‹ Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidentalChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE IV

CHAPITRE IV

LE KOULOU

Doulârch.--Pays du Koulou.--Mariages précoces.--Du plaisir d’être veuve dans l’Inde.--Incinération des veuves.--Beauté et grâces des femmes hindoues.--Étrange manière de refuser un pourboire.-- Traversée d’une passe.--Fanatisme hindou.--Sikhs.--Bijoux.-- Habillements.--Polyandrie.--Étrange édit.--Soultanpour.--Oracle. --Mensurations.--Description du palais.--Curieux accidents.-- Passage des rivières au moyen d’outres.

De Komarsîn à Doulârch le chemin devient fantastique et d’une beauté sauvage.

Çà et là des maisonnettes bien situées, un temple hindou dont les clochetons aigus rappellent l’architecture chinoise. Puis jusqu’à la rivière une descente horrible. Pauvres chevaux! Et le garde-fou qu’on avait mis jadis à l’endroit le plus périlleux était détruit. Heureusement nous arrivions au pont tout frais, tout pimpant, avec un bois tout neuf. Il paraît que dans le temps un gouverneur du Pendjab a péri en franchissant un de ces ponts invraisemblables. Aussi on s’était empressé d’en faire un plus solide. La même chose arrive dans le Turkestan: il faut qu’un haut personnage soit sacrifié pour qu’on pense aux simples mortels. C’est à souhaiter un trépas tragique au plus grand nombre de gouverneurs possible.

Ce pont est construit sur le Satledj, un des plus grands affluents de l’Indus, qui traverse l’Himalaya dans une vallée profondément encaissée et d’une grandeur sauvage. Cette rivière, assez considérable, coule avec une grande rapidité; elle est cependant navigable à deux cents milles au-dessus de son affluent, le Bias. La vallée n’est qu’à mille pieds anglais d’altitude.

Le Satledj, que nous voyons mugir à nos pieds, est l’Hyphasis d’Alexandre; c’est elle qui arrose ces déserts qui épouvantèrent les Grecs et les arrêtèrent dans leur marche triomphante. Ici il n’y a pas de déserts, au contraire; de hautes et gigantesques montagnes l’enferment dans un cours, et la montée que nous faisons après la traversée du pont se continue quatre heures; les chemins étaient horribles, les corniches vertigineuses se succédaient, et, à mesure que nous montions, le Satledj et le mugissement de ses eaux s’éloignaient et disparaissaient à nos yeux.

Enfin nous arrivons, exténués de fatigue, à la station de Doulârch, la première dans le pays du Koulou.

Dans ce district il n’y a pas de bungalow proprement dit, les stations s’appellent rest houses (maisons de repos).

L’arrangement de ces maisons est le même que celui des dak-bungalow, seulement on n’y trouve point de nourriture; il faut se la procurer soi-même. Le rest house est toujours situé à une certaine distance du village, les Anglais n’aimant pas le voisinage des indigènes.

Quant aux habitations de ceux-ci, parsemées sur des pentes d’une élévation extraordinaire, elles ressemblent de loin à des chalets suisses, mais de près ces misérables maisons couvertes d’ardoises, avec un balcon privé de garde-fou, ressemblent à des pigeonniers gigantesques. Les plus élégantes ont des balcons fermés, avec de petites ouvertures. Des têtes de femmes apparaissent et regardent curieusement les étrangers.

Il est souvent bien difficile de reconnaître les femmes, tant elles ressemblent aux hommes, ce qui n’est flatteur pour aucun des deux sexes. Sans les anneaux qu’elles portent au nez, je crois que cela serait impossible.

Les paysans du Koulou portent pour tout vêtement une pièce de coton roulée autour du corps; une des extrémités est passée entre les jambes et remonte par-dessus les épaules. Ils ont la tête nue, mais quand ils veulent se garantir du soleil ou du froid ils se la couvrent d’un morceau de toile formant capuchon. Ceux qui sont employés au service des Européens se mettent un turban et s’habillent un peu comme les Musulmans. Les femmes portent une draperie qui forme jupe autour de la taille. Les plus pauvres, comme les plus riches, ont des pendants d’oreilles, des bracelets même aux jambes; les riches les garnissent de pierreries. Les pauvres vont pieds nus, et les riches ôtent leurs souliers dans les appartements.

En arrivant à Doulârch, nous eûmes toutes les peines du monde à nous procurer des vivres. Sans l’énergie de ces deux messieurs, nous n’aurions rien obtenu.

Les Hindous sont très grands marcheurs, malgré leur faible complexion; ainsi, le saïs de mon mari, véritable Hindou et, de plus, faible et maladif, suivait cependant son cheval à pied et le rejoignait facilement au galop. A Bombay par exemple, lorsqu’il s’agit d’une descente, le domestique saute du siège sur lequel il est assis à côté du cocher, et, saisissant le cheval par le mors, court avec lui et le modère.

Jamais aucun accident n’est encore survenu. Ils sont très sobres, se contentent de riz, de légumes et d’eau pure. Ce régime n’est pas fait pour relever leur constitution. Le lait dont ils se servent se met dans des ustensiles de cuivre appelés lota, de sorte que cet aliment prend le goût du métal, ce que je trouvai très désagréable.

