CHAPITRE XIII
DE SRINAGAR A MARRI
Départ de Srinagar.--Voyage sur le Djelum.--Générosité du maharadjah.--Tempête.--Le lac Oualar.--Baramoullah.--Souvenir de Bernier.--Le temple de Baniar.--Ouri et son antique mosquée.-- Mouzafarabad.--La vallée du Naïnsoukh.--Les Tchilasis.--Nous reprenons la grande route.--Kohala.--Marri et ses délices.--La vue du Nanga-Parbot.
La veille de notre départ, je fis nos derniers préparatifs: la caisse contenant les crânes fut emballée par moi avec toutes les précautions possibles; chacune de ces pièces précieuses fut enveloppée avec de la ouate et du papier en feuilles de bouleau. Je liai le tout avec des tiges de longues herbes arrachées au bord du lac. Cette nouvelle corde est très employée au Cachemire; on fait d’abord sécher les tiges d’herbes au soleil, qui deviennent alors comme une espèce de corde; puis, pour s’en servir, on les mouille, et, après les avoir attachées bout à bout, on en fait de grosses pelotes, qu’on emporte facilement. Pour ce genre d’emballage, cette corde était parfaite. Une fois la caisse préparée, je la fis clouer et remettre au porteur, qui, sans se douter de rien, la mania comme les autres. S’il avait su ce qu’elle contenait, il aurait eu une telle peur qu’il se serait enfui en se croyant poursuivi par tous les spectres de ses ancêtres. Enfin tout est prêt, et les caisses sont placées dès la veille dans la barque destinée à cet effet.
Le 13 octobre, à six heures du matin nous montons dans notre bateau, où l’on avait préparé nos lits et déposé nos bagages intimes. Notre cuisinier nous suivait dans une autre barque avec nos gros colis. M. E... voyageait dans la sienne, et le mounchi avait aussi sa barque, qui, tantôt en avant, tantôt en arrière, surveillait l’escorte. Il avait reçu de Sa Hautesse l’ordre de nous accompagner jusqu’à Marri, plus loin que la frontière cachemirienne. En plus, nous avions quatre tchouprassis que le maharadjah nous avait donnés pour prendre soin de nos bagages, qui étaient considérables.
Nous devions voyager aux frais du maharadjah jusqu’à Kohala, mais les dépenses exigées pour notre voyage en bateau nous regardaient. Cette générosité de Sa Hautesse nous permit de faire bien des choses que nous n’aurions pas pu exécuter, réduits à nos seules ressources.
Le confortable avec lequel les Anglais voyagent est impossible à se procurer si l’on n’a pas leur fortune ou le même traitement à sa disposition.
Quelle différence avec le Russe, qui se contente du strict nécessaire, mangeant ce qu’il trouve, jeûnant de ce qu’il ne trouve pas! L’été, ses provisions sont gâtées; l’hiver, elles sont gelées; il boit du thé et mange quelque peu de salaisons, couche dans ses fourrures ou sur le mauvais canapé des stations. Aussi la différence entre le soldat anglais et le soldat russe, et même entre les officiers, est-elle grande.
Nous n’avons que quatre domestiques pour ce voyage: François, un cuisinier, et deux saïs, dont l’un a été couli auparavant, aussi pouvons-nous lui faire faire tout ce que nous voulons, avantage inappréciable aux Indes. C’est un musulman aux fortes jambes, l’ancien saïs de Mme de F.... Il a la tête ornée d’un turban que nous lui avons donné pour combler son plus cher désir; il nous suivrait au bout du monde, n’ayant pas à brûler son père.
L’autre est notre fidèle saïs hindou qui est avec nous depuis Simla et qui nous est vraiment dévoué. Il a une affection particulière pour moi, qui s’est manifestée depuis l’époque où je lui ai soigné son pied qui était malade; donc elle date déjà de loin.
Nos deux saïs ne prennent pas place dans le bateau; ils iront à pied avec leurs chevaux jusqu’à Baramoullah et nous y attendront. Déjà Srinagar est désert; tous les Anglais qui habitaient le Mounchi-Bagh sont partis pour laisser les officiers de Rembir-Singh percevoir les impôts.
Nous sommes les derniers. Peut-être quelques retardataires s’égarent-ils encore sous les magnifiques et ombreux platanes, mais leur nombre est si rare qu’ils échappent à la vue. Le résident anglais n’est pas encore parti; il ne s’éloigne jamais de Srinagar qu’à la fin d’octobre. Nous ne pûmes lui faire nos adieux, car il était allé, avec sa femme, faire une excursion aux abords du Pir Pandjal, passe située dans la partie méridionale du Cachemire.
