attendent le soir pour voler.

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Un grand papillon noir, avec une bordure d'un beau jaune au bas des ailes, s'élève jusqu'au haut des arbres; c'est le morio.

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En voici un autre qui frappe votre vue par sa taille et par une magnifique couleur de carmin, avec des bandes noires; vous le poursuivez pour le saisir et le voir de plus près; il s'échappe et vous le perdez de vue; vous le croyez bien loin, car l'éclat de son costume le trahirait aux yeux; vous vous trompez, il est à côté de vous, sur le tronc d'un bouleau; mais ce sont ses ailes inférieures seules qui ont de l'éclat; quand il est poursuivi, il les cache sous les supérieures qui sont grises et se confondent avec l'écorce des arbres sur lesquels il aime à se poser.

Dans l'herbe, sous l'ombre la plus épaisse, fleurissent les primevères et quelques violettes pâles, et le muguet dont la fleur a la forme et l'éclat d'une perle, mais d'une perle parfumée.

Bien des femmes préféreraient le muguet aux perles, mais toutes aiment mieux qu'on leur donne des perles; il y en a bien peu qui soient conduites à cette préférence par un sentiment d'avarice: les femmes sont, je le répète, comme les dieux, qui étaient plus flattés quand on leur sacrifiait les génisses grasses, ou quand on leur offrait des ornements d'or massif; ils ne mangeaient point les génisses; ils n'avaient que faire de l'or.... mais ces présents plus chers manifestaient, de la part de ceux qui les offraient, une plus grande vénération.

Encore à l'ombre, fleurit l'arum; un cornet vert, auquel succèdent un épi de fruits écarlates, et l'anémone des bois, une charmante fleur blanche ou légèrement teinte de violet. C'est l'origine d'une anémone que nous retrouverons dans une autre partie du jardin; là, son feuillage forme un beau et riche gazon vert, duquel sortent, en forme de roses simples, les anémones rouges, écarlates ou pourpres, bleues, violettes ou blanches, ou panachées de ces diverses couleurs; c'est l'aspect le plus riche et le plus magnifique qu'il soit possible d'imaginer.

L'anémone est une des plantes dites plantes d'amateurs.

Il y a des gens, sobres de plaisirs, qui se concentrent tout entiers dans une seule fleur: il y a des amateurs de tulipes; il n'y a pour eux au monde que les tulipes, les autres fleurs sont de mauvaise herbe; et encore entre les tulipes, il n'y a que les tulipes à fond blanc, et entre les tulipes à fond blanc, il n'y a que les tulipes à pétales arrondis. L'année commence pour eux le 15 mai et finit le 28 du même mois. Il y a les amateurs de roses, il y a les amateurs d'auricules, il y a les amateurs d'oeillets, il y a les amateurs de dahlias, il y a les amateurs de camellias, il y a les amateurs de renoncules, il y a les amateurs d'anémones: ce sont les seules fleurs, les autres s'appellent des bouquets, et il faut voir de quelle manière on prononce le mot bouquet. De même que pour les chasseurs, il y a des animaux qui sont du gibier et d'autres qui n'en sont pas. Les amateurs de tulipes sont de tous les plus féroces, non pas cependant que les autres soient d'une grande douceur et que je conseille à personne de les approcher sans précautions. Il arrive parfois que les amateurs d'anémones cultivent simultanément les renoncules, mais ils s'exposent à se faire traiter de fleurichons par les amateurs plus sévères.

J'ai connu un amateur de tulipes qui, au moment de planter ses tulipes, fait chaque année deux mélanges: l'un de terre franche, de sable et de terreau de feuille, l'autre de terre argileuse, de fumier de pigeon et de terreau animal. Dans la première, qui est favorable aux tulipes, il plante ses oignons;--dans l'autre qui réunit toutes les conditions contraires, il place celles qu'il a reçues en présent ou en échange. S'il pense ses soins insuffisants, il les arrose d'un peu d'eau de savon. Puis, à l'époque de la floraison, après vous avoir fait admirer ses plantes, il vous mène devant les autres, et dit avec un air adorablement patelin: voici des plantes que des amateurs distingués ont bien voulu m'offrir en échange des miennes.

Pour revenir aux anémones, elles ont été apportées en France des Indes orientales, il y a plus de deux cents ans, par M. Bachelier, qui fut dix ans sans en vouloir donner une à personne. Un magistrat alla le voir en robe, et faisant traîner les plis de sa robe sur les anémones en graines, trouva moyen d'en emporter quelques-unes qui restèrent attachées après la laine.

J'ai ici un livre assez ancien, c'est-à-dire qui date d'une centaine d'années, et qui a pour titre:

Catalogue des anémones à pluche.

J'y trouve surtout ceci de remarquable, et qui peut appuyer singulièrement ce que je vous ai dit dans une autre lettre relativement à la difficulté de s'entendre sur les couleurs; c'est qu'il est question d'une foule de couleurs et de nuances, dont les noms ne disent absolument plus rien aujourd'hui.

Célidée blanche mêlée d'incarnat, sa pluche est céladon; Colombine, est toute couleur colombine; Éristée, est perciquine; Marguerite, est couleur fiammette; Françoise, est nacarate; Syrienne, est isabelle; Augustine, est rouge mort, etc., etc.

La couleur céladon est vert blafard; la couleur fiammette, rouge-feu; la couleur colombine, est gris-de-lin lavé de rouge et de violet; la couleur nacarate est rouge clair; la couleur isabelle est un mélange de rose, de blanc et de jaune. Je ne sais trop ce que sont le rouge-mort et la couleur perciquine.

Ne parlez pas à un amateur d'anémones d'autre chose que de ses anémones; si vous lui dites: J'ai un bel oeillet, il vous demandera quelle espèce d'anémone est-ce? Ne pensez pas du reste que les amateurs de fleurs aiment les fleurs plus que les savants: les savants ne reconnaissent pas l'anémone cultivée, ou disent que c'est un monstre, ou ils la dessèchent, la collent sur du papier, et écrivent au-dessous des mots barbares. Les amateurs se contentent d'exiger des anémones des conditions difficiles; ainsi il y a une sorte de calice vert qui doit être placé juste à un tiers de la fleur et à deux tiers de la terre, sans cela l'anémone étalera en vain les plus riches couleurs, elle sera honteusement rejetée des plates-bandes et déclarée bouquet. Je vous passe une douzaine de conditions plus ou moins singulières que l'on exige de ces pauvres fleurs.

Voici la pivoine, une sorte de rose gigantesque du plus beau rouge. Il n'y a pas d'amateurs de pivoines, si ce n'est de pivoine en arbre, parce que la pivoine en arbre est moins belle peut-être, plus difficile à cultiver, mais plus rare. La pivoine ordinaire, rouge, rose ou blanche, n'est tenue en aucune estime;

Elle est commune!