Nous étions à Doulârch, dans le pays du Koulou, si vanté pour la beauté de ses sites et de ses femmes; j’admirais les uns avant de connaître les autres. Dieu! le ravissant pays avec ces forêts, ces fermes et ce sol si admirablement cultivé. Cette culture si ancienne dans l’Inde est toujours la même depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. D’ailleurs le climat constant de cette partie du monde simplifie beaucoup la culture; les saisons, qui sont constantes, ne renversent pas les espérances du cultivateur. L’hiver, ou la saison des pluies, commence en juin et finit en septembre; c’est l’époque des moussons.

[Illustration: Village dans le Koulou.]

On appelle ainsi des vents réguliers qui soufflent toujours dans la même direction, du nord-est au sud-ouest, d’octobre en mars, et en sens inverse tout le reste de l’année. Les Hindous emploient les canaux d’irrigation pour arroser leurs champs pendant les huit mois secs de l’année; la terre fournit ordinairement trois récoltes par an.

La charrue qu’ils emploient est un présent de leur dieu; le soc est long d’un pied et demi et affecte la forme d’une pyramide; au bout de la charrue se trouve un cercle armé de pointes de fer; ces pointes brisent les mottes que le soc a soulevées. Ces charrues sont toujours tirées par des bœufs.

Après Doulârch, nous rencontrâmes sur un pont deux moulins primitifs: un axe avec quatre ailes; beaucoup de force motrice était perdue, mais les moulins tournaient malgré cela, au grand contentement de leurs propriétaires, assis tranquillement à la porte de leur maisonnette.

Le pont passé, le chemin, qui côtoie des montagnes vertigineuses, est splendide; on y peut admirer de ravissantes cascades, et la quantité de sources qui vont alimenter la rivière est considérable.

A chaque moment le cri pâni, pâni (eau) retentit à nos oreilles, et vite nos coulis se débarrassent de leur fardeau et accourent se réconforter à cette eau pure.

Le tchokidar ou chef de la station où nous arrivons était un ancien voleur de caste, à qui les Anglais, ne sachant qu’en faire et ne pouvant ni l’arrêter ni le laisser voler, avaient donné cette position, pour le punir sans doute, puisque, tout étant réglé d’avance par le gouvernement britannique, il ne pouvait même plus légalement détrousser les pauvres voyageurs, et que, comme agent anglais, il est au contraire obligé de leur prêter aide et protection.

Le dimanche 12, en sortant de Djovaï, on annonçait un mariage; trois hommes marchaient à la file: le premier portait une grosse caisse sur laquelle de temps en temps il frappait avec un bâton recourbé; le second tenait un tambourin sur lequel il jouait avec deux baguettes; le troisième, un jeune garçon, frappait sur une grande cymbale de cuivre avec un bâton pareil au premier. Ils allaient par tout le village, et même quelquefois dans plusieurs, annoncer les fiançailles.

Le jour du mariage, on place dans la cour de la maison l’idole de Kamadéva, le dieu de l’amour et de l’hyménée chez les Hindous. On lui offre des fleurs, des fruits; les bayadères dansent et chantent, puis on fait des processions dans la ville ou dans la campagne.

En revenant à la maison, nouvelles offrandes à l’idole, puis diverses cérémonies. Après que le mari a passé au cou de sa fiancée, chez les riches une chaîne d’or, et d’autre métal chez les pauvres, le mariage est terminé, et on laisse les fiancés libres de se retirer. Ces fêtes durent quelquefois plusieurs jours, et les Hindous font de folles dépenses pour satisfaire cette vanité.

Les Hindous se marient en général de très bonne heure, les hommes à quatorze ou quinze ans, les femmes entre dix ou douze. Il y a des filles qu’on marie même à trois ans, mais alors, jusqu’à un certain âge, elles restent dans la maison de leurs parents.

C’est à la suite de cette coutume qu’il y a tant de veuves aux Indes; un vieillard pouvant épouser une enfant, il n’est pas rare alors que l’enfant devienne veuve même avant d’être femme, et, quoique le mariage ne soit pas toujours consommé, elle ne peut pourtant jamais se remarier. Le sort d’une veuve aux Indes est très misérable; réduite à la servitude, à la misère, au mépris public et aux reproches de sa famille et même de ses fils, il n’est pas étonnant qu’elle préfère la mort, d’autant plus que par là elle doit sauver elle et son mari de l’enfer et attirer à ses enfants et à toute sa famille une grande considération. Aussi, dès qu’une fille naissait, on lui mettait sous les yeux le tableau du sort qui l’attendait si son mari venait à mourir avant elle, on lui faisait un éloge pompeux de tous les avantages qu’elle retirerait de son sacrifice dans l’autre monde et de la considération qui entourerait sa famille ici-bas. Qui sait si cette dernière considération surtout n’était pas propre à rendre éloquents ceux qui n’étaient pas les acteurs de ce supplice? Il est vrai que, sans son approbation, on ne pouvait la conduire au sacrifice, mais on l’entourait de tant d’obsessions, et la puissance des préjugés du monde est si grande, que la plupart s’y soumettaient. Aussitôt on lui témoignait les plus grands honneurs; on lui mettait une branche de manguier dans la main, on lui teignait en rouge le bord des pieds, elle prenait un bain et on la couvrait de vêtements neufs. Un tambour battait sans interruption et annonçait la triste cérémonie, puis on la conduisait devant le bûcher, on lui faisait réciter les prières d’usage, elle se dépouillait ensuite de ses ornements, qu’elle offrait à ses amis, et, après avoir attaché des tresses rouges à ses bras, relevé ses cheveux avec un peigne neuf, elle faisait sur son front les marques de la caste à laquelle elle appartenait, et, tournant sept fois autour du bûcher, elle y montait ensuite et s’étendait sur le corps de son mari. Alors on relevait sur elle les pièces d’étoffe qu’on avait placées sur le plancher, et avec des cordes on attachait les deux corps ensemble. Aussitôt le fils du défunt mettait le feu avec une torche au bûcher, et, aidé d’autres personnes, le feu s’allumait de toutes parts. Pour l’alimenter, on jetait dessus du beurre clarifié et des fagots jusqu’à ce que le corps fût entièrement consumé, ce qui était l’affaire de deux heures. Il y avait, certes, des femmes qui montraient un grand courage, mais il y en avait d’autres, m’a-t-on dit, qui, vaincues par la peur, refusaient même au dernier moment, se traînaient à genoux et s’échappaient en poussant de grands cris; alors on les poursuivait et on les forçait à ce sacrifice en les accablant de mauvais traitements, et, quant aux concubines des grands personnages, on les saisissait de force pour rendre la cérémonie plus émouvante.