A six heures, au moment où les premiers coups de rame nous éloignent de ces rives charmantes, le temps est superbe; le petit lac que nous traversons est encore enveloppé de sa vapeur matinale, et le chenal qui nous conduit au Djelum est bien bas. Quantité de bateaux transportent les herbes qui servent à nourrir les bestiaux pendant l’hiver. On coupe les branches des saules pour les moutons, qui jouissent de leur reste en attendant cette maigre nourriture.
Les vaches de ce riche pays donnent peu de lait; l’herbe est rare l’été sur ces flancs montagneux, et le peu qu’il y a est desséché par le soleil. Mais j’imagine que la race n’est pas très bonne et que les bœufs à bosses sont de qualité inférieure aux nôtres. Il est un fait, c’est que dans toute l’Inde la viande de bœuf et de veau n’est ni bonne ni succulente. Les bateaux nous barrent continuellement le passage; mais, une fois sur le Djelum, nous voguons doucement, et nos bateliers s’empressent d’en remonter le courant. Le palais du maharadjah est fermé, et les bateaux qui lui appartiennent se balancent mollement sur la rivière, revêtus de leurs housses d’hiver.
[Illustration: Un Pandit du Cachemire.]
Déjà les femmes sont accroupies dans leurs demeures nautiques avec leurs kangris sous leurs simples chemises; les hommes s’enveloppent dans leurs couvertures de patou; d’autres se plongent dans la rivière et font consciencieusement leurs ablutions.
Près du bazar, un Pandit dresse un minuscule autel hindou et prépare les couleurs que son maître doit se mettre sur le front pour le distinguer des musulmans. Toutes les couleurs sont mises dans de petits vases de cuivre jaune; l’un d’eux est rempli de tagetis ou roses d’Inde, fleurs sacrées et aimées des Hindous. Pendant ce temps, son maître prend son bain. D’aucuns prennent leur repas et savourent délicieusement leur riz cuit à l’eau.
Bientôt les dernières maisons de Srinagar vont disparaître à nos yeux; le zékète (octroi) est la dernière. Des hommes sont rassemblés en assez grand nombre, attendant qu’on ait prélevé sur leurs marchandises les sommes dues à l’État. Le zékète est généralement une construction carrée, une espèce de kiosque en bois élevé sur des piliers, afin que l’eau, en débordant, ne l’emporte pas; il est toujours placé à l’extrémité d’un pont, devant lequel nous passons sans être arrêtés; par une dernière gracieuseté le maharadjah a donné des ordres pour que toutes nos affaires fussent franches d’octroi.
Ah! si tous les souverains étaient comme Sa Hautesse, comme tous les voyageurs scientifiques les béniraient, eux qui sont toujours à court d’argent!
Le maharadjah est vraiment d’une générosité qui dépasse tout ce que nous avons vu jusqu’à présent. Sous ce rapport, les Orientaux nous donnent de fameuses leçons. Si le gouvernement russe pouvait prendre modèle sur lui, il nous rendrait les 120 roubles que la douane moscovite nous a retenus pour des objets qui nous avaient servi.
Il est vrai que le gouvernement russe avait promis de faire droit à notre réclamation. Mais, pressés de partir, il nous fallut remettre notre affaire aux mains des employés de notre ambassade, qui la laissèrent tomber à l’eau, trop occupés sans doute pour défendre les intérêts de leurs compatriotes.
Autant les autres ambassades protègent leurs nationaux, autant celle de France a peur de remuer un pauvre petit doigt, même quand les Français ont dix fois raison. Aussi les gouvernements étrangers, qui connaissent cette particularité, ne se soucient pas des réclamations des Français; c’est avec de bonnes paroles et un sourire caustique qu’ils renvoient les attachés.
Mais que l’ambassade anglaise ou américaine vienne leur réclamer quelque chose. Oh! alors, comme ils savent qu’il n’y a pas à plaisanter, l’affaire est vite réglée, à la satisfaction des réclamants.
Le grand pont en bois qui est près du zékète est très pittoresque, avec quatre belles arches en bois qui laissent filtrer l’eau par toutes leurs parois. Il ne craint pas les crues fortes et régulières du printemps. Sa construction orientale et primitive défie les fureurs d’une première sortie printanière; seul le temps attestait sa présence et lui disait: «Encore un peu de temps, si tu n’y prends garde je te détruirai, moi....» Et les gardes indolents semblaient ne rien entendre, et le pont tremblait sous les étreintes de son ennemi.
Nous passons près de l’endroit où un autre chenal conduit au lac; nous l’avons pris, il y a deux mois, pour nous rendre à Skardo: aujourd’hui il est à sec, impossible d’y manœuvrer un bateau.