Merci, mon Dieu! de tout ce que vous avez créé de commun; merci, mon Dieu! du ciel bleu, du soleil, des étoiles, des eaux murmurantes, des ombrages des chênes touffus;

Merci des bluets des champs et de la giroflée des murailles;

Merci des chants de la fauvette et des hymnes du rossignol;

Merci, mon Dieu! des parfums de l'air, des bruissements du vent dans les feuilles;

Merci des nuages colorés par le soleil à son lever ou à son coucher;

Merci, mon Dieu! de l'amour, le sentiment le plus commun de tous;

Merci de toutes les belles choses que votre magnifique bonté a faites communes.

La pivoine a cependant été autrefois célèbre; elle a éloigné les tempêtes, rompu les enchantements, détourné les maléfices, elle guérissait aussi un peu l'épilepsie. Son nom pæonia venait de Pæon, célèbre médecin, qui l'avait employée pour guérir Pluton blessé par Hercule. Aussi on ne récoltait pas légèrement la racine de la pivoine; c'était la nuit à une certaine heure et pendant une certaine phase de la lune; et encore fallait-il faire bien attention à ne pas être aperçu par le pic-vert; si on était aperçu par le pic-vert, on devenait aveugle.

La pivoine n'est plus qu'une belle et splendide fleur méprisée des amateurs, et qu'on ne voit guère que dans les pauvres jardins.

[Illustration]

LETTRE XXIV.

Je ne suis pas, mon ami, sans avoir fait aussi quelques voyages; il y a un temps où j'écrivais en quelques mots, chaque soir, le résumé de mes impressions de la journée.

Voici quelques-unes de ces lignes.

LILLE:

«Je suis allé à la messe de minuit; de vieilles femmes priaient et se préparaient à faire un souper appelé réveillon; de temps en temps elles tiraient de dessous leurs jupes une chaufferette, sur laquelle cuisaient deux ou trois harengs; elles retournaient les harengs, remettaient la chaufferette à sa place, et recommençaient à prier.»

«En Picardie, on m'a servi des tartes aux poireaux; ce serait très-mauvais si on en pouvait manger.»

SUISSE:

«Lausanne. Ici j'ai pêché à la ligne dans le lac de Genève; je n'y ai pas pris de poisson, c'est absolument comme dans les divers fleuves, lacs et rivières, où j'ai essayé la même pêche. Me voilà donc en Suisse.»

Quand je disais: Voilà un bel arbre, ou une eau limpide, ou un beau linceul de neige, ou une verte pelouse, on me disait: «Bah! vous n'avez pas vu la Suisse?--Non.--Alors ne parlez ni de gazon, ni de neige, ni d'eaux limpides, ni d'arbres, ni de rien que ce soit au monde.»

Un jour je suis parti pour la Suisse, non pas tant pour voir la Suisse que pour y être allé. Et pour pouvoir parler à mon gré d'arbres, d'herbes, d'eau et de neige.

Je partis donc; mais ma haine des voyages partit avec moi et m'exposa à de singulières choses; j'avais de l'argent et du temps pour trois semaines, et je découvris un soir qu'il y avait huit jours que je pêchais des gardons dans le petit lac de Nantua, me croyant en Suisse; c'était fort beau du reste. J'aimais cette montagne demi-circulaire, couronnée de neige; au-dessous de la neige, des sapins au feuillage noir, au-dessous des sapins, de beaux peupliers bordaient l'eau et y plongeaient l'ombre de leur cime.

Un jour, comme je regardais des voyageurs arrêtés à la douane, je compris que j'étais encore en France, et je passai la frontière. J'arrivai à Genève, mais en route, j'avais un regret et un remords, dont voici le sujet:

Comme j'étais sur le bateau qui conduit par la Saône, de Châlon à Lyon, je remarquai une femme accompagnée de deux enfants: le premier avait douze ans, elle tenait le second sur ses bras. Il y avait dans l'aspect de cette femme un mélange de distinction et de malheur qui me toucha au plus haut degré. Son costume n'était pas un costume de voyage, mais un composé hétérogène de diverses pièces de diverses toilettes. Tout cela était fané et d'autant plus triste que l'on voyait que ç'avait été riche et élégant. Elle avait un chapeau vert, mais flétri, avec des fleurs chiffonnées, un manteau de tartan à carreaux rouges et noirs, un gant percé à une main, l'autre, nue, était blanche et distinguée, ses doigts effilés, ses ongles très-soignés, mais pas une bague, pas même une alliance; c'était la main gauche qui était découverte. J'ai été pauvre, et il m'en est resté un tact merveilleux pour discerner la pauvreté, d'un coup d'oeil, à travers les nobles mensonges de la fierté, à travers les touchantes ruses de l'orgueil. L'aîné des enfants était proprement vêtu; mais ses vêtements, devenus courts et étroits, ses cheveux trop longs et séchés, montraient que sa mère avait de lui tous les soins qui ne demandent pas d'argent. Je ne sais quoi m'attristait auprès de cette femme; son visage était beau, calme et digne, mais je surpris un regard doucement levé vers le ciel et reporté sur ses deux enfants, une sorte de prière muette et furtive. Il tombait une brume légère, mais froide et désagréable. Toutes les femmes étaient successivement descendues dans les chambres; quelques hommes seulement restaient sur le pont; puis elle, assise et ses deux enfants. Elle ramena son tartan sur le petit. J'aurais donné tout au monde pour retenir la dernière femme qui descendit dans la cale, car j'avais vu ce qui retenait la pauvre mère sur le pont. Entre son poignet et son gant, j'avais vu passer le bout d'un papier jaune, c'était le billet qu'on lui avait donné en échange du prix de sa place: le mien était rose et désignait la première place, donc elle n'avait pris que les secondes; sur le pont cela n'était pas visible, mais pour se mettre à l'abri, il fallait descendre dans une cabine où étaient tous les voyageurs des secondes places, des ouvriers et des femmes en fichu. J'adressai du meilleur de mon coeur une prière à Dieu pour que la pluie cessât. Quelques instants après, un rayon de soleil dissipa les nuages; je crus que j'avais été entendu et exaucé, je remerciai Dieu comme je l'avais prié.

Comme nous laissions alors Trévoux sur la gauche, tous les voyageurs remarquèrent un jardin en terrasse sur la Saône ombragé d'un bouquet d'arbres charmants; c'étaient des arbres de Judée, dont les fleurs serrées sur les branches formaient à l'oeil une épaisse feuillée rose. Un rayon de soleil illuminait cette riante décoration. L'enfant la fit remarquer à la mère. Celle-ci tira du fond de son coeur un sourire pour son enfant, mais ce sourire pâlit et se glaça sur ses lèvres. Mes yeux ne pouvaient se détourner de ces trois êtres, et il semblait qu'une fée malfaisante se plût à me faire voir et deviner une à une toutes les pauvretés qu'ils cachaient. Quelqu'un demanda quelle heure il était; l'enfant fouilla à sa poche, mon coeur se serra d'espoir et d'attente; j'aurais donné tout ce que j'avais d'argent pour qu'il en tirât une montre. Dans cet instant d'indécision, il se passa mille choses dans mon esprit. Je me suis peut-être trompé, elle n'a pas de bagues, mais bien des femmes n'en portent pas. Elle n'aime peut-être pas les bijoux. J'ai connu une femme extrêmement riche qui n'en admettait jamais un seul dans sa parure. Hélas! l'enfant ne tira que son mouchoir.