Heureusement que les Anglais sont parvenus à faire cesser cette coutume barbare, mais le sort des veuves ne s’en est pas amélioré, et telle est la force des usages qu’il y en a qui le regrettent.

Dans quelques parties de l’Hindoustan on enterrait les morts; alors les femmes étaient enterrées vivantes, mais on avait soin de les étrangler quand la terre était sur le point de les couvrir.

Les femmes hindoues sont généralement bien faites. Elles ont les traits fins, mais le teint jaune, plutôt de la couleur olive; elles se fanent vite; les plus estimées ont un teint clair. On les dit spirituelles et aimant à causer; du reste, celles qu’on entend parler ont un organe très agréable et elles sont excessivement gracieuses dans leur démarche et dans leurs manières. Elles adorent la parure et surtout le corail, probablement parce que le rouge relève leur teint; c’est la couleur des brunes, dit-on, ce doit être la leur.

A notre arrivée à Kôt, il y a encore une noce dans ce délicieux petit village, situé sur les flancs de l’Himalaya. M. de Ujfalvy paya les coulis et leur donna un bakchich ou pourboire; mais au moment du partage ils murmurèrent et enfin vinrent réclamer; mon mari alors se fit rendre l’argent et leur donna le prix juste qu’il leur devait; le partage se fit alors sans murmures et ils s’éloignèrent enchantés. Il n’y avait pas de quoi. Mais j’imagine que le bakchich avait été pour eux un sujet de contestation et qu’ils étaient heureux de s’en débarrasser.

[Illustration: Village de Kôt, dans le Koulou.]

De Kôt pour aller à Djibi, il nous fallut franchir une passe de 3000 mètres. A cette hauteur, la végétation est encore splendide et aucune trace de neige ne se fait pressentir. Les bambous des pays chauds s’étalent de place en place sur notre route; ils se mêlent à de beaux conifères et à de magnifiques châtaigniers, dont les troncs creusés par le temps ont servi de cheminée aux indigènes. Quels barbares! Plus nous montons, plus le spectacle est enchanteur: les vallons, les montagnes s’ouvrent devant nous, les nuages sont au-dessous de nos pieds, et un champ immense de fraisiers en fleur s’offre à nos regards. Bientôt nous sommes au sommet de la passe. Un bloc gigantesque accusant une autre chaîne de montagnes se dresse fièrement à notre droite; sa pointe est garnie de cèdres deodar; ils croissent droits et fiers comme la nature qui les entoure.

Nous laissons souffler nos montures, puis nous redescendons au milieu d’un dédale de roches. La mousse tombe des arbres en jolies grappes; le torrent nous rencontre et nous conduit au rest house. Là l’assistant commissary du Koulou avait envoyé à notre rencontre deux hommes pour nous accompagner; ils nous présentèrent leurs lettres de créance, écrites en anglais, et se mirent à notre disposition. L’un d’eux avait un beau turban rouge et à son côté un couteau gourka. Les Gourkas sont des habitants du Népaul qui ont pris service dans l’armée anglaise; ce sont les plus braves soldats indigènes. Au commencement du combat, ils jettent, de préférence, leurs autres armes et se servent de leurs sabres. Ce sont eux qui font la police des Anglais. L’autre envoyé était un tchouprassi, espèce de sous-officier de police. Mais nous ne fûmes pas mieux servis pour cela. Il faut dire à la louange des Russes qu’ils savent bien mieux se faire obéir des indigènes dans le Turkestan, que les Anglais des Hindous.

Il est vrai que, à part la caste des kchatriyas, les Hindous sont en général doux, indolents, timides et efféminés. La chaleur du climat, cette abstinence de viande et de liqueur doivent contribuer beaucoup à développer cette indolence naturelle, et le repos est leur plus grand bonheur.

Cet officier de police indigène qui nous était envoyé ne savait pas un mot d’anglais. Les Anglais parlent la langue des indigènes, et les Russes, au contraire, forcent les indigènes qu’ils emploient à parler leur langue. Pourtant les Russes ne sont pas plus détestés des peuples du Turkestan que les Anglais ne le sont des peuples de l’Inde. Cela prouve encore une fois que les peuples de l’Orient ne reconnaissent que la force brutale. Soyez doux avec eux, ils vous méprisent.

Les temples que nous rencontrons sur notre passage sont pauvres et misérables. Le dieu ne fait pas ses frais.