Nous rencontrons peu d’Anglais. Les habitants de la fière Albion sont aussi faciles à reconnaître sur le continent asiatique que sur le continent européen. Ils sont irréprochablement mis, mais le goût leur fait défaut. Raidement assis sur leurs bateaux, ils lisent ou regardent fièrement passer les indigènes, pour lesquels ils ont une aversion et une répulsion instinctives, quoique cependant les dames anglaises aient quelquefois des oublis impérieux en faveur de ces indigènes tant haïs. On raconte que la femme d’un peintre anglais s’est laissé enlever par un noble de la cour cachemirienne, au grand désespoir de ses compatriotes, car c’était une flèche décochée à leur orgueil national.
L’hiver chasse les Européens. Au loin, les montagnes blanchies avertissaient que la neige tombait là-bas et ne tarderait pas à barrer les chemins aux visiteurs de cette belle contrée.
Sur les cinq heures du soir, un vent terrible s’élève, et, malgré nos refus, il fallut céder aux prières de nos bateliers. Frémissants de peur, ils nous suppliaient de nous arrêter et de laisser passer l’orage. Le vent, en effet, se heurtait contre les paillassons de notre barque et soulevait les ondes du Djelum, qui, furieuses, écumaient sous le souffle puissant de leur maître. Pavan, le dieu du vent chez les Hindous, était dans toutes ses fureurs. Voulait-il renouveler la jolie tradition par laquelle on raconte la formation de l’île de Ceylan? Pavan, provoqué par un génie de la montagne Sommeir, l’attaqua avec de telles tempêtes que celle-ci, craignant d’être renversée, demanda secours aux dieux. Ceux-ci l’aidèrent, en effet; mais, un jour que les dieux étaient aux noces de Siva, Pavan redoubla tellement d’efforts que le sommet d’une montagne tomba dans la mer. C’est ainsi que fut formée l’île de Ceylan. Nous faisons amarrer notre barque, dont Pavan eût eu beaucoup plus facilement raison que du sommet de la montagne, car ces bateaux plats chavirent au moindre vent.
Après une heure de tempête, le calme se rétablit, et nous continuâmes notre route sur une rivière aussi tranquille et aussi dormante qu’elle était agitée tout à l’heure.
Décidément Varouna, le Neptune hindou, avait vaincu son adversaire. Ce dieu n’est pas comme celui de notre connaissance, conduisant cinq vigoureux coursiers et armé d’un trident; il est moins majestueux; ses coursiers se réduisent à un poisson sur lequel il est monté, et au lieu d’un trident c’est un roseau qu’il tient dans sa main. Les Hindous l’invoquent dans les sécheresses, pour lui demander l’eau bienfaisante qui fera fleurir leurs moissons et reverdir leurs prairies brûlées par le soleil.
Le coucher de cet astre brillant fut splendide; l’horizon était en feu, et ses rayons semblaient vouloir transpercer le flanc des montagnes. Ce fut l’affaire de quelques beaux instants; le spectacle s’effaça et fit place au crépuscule. Le ciel bleuit, les étoiles étincelèrent.
Le flanc d’une montagne s’éclaire et forme une guirlande brillante suivant les contours du versant. Ce sont des broussailles qui flambent sur une longueur d’environ quelques lieues. Puis la lune apparaît, pâle et modeste, décrivant sa course au milieu de cette voûte étoilée. Nous nous couchons et passons la nuit dans notre bateau, dont les paillassons, baissés et recouverts de tapis, nous abritèrent de leur mieux contre les fraîcheurs de la nuit.
A quatre heures du matin, notre maison flottante reprit sa course, et nous fûmes réveillés par les rames qui frappaient les eaux d’un bruit régulier.
Les tapis levés, les montagnes nous apparurent couvertes de neige, et le grand lac que traverse le Djelum nous entourait de ses eaux limpides.
Au loin, de l’eau et encore de l’eau. Nos doungas mettent trois heures pour traverser le lac. Le soleil s’y mire et y fait jaillir des étincelles diamantées. Les poissons respirent et sautent joyeusement hors de leur palais humide. Puis les châtaigniers qui envahissent ce beau lac nous avertissent qu’il va prendre fin et que le Djelum, qui mêle ses eaux aux siennes, va reprendre sa course à travers les montagnes en baignant de gracieux villages jusqu’à Baramoullah. Ce grand lac, appelé Oualar, est sujet à de fortes tempêtes, et les handjis ont grand’peur de le traverser quand il fait du vent. Heureusement pour nous, le temps était splendide, Pavan nous était propice, et Varouna nous conduisit à bon port. Quelques heures de navigation sur le Djelum à sa sortie du lac, et nous sommes à Baramoullah, petite ville située sur la rive droite de la rivière et reliée à la forteresse qui s’élève sur la rive gauche par un pont de bois.