Un homme alors répondit à celui qui avait demandé l'heure. C'était un homme court et plutôt épais que gros. Il paraissait avoir cinquante ans et avait les cheveux gris. Il était vêtu d'une redingote, d'un gilet et d'un pantalon de drap noir. Il était visible que cet homme n'attache aucune idée à nulle couleur et n'a de goût particulier pour aucune; mais c'est qu'il est riche, et que le noir, lui a-t-on dit, est comme il faut. Ses bottes sont grosses, les sous-pieds de son pantalon ne sont pas cirés, sa tête est enveloppée d'un large col de chemise empesé; il a du coton dans les oreilles; lesdites oreilles sont percées, mais il ne porte plus de boucles d'oreilles. Il a un gros diamant à sa chemise et un autre à son doigt; ses deux mains sont presque toujours dans les poches de son pantalon; tout en lui dit: bête devenu sot, commun et riche. S'il répond a celui qui lui a demandé l'heure, c'est que cela lui donne une raisonnable occasion de tirer une large montre d'or ornée de gros cachets de cornaline qui lui battent le ventre; la montre tirée, il la fait sonner à son oreille pour montrer qu'elle est à répétition.

L'enfant s'approcha et regarda la montre, lui, regarda l'enfant, et vit aussi vite que moi les vêtements courts et étroits.

--Eh bien, dit-il d'un ton bourru, tu me reconnaîtras, tu me regardes assez.

Deux autres hommes rirent de la plaisanterie. L'enfant devint rouge comme une cerise. Sa mère l'appela d'une voix douce et triste, puis elle le gronda un peu, puis elle l'embrassa. Elle aimait mieux lui dire qu'il avait tort, que de lui dire qu'il était pauvre.

Je m'approchai du bord comme pour regarder quelque chose, et d'un coup de coude je fis pirouetter le gros homme. Il grommela, je le regardai dans les yeux, il passa sur l'autre bord. J'aurais bien voulu causer avec cette femme, mais je craignais de l'offenser en lui adressant la parole; peut-être croirait-elle que je suis plus hardi avec elle qu'avec les autres. L'enfant vint s'appuyer sur le bord du bateau, je lui parlai et j'étais timide avec cet enfant de douze ans; je l'aurais presque remercié de ce qu'il voulait bien me répondre. Je trouvais dans cette pauvreté la chose la plus respectable que j'eusse jamais vue de ma vie. J'aurais bien voulu savoir si la mère me voyait causer avec intérêt avec son enfant, mais je n'osais regarder de son côté. Je jure qu'il n'y avait là aucune pensée personnelle; j'avais alors dans le coeur et dans la tête plus d'amour pour une autre qu'il n'y en peut raisonnablement tenir--mais j'avais compris comment cette femme avait été blessée de la rusticité de ce malotru. J'espérais effacer cette impression par une impression contraire, et puis je me plaisais tout en répondant aux questions de l'enfant plus hardi avec moi que je ne l'étais avec lui, je me plaisais à suivre la série de pensées que je pouvais faire naître dans le coeur de sa mère. D'abord elle ne croit plus que son enfant soit destiné à être repoussé par tous, parce qu'elle est pauvre; puis elle pense que ses questions et son langage intéressent un homme d'un âge mûr, et elle se dit: Il aura de l'esprit, ce sera un homme distingué, il sera un jour honoré. Il vint un moment où elle l'appela d'un signe; elle tira d'une sorte de panier plat caché sous son manteau un morceau de pain et deux pommes qu'elle lui donna. Il est des choses bizarres que peu de personnes peut-être comprendraient; je n'avais jamais vu cette femme, mais il me semblait reconnaître entre elle et moi un lien mystérieux: il y avait en moi une voix qui lui disait: Tu es malheureuse, je te consolerai; tu es pauvre, je travaillerai pour toi. Ce n'était pas de l'amour comme je l'ai éprouvé, mais c'était une piété ardente et pleine de tendresse; peut-être était-ce une autre sorte d'amour: toujours est-il que si elle avait daigné me parler, mon âme se serait fondue de joie.

Cependant on arriva. Le jour commençait à baisser, les voyageurs mettaient à part leurs bagages; elle n'avait qu'un carton qu'elle avait gardé à côté d'elle. Je faisais mille romans. Que vient-elle faire à Lyon? Y sera-t-elle plus riche, plus heureuse? Déjà les commissionnaires nous appelaient du quai et nous offraient des hôtels; ce tumulte, ces voix, tout cela me réveilla comme d'un songe; je crus voir une sorte de folie dans les sentiments qui s'étaient emparés de moi. C'est singulier comme on devient raisonnable, c'est-à-dire moins grand, moins noble, moins généreux, sitôt qu'on se rapproche des villes et des hommes. Je me décidai cependant à une chose.

Je fis deux parts de mon argent. Je mis d'un côté ce qu'il me fallait pour retourner chez moi sans continuer mon voyage, et de l'autre, ce qui me restait. Mon intention était de le donner à l'enfant, au moment où l'on sortirait du bateau en tumulte et de me sauver, de passer la nuit dans un hôtel et de m'en retourner le lendemain matin. Mais j'allai prendre ma petite malle de cuir quand le bateau fut amarré au quai, et quand je revins, je ne retrouvai plus ni la mère ni les enfants: je les cherchai dans la foule; mais si j'avais mis à ce moment dans mes recherches l'ardeur que j'ai mise plus tard dans mes regrets, je les aurais retrouvés. Mais ce bruit, cette foule, ces voix, tout semblait dissiper chez moi comme une ivresse; il fallait porter ma malle, trouver un hôtel.

Mon Dieu! à quel fil donc tiennent les quelques bonnes ou grandes pensées qu'un homme a dans sa vie, puisqu'elles tombent à de si petits chocs, de si petites choses et de si petits intérêts.

Je continuai ma route et je restai triste et mécontent de moi.

Il m'est resté de ce voyage une autre impression plus triste peut-être en ce qu'elle est haineuse. Comme je suivais à pied le bord du lac de Genève, je trouvai le château de Chillon entre Clarens et Villeneuve, qui est à l'extrémité du lac. Ou me fit descendre dans un souterrain de quinze pieds au-dessous de la surface de l'eau, et dans lequel il n'entre qu'un peu de lumière par une ouverture qu'on a fort agrandie cependant depuis que ces souterrains ne sont plus une prison.