Malgré nos deux envoyés, nous éprouvons quelques difficultés à avoir des vivres; pourtant, à la station, le tchouprassi est parvenu à nous faire avoir du beurre fondu, qu’on appelle ghî: c’est celui qu’on emploie généralement aux Indes. Les œufs qu’on nous apporte sont excessivement petits, mais il ne faut pas nous plaindre, car dans l’Inde il y a des parties où l’on ne peut se procurer même ce régal, tant les Hindous ont horreur de détruire toute créature vivante; l’œuf qui deviendra un poulet est déjà, à leurs yeux, un être vivant. De cela il faudrait conclure que l’Hindou ne doit pas pouvoir répandre le sang, et pourtant sa religion lui ordonne des sacrifices, non seulement d’animaux, mais d’hommes; cependant ceux-ci sont plus rares.

Les animaux en honneur autrefois pour ces sacrifices étaient surtout le taureau et le cheval, mais, il faut bien le dire, depuis longtemps cette coutume a disparu.

Du reste, les Hindous ne craignent pas la mort; ils la considèrent comme le terme de leurs misères, et la récompense qu’ils attendent dans l’autre vie est capable de leur faire accomplir les plus grands sacrifices.

Le suicide, par exemple, est regardé comme devant leur procurer les félicités éternelles, et l’on m’a raconté qu’il y avait des fanatiques qui se tranchaient eux-mêmes la tête au moyen d’une mécanique. J’aime à croire que les Anglais, qui ont empêché déjà bien de sanglants sacrifices, ont mis un terme à ceux-ci. Mais il est bien difficile de réduire les fanatiques; on guérit quelquefois la folie, mais jamais la bêtise.

On nous amena un chevreau. Pauvre petite bête, toute blanche, toute tremblante, comme si elle se doutait du sort qui l’attend. J’avoue que je sacrifierais bien mon dîner et que le cœur me bat. Le prix arrêté (une roupie), on l’emmène; un jeune Sikh à turban rouge tire son grand sabre, et à peine me suis-je détournée, que, d’un seul coup, la tête du pauvre petit animal est tranchée. L’homme, avec un grand calme, essuie alors l’instrument et s’empare de la tête, qu’il a eu soin de réclamer comme salaire. Je ne pus m’empêcher d’admirer son adresse, et si j’avais à me faire couper la tête, j’aimerais autant lui qu’un autre comme opérateur.

Cet homme est de la tribu sikh; cette secte a eu pour maître un philosophe appelé Nanek. Les Sikhs habitent dans la province de Lahore et dans le pays compris entre le Cachemire et Tutta, une partie du Moultan et du Sindy, et vont jusqu’aux environs de Delhi. Ils forment des cantons indépendants, mais, dès qu’ils sont menacés, tous les chefs des cantons sont convoqués afin d’élire un dictateur, qui abdique le pouvoir lorsque l’ordre est rétabli. Ce sont les Cincinnatus de là-bas. Leur principal temple se trouve à Amritsir; on l’appelle le Temple d’or. Ils forment d’assez bons soldats au service des Anglais.

Dans l’enclos de la station il y a une pierre qui ressemble à une tombe. M. de Ujfalvy demande l’explication; nous n’obtenons que cette obscure réponse: Un homme s’est promené par toute la montagne en disant et criant que tout était sale et mauvais ici. En l’honneur de cet événement, tout à fait extraordinaire aux yeux des Orientaux en raison, sans doute, de son obscurité, on a élevé à cet homme une pierre sur laquelle on dit des prières.

M. de Ujfalvy acheta en cet endroit des bijoux en argent fort originaux, ce qui nous fit passer quelques agréables instants. En outre, un riche fonctionnaire indigène en villégiature dans ce charmant endroit, ayant appris notre arrivée, vint, par curiosité sans doute, nous rendre visite. Il nous fut très utile pour nos achats de bijoux, et il consulta M. de Ujfalvy au sujet de sa maladie: il pouvait à peine marcher et souffrait de forts aphtes dans la bouche. Une pierre infernale lui fut donnée, avec les explications nécessaires pour s’en servir. Il m’offrit alors une peau de panthère, puis une ravissante petite gazelle toute jeune, et, en souvenir du lieu où je la reçus, je l’appelai Djebi. Après quoi, suivi de tous ses serviteurs, il se retira sous sa tente, dressée à quelques pas du bungalow.

Le 14 nous partions pour Manglaor, accompagnés par le chant du maïna, charmant oiseau fort commun dans l’Inde.

Il fera beau, car la cicade fait entendre un bruit qui ressemble un peu à celui d’une scierie à vapeur. Cicade est le nom latin de la cigale, mais celle de l’Inde est beaucoup plus grande que sa sœur d’Europe.

Nous côtoyons le Tirtan-Nadi, et, à la station de Plass, près de Radjaori, nous achetons de beaux bijoux du Koulou, que nous payons au poids de l’argent; néanmoins, pour forcer les indigènes à s’en dessaisir, M. de Ujfalvy leur offre un joli bénéfice. Exaspération de M. Clarke, notre compagnon de voyage, qui prétend que nous gâtons les prix. Nous ne pouvions cependant pas prendre les gens à la gorge et les forcer à nous vendre leurs bijoux. Qu’aurait dit le gouvernement anglais? Et notre conscience? On prétend, il est vrai, que les collectionneurs en ont une très large.

Le chemin de Plass à Lardji, qui côtoie le Tirtan-Nadi, est invraisemblable; les pluies précédentes l’ont défoncé en maints endroits. La route est jonchée de lauriers-roses en fleur qui poussent au milieu des roches; c’est d’un effet ravissant.