Cette ville, assez fréquentée, est l’entrée habituelle du Cachemire. De là, en effet, les voyageurs qui arrivent des plaines de Raoul-Pîndi regardent avec admiration cette riche et verdoyante vallée qui ferme le royaume du Cachemire. D’un ovale irrégulier, la vallée, large et étendue, est enfermée au milieu d’une chaîne infinie de montagnes couronnées de magnifiques glaciers dont les zébrures bizarres forment des dessins éblouissants. Bien différente est cette entrée de celle par laquelle nous étions arrivés et qui nous avait fortement désillusionnés sur ce paradis tant vanté.
Malgré ce désenchantement, s’il m’était donné de recommencer, je prendrais encore l’autre route pour arriver dans ce pays des poètes. Car, en dépit des difficultés, des fatigues et des périls de toutes sortes, il nous a été donné de voir un splendide pays, moins artistement décoré que le Cachemire, mais plus sauvage, plus discrètement beau. Peu de voyageurs ont pu faire cette comparaison; Baramoullah est et restera longtemps encore la seule route praticable et permise aux voyageurs. Je m’en réjouis pour eux et pour la contrée, car l’impression qu’on en ressent est féerique. La commotion qui a ouvert la brèche des rochers qui fermaient cette vallée a dû être terrible, et elle a donné naissance à une touchante légende. Un grand saint, frappé de l’état stagnant des eaux, toucha de son bâton ce bloc infranchissable; la roche s’ouvrit alors, laissant passer les eaux, et le Cachemire fut créé. Baramoullah, qui veut dire «grand saint», en garde la mémoire, et son nom la révèle à la curiosité des voyageurs.
En tout cas, ce riche terrain d’alluvion, submergé autrefois par un grand lac, est devenu une contrée fertile, et, malgré son humidité, ses fièvres et quelques autres inconvénients, elle est, au milieu des Indes, un véritable paradis.
Autrefois, du temps de Bernier, Baramoullah était un endroit prédestiné; le nombre des miracles qui s’y accomplissaient était, au dire des musulmans, prodigieux. Il y avait entre autres une grosse pierre ronde que l’homme le plus fort ne pouvait faire remuer, mais que onze mollahs enlevaient facilement, après avoir toutefois invoqué le saint; sans cette invocation, tous leurs efforts auraient été inutiles. Bernier, ce naïf sceptique, vit à Baramoullah grand nombre de pèlerins qui se disaient malades. Près de la mosquée, il y avait de grands chaudrons, sans doute dans le genre de ceux que nous avions déjà vus à Turkestan dans la mosquée de Hazret, remplis de riz et de viande, et dont le contenu servait à réconforter les malades, qui paraissaient, malgré leurs maladies, avoir un très grand appétit.
Bernier vit en effet les onze mollahs s’approcher de la pierre et la soulever, en disant qu’elle était légère comme une plume et qu’ils ne la tenaient que d’un doigt. Mais, comme ils avaient de longues robes et qu’ils étaient très serrés les uns contre les autres, il était impossible de se rendre compte de la manière dont ils s’y prenaient pour soulever la pierre. Cependant il cria avec l’assistance: Karamet! (miracle), et donna une roupie aux mollahs. Son incrédulité persista néanmoins, et, afin de vérifier ses doutes, il demanda une nouvelle expérience et voulut remplacer l’un d’eux. Ceux-ci y consentirent avec une répugnance visible, mais ils espéraient être assez forts pour la soulever à eux dix. Il n’en fut rien, et, comme Bernier, fidèle à la prescription, ne tenait la pierre que du bout du doigt, elle pencha tout à fait vers lui. Les assistants, furieux, attribuèrent le manque du miracle à la présence d’un infidèle qui avait osé toucher la pierre et se mêler à leurs saints, et ils allaient lui faire un mauvais parti, mais Bernier leur donna une nouvelle roupie, et, criant de nouveau: Karamet! s’éloigna bien vite, heureux d’en être quitte à si bon marché. Bernier raconte lui-même cette anecdote dans ses récits de voyage d’une façon à la fois spirituelle et naïve, comme il sait raconter. La pierre n’existe plus à Baramoullah, et nous n’avons pu vérifier le prétendu miracle de ces mollahs, mais nous sommes allés visiter la forteresse, flanquée de quatre bastions, qui domine la rivière. La cour intérieure est entourée d’une véranda sous laquelle couchent les gardiens; les bâtiments, en briques, garnis de volets à jour, résisteraient peu au canon moderne. La seconde porte est remarquable: elle est en bois de Tchinar, ou platane, d’un seul morceau, d’une épaisseur de plus de vingt centimètres; elle est bardée de fer et croit, par cela même, pouvoir résister au progrès de l’artillerie moderne.