Là je vis des anneaux de fer attachés à des piliers; et, profondément empreinte dans le roc, chose horrible! la trace des pas d'un prisonnier qui y passa de longues années. Je touchai cet anneau, et lorsqu'il retomba sur le pilier de pierre, il rendit un son lugubre qui retentit dans mon coeur. J'entendais le lac gronder au-dessus de ma tête, je ne pouvais respirer, je me hâtai de remonter pour savourer une bouffée d'air, d'air libre; tout le reste du jour je fus en proie à une sorte de délire, j'éprouvais toutes les sensations du désespoir et de la rage. Il me semblait que mon être s'était comme dédoublé et qu'une moitié était restée dans ce cachot.

Je regrettai amèrement un enfantillage qui m'avait, avec la pointe d'un couteau, fait écrire mon nom sur un des piliers au milieu de cent autres noms, pour que ceux des peintres qui m'ont envoyé en Suisse pussent y trouver une trace et une preuve de mon passage. Je souffrais de savoir mon nom dans cet horrible cachot; une mauvaise honte me retint, sans quoi je serais retourné l'effacer. Aujourd'hui même que cette impression a perdu presque toute sa force, j'aimerais mieux que mon nom n'y fût pas.

Je restai quelques jours à Lausanne, puis un matin je m'aperçus que j'étais au bout de mon temps et presque au bout de mon argent. Et je revins chez moi.

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LETTRE XXV.

DES TORTS QU'UNE OREILLE D'OURS PEUT AVOIR A L'ÉGARD D'UN HOMME.

Une des fleurs reconnues fleurs par les amateurs est l'oreille d'ours ou l'auricule. Heureuses les fleurs qui ont pu éviter les savants et les amateurs, elles n'ont pas reçu de noms ridicules, elles ne sont pas tourmentées, harcelées, soumises aux plus bizarres exigences, elles fleurissent tranquilles.

Les savants exigent que l'auricule soit jaune; si elle se présente vêtue d'une autre couleur, c'est un monstre, comme les roses doubles.

Les amateurs lui accordent la permission de porter les couleurs qu'elle veut, mais ce n'est qu'une apparence de liberté. J'ai vu une fois un amateur furieux; on lui avait envoyé des oreilles d'ours de je ne sais quel pays. Il les avait cultivées avec soin; ils les avait tourmentées selon les usages des amateurs, il les avait privées d'eau, et surtout de soleil et de terre en les mettant dans un pot, et comme j'entrais chez lui, il les arrachait une à une et les écrasait sous ses pieds. Je compris à ses paroles entrecoupées que les auricules s'étaient vengées en ne remplissant pas les conditions exigées et qu'il en avait espérées.

Cependant je risquai quelques questions pour m'assurer du fait et en même temps voir ce qu'avaient pu commettre de si horrible ces pauvres fleurs, qui me paraissaient à moi parées des plus riches couleurs et d'une fraîcheur ravissante; il continua son exécution, mais en prononçant à chacune son jugement et sa condamnation motivés avant de l'écraser sous les pieds.

Vous pourrez faire comme moi et en tirer des conséquences instructives: à savoir, quels sont les devoirs de l'auricule à l'égard de l'homme et comment elle s'avise de les transgresser.

Il en prit une du plus beau velours bleu. Sa tige est trop basse, dit-il, et il l'écrasa.

A celle-ci succéda une autre d'un riche velours brun avec un rond blanc au milieu qu'ils appellent oeil: Sa tige est trop haute; écrasée.--Une velours orange: La fleur n'est pas exactement ronde; écrasée.--Une velours pourpre foncé: Le bouquet n'a que huit fleurs, il doit en avoir douze; écrasée.--Une velours olive: l'oeil bave (c'est-à-dire qu'il a une légère teinte de couleur olive); écrasée.--Une velours jaune: L'oeil n'a pas le tiers de la circonférence de la fleur, c'est le moins qu'il puisse avoir; j'ai un ami qui exige qu'il en ait la moitié, je suis indulgent, mais je ne puis admettre celui-ci; écrasée.--Une velours violet pâle: L'oeil n'est pas exactement rond; écrasée.--Une velours violet foncé: Eh! que faites-vous ici? votre clou dépasse vos paillettes, c'est gentil!

Ici j'arrêtai le juge et le bourreau pour demander une explication. Les amateurs d'oreilles d'ours appellent le pistil, c'est-à-dire l'organe femelle, le clou, et les étamines, c'est-à-dire les organes mâles, paillettes. Les étamines doivent dépasser le pistil et paraître seules, c'est une chose fort grave quand le contraire arrive. Quels que soient alors la couleur et l'éclat de la fleur, un véritable amateur ne peut la conserver chez lui.

Une centaine de charmantes fleurs furent ainsi sacrifiées à mes yeux. J'essayai en vain de les sauver en priant qu'on m'en fit cadeau; ma requête fut rejetée.

--Du tout, je vous en donnerai d'autres.--Mais celles-ci me plaisent beaucoup.--Allons donc, vous plaisantez.--Nullement.--Je ne veux pas qu'il sorte de chez moi de pareilles fleurs; si on savait que je vous les ai données, on accuserait ma collection ou mon amitié.--Il fut inflexible.

Ne croyez pas, mon bon ami, que j'invente ou que j'exagère rien; trouvez un amateur d'auricules et lisez-lui ce passage de ma lettre, je vous déclare à l'avance qu'il ne sourira pas, qu'il ne verra là rien de plaisant, qu'il vous dira que son confrère a raison, peut-être seulement le trouvera-t-il un peu trop indulgent. Du reste, mon ami, c'est un chapitre à ajouter aux droits de l'homme. Vous savez maintenant ce que vous doivent les auricules, et j'espère que vous saurez vous faire respecter.

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LETTRE XXVI.

UN VIEUX MUR.

Je ne déteste pas les murs, c'est une bonne et consolante pensée quelquefois que d'être dans une enceinte fermée, seul avec des fleurs, des parfums, des arbres, du ciel, de l'air, du soleil, des étoiles, des souvenirs, des rêveries, et de savoir que personne ne peut vous y venir troubler. J'aime les murs, mais je ne veux pas de murs blancs; je n'aime que les vieux murs, j'en ai un ici, le long duquel m'amène la suite de mon voyage et qui me plaît particulièrement. Il est précisément assez vieux comme cela: un peu plus vieux, il faudrait le livrer aux maçons qui y mettraient toutes sortes de pierres blanches. Tel qu'il est, il est gris et noir, et revêtu de vingt espèces de mousses et de lichens. Dans les crevasses de sa crête, s'étend une couronne de giroflées jaunes et de fougères. A son pied verdoient les pariétaires et les orties; de petites fentes servent d'asile aux lézards qui courent sur le mur. Dans les orties vivent plusieurs chenilles qui y font des coques brillantes d'où elles ressortent papillons.

