IV.
Après Gèdres est une vallée sauvage qu’on nomme le Chaos, et qui est bien nommée. Là, au bout d’un quart d’heure, les arbres disparaissent, puis les genévriers et les buis, enfin les mousses; on ne voit plus le Gave, tous les bruits cessent. C’est la solitude morte et peuplée de débris. Trois avalanches de roches et de cailloux écrasés sont descendues de la cime jusqu’au fond. L’effroyable marée, haute et longue d’un quart de lieue, étale comme des flots ses myriades de pierres stériles, et la nappe inclinée semble encore glisser pour inonder la gorge. Ces pierres sont fracassées et broyées; leurs cassures vives et leurs pointes âpres blessent l’œil; elles se froissent et s’écrasent encore. Pas un buisson, pas un brin d’herbe; l’aride traînée grisâtre brûle sous un soleil de plomb; ses débris sont roussis d’une teinte morne, comme dans une fournaise. Une montagne ruinée est plus désolée que toutes les ruines humaines.
Cent pas plus loin, l’aspect de la vallée devient formidable. Des troupeaux de mammouths et de mastodontes de pierre gisent accroupis sur le versant oriental, échelonnés et amoncelés dans toute la pente. Ces croupes colossales reluisent d’une fauve couleur ferrugineuse; les plus énormes boivent au bas l’eau du fleuve. Ils semblent chauffer au soleil leur peau bronzée, et dormir, renversés, étalés sur le flanc, couchés dans toutes les attitudes, tous gigantesques et effrayants. Leurs pattes difformes sont reployées; leurs corps demi-enfoncés dans la terre; leurs dos monstrueux s’appuient les uns sur les autres. Lorsqu’on entre dans cette prodigieuse bande, l’horizon disparaît, les blocs montent à cinquante pieds en l’air; le chemin tournoie péniblement entre les masses qui surplombent; les hommes et les chevaux paraissent des nains; ces croupes rouillées montent en étages jusqu’à la cime, et la noire armée suspendue semble prête à fondre sur les insectes humains qui viennent troubler son sommeil.
La montagne autrefois, dans un accès de fièvre, a secoué ses sommets, comme une cathédrale qui s’effondre. Quelques pointes ont résisté, et leurs clochetons crénelés s’alignent sur la crête; mais leurs assises sont disloquées, leurs flancs crevassés, leurs aiguilles déchiquetées. Toute la cime fracassée chancelle. Au-dessous d’eux la roche manque tout d’un coup par une plaie vive qui saigne encore. Les éclats sont plus bas, sur le versant encombré. Les rochers écroulés se sont soutenus les uns les autres, et l’homme aujourd’hui passe en sûreté à travers le désastre. Mais quel jour que celui de la ruine! Elle n’est pas très-ancienne, peut-être du VIᵉ siècle, et de l’année d’un terrible tremblement raconté par Grégoire de Tours. Si un homme a pu voir sans périr les cimes se fendre, vaciller et tomber, les deux mers de roches bondissantes arriver dans la gorge à la rencontre l’une de l’autre et se broyer dans une pluie d’étincelles, il a contemplé le plus grand spectacle qu’aient jamais eu des yeux humains.
A l’occident, un môle perpendiculaire, fendillé comme une vieille ruine, se dresse à pic vers le ciel. Une lèpre de mousses jaunâtres s’est incrustée dans ses pores et l’a vêtu tout entier d’une livrée sinistre. Cette robe livide sur cette pierre brûlée est d’un effet splendide. Rien n’est laid comme les cailloux crayeux qu’on tire d’une carrière; ces déterrés semblent froids et humides dans leur linceul blanchâtre; ils ne sont point habitués au soleil, ils font contraste avec le reste. Mais le roc qui vit à l’air depuis dix mille ans, où la lumière a tous les jours déposé et fondu ses teintes métalliques, est l’ami du soleil; il en porte le manteau sur ses épaules; il n’a pas besoin d’un manteau de verdure; s’il souffre des végétations parasites, il les colle à ses flancs et les empreint de ses couleurs. Les tons menaçants dont il s’habille conviennent au ciel libre, au paysage nu, à la chaleur puissante qui l’environne; il est vivant comme une plante; seulement il est d’un autre âge, plus sévère et plus fort que celui où nous végétons.