De là nous sommes allés nous promener sur le bord de la rivière, qui s’est beaucoup rétrécie à cet endroit; cependant elle coule encore avec calme, quoique avec un peu plus de vitesse. En revenant, nous avons aperçu une grosse pierre toute rouge de peinture. C’est là que les Pandits viennent tous les matins se faire sur le front la marque qui est le signe distinctif de leur personnalité, et s’acquitter de leurs prières. C’est aussi au bord de la rivière que les Hindous brûlent leurs morts. M. E... nous disait que souvent il rencontrait des restes de crânes qui gisent longtemps au pied des bûchers qu’on élève pour la circonstance.
Nous revenons au bungalow que le maharadjah a fait construire pour les étrangers.
Contrairement à la règle que les Anglais ont établie dans leurs bungalows, on ne paye pas sa chambre, mais il est d’usage de donner un bakchich au gardien.
Ces bâtiments sont loin d’être aussi bien tenus que ceux des Anglais. Celui-ci se compose d’une longue cour plantée de pommiers, d’un long édifice surélevé au-dessus du sol qui possède la véranda obligatoire sur laquelle donnent toutes les chambres. Celles-ci sont hautes et ont pour tout ameublement un tcharpaï, une table, deux fauteuils cannés un peu tremblants et usés par les visiteurs. Le plancher, en terre battue, est couvert de nattes recouvertes d’un tapis à rayures bleues et blanches. Ces tentures sont faites au Cachemire et remplacent, chez les personnes moins aisées, les somptueux tapis orientaux. C’est le meilleur bungalow de toute la route, et ce n’est pas certes un compliment à lui faire. Mais c’est un abri, et, quand on est fatigué, on bénit sa rencontre comme on bénirait le plus beau palais du monde.
Le 16 à midi, nous nous sommes séparés, non sans peine, de M. E... Toute la matinée avait été employée à organiser les paquets pour charger les coulis, et ce n’était pas petite affaire avec des Cachemiris. Chacun d’eux, grand et fort cependant, voulait prendre le plus léger fardeau. Si on n’y faisait attention, on s’apercevait tout à coup que l’un d’eux était déjà parti avec une mince charge. On le rappelait à grands cris, mais il fallait courir après lui et le ramener, sinon nous aurions doublé le nombre de nos porteurs. Mais nous étions sur nos gardes, et, sachant que le poids réglementaire est à peu près de 20 à 25 kilogrammes, nous nous réglâmes dessus et forçâmes les coulis à les prendre. Ils s’y refusent rarement, le tout est d’y faire attention.
Une fois cette besogne faite et nos hommes expédiés, nous déjeunâmes encore une fois ensemble, puis, après une poignée de main affectueuse de part et d’autre, nous montâmes à cheval, et M. E... remonta le Djelum dans sa dounga.
Le chemin qui conduit de Baramoullah à Baniar passe à travers des broussailles et quelques villages. Il y avait bien encore de mauvais endroits, mais, en comparaison des chemins inouïs que nous avions eus, celui-ci était une route magnifique. De superbes ruines surgissent à notre gauche: ce sont celles du temple de Baniar, d’après Fergusson les mieux conservées de toutes celles du Cachemire. Après une heure de marche nous entendîmes les roulements furieux du Djelum se ruant contre son lit de rochers. Le spectacle de ce fleuve qui se précipite avec une violence de trente-quatre par mille est surprenant pour quiconque l’a vu couler paresseusement entre les bords fortunés du Cachemire.
Près de la station il y a, pour les piétons qui désirent s’en passer la fantaisie, un pont en corde suspendu; il est fait, comme tous ceux de l’Indus, de brindilles de noisetier et de mûrier, et doit être renouvelé tous les trois ans. Le fleuve étant resserré, il est beaucoup moins large que ses pareils du Baltistan.
De Gampour à Ouri le chemin s’abrite sous les arbres magnifiques d’une épaisse forêt. Près de la station de Tchakoti s’élève une vieille mosquée en bois très finement sculptée. Moyennant une bonne somme d’argent, M. de Ujfalvy se procura un superbe morceau d’encadrement de fenêtre sculpté.
A Ouri même nous remarquons un vieux fusil cachemiri à trombone; nous voulons l’acheter, mais il appartenait à un musulman dont le père était un saint ou pir. Il avait lui-même une grande réputation de sainteté. Malgré les offres que nous faisons à son fils, il ne veut pas le vendre, mais il l’échangera peut-être contre un beau revolver Smith et Wesson que M. de Ujfalvy lui proposa. Enchanté d’avoir une arme européenne, il accepta; alors il fallut lui en expliquer le système, et, lorsqu’il l’eut compris, il fit retentir la montagne du bruit répété des décharges. S’il ne se blesse pas ou s’il ne blesse personne, ce sera un miracle.