A Lardji, le Tirtan-Nadi se réunit à une autre rivière aussi grise que sa voisine était blanche.

Les goitres sont fréquents chez les habitants de ce pays; la coutume qu’ils ont d’orner de bijoux cette difformité la rend encore plus apparente. Nous rencontrons des indigènes en villégiature sans doute, car ils se tiennent groupés près de la station. C’est toute une famille. La femme filait avec son pied; une autre coiffait son mari; un homme dévidait du fil, se servant aussi de son pied, et un autre sciait du bois, se servant du pied comme d’un étau. La flexibilité de ces basses extrémités est extraordinaire chez ces peuples; cela tient sans doute à la liberté qu’ils leur donnent.

Le 16 nous partons pour Ourli en traversant le (Biasse?). La corniche qui longe cette rivière est un des plus dangereux chemins que nous ayons suivis, car la route s’élève à pic à une hauteur vertigineuse, et la voie est juste assez large pour laisser passer nos bêtes. S’il survenait une rencontre, je ne sais comment nous ferions. Après deux heures nous quittons cependant cette dangereuse corniche et nous campons à Ourli; il n’y a ni bungalow ni rest house, et nous dressons nos tentes.

[Illustration: Vallée du Tirtan-Nadi.]

En arrivant au village, nous rencontrons la poste, qui est vraiment très bien organisée. Ce sont des hommes qui se succèdent d’étape en étape; celle-ci est presque toujours de douze milles anglais. Le messager court en portant un bâton à la main garni de petites clochettes, lesquelles, par leur bruit, avertissent les piétons d’avoir à se ranger.

Le 17 nous atteignons Soultanpour, capitale du Koulou. Nous nous sommes levés de bonne heure afin d’arriver avant la trop grande ardeur du soleil; mais malgré cela il fait déjà bien chaud avant que nous soyons parvenus à cette ville.

[Illustration: Soultanpour, capitale du Koulou.]

Nous rencontrons des femmes surchargées de bijoux; je me demande comment leur pauvre tête peut porter tout cela. Le nez se voit à peine, et les oreilles sont recourbées par le poids dont elles sont ornées. Il paraît, du reste, que c’est tout à fait joli de l’avoir grande et garnie de ces pendants. On appelle cela avoir une oreille «de lis». Voilà comment, dans tous les pays du monde, la manière de considérer le beau n’est pas la même, et comme les femmes se donnent beaucoup de peine pour se rendre plus laides qu’elles ne sont; en outre, elles sont couvertes de beaux vêtements en laine. Les Hindous de la plaine ont du coton. La façon dont elles mettent leur vêtement n’est plus la même: il forme jupe autour de la taille et se remet autour du cou en laissant celui-ci à découvert. Ces ajustements tiennent sans cordons, sans épingles chez les hommes. Les femmes se servent seulement de deux grosses épingles avec lesquelles elles retiennent leur vêtement sur la poitrine. Quelques-unes portent une jupe et un corsage à taille très courte. Nous les arrêtons pour voir de près comment sont posés leurs vêtements, car elles reviennent d’une fête et sont dans leurs plus beaux atours; elles sont enchantées d’attirer notre attention, et les maris aussi. Quelle profusion de bijoux! Le mari doit se ruiner? Non, car dans cet heureux et beau pays du Koulou, qu’on pourrait peut-être appeler le paradis des femmes, ces dernières ont plusieurs maris, quelquefois six ou sept, qui sont presque toujours frères. On pourrait croire que la jalousie et la discorde tourmentent les habitants; il n’en est rien cependant: la plus parfaite harmonie règne dans ces ménages, où tout est réglé d’avance.

La polyandrie est, du reste, une des coutumes les plus curieuses des populations de l’Himalaya occidental, et, comme ces questions ne sont pas de ma compétence, je me bornerai à citer l’opinion de quelques-uns des voyageurs qui m’ont précédée et qui ont traité cette grave matière.

«La polyandrie, dit M. Louis Rousselet dans son Ethnographie de l’Himalaya occidental, c’est-à-dire la pluralité des époux pour une seule femme, est probablement le type de la plus ancienne organisation sociale des peuplades primitives de l’Inde et de l’Himalaya. Ce qui tendrait à prouver son antiquité, c’est que nous la trouvons encore aujourd’hui en usage chez des tribus séparées les unes des autres par de vastes espaces peuplés d’adeptes de la polygamie. Ainsi nous trouvons des pratiques polyandriques chez les Naïrs, à l’extrémité méridionale de l’Inde; chez les Baïgas, dans le Gondvana; chez les Garros, aux confins de l’Indo-Chine, et enfin, dans l’Himalaya occidental, au Ladak, au Rouptchou, au Spiti et au Koulou...

«Dans le Koulou, la polyandrie n’est plus que le souvenir d’une ancienne coutume. Elle tend à disparaître, et une grande partie de la population est polygame.

«Généralement, lorsque le frère aîné se marie, tous ses frères deviennent les époux de sa femme. Les enfants nés de cette union donnent le titre de pères à tous les conjointement-époux. Une femme a ainsi jusqu’à quatre maris à la fois, mais le nombre n’est pas limité. En dehors de cette forme régulière de la polyandrie, la femme a le droit de se choisir un ou plusieurs maris (et non amants) en dehors d’un groupe de frères. Le résultat de ces pratiques est que la population reste stationnaire; cependant elle ne diminue pas. Un autre résultat est que la pudeur féminine est inconnue et que la femme se livre sans résistance au premier étranger qui la sollicite.

