‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 16 sur 116 · I

I

Pau est une jolie ville, propre, d’apparence gaie; mais la chaussée est pavée en petits galets roulés, les trottoirs en petits cailloux aigus: ainsi les chevaux marchent sur des têtes de clous et les piétons sur des pointes de clous. De Bordeaux à Toulouse, tel est l’usage et le pavage. Au bout de cinq minutes, vos pieds vous disent d’une manière très-intelligible que vous êtes à deux cents lieues de Paris.

On rencontre des chariots chargés de bois, d’une simplicité rustique, dont l’invention remonte certainement au temps de Vercingétorix, mais seuls capables de gravir et de descendre les escarpements pierreux des montagnes. Ils sont composés d’un tronc d’arbre posé en travers sur des essieux et soutenant deux claies obliques; ils sont traînés par deux grands bœufs blanchâtres, habillés d’une pièce de toile pendante, coiffés d’un réseau de fil et couronnés de fougères, le tout pour les garantir des mouches grises. Cela donne à penser; car la peau de l’homme est beaucoup plus tendre que celle du bœuf, et les mouches grises n’ont point juré de paix avec notre espèce. Devant les bœufs marche ordinairement un paysan armé d’une gaule, l’air défiant et rusé, en veste de laine blanche et en culotte brune; derrière la voiture vient un petit garçon, pieds nus, très-éveillé et très-déguenillé, dont le vieux béret de velours retombe comme une calotte de champignon plissé, et qui s’arrête saisi d’admiration au magnifique aspect de la diligence.

Voilà les vrais compatriotes d’Henri IV. Quant aux jolies dames en chapeaux de gaze, dont les robes ballonnées et bruissantes frôlent en passant les cornes des bœufs immobiles, il ne faut pas les regarder; elles reporteraient votre imagination au boulevard de Gand, et vous auriez fait deux cents lieues pour rester en place. Je ne suis ici que pour faire visite au seizième siècle; on voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées. Montrez à un Parisien la porte par laquelle Henri IV entra dans Paris; il aura grand’peine à revoir les armures, les hallebardes et toute la procession victorieuse et tumultueuse que décrit l’Étoile: c’est qu’il a passé là aujourd’hui pour telle affaire, qu’hier il a rencontré un ami, que l’an dernier il a regardé cette porte au milieu d’une fête publique. Toutes ces pensées accourent avec la force de l’habitude, repoussant et étouffant le spectacle historique qui allait se lever en pleine lumière et se dérouler devant l’esprit. Mettez ce même homme à Pau: il n’y connaît ni hôtels, ni habitants, ni boutiques; son imagination dépaysée peut courir à l’aventure; aucun objet connu ne la fera trébucher et tomber dans des soucis d’intérêt et de passion présente; il entre de plain-pied dans le passé et s’y promène comme chez lui, à son aise. Il était huit heures du matin; point de visiteur au château, personne dans les cours ni sur la terrasse; je n’aurais pas été trop étonné de rencontrer le Béarnais, «ce vert galant, ce diable à quatre,» si malin qu’il se fit appeler «le bon roi.»

Son château est fort irrégulier; il faut descendre dans la vallée pour lui trouver un peu d’agrément et d’harmonie. Au-dessus de deux étages de toits pointus et de vieilles maisons, il se détache seul dans le ciel et regarde au loin la vallée; deux tourelles à clochetons s’avancent de front vers l’ouest; le corps oblong suit, et deux grosses tours en briques ferment la marche avec leurs esplanades et leurs créneaux. Il touche à la ville par un vieux pont étroit, au parc par un large pont moderne, et les pieds de sa terrasse sont mouillés par un joli ruisseau sombre. De près cette ordonnance disparaît: une cinquième tour du côté du nord dérange

[Illustration: Pau.--La ville et le château. (Page 64.)]

la symétrie. La grande cour, en forme d’œuf, est une mosaïque de maçonneries disparates: au-dessus du porche, un mur en galets du Gave et en briques rouges croisées comme les dessins d’une tapisserie; en face, collés au mur, une rangée de médaillons en pierre; sur les côtés, des portes de toute forme et de tout âge; des fenêtres en mansarde, carrées, pointues, crénelées, dont les châssis de pierre sont festonnés de bosselures ouvragées. Cette mascarade d’architectures trouble l’esprit sans lui déplaire; elle est sans prétention et naïve; chaque siècle a bâti à sa guise, sans s’occuper de son voisin.

Au premier étage, on montre une grande écaille de tortue qui fut le berceau d’Henri IV. Des bahuts sculptés, des dressoirs, des tapisseries, des horloges du temps, le lit et le fauteuil de Jeanne d’Albret, tout un ameublement dans le goût de la Renaissance, éclatant et sombre, d’un style tourmenté et magnifique, reportent d’abord l’esprit vers cet âge de force et d’effort, d’audace inventive, de plaisirs effrénés et de labeur terrible, de sensualité et d’héroïsme. Jeanne d’Albret, mère d’Henri IV, traversa la France pour venir, selon sa promesse, accoucher dans ce château, «princesse, dit d’Aubigné, n’ayant de la femme que le sexe, l’âme entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible aux adversités.» Elle chantait un cantique béarnais quand elle le mit au monde. On dit que le vieux grand-père frotta d’une gousse d’ail les lèvres du nouveau-né, lui versa dans la bouche quelques gouttes de vin de Jurançon, et l’emporta dans sa robe de chambre. L’enfant naquit dans la chambre qui touche à la tour de Mazères, au coin du sud-ouest. «Son grand-père l’ôta au père et à la mère, et voulut faire nourrir cet enfant à sa porte, reprochant à sa fille et à son gendre que, par les délicatesses françaises, ils avaient perdu plusieurs de leurs enfants. Et, de fait, il l’éleva à la béarnaise, c’est-à-dire pieds nus et tête nue, bien souvent avec aussi peu de curiosité que l’on nourrit les enfants des paysans. Cette bizarre résolution succédant forma un corps auquel le froid et le chaud, les labeurs immodérés et toutes sortes de peines n’ont pu apporter d’altération, en cela s’accordant sa nourriture à sa condition, comme Dieu voulant dès ce temps préparer un sûr remède et un ferme cœur d’acier aux nœuds ferrés de nos dures calamités.»

Sa mère, ardente et austère calviniste, l’emmena à quinze ans, à travers l’armée catholique, jusqu’à la Rochelle, et le donna aux siens pour général. A seize ans, au combat d’Arnay-le-Duc, il conduisait la première charge de cavalerie. Quelle éducation et quels hommes! Leurs descendants tout à l’heure passaient dans la rue, allant au collége pour composer des vers latins et réciter les pastorales de Massillon.

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