Nous partons le lendemain pour Gari, pour Tandelle, etc.
Cette route est tellement connue que je ne vous décrirai pas ces corniches assez larges, côtoyant des précipices à peine élevés de douze cents mètres. Pour nous, la route est une véritable merveille, et nous comptons nous rendre presque directement à Marri. Nous sommes fatigués, et j’avoue que nous avons hâte d’être arrivés à destination; la route est pourtant bien belle, et, quand on vient de Raoul-Pîndi, je comprends qu’elle soit un enchantement pour les voyageurs.
[Illustration: Ruines du temple de Baniar.]
Mais on nous avait parlé de Mouzafarabad, ville très intéressante, et le lendemain, au lieu de pousser jusqu’à la prochaine station, nous franchîmes le Djelum et nous nous arrêtâmes au bungalow de Mouzafarabad.
Ce bungalow était dans un état pitoyable: les portes ne fermaient pas, les cheminées ne tiraient pas, les volets des fenêtres manquaient, et la pluie entrait dans les chambres par un toit percé à jour. Sur la manifestation de notre mécontentement, le gardien de ce charmant séjour nous répondit judicieusement que les voyageurs qui avaient hâte d’arriver à Srinagar ou d’atteindre Marri ne s’arrêtaient jamais à Mouzafarabad. Ce n’est donc pas l’usure causée par l’affluence des voyageurs qui a pu mettre ce bungalow dans un si pitoyable état. Si le gouvernement de Sa Hautesse le maharadjah n’y fait attention, il ne restera bientôt plus rien que les quatre murs de cette maison inhospitalière.
Mouzafarabad, qui commande la principale route menant du Cachemire dans l’Afghanistan, est une petite ville construite en amphithéâtre à l’endroit où le Djelum reçoit les eaux du Kichanganga, son plus puissant affluent. Quelques mosquées dont les coupoles élégantes se découpent à l’horizon, des temples hindous d’une blancheur surprenante, et surtout un bazar très animé où des populations de toute nature et de toute provenance se coudoient en criant et en gesticulant, donnent à Mouzafarabad un cachet d’originalité qui présente un certain intérêt au voyageur. Nous visitons la forteresse, qui est de maigre importance, toujours dominée, comme les autres fortifications du Cachemire, par les hauteurs environnantes (c’est comme un fait exprès). Puis nous regardons encore deux temples hindous, dont le plus grand, construit par Goulab-Singh, le père du maharadjah actuel, ne manque point d’originalité. Les murs extérieurs sont couverts d’un stuc superbe, et à l’intérieur on peut admirer quelques beaux vases en cuivre ancien. Il a été élevé en l’honneur de Sita, femme de Rama, qui s’était transformée en Kali, une des trois déesses du culte hindou. On raconte ainsi sa transformation. Rama, ayant vaincu Ravàn, s’en retournait vers Ayodhya avec sa femme Sita. Comme il se vantait de sa victoire: «Qu’auriez-vous donc fait, lui dit-elle, si ce géant avait eu mille têtes?--Je l’aurais tué de même», répondit-il. Ce géant existait, et Rama, l’ayant su, alla à sa rencontre; mais trois flèches lancées de la main du géant dispersèrent l’armée de Rama; celui-ci, profondément touché de la mort de ses hommes, pleura. Sa femme Sita se moqua de lui et résolut d’attaquer le géant, et, pour y parvenir, se transforma en Kali. Le combat dura dix ans; à la fin elle tua son ennemi, but son sang, et, dans l’ivresse de sa victoire, elle dansa avec tant de violence que la terre trembla. Les dieux prirent peur et prièrent Siva d’arrêter la danseuse. Ce n’était peut-être pas chose facile. Mais enfin pour y parvenir il se plaça parmi les morts. Brahma alors s’approcha d’elle et lui dit: «Arrête-toi, déesse; ne vois-tu pas que tu danses sur ton mari?» Kali fut extrêmement peinée de voir Siva parmi les mourants, aussi reprit-elle tout de suite sa forme de Sita, et la légende ajoute qu’elle se remit en chemin avec son mari et ses frères comme si rien ne s’était passé. Voilà pour le moins une femme forte. Non pas celle de l’Écriture, mais, dans son genre, tout aussi extraordinaire. Ensuite nous nous sommes rendus sur l’autre côté du Kichanganga, où s’élèvent les ruines d’un ancien château bâti du temps de Djehanghir. Les constructions qui en restent rappellent celles de Péri-Mahal, sur les bords du lac Dal au Cachemire. Il date, du reste, de la même époque, mais je trouve qu’il se donne des airs de château fort, avec ses quatre bastions; on dirait qu’il a voulu autrefois défendre la ville dont il garde l’entrée. Nous faisons ensuite une promenade au bazar, qui nous intéresse surtout par la diversité des types que nous y rencontrons. Mouzafarabad est un carrefour commercial où l’on voit affluer, à côté des marchands cachemiris, sicks et autres, des populations descendues des montagnes voisines pour y troquer des pelleteries contre des étoffes. Les habitants de la ville se composent, pour la plus grande partie, de Tchibhalis. Ce sont des Radjpoutes devenus musulmans, sans avoir pour cela embrassé le fanatisme de cette religion, car ils épousent souvent des femmes hindoues, auxquelles ils permettent de garder leur foi et d’apporter leurs idoles dans leurs foyers.