«La femme, chez les Koulous polyandres, est le chef de la communauté. C’est elle qui administre les biens que les époux cultivent et dont ils lui remettent les fruits. C’est elle seule aussi qui dote les enfants et leur transmet ses biens par héritage; et, dans le cas où elle meurt avant ses conjoints, c’est sa fille aînée qui prend le rang de chef de la communauté.»

Dans la suite de notre voyage, lorsque nous atteindrons la haute vallée de l’Indus, nous rencontrerons des populations chez lesquelles la polyandrie s’est conservée avec bien plus de pureté que dans le Koulou, et j’aurai l’occasion de revenir sur ces si curieuses coutumes.

Chaque mari a son mois. S’il survient des enfants, le premier appartient à l’aîné des frères, le second au deuxième, et ainsi de suite. Quant aux filles qui naissaient en trop, on s’en débarrassait dès leur naissance. J’aime à croire qu’il n’en est plus ainsi et que les Anglais y auront mis bon ordre.

Les hommes travaillent sous les ordres de la femme et, sans doute pour avoir ses bonnes grâces, l’enrichissent de bijoux. Aussi les femmes ont-elles, dans cette partie des Indes, un air d’autorité et de commandement qu’on n’est pas habitué à leur voir.

On dit qu’elles sont plus jolies que partout ailleurs; cette particularité ne nous a pas frappés.

Mais, quoique ayant plusieurs maris, leurs mœurs n’en sont que plus faciles, et les jeunes Anglais en gardaient de doux souvenirs. On raconte que la femme d’un Anglais chef de district, très rigide, dit-on, pour faire cesser ces dérèglements, imagina un moyen des plus radicaux. Elle avait fait rendre par son mari une ordonnance qui enjoignait, sous les peines les plus sévères, aux maris frustrés dans leur bonheur conjugal, de ne donner aucune nourriture aux malheureux voyageurs assez imprudents pour se laisser aller aux charmes de ces séduisantes sirènes.

Les maris, enchantés, s’étaient empressés d’obtempérer à cet édit, et les pauvres malheureux s’éloignaient au plus vite pour satisfaire leur estomac trop à jeun.

A Soultanpour il y a un bungalow très bien tenu; le chef de district, qui s’y trouvait momentanément, nous reçut avec cordialité; sa femme était à quelques milles de Soultanpour, dans les montagnes, afin d’y passer la saison chaude, et, lui, devait se rendre pour quelque temps en tournée d’inspection dans son district.

A peine sommes-nous arrivés dans ce pays séducteur qu’une musique retentissante éclate à nos oreilles. Quelle musique, grands dieux! Deux immenses trompettes en forme de crosse épiscopale mêlaient leurs sons à celui des grosses caisses, des tambours, des cris et des hurlements. Telle est la musique religieuse des Hindous, car c’était un dieu qu’on promenait en notre honneur. Ce dieu consistait en une quantité de têtes posées sur un palanquin orné de vieux châles de Cachemire et porté par deux hommes; deux autres, privilégiés entre tous, précédaient le palanquin: l’un portait un panier chargé de fruits, et l’autre un masque. Le grand prêtre, appelé phourita, drapé dans une couverture de laine blanche et le front marqué d’un signe rouge qui désignait sa caste, portait sur son épaule une cuiller et une sonnette en cuivre. Avec le premier instrument il emplit d’huile les lampes qui servent au culte.

Notre compagnon de voyage ayant voulu acquérir pour le musée de Kensington un poignard qui appartenait au dieu, il fallut consulter ce dernier. Le charivari redoubla et on fit faire volte-face au dieu. Puis le grand prêtre, après avoir pendant quelques instants, paraît-il, consulté le dieu, balbutia quelques paroles et répondit que le dieu voulait dix roupies au lieu de trois proposées par M. Clarke. Celui-ci n’en voulut pas démordre, ni le dieu non plus. Il entendait le commerce. M. Anderson, le chef du district qui nous accompagnait, marchanda et offrit cinq roupies. Alors le grand prêtre consulta encore une fois le dieu; celui-ci fut mécontent sans doute, car le grand prêtre parut tomber dans des convulsions; sa figure se contracta, ses membres s’agitèrent, son corps tremblait, et sa conversation avec le dieu paraissait des plus agitées. Son dieu le traitait vraisemblablement de gâte-métier, ne comprenant rien ni à la religion ni au commerce.

Hé quoi! il hésite! il se laisse dauber par un client! Au lieu de jurer avec aplomb qu’il ne peut céder à meilleur marché, de jurer qu’il perd même sur le prix de vente! Au lieu de mentir à propos et avec grandeur d’âme!... Cinq roupies seulement ce poignard! Mais ce serait donner, ce ne serait pas vendre! Un tel troc le dégraderait. Non, mille fois non! Qui donc alors continuerait à honorer sa divinité et s’approcherait de son autel en suppliant? Un étranger marchander son couteau, ce couteau qui allait être souillé par ce contact! Pour un pareil sacrilège il fallait demander plutôt le double à cet étranger! ce pingre! ce rat!... Et, dans sa langue hindoustani, cette apostrophe devait être bien plus jolie. Et la musique s’exhalait en hurlements plaintifs, et les instruments de cuivre lançaient des sons à faire frémir les plus braves; tous les assistants paraissaient consternés et attendaient la réponse du dieu avec terreur.