Examinons les orties. Les orties ont les fleurs mâles et les fleurs femelles séparées. Les étamines des mâles se redressent en la saison avec une sorte de soubresaut qui fait jaillir un petit nuage de poussière féconde sur les fleurs femelles. Les poils qui couvrent les orties ont pour base une petite glande où se forme, d'une partie de la sève, un suc caustique; c'est de la même manière que mordent les vipères, quoique les paysans s'obstinent à leur voir un dard.

Il y a des gens qui mangent les jeunes orties cuites comme des épinards, ainsi qu'en fait foi un vers d'Horace et un autre de Perse. C'était bien la peine d'être les maîtres du monde!

Une des habitantes de l'ortie est une chenille épineuse, d'un noir velouté et piqué de très-petits points blancs. Quand son temps est arrivé, elle se pend par les pieds à une feuille d'ortie. Plus tard, elle devient un magnifique papillon noir et rouge brun avec un oeil sur chaque aile, auquel le bleu, le violet, le rouge, le blanc et le jaune donnent l'éclat des yeux qui sont sur les plumes de la queue du paon. Aussi ce papillon est-il appelé paon de jour.

Le Vulcain, que nous avons déjà rencontré, a vécu chenille sur l'ortie.

Le papillon appelé tortue a été précédemment sur l'ortie une chenille rayée de vert et de brun, puis une chrysalide rayée. La belle dame est aussi une hôtesse de l'ortie.

Il vient un moment où le vieux mur change d'aspect. Le voici vert et rose--des rosiers du Bengale le tapissent dans toute sa hauteur, au point de le cacher entièrement. Les roses sont aussi nombreuses que les feuilles; cette palissade de dix pas, n'étale pas moins de mille à douze cents roses épanouies à la fois. Un peintre n'oserait pas en mettre autant sur des rosiers; les arts ont besoin de la vraisemblance, le vrai s'en passe facilement. Ici est un mur de roses roses; il est un autre coin où s'étend un gazon de roses rouges; une centaine de rosiers du Bengale, à fleurs pourpres, ont été palissadés sur la terre et la couvrent de feuilles et de fleurs; mais revenons au pied du vieux mur.

Là le terrain est sablonneux et chaud, l'herbe est rare, on n'y voit point de fleurs: ce n'est cependant pas un désert; voici dans le sable un petit entonnoir de deux pouces de large et de neuf lignes de profondeur, creusé en spirale; c'est une trappe faite par un chasseur; mais, tenez, le voici lui-même qui achève son piège. Le formica-leo vit de proie; c'est une sorte de ver jaunâtre qui paraît gris, à cause des travaux auxquels il se livre et qui le couvrent de sable et de poussière; sa tête est large et aplatie, et terminée par deux cornes qui ont un peu la forme de celles du gros scarabée appelé cerf-volant.

La proie qui lui sert de nourriture est agile; ce sont des mouches, des fourmis, des cloportes, des araignées, et lui ne peut faire que lentement quelques pas à reculons; ce n'est donc point la chasse à courre à laquelle il se livre, mais la chasse à l'affût. Le voici qui décrit une spirale qui part de la surface du sable pour arriver à la profondeur de quelques lignes; à chaque pas qu'il fait en reculant, il s'arrête et charge avec une de ses pattes sa tête aplatie; la tête chargée comme une pelle, il lui donne une secousse et jette hors du trou les quelques grains de terre qu'elle porte; c'est un ouvrage long et fatigant; cependant un quart-d'heure suffit pour le faire. Voici le traquenard terminé, le chasseur se poste au fond et s'enfonce dans le sable, et en ne laissant passer que ses deux cornes qu'il écarte l'une de l'autre autant qu'il lui est possible, et ses yeux qui sont au nombre de douze.

Voyez, mon ami, comme les voyageurs anciens ont été obligés de mentir pour faire croire qu'ils avaient vu des cyclopes, c'est-à-dire des gens qui n'ont qu'un oeil; comme il leur a fallu venir de loin pour oser dire qu'ils avaient vu des hommes qui, d'ordinaire, s'appellent borgnes dans le pays que l'on habite. Eh bien! moi, sans sortir d'ici, je rencontre un chasseur qui a douze yeux!

Le formica-leo ne bouge pas, on croirait qu'il est mort ou endormi, ses cornes ne trahissent pas le moindre mouvement. Ah! voici du gibier; une fourmi, en côtoyant le bord du trou, a fait rouler un grain de sable et est tombée dans le piège à la profondeur d'une demi-ligne; elle remonte, mais le précipice est escarpé, et les grains de sable manquent sous ses pattes, elle perd du terrain, elle est au moins à cinq grains de sable plus bas que tout à l'heure. Cependant un effort l'a servie, elle remonte; alors le formica-leo, chargeant sa tête de gravier, lui lance avec violence cette pluie de sable, lui fait perdre l'équilibre, elle glisse, mais elle se cramponne et cherche à remonter; une seconde pluie de sable tombe sur elle et lui fait perdre le peu de terrain qu'elle regagnait; alors le chasseur précipite ses coups, et bientôt la malheureuse fourmi, entraînée à la fin, et par un terrain mobile qui roule sous ses pattes, et par les projectiles qui lui sont lancés sans relâche, finit par tomber au fond de l'entonnoir entre les cornes ouvertes de son ennemi; les deux cornes se resserrent et la percent, en la saisissant, de part en part, puis le chasseur redevient immobile: ses deux cornes sont des trompes au moyen desquelles il suce sa proie en peu de temps, il ne reste de la fourmi que la peau et la tête. Le formica-leo ne mange pas les têtes de ses victimes, la tête n'est pas de son goût; il charge ces dépouilles sur la catapulte qui lui sert de tête à lui-même et les lance au dehors, puis il se renferme dans le sable et reprend la position qu'il avait avant l'arrivée de la fourmi.

La place est bonne: voici venir un cloporte que le soleil incommode et qui abandonne le mur pour trouver ailleurs quelque fente fraîche et humide où il puisse se cacher; le voici sur le bord de la trappe, il glisse, le formica-leo fait jouer son artillerie, le cloporte remonte, en vain le chasseur redouble ses coups, le cloporte lui échappe.

Un moucheron, à son tour, se laisse tomber dans le piège; mais il ouvre ses ailes et s'échappe, malgré la pluie de sable que lui lance son ennemi. Le cloporte en s'échappant a fait à l'entonnoir de fortes avaries; c'est sans doute ce qui, joint au peu de succès des deux dernières chasses, détermine le formica-leo à aller tendre ailleurs ses embûches; il remonte sa spirale et s'en va, toujours à reculons, chercher un affût plus favorable à ses vues.

Mais arrête donc, maladroit; prends garde! Il n'est plus temps: il est tombé lourdement dans le trou au fond duquel un autre chasseur, un autre formica-leo se tient en embuscade; celui-ci le saisit, encore étourdi de sa chute, le transperce entre ses cornes, le suce et en fait un excellent repas.

