‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 37 sur 116 · III.

III.

Les Ossalais pourtant ont, d’ordinaire, une physionomie douce, intelligente et un peu triste. Le sol est trop pauvre pour donner à leur visage cette expression de vivacité impatiente et de verve spirituelle que le vin du Midi et la vie facile donnent à leurs voisins du Languedoc. Soixante lieues en voiture prouvent que le sol forme le type. Un peu plus haut, dans le Cantal, pays de châtaignes, où les gens s’emplissent d’une nourriture grossière, vous verrez des visages rougis d’un sang lourd et plantés d’une barbe épaisse, des corps charnus, fortement membrés, machines massives de travail. Ici les hommes sont maigres et pâles; leurs os sont saillants, et leurs grands traits tourmentés comme ceux de leurs montagnes. Une lutte éternelle contre le sol a rabougri les femmes comme les plantes; elle leur a laissé dans le regard une vague expression de mélancolie et de réflexion. Ainsi les impressions incessantes du corps et de l’âme finissent par modeler le corps et l’âme; la race façonne l’individu, le pays façonne la race. Un degré de chaleur dans l’air et d’inclinaison dans le sol est la cause première de nos facultés et de nos passions.

Le désintéressement n’est pas une vertu de montagne. Dans un pays pauvre, le premier besoin est le besoin d’argent. On dispute pour savoir s’ils considèrent les étrangers comme une proie ou comme une récolte; les deux opinions sont vraies: c’est une proie qui chaque année donne une récolte. Voici un détail bien petit, mais capable de montrer avec quelle dextérité et quelle passion ils tondent un œuf.

Paul dit un jour à sa servante de remettre un bouton à son pantalon. Au bout d’une heure, elle vient avec le pantalon, et, d’un air indécis, inquiet, comme si elle craignait l’effet de sa demande: «C’est un sou,» dit-elle. J’expliquerai plus tard quelle grosse somme c’est ici qu’un sou.

Paul tire le sou sans mot dire et le donne. Jeannette s’en va sur la pointe du pied jusqu’à la porte, se ravise, revient, prend le pantalon et montre le bouton: «Ah! c’est un beau bouton! (Une pause.) Je n’en avais pas dans ma boîte. (Autre pause plus longue.) J’ai acheté celui-là chez l’épicier: c’est un sou.» Elle se dresse avec anxiété; le propriétaire de la culotte, toujours sans mot dire, donne un second sou.

Il est clair qu’il y a là une mine de sous. Jeannette sort, et un instant après rouvre la porte. Elle a pris son parti, et d’une voix aiguë, perçante, avec une volubilité admirable: «Je n’avais pas de fil; il a fallu acheter du fil, j’ai usé beaucoup de fil; c’était du bon fil. Le bouton ne partira plus, je l’ai cousu bien fort: c’est un sou.» Paul pousse sur la table un troisième sou.

Deux heures après, Jeannette, qui a fait ses réflexions, reparaît. Elle prépare le déjeuner avec un soin minutieux; elle essuie attentivement les moindres taches, elle adoucit sa voix, elle marche sans faire de bruit, elle est d’une prévenance charmante; puis elle dit, en déployant toutes sortes de grâces obséquieuses: «Il ne faut pas que je perde, vous ne voulez pas que je perde; l’étoffe était dure, j’ai cassé la pointe de mon aiguille. Je ne le savais pas tout à l’heure, je viens de le voir: c’est un sou.»

Paul tira le quatrième sou, en disant de son air grave:

«Courage, Jeannette; vous ferez une bonne maison, ma fille; heureux l’époux qui vous conduira, candide et rougissante, sous le toit de ses ancêtres! Allez brosser mon pantalon.»

Les mendiants pullulent. Je n’ai jamais rencontré un enfant qui ne me demandât l’aumône; tous les habitants font ce métier, de quatre à quinze ans. Personne n’en a honte. Vous regardez de toutes petites filles, qui marchent à peine, assises au pas de leur porte et occupées à manger une pomme: elles viennent en trébuchant vous tendre la main. Vous trouvez dans une vallée un jeune pâtre

[Illustration: Vallée d’Ossau.--Types et costumes. (Page 132.)]

auprès de ses vaches; il s’approche et vous demande quelque petite chose. Une grande fille passe avec un fagot sur la tête; elle s’arrête et vous demande quelque petite chose. Un paysan travaille au chemin. «Je vous fais une belle route, dit-il; donnez-moi quelque petite chose.» Une bande de polissons jouent au bout d’une promenade; dès qu’ils vous voient, ils se prennent par la main, commencent la danse du pays, et finissent par quêter quelque petite chose. Il en est ainsi dans toutes les Pyrénées.