Enfin le dieu daigna pourtant se calmer. Le grand prêtre, interprète du dieu puissant, répondit que celui-ci y consentait, et que même, si on le contraignait, il le donnerait pour trois roupies, mais que c’était bien dix qu’il voulait. Alors M. Clarke, impatienté comme tout bon Anglais, remercia et laissa le poignard. Qui fut attrapé? Ce fut le grand prêtre, sans doute, qui croyait bien mettre les cinq roupies dans sa poche. Le poignard alla sans doute retrouver sa place au temple, où, avec de petits tridents en fer, ils garnissent les autels.

Ces tridents en fer sont tout ce qu’il y a de plus sacré pour les Hindous. Jamais, à quelque prix que ce soit, nous n’avions pu nous en procurer un, et notre compagnon de voyage était persuadé que, si nous venions à nous en emparer d’un pauvre petit, le village s’en apercevrait et nous ferait pour le moins un mauvais parti. Mais dans le Chamba, par une circonstance tout exceptionnelle, M. de Ujfalvy put s’en procurer un; il profita de l’occasion et laissa à la place une roupie, malgré les supplications de notre compagnon, qui voyait tout le village à nos trousses. Il n’en fut rien, heureusement.

Nous rentrons vite au bungalow; M. de Ujfalvy doit procéder aux mensurations anthropologiques de vingt hommes et femmes du Koulou, vingt hommes et femmes de Mandi, et quelques gens du Lahouli.

La chose alla bien pour les hommes, et le bakchich qu’on leur donna parut les satisfaire. Mais, lorsque je voulus mesurer les femmes, elles pleurèrent et tremblèrent tellement que je dus y renoncer; après trois ou quatre essais, voyant que les pleurs de ces femmes mécontentaient les hommes, je cessai mon opération, dans la crainte d’entraver les travaux de mon mari. Les tresses qu’elles font avec leurs cheveux étaient aussi une grande difficulté et ralentissaient encore le travail de la mensuration; je le regrettai doublement, car quelques-unes d’entre elles étaient fort jolies, surtout celles de Mandi.

[Illustration: Montagnards du Koulou.]

Les Koulous sont généralement d’une taille au-dessous de la moyenne; ils ont le front moyen et droit; les bosses sourcilières sont nulles, le nez long, droit et courbé. La bouche est assez grande; leurs lèvres sont grosses et généralement renversées en dehors. Leurs cheveux sont noirs et frisés, et la barbe est abondante. Ils ont, en général, le cou fort, mais cependant leur taille est assez fine, et ils ont peu d’embonpoint; cela vient, je pense, de la grande habitude qu’ils ont de faire de longues marches pour se rendre d’un village à un autre. Les Lahoulis sont plus grands que leurs voisins, mais le type est à peu près le même; leurs yeux sont plus droits et leurs dents souvent usées; les mains sont grandes, mais leurs pieds sont petits.

Le travail fini, vite il nous faut aller examiner le jeune fils de l’ancien radjah dépossédé. Il est en visite chez le chef de district anglais. Au milieu de la conversation il nous fit voir ses bijoux, consistant en chaînes d’argent, en colliers, en bracelets, en bagues et en bijoux de jade incrusté de pierres fines, travail qu’on fait seulement aux Indes et en Chine, car le jade est très dur à travailler. Voulait-il nous les vendre? Peut-être. Il ne lui restait de son ancienne splendeur qu’un bonnet garni de plumes de lophophore. Il avait une jolie tête, mais le corps était épais et petit.

Il portait des souliers vernis, témoignage de sa servitude et des efforts qu’il faisait sans doute pour s’europaniser.

Soultanpour est la résidence d’un commissaire britannique. Comme toujours, il y a la ville indigène et quelques habitations anglaises; ces dernières, tout nouvellement bâties, sont très éloignées l’une de l’autre.

Pour nous rendre du bungalow à la première, nous suivons un chemin ombragé, le long duquel les indigènes ont construit quelques misérables échoppes, nous traversons un torrent sur un pont très rustique, nous montons une pente assez rapide et nous arrivons à la porte de la ville; celle-ci a dû être fortifiée autrefois, car on n’y peut entrer que par des portes hautes et étroites.

Jadis, au temps des radjahs, ces portes étaient soigneusement fermées la nuit, à cause des voleurs de grands chemins qui avaient l’habitude de rôder autour.

Mais, depuis que les Anglais ont eu l’excellente idée de pensionner le dernier de ces principicules, la sécurité est revenue et les portes restent grandes ouvertes.

La principale rue de Soultanpour, que les indigènes appellent plus volontiers Koulou, est étroite, sale et tortueuse; elle représente en même temps le bazar de la ville.

Les boutiques y sont maigrement achalandées; la plupart sont fermées et n’ouvrent que pour la grande fête annuelle du mois de septembre. On nous offre des lotas en cuivre de formes différentes; quelques-uns sont grossièrement travaillés, mais la forme en est toujours jolie, de grosse toile, du fil, de la poterie, etc., qui ne nous donnèrent certes pas l’idée de la perfection à laquelle les Hindous s’élevèrent dans la fabrication de la porcelaine, puisque, à ce que prétendent quelques archéologues, ce sont eux qui l’apprirent dans les temps les plus reculés aux Chinois. Ils fabriquèrent autrefois ces beaux vases jaspés de bleu et de rouge sur un fond blanc, qu’on appelait murrhins et dont les Romains faisaient grand cas. Ils durent, en effet, être des premiers à fabriquer la porcelaine, car ils trouvèrent dans leur pays une grande quantité de terre argileuse.