Est-ce l'excès de la faim, ou la colère de voir ainsi un autre chasseur tomber dans son embûche et la dégrader qui le pousse à cet acte de férocité? ou les formica-leo ne voient-ils dans leurs semblables qu'une variété de gibier, et une forme de nourriture?

Le formica-leo n'est pas condamné à ramper toujours ainsi sur la terre; un soir de juin, après qu'il aura bien dîné, il s'enfoncera sous le sable, plus profondément que de coutume, sans laisser ses cornes dehors.

[Illustration]

Là il s'enferme dans une boule, faite de grains de terre appliqués sur une coque de soie, dont le dedans est plus blanc et plus fin que le plus beau satin; bientôt il devient une sorte de demoiselle, qui coupe avec ses dents la coque qui la renferme. Cette mouche, qui a au premier abord beaucoup de l'aspect de ces libellules que nous avons rencontrées; et dont la larve vit dans la vase de l'eau, en diffère en plusieurs points. D'abord elle n'a pas la même magnificence dans sa parure; elle est grise, avec un petit liseré jaunâtre à chaque anneau; ensuite ses ailes plus larges, sont aussi plus longues que celles des libellules des prairies, et au repos, sont placées sur son corps, qu'elles recouvrent entièrement, en forme de toit, tandis que l'autre les tient écartées: je vous parle des différences qui s'offrent à l'oeil d'un ignorant, les savants en voient bien d'autres qui existent, et d'autres encore qui n'existent pas.

Il est un autre insecte qui, de même que le myrméléon ou fourmillon, ou formica-leo (car on lui donne ces trois noms), tend des trappes dans le sable pour y prendre du gibier dont il vit; c'est la cicindèle, un joli scarabée revêtu de velours clair, piqueté de blanc, qui lorsqu'on le touche, sent à la fois la rose et le musc; son vol est un saut d'une toise, pour lequel il s'aide de ses ailes.

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Avant sa transformation, sous sa première figure, la cicindèle vit également d'insectes, mais elle n'est pas construite de façon à pouvoir les poursuivre: elle est donc alors obligée de prendre dans des piéges une proie que plus tard elle saura bien atteindre, en fondant dessus comme un oiseau carnassier. Elle creuse dans une terre sablonneuse, un trou étroit, profond quelquefois d'un pied; elle monte à la surface de la terre, par les mêmes procédés qu'emploient les ramoneurs; là, elle courbe sa tête et en fait un pont, sur lequel on peut franchir l'abîme de deux lignes de large qu'elle a creusé; quand un insecte passe sur ce pont, le pont devient une trappe, s'enfonce sous ses pas, et le précipite au fond du trou où il est dévoré.

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Beaucoup de poëtes et de philosophes ont surtout reproché à l'homme d'être le seul animal ennemi de son espèce: les poëtes et les philosophes ont eu tort: tous les animaux s'entre-détruisent et s'entre-mangent.

Je ferai à l'homme un autre reproche; c'est qu'il est la seule espèce où l'individu soit son propre ennemi. L'homme se prive lui-même de sommeil, se nourrit d'aliments qui abrégent sa vie, les femmes se serrent dans des corsets, au point d'embarrasser le jeu de leurs organes, et même de déplacer leurs côtes. Les hommes, non contents de deux ou trois besoins réels que la nature leur a imposés, s'en créent chaque jour de nouveaux, et épuisent tout leur génie à inventer de nouveaux moyens d'être pauvres et misérables.

[Illustration]

LETTRE XXVII.

Hier, un enfant est entré dans mon jardin, il a entouré de petits bâtons un espace de terre long et large d'un pas; puis il a cueilli des roses, et les a plantées, en enfonçant la queue dans la terre; il a fait de même d'un très-bel oeillet.

Quand je suis rentré, j'ai ressenti un vif mouvement d'impatience, et si l'enfant avait été là, il est probable que je l'aurais grondé sévèrement; mais il est sorti, heureusement pour lui que j'aurais effrayé, heureusement pour moi qui n'aurais pu guère manquer de dire des sottises.

Ne le voyant pas, j'ai un peu réfléchi, et je me suis rappelé deux choses.--La première est que je fais précisément comme cet enfant: avant d'avoir un jardin à moi, je me promenais librement dans les bois et sur les rivages des fleuves et de la mer; un jour, j'ai acheté un grand carré de terre que j'ai entouré de pierres en forme de mur, et j'ai planté dedans des arbres et des fleurs enlevés à toutes sortes de terrains. L'enfant pouvait se promener dans tout mon jardin, voir, respirer toutes les fleurs; il a mieux aimé entourer un petit carré, et y piquer deux ou trois de ces mêmes fleurs, exactement comme moi, seulement cela ne lui a coûté que le temps de le faire, et moi j'ai donné de l'argent. Puis, quand son jardin a été fait, il l'a laissé là, a été s'amuser à autre chose et l'a oublié; tandis que moi, avec ce carré de terre, j'ai acheté mille et mille soucis.

Si le vent mugit en fureur, autrefois il cassait un arbre, et c'était un spectacle pour moi; aujourd'hui il brise un de mes arbres, et c'est une crainte avant, un regret et une perte après.

J'aimais les vieux murs ruinés tombant en poudre, et servant de retraite aux lézards; aujourd'hui j'ai bien envie de faire réparer mon mur dont quelques pierres se sont détachées.

La seconde chose que je me suis rappelée, c'est que j'ai fait autrefois, étant enfant, dans le jardin d'un autre, précisément ce que cet enfant a fait hier dans le mien.

Nous étions alors tout petits, mon frère et moi, et l'on nous envoyait le matin à une sorte d'école, non pas, je suppose, pour que nous apprissions quelque chose, non pour que nous fussions à l'école, mais pour que nous ne fussions pas à la maison, où probablement nous faisions plus de bruit qu'on ne le souhaitait.

Le maître d'école ou de pension, je ne sais plus quel titre il se donnait, était comme les autres; c'était un honnête restaurateur, qui remplaçait le beurre qu'il ne mettait pas dans la soupe des élèves par de l'instruction qu'il était censé leur donner. Le plan de ces maisons, où l'on annonce toujours que l'on forme le coeur et l'esprit de la jeunesse, est toujours invariablement établi sur ce problème à résoudre: Trouver un moyen de vendre de la soupe le plus avantageusement possible. Le problème se résout à la manière des possesseurs de cafés qui s'en posent un à peu près analogue: trouver le moyen de vendre quinze ou vingt sous ce que les gens auraient meilleur chez eux et sans se déranger pour quatre ou cinq. Les cafés ont les journaux, les maîtres de pension ces autres gargotiers, ont le latin.