Ils sont aussi marchands que mendiants. Rarement on traverse la rue sans être abordé par un guide qui vous offre ses services et vous demande la préférence. Si vous êtes assis sur une colline, vous voyez tomber du ciel deux ou trois enfants qui vous apportent des papillons, des pierres, des plantes curieuses, des bouquets de fleurs. Si vous approchez d’une étable, le propriétaire sort avec une écuelle de lait et veut à toute force vous le vendre. Un jour que je regardais un petit taureau, le bouvier me proposa de l’acheter.

Cette avidité n’est point choquante. Je remontais une fois derrière les Eaux-Bonnes le ruisseau de la Soude: c’est une sorte d’escalier disloqué qui tournoie pendant trois lieues entre des buis, dans un fond brûlé; il faut grimper sur des rocs pointus, sauter de saillie en saillie, marcher en équilibre sur des corniches étroites, gravir en zigzag des pentes escarpées de pierres roulantes. Le sentier ferait peur aux chèvres: on s’y meurtrit les pieds, et l’on court risque à chaque pas d’y prendre une entorse. J’y rencontrai de jeunes femmes et des filles de vingt ans, pieds nus, qui portaient au village, l’une un bloc de marbre dans sa hotte, l’autre trois sacs de charbon attachés ensemble, une autre cinq ou six longues et lourdes planches; la course est de trois lieues, par le soleil de midi; ajoutez trois lieues pour revenir: elle est payée dix sous.

Ils sont, comme les mendiants et les marchands, très-rusés et très-polis. La pauvreté oblige l’homme à calculer et à plaire: ils ôtent leur bonnet sitôt qu’on leur parle et sourient complaisamment; jamais de façons brutales ou naïves. Le proverbe dit très-bien: «Béarnais faux et courtois.» On se souvient des manières caressantes et de la parfaite habileté de leur Henri IV: il sut jouer tout le monde et ne heurter personne. En ce point et en beaucoup d’autres, il était de son pays. La nécessité aidant, je leur ai vu inventer des dissertations géologiques. Au milieu de juillet il y eut une sorte de tremblement de terre; on répandit le bruit qu’un vieux mur s’était écroulé: la vérité est que les fenêtres avaient tremblé, comme lorsqu’une grosse voiture passe. Aussitôt la moitié des baigneurs délogea: cent cinquante personnes s’enfuirent de Cauterets en deux jours; les voyageurs en chemise couraient à l’écurie la nuit pour atteler leurs voitures, et emportaient pour l’éclairer la lanterne de l’hôtel. Les paysans secouaient la tête d’un air de compassion et me disaient: «Voyez-vous, monsieur, ils vont chercher pis; s’il y a un tremblement, la plaine s’ouvrira et ils tomberont dans les crevasses, au lieu qu’ici la montagne est solide et les garantirait comme une maison.»

Cette même Jeannette, qui tient déjà une place si honorable dans mon histoire, fournira un exemple de la circonspection polie et de la réserve méticuleuse dont ils s’enveloppent quand ils ont peur de se compromettre. Son maître avait dessiné l’église voisine, et voulut juger son œuvre à la façon de Molière.

«Reconnaissez-vous cela, Jeannette?

--Ah! monsieur, c’est-y vous qui l’avez fait?

--Qu’est-ce que j’ai copié là?

--Ah! monsieur, c’est bien beau.

--Mais encore, dites-moi ce qu’il y a là-dessus.»

Elle prend la feuille, la tourne et la retourne, regarde l’artiste d’un air ébahi et ne dit rien.

«Est-ce un moulin ou une église?

--Oui-da!

--Est-ce l’église de Laruns?

--Ah! c’est bien beau.»

On ne put jamais la tirer de là.

Page 1