L’élément sick, venu des plaines voisines, constitue également une fraction importante de la population sédentaire de Mouzafarabad; on y trouve aussi pas mal d’Hindous, auxquels appartiennent les temples dont nous avons parlé plus haut. Les marchands cachemiris n’y font pas défaut non plus. Mais la partie intéressante de la population est certainement l’élément flottant des montagnards, qui n’y viennent surtout qu’à certaines époques de l’année. On rencontre dans cette ville des Tchilasis, des Chîns, des Souates faisant partie des républiques du Yaghestan, et même des Tchitralis de la vallée de Kounar, jusqu’à des Kafir-Siapoches. Il est naturel qu’un mélange si varié de populations ne puisse manquer d’attirer l’attention d’un anthropologiste; aussi mon mari a-t-il été occupé deux jours à mensurer ces gens et à causer avec eux. Nous prîmes, en plus, la résolution de pousser une pointe jusque dans la vallée du Naïnsoukh, limitrophe des républiques du Yaghestan. Aussitôt résolu, aussitôt fait; nous partons pour Balakot et nous poussons, après une marche très longue et très pénible, jusqu’aux environs du village Khaghân, où nous campons la nuit.
La flore de la vallée du Naïnsoukh rappelle celle des environs de Gouraiz. Les forêts y sont très belles, et le chemin presque toujours ombreux. Le lendemain, nous ne pouvions partir qu’à midi; nos chevaux, ayant marché longtemps et souvent au trot, étaient très fatigués.
Nous arrivons le soir à un petit cours d’eau, affluent du Naïnsoukh, que nous remontons jusqu’au village de Déri, situé sur le petit lac de Safamoullah. De l’endroit où nous campons, nous apercevons parfaitement le pic dénudé du Nanga-Parbot ou Diyarmir, qui s’élève à pic jusqu’à une altitude de 8160 mètres. Grâce à la différence qui existe entre ce géant et le môle extrême, le terminus pour ainsi dire de l’Himalaya occidental, aucune montagne ne fait autant d’effet par son élévation sur les voyageurs. Il suffira de dire que le Nanga-Parbot se voit de Marri à l’œil nu.
Nous passons une journée dans notre campement, pour laisser reposer nos bêtes, et nous repartons le lendemain pour Mouzafarabad, que nous atteignons rapidement et où nous retrouvons nos bagages et notre suite en parfait état. On nous montre dans cette ville un temple qui a été bâti par les soins du fils aîné du maharadjah, prince qui, dit-on, n’aime pas les Européens. Cette excursion dans la vallée du Naïnsoukh permit à M. de Ujfalvy de compléter ses études sur les tribus du Yaghestan. Il acquit la certitude qu’elles faisaient partie de la famille dardoue quant à leur complexion physique, et il put recueillir des renseignements fort curieux sur leurs mœurs et sur leurs usages.
Le Yaghestan est composé d’un nombre infini de petites républiques qui sont absolument indépendantes les unes des autres. Chacune de ces petites républiques est gouvernée par l’assemblée de ses hommes valides; cette assemblée prend des résolutions qui ne deviennent exécutoires que si elles sont prises à l’unanimité des membres; s’il se trouve des opposants, un seul suffit, l’exécution est ajournée jusqu’au moment où la majorité a pu réussir à rallier la minorité à son opinion par les moyens de persuasion. Cette coutume mérite d’être signalée, surtout de la part d’un peuple qui se prête encore à toute espèce de trafic honteux, entre autres celui des esclaves.
Les femmes du Tchitral sont, dit-on, très blanches et très belles; elles alimentent les harems de Bokhara et de l’Afghanistan.
Les brûlures sur le ventre, qui sont employées comme moyen préservatif par les Dardous et les Baltis, et dont j’ai parlé plus avant, se pratiquent pour la même cause dans le Yaghestan; mais les Dardous de ces républiques, comme les Kafir-Siapoches d’ailleurs, ne se contentent pas d’une seule brûlure: ils cautérisent aussi leurs enfants derrière les oreilles après leur naissance.
Les femmes de Mouzafarabad nous ont paru assez jolies; elles portent sous leur voile un bonnet pointu. Nous avons vu aussi des hommes qui se teignaient la barbe en rouge.