Celui-ci, qu'on appelait M. Roncin, était un gros homme qu'on ne voyait jamais; c'était le seul moyen qu'il eût trouvé de se faire considérer. Madame Roncin faisait la cuisine avec l'aide d'une servante. L'autre cuisine, le latin, était faite par deux ou trois pauvres diables mal nourris, et plus mal payés. Il fallait qu'ils coûtassent moins cher à l'établissement que n'eût coûté le beurre qu'on aurait dû ajouter à la soupe, si l'on avait dirigé un restaurant d'un autre genre.

A bien dire, c'était la servante qui était la véritable maîtresse de la maison. M. Roncin était une sorte d'enseigne, et madame Roncin, qui dirigeait tout, ne décidait rien qu'en conseil avec Marianne par devant les fourneaux.

Comme nous étions au nombre des plus petits, nous étions enfermés, pendant six heures de la journée, dans ce qu'on appelle la classe de français. Nous y passions le temps de notre mieux; nous y faisions des poules et des bateaux en papier; nous jouions des billes à pair ou non pair. Quand le maître nous surprenait, il confisquait nos billes, jetait nos poules et nos bateaux, et nous mettait à genoux dans quelque coin de la classe; puis il nous faisait apprendre et réciter quelque chose qui commence ainsi: La grammaire est l'art de parler et d'écrire correctement, etc., ce à quoi nous ne comprenions rien, et lui pas grand'chose. C'était un pauvre vieil homme bien maigre, qui mettait à cela le plus grand sérieux du monde.

Il y avait dans la journée deux heures à peu près consacrées à ce que l'on appelait la récréation. Pendant ces deux heures, on nous lâchait dans une grande cour où il y avait trois ou quatre vieux arbres qui avaient résisté au temps et aux écoliers. Quelle joie et quels cris, et quel tumulte! Comme nous courions, comme nous sautions, comme nous étions heureux! Il advint un jour, à je ne sais lequel d'entre nous, d'imaginer de faire un jardin; il bêcheta, avec son couteau, dans un coin, un carré grand comme une table, y traça des allées de quatre pouces de large, mit du sable dans les allées, et planta dans les plates-bandes quelques menues branches avec leurs feuilles arrachées aux grands arbres, et aussi une tige coupée d'une giroflée qui avait fleuri d'elle-même dans le mur. Les jardins devinrent à la mode. Ceux qui, comme nous, étaient externes, c'est-à-dire ne venaient que le matin et s'en retournaient le soir, apportaient chaque jour des branches de fleurs coupées et des graines de toutes sortes. Les fleurs étaient fanées au bout d'une heure, les graines étaient oubliées et remplacées par d'autres quinze jours avant de germer dans la terre.

Nous venions, mon frère et moi, le matin, avec un petit panier dans lequel on mettait nos provisions de la journée, des tartines avec quelques fruits destinés à un repas que nous faisions au milieu du jour. Nous étions humiliés par le voisinage d'un jardin qui éclipsait entièrement le nôtre. Le possesseur de ce jardin y avait, comme nous dans le nôtre, planté des pois. Les siens étaient beaucoup plus beaux que les nôtres. Peut-être les avait-il moins souvent sortis de terre pour voir s'ils germaient.

Un jour le diable nous inspira un moyen de ne plus ressentir l'envie, mais de l'inspirer à nos camarades. Mon père avait un voisin; tous deux possédaient chacun la moitié d'un grand jardin, et n'étaient séparés que par une allée. Ce voisin avait de magnifiques jacinthes et en était fort curieux. Il nous vint à l'esprit de mettre ces jacinthes dans notre jardin de la pension. Le soir, je sors un instant de la maison, je vais à la plate-bande des jacinthes; je tremblais un peu; j'en prends une par la tige: je tire pour la rompre, l'oignon suit la tige. Je ne tenais pas à l'oignon que je ne trouvais pas beau, et dont je ne connaissais pas l'utilité. Néanmoins je me réserve de le séparer plus tard et de le jeter, mais au loin, pour qu'il ne me dénonce pas; mais je n'ai pas le temps. Je prends une seconde jacinthe, puis une troisième; je les cache dans la cave; je rentre, mon frère sort après moi. Nisus et Euryale ne firent pas un plus grand carnage dans le camp des Rutules. Le matin, jamais nous ne nous étions levés ni d'aussi bonne heure, ni d'aussi bonne grâce pour aller à l'école. Nous rangeons huit ou dix oignons au fond de notre panier et trois ou quatre dont la hampe de fleurs était venue sans l'oignon; puis nous étalons nos tartines par dessus.

C'était de tristes inclinations, direz-vous, mon ami; mais je vous affirmerai cependant que, ni mon frère ni moi, nous n'avons suivi pour cela la carrière du vol.

Il en est arrivé de même à saint Augustin, qui vola comme nous étant enfant, et qui le raconte lui-même dans ses Confessions avec une sorte de contrition narquoise et spirituelle.

«Il y avait, dit-il, un poirier près de notre vigne, chargé de fruits; une nuit, après avoir, comme de coutume, rôdé par les rues, nous nous en allâmes, une troupe de fripons et moi, pour cueillir ces poires; ce que nous fîmes, et Dieu m'est témoin que si nous en goûtâmes une, ce fut simplement pour faire une chose défendue. Mon Dieu! je vous ouvre ce coeur que vous avez retiré de l'abîme; vous pouvez y lire que je n'étais poussé à ce larcin que par la méchanceté. En effet, mon Dieu, ces poires étaient belles, mais ce n'est pas leur beauté qui m'engageait à les dérober, car j'en avais de meilleures chez nous, et je ne les pris absolument que pour les prendre; et s'il entra quelques morceaux de ces fruits dans ma bouche, vous savez, mon Dieu, qu'ils n'étaient sucrés que par ma malice.»

Je n'ai pas, comme saint Augustin, la consolation d'avoir été puni de mon crime par le crime lui-même. Si ces poires n'étaient pas sucrées, je dois avouer que les jacinthes étaient belles. Ma punition est arrivée tard; elle n'est arrivée qu'hier, mais elle est arrivée.

Les jacinthes étaient belles, et nous jouissions d'avance de l'admiration et de l'envie qu'elles exciteraient à la récréation. Nous allâmes tout droit à l'école, conduits par le jardinier, sans nous arrêter comme de coutume aux vitres des marchands. Là, comme nous savions que les jacinthes se volaient, nous ne voulûmes pas mettre notre panier dans le coin où l'on mettait les paniers des autres enfants; nous gardâmes le nôtre et le plaçâmes dans la classe, sous le banc, entre nos jambes. Il nous semblait que cette maudite classe ne finirait jamais pour amener le moment où nous pourrions enfin planter nos jacinthes. Tout à coup on ouvre la porte de la classe; c'est madame Roncin qui entre; elle nous appelle tous deux d'une voix mielleuse: «On dit que vous avez apporté de belles fleurs pour votre jardin. Voyons-les.»

