‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 107 sur 116 · V. S. L. M. - II.

V. S. L. M. - II.

Ce dieu Lixon, dit-on, était du temps des Celtes le dieu protecteur du pays. De là le nom de Luchon. Il est estropié et non détruit. Les dieux sont vivaces.

Le soir, on entend beaucoup trop de pianos. Il y a plusieurs bals, et, dans certains cafés, des orchestres. Ces orchestres sont des familles ambulantes, louées à tant par semaine, pour rendre la maison inhabitable. L’un d’eux, composé d’une flûte mâle et de quatre violons femelles, jouait intrépidement tous les soirs la même ouverture. Les privilégiés payants étaient dans la salle parmi les pupitres. Un peuple de paysans se pressait à la porte, bouche béante; on faisait cercle et l’on montait sur les bancs pour regarder.

Les marchands de toute espèce mettent leur boutique en loterie: loterie de vaisselle, loterie de livres, loterie de petits objets d’ornement, etc. Le marchand et sa femme distribuent des cartons, moyennant un sou, aux servantes, aux soldats, aux enfants qui font foule. Quelqu’un tire; la galerie et les intéressés avancent le cou avec anxiété. L’homme lit le numéro; un cri part, signe irréfléchi d’une joie expansive: «C’est moi qui gagne. A moi, monsieur le marchand.» Et l’on voit une petite servante toute rouge se dresser sur la pointe des pieds et tendre les mains. Le marchand prend un pot avec dextérité, le promène au-dessus de sa tête, le fait contempler à toute l’assistance: «Un beau moutardier; un moutardier de trois francs, à filets d’or. Qui veut des numéros?» La séance dure quatre heures. Tous les jours elle recommence; les chalands ne manquent pas un instant.

Ces gens ont le génie de l’étalage. Un jour, on entend rouler deux tambours, suivis de quatre hommes qui marchent solennellement, emmaillottés de châles et de pièces d’étoffe. Les enfants et les chiens font procession en criant; c’est l’ouverture d’une nouvelle boutique. Le lendemain je copiai l’affiche suivante imprimée sur papier jaune:

«Fête orphéonique dans la grotte dite de Gargas.

«La Société orphéonique de la ville de Montrejean exécutera:

«La polka;

«Plusieurs marches militaires;

«Plusieurs valses;

«Divers autres morceaux des œuvres des grands maîtres.

«Entre autres amateurs qui se feront entendre, l’un d’eux chantera des strophes sur l’éternité.

«Enfin une voix ravissante, qui veut garder l’anonyme pour se dérober à ces éloges mérités qu’on aime à prodiguer à son sexe, chantera aussi divers morceaux analogues à la circonstance.

«Ce sera délicieux et même séraphique que de prêter l’oreille à l’écho des sonores congélations des stalactites, qui s’unira à l’écho vibrant de la voûte pour répéter les notes harmonieuses; et, lorsque la voix divine s’y fera entendre, le charme enivrant du prestige surpassera toutes les impressions qu’ont pu laisser dans l’âme les souvenirs des plus aimables réunions chantantes.

«Prix d’entrée: 1 franc.»

Ces gens descendent de Clémence Isaure. Leurs affiches sont des odes. Par compensation beaucoup d’odes sont des affiches.

En effet, on est ici voisin de Toulouse; comme le caractère, le type est nouveau. Les jeunes filles ont des figures fines, régulières, d’une coupe nette, d’une expression vive et gaie. Elles sont petites, elles ont la démarche légère, des yeux brillants, la prestesse d’un oiseau. Le soir, autour d’une boutique de loterie, ces jolis visages se dessinent animés et passionnés sous la lumière vacillante bordée d’ombre noire. Les yeux pétillent, les lèvres rouges tremblent, le col s’agite avec de petits mouvements brusques d’hirondelle; aucun tableau n’est plus vivant.

Si vous sortez de l’allée éclairée et tumultueuse, au bout de cent pas, vous trouvez le silence, la solitude et l’obscurité. La nuit, la vallée est d’une grande beauté; elle s’encadre et s’allonge entre deux chaînes de montagnes parallèles, piliers énormes qui s’alignent sur deux files et soutiennent la voûte sombre du ciel. Leurs arceaux la découpent comme un plafond de cathédrale, et la nef immense s’enfonce à plusieurs lieues, rayonnante d’étoiles; ces étoiles jettent des flammes. En ce moment, il n’y a qu’elles de vivantes; la vallée est noire, l’air immobile; on distingue seulement les cimes effilées des peupliers debout dans la nuit sereine, enveloppés de leur manteau de feuillage. Les derniers rameaux s’agitent, et leur bruissement ressemble au murmure d’une prière que répète le bourdonnement lointain du torrent.

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