Leur costume est le même que celui des Cachemiris; par les temps froids et humides ils se drapent dans leurs grandes et larges ceintures, ce qui n’empêche pas que le matin ils grelottent en attendant patiemment le soleil, qui doit réchauffer leurs membres engourdis.
Autour de Mouzafarabad, les montagnes prennent l’aspect de collines dominées par des géants; elles sont jaunies et desséchées par le soleil. Les pluies d’orage que nous avons essuyées depuis notre départ annoncent l’approche de l’hiver. S’il pleut ici, il neige là-haut. Mais à Mouzafarabad même il y a très peu de neige; à proportion la saison hivernale est peu rigoureuse. Cependant le feu qui brûle dans l’âtre n’est certes pas de trop dans ces chambres si mal closes.
Après cette courte expédition dans ces vallées si rarement visitées, nous nous rendons à marche forcée à Kohala, la frontière du Cachemire. A cette station, nous avons de la peine à trouver des coulis, car le mounchi n’a plus aucun pouvoir; cependant nous nous en procurons au prix de huit anas par homme, et nous nous dirigeons vers Marri par des forêts où nous pouvons admirer l’acacia arabica, l’acacia modesta, le ziziphus jujuba, l’euphorbia pentagona, le manguier, le peuplier, le bananier, les bambous, le palmier (phœnix sylvestris), le pinus longifolia, le pinus excelsa, le picea nebbiana, beaux et magnifiques arbres, belle et luxuriante végétation au milieu de laquelle nous arrivons, le soir, par une nuit sombre, à Marri, sanatorium anglais, où des hôtels, des magasins, des maisons gracieusement situées sur les flancs des montagnes ombreuses nous rappellent beaucoup Simla. Mais la belle Simla reste toujours ma préférée. Est-ce parce que ce site himalayen a le premier frappé ma vue et fait vibrer en mon être de nouvelles sensations? Mais c’est celui qui m’apparaît le plus beau, le plus magnifique de tous les sanatoriums que j’ai eu l’occasion d’admirer.
De Marri on voit encore le Nanga-Parbot, ce superbe glacier qui élève sa tête blanche au-dessus du beau vert.
L’hôtel où nous descendons est presque vide; l’hiver avance, et les nombreux voyageurs sont déjà en route vers de plus chaudes contrées. Cet hôtel est certainement un des plus confortables et des plus exquis au point de vue culinaire, et nous y goûtons la meilleure cuisine que nous ayons eue aux Indes. A Marri nous prenons congé du mounchi, notre fameux colonel Gân-Patra, et des tchouprassis, qui nous avaient été d’un grand secours. Un riche bakchich au mounchi et aux autres sous-officiers fut accepté par eux avec reconnaissance, et ils nous quittèrent avec force salamalecs. Le colonel hindou que le maharadjah nous avait donné était vraiment un fort honnête homme; ses comptes, d’une exactitude rare, n’étaient pas trop exagérés. Je crois bien cependant qu’il a tiré profit de ses fonctions près de nous, vu les nombreux achats que nous avons faits par son entremise; il ne serait pas Oriental sans cela. Mais c’est un profit qui peut s’appeler honnête et que bien des Occidentaux ne se font pas faute d’accepter. Marri possède un fort bon photographe, qui fait de très belles choses; ce ne sont pas les sites qui lui manquent, c’est plutôt la photographie qui manque aux sites. Espérons que tous finiront par être connus, car le plus beau dessin ne rend jamais les paysages aussi exactement que la photographie.
Il nous faut penser à faire d’autres arrangements. Nos chevaux iront avec leurs saïs jusqu’à Raoul-Pîndi; nos bagages partiront en avant sur une charrette à bœufs pour cette ville, et nous, nous reprendrons cette petite voiture des montagnes qui s’appelle tonga, que nous avions déjà prise pour nous rendre de Kalka à Simla.
Grâce à la maladresse de François, nous eûmes presque une affaire avec l’homme qui nous avait loué une de ces tongas. Nous n’avions pu prendre la poste anglaise, qui se charge de ces transports. N’ayant pas été prévenus, nous ignorions qu’il fallût retenir sa voiture cinq jours d’avance. Nous dûmes donc passer par les tracasseries des indigènes, qui tâchent toujours de vous exploiter le plus qu’ils le peuvent. C’est un des bienfaits que leur a apportés la civilisation européenne.
Heureusement que M. de Ujfalvy, au courant de ces habitudes, n’était pas homme à se laisser faire. Nous eûmes gain de cause auprès du fonctionnaire anglais, bien qu’au contraire des Russes ils soient plutôt disposés à donner raison aux indigènes qu’à leurs nationaux.