I.
La première a les jambes longues, le corps maigre, la tête penchée en avant, les pieds larges et forts, les mains vigoureuses, excellentes pour serrer et accrocher. Elle est munie de cannes, de bâtons ferrés, de parapluies, de manteaux, de pardessus en caoutchouc. Elle méprise la parure, se montre peu dans le monde, connaît parfaitement les guides et les hôtels. Elle arpente le terrain d’une façon admirable, monte avec selle, sans selle, de toutes les manières, toutes les bêtes possibles. Elle marche pour marcher et pour avoir le droit de répéter quelques belles phrases toutes faites.
J’ai trouvé et ramassé aux Eaux-Chaudes le journal d’un de ces touristes marcheurs. Il est intitulé: Mes impressions.
«15 juillet. Ascension du Vignemale. Départ à minuit, retour à dix heures du soir. Appétit sur le sommet, excellent dîner, pâté, volailles, truites, bordeaux, kirsch. Mon cheval a bronché onze fois. Pieds écorchés. Rondo, bon guide. Total: soixante-sept francs.
«20 juillet. Ascension du Pic du Midi de Bigorre. Quinze heures. Sanio, médiocre guide, ne sait ni chansons ni histoires. Bon sommeil d’une heure au sommet. Deux bouteilles cassées, ce qui a un peu gâté les provisions. Trente-huit francs.
«21 juillet. Excursion au val d’Héas. Trop de pierres sur la route. Sept lieues. Il faut m’exercer tous les jours; demain j’en ferai huit.
«24 juillet. Excursion au val d’Aspe. Neuf lieues.
«1ᵉʳ août. Lac d’Oo. Bonne eau, très-froide; les bouteilles ont bien rafraîchi.
«2 août. Vallée de l’Arboust. Rencontre de trois caravanes, deux d’ânes, une de chevaux. Dix lieues. Gosier pelé. Durillons au pied.
«3 août. Ascension de la Maladetta. Trois jours.
[Illustration: Le Vignemale. (Page 282.)]
Coucher à la Rencluse de la Maladetta. Mon grand manteau double à collet de poil m’empêche d’être gelé. Le matin, je fais moi-même l’omelette. Punch à la neige. Seconde nuit dans le vallon de Malibierne. Traversée du glacier. Mon soulier droit se déchire. Arrivée au sommet. Vue de trois bouteilles laissées par les précédents touristes. Pour me distraire, je lis un numéro du Journal des chasseurs. Au retour, je suis fêté par les guides. Cornemuses le soir à ma porte, gros bouquet avec un ruban. Total: cent soixante-huit francs.
«15 août. Départ des Pyrénées. Trois cent quatre-vingt-onze lieues en un mois, tant à pied qu’à cheval et en voiture. Onze ascensions, dix-huit excursions. J’ai usé deux bâtons ferrés, un pardessus, trois pantalons, cinq paires de souliers. Bonne année.
«P. S. Pays sublime. Mon esprit plie sous ces grandes émotions.»