Nous voici comme le corbeau de La Fontaine, dont je vous ai parlé dans une lettre précédente; nous prenons notre panier et le livrons à l'admiration de madame Roncin. Madame Roncin ôte d'abord les tartines et les met sur la table du vieux père Poquet; puis ensuite elle tire une à une les jacinthes et les range auprès des tartines. A ce moment, je levai les yeux et je vis, collés contre les vitres de la porte de la classe, deux figures! deux formidables figures! celle de M***, le propriétaire des jacinthes, et celle du jardinier que mon père envoyait nous chercher pour nous faire à la maison expier notre forfait. Je ne vous ferai pas, mon ami, le détail des reproches qui nous furent faits et des punitions qui nous furent infligées le lendemain en revenant à la pension. Il nous fallut mettre notre panier à la cuisine, où madame Roncin et sa servante faisaient le déjeuner. Toutes deux nous appelèrent petits voleurs. D'abord nous pleurâmes un peu; mais mon frère me dit:

--Dis donc, Stéphen, as-tu vu?

--Oui. Et toi?

Ce que nous avions vu; c'est que sur un des fourneaux étaient, dans deux pots, deux des plus belles jacinthes que madame Roncin s'était, je ne sais comment, appropriées.

J'avais bien vite oublié et les jacinthes et mon crime, mais je me suis hier rappelé l'un et l'autre. Mes belles roses que j'attendais depuis dix mois! mes diamants à moi! mes chères fleurs! j'allais, chaque matin, depuis qu'elles étaient fleuries, leur dire un bonjour dès les premières lueurs; je regardais si elles ne souffraient en rien, si aucun insecte n'en rongeait les boutons, je les regardais et je respirais leur parfum, et je me sentais riche et presque insolent. Et ce maudit enfant me les a inhumainement arrachées de leur tige et piquées dans son jardin où elles sont mortes en quelques heures. Et mon oeillet! un bel oeillet flamand, blanc avec des bandes violettes; un oeillet que j'avais la veille refusé opiniâtrement à une femme qui le demandait. C'est alors que j'ai compris tout ce que j'avais dû faire de chagrin à ce pauvre voisin, à l'homme aux jacinthes.

Il m'a semblé subir une de ces vengeances, comme Didon en annonce une au parjure Enée.

Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor...

Cet enfant n'était pas né alors qui aujourd'hui tire de moi de justes peines.

En effet, ce sont nos enfants qui nous rendront la peine et les ennuis que nous avons coûté à nos pères. De même, ne leur demandons pas la tendresse que nous leur portons, ce n'est pas à nous qu'ils la doivent et qu'ils la rendront, c'est aux enfants qu'ils auront plus tard, et dont ils se plaindront injustement, alors, comme nous nous plaignons d'eux et comme nos pères se sont plaints de nous.

«On ne se rappelle le respect et la reconnaissance que l'on doit à ses parents que pour l'exiger de ses enfants.»

[Illustration]

LETTRE XXVIII.

Il est une famille de plantes vénéneuses dans laquelle on remarque la jusquiame, le datura stramonium et le tabac.

Le tabac est peut-être un peu moins vénéneux que le datura; mais il l'est plus que la jusquiame, qui est un poison violent.

Voici un pied de tabac qui est une aussi belle plante qu'on en puisse voir; elle s'élève à six pieds de hauteur, et du sein de larges feuilles d'un beau vert, fait sortir des bouquets de fleurs roses, d'une forme gracieuse et élégante.

Pendant longtemps le tabac a fleuri solitaire et ignoré dans quelques coins de l'Amérique. Les sauvages auxquels nous avons donné de l'eau-de-vie, nous ont donné en échange le tabac, dont la fumée les enivrait dans les grandes circonstances. C'est par cet aimable échange de poisons qu'ont commencé les relations entre les deux mondes.

Les premiers qui jugèrent devoir se mettre la poudre du tabac dans le nez furent bafoués d'abord, puis un peu persécutés. Jacques Ier, roi d'Angleterre, fit contre ceux qui prenaient du tabac, un livre appelé Miso-capnos. Peu d'années après, le pape Urbain VIII excommunia les personnes qui prenaient du tabac dans les églises. L'impératrice Élisabeth crut devoir ajouter à la peine de l'excommunication contre ceux qui, pendant l'office divin, se bourraient le nez de cette poudre noire; elle autorisa les bedeaux à confisquer les tabatières à leur profit. Amurat IV défendit l'usage du tabac sous peine d'avoir le nez coupé.

Une plante utile n'eût pas résisté à de pareilles attaques.

Si, avant cette invention, un homme s'était trouvé qui dit: Cherchons un moyen de faire entrer dans les coffres de l'État un impôt volontaire de plusieurs millions par an; il s'agit de vendre aux gens quelque chose dont tout le monde se serve, quelque chose dont on ne puisse pas se passer. Il y a, en Amérique, une plante essentiellement vénéneuse; si vous exprimez de son feuillage une huile empyreumatique, une seule goutte fait périr un animal dans d'horribles convulsions. Offrons cette plante en vente, hachée en morceaux ou réduite en poudre; nous la vendrons très-cher; nous dirons aux gens de se fourrer la poudre dans le nez.

--Vous les y forcerez par une loi?

--Nullement, je vous ai parlé d'un impôt volontaire. Pour celui qui sera haché, nous leur dirons d'en respirer et d'en avaler un peu la fumée.

--Mais ils mourront?

--Non, ils seront un peu pâles; ils auront des maux d'estomac, des vertiges, quelquefois des coliques et des vomissements de sang, quelques douleurs de poitrine, voilà tout. D'ailleurs, voyez-vous, on a dit: L'habitude est une seconde nature; on n'a pas dit assez: l'homme est comme ce couteau auquel on avait changé successivement trois fois la lame et deux fois le manche; il n'y a plus pour l'homme de nature, il n'y a que les habitudes. Les gens d'ailleurs feront comme Mithridate, roi de Pont, qui s'était habitué à prendre du poison.

La première fois qu'on fumera du tabac, on aura des maux de coeur, des nausées, des vertiges, des coliques, des sueurs froides; mais cela diminuera un peu; et, avec le temps, on s'y accoutumera au point de n'éprouver plus ces accidents que de temps à autre, et seulement quand on fumera de mauvais tabac, ou du tabac trop fort, ou quand on sera mal disposé, ou dans cinq ou six autres cas.

Ceux qui le prendront en poudre éternueront, sentiront un peu mauvais, perdront l'odorat, et établiront dans leur nez une sorte de vésicatoire perpétuel.

--Ah çà, cela sent donc bien bon?

--Non, au contraire, cela sent très-mauvais. Je dis donc que nous vendrons cela très-cher, que nous nous en réserverons le monopole.

--Mon bon ami, aurait-on dit à l'homme assez insensé pour tenir un pareil langage, personne ne vous disputera le privilège de vendre une denrée qui n'aura pas d'acheteurs. Il y aurait de meilleures chances d'ouvrir une boutique et d'écrire dessus:

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