Un bania nous présente de très beaux vases en cuivre, et, malgré le prix assez élevé qu’il en demandait, mon mari finit pourtant par s’arranger avec lui.

Les banias sont des marchands hindous qui font le commerce; ils prêtent aussi de l’argent sur les bijoux, donc ils sont un peu usuriers.

Nous quittons la ville par une autre porte, et nous arrivons sur un terre-plein sur lequel s’élève le palais du raï: c’est le titre que portaient les rois du Koulou. Ce palais, dont l’extérieur n’a rien de frappant, est composé d’un grand nombre de constructions plus ou moins dans le style du pays. Nous entrons dans une première cour, puis on nous conduit, par un escalier dont les degrés paraissent être taillés pour des géants, à une espèce de salle d’attente où l’on a disposé trois fauteuils pour nous recevoir. Un secrétaire du raï s’est élancé pour transmettre à son maître notre désir de visiter son palais. Quinze minutes après il revient avec une réponse affirmative.

Il est probable qu’il a fallu du temps pour faire rentrer ces dames dans leur harem; nous pénétrons dans une seconde cour, à la porte de laquelle tous les indigènes ont soin de déposer leurs chaussures, et nous arrivons par un second escalier, qui, cette fois, est excessivement étroit et bas, à plusieurs salles carrées superposées, ouvertes, et dont les murs sont revêtus d’un stuc splendide. Ce revêtement ainsi que les peintures murales, en partie effacées, sont les seuls ornements de ce palais qui méritent d’être mentionnés.

Ce sont les derniers vestiges d’une ancienne magnificence au milieu de murs crevassés, d’escaliers caducs et de cours remplies d’herbe. Les peintures murales représentent des scènes du bouddhisme ou des chasses de radjahs. Quelques-unes sont assez jolies. La salle du second étage est ébréchée d’un côté: ce sont les traces qu’un boulet sikh y a laissées il y a près de quarante ans. Rien n’a été fait pour les réparer. Nous visitons encore quelques autres cours; partout la même vétusté, la même malpropreté, la même indolence. Ici un vieux palanquin éventré pourrit aux rayons du soleil; là des excréments de vache s’étalent sur des balustrades de fenêtre finement sculptées.

Le jeune raï dont j’ai parlé hier reçoit, dit-on, 25 000 fr. par an du gouvernement anglais. Vous me direz que c’est une somme plus que suffisante pour vivre dans un pays perdu au milieu de l’Himalaya? Eh bien, vous vous trompez; ce prince a perdu son royaume, mais en revanche tous les parasites qui se trouvent à une cour asiatique lui sont restés; il a des centaines de gens à nourrir qui encombrent son palais et qui ne lui savent aucun gré pour une chose qu’ils considèrent comme absolument naturelle. Il lui reste à peine de quoi entretenir son bonnet en plumes de lophophore, ses colliers, ses bracelets en argent massif, et les quelques ornements en or que son père lui a laissés. Pauvre jeune prince! Doit-il s’ennuyer au milieu de son palais délabré, entouré d’une multitude abjecte! Il est vrai qu’il lui reste ses femmes, et ce n’est pas peu dire, car les femmes de Koulou sont vantées pour leur beauté, mais leur caractère infidèle doit donner du fil à retordre au jeune raï.

Il est vrai aussi que les maris ne sont guère tendres pour leurs femmes, si l’on en juge par une aventure assez drôle arrivée à un ancien commissaire du district. Ce fonctionnaire anglais était un jour en inspection, et, dans le moment où il se trouvait sur le bord de la rivière, plusieurs maris avec leur femme sans doute la traversaient sur des outres, lorsqu’un remous fit chavirer les outres, et la femme disparut sous les flots écumeux; les maris s’empressèrent de ne pas porter secours à leur femme: ce que voyant, le fonctionnaire se jeta à l’eau et, au péril de sa vie, ramena la femme sur la berge. Celle-ci revenue à la vie, les maris vinrent remercier le commissaire et lui demandèrent un bakchich pour avoir sauvé leur femme. «Comment! un bakchich? dit celui-ci étonné, car chez nous c’est ordinairement celui qui a sauvé, non qui est sauvé, qu’on récompense.--Sans doute, lui repartirent les maris avec calme, si tu as sauvé notre femme, c’est que tu y voyais intérêt; il faut donc que tu lui fasses une pension pendant le reste de sa vie.» Cette manière d’envisager la chose n’étant pas du goût du fonctionnaire, il renvoya les maris sans bakchich.

[Illustration: Outres en peau de bœuf servant à traverser les rivières.]

Toujours est-il que maintenant il y a un beau pont près de Soultanpour, et l’on n’est plus obligé de traverser la rivière sur des outres; cette manière de passer les cours d’eau est cependant encore en usage dans toute cette région de l’Himalaya et aussi dans le Pendjab. Lorsque la rivière est tant soit peu calme, il n’y a aucun danger; une fois les outres en peau de bœuf ou de mouton gonflées, on les laisse aller au courant en les dirigeant un peu; mais dans les rivières du Pendjab, surtout au moment de la saison des pluies, où le moindre petit cours d’eau à sec quelquefois devient en un rien de temps un torrent impétueux roulant ses flots avec fracas, le passage des rivières avec ces outres offre toujours un réel péril. Les Anglais font tout leur possible pour diminuer cette manière de passage, mais il en reste encore, surtout dans les parties que nous avions l’intention de visiter.

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