CHAPITRE VI
LE TCHAMBA
Mauvais rêves, bonnes nouvelles.--De nouveau les corniches.--La panthère aimable.--Le Tchamba.--La ville.--Le radjah Sham Singh.-- Son caractère, son histoire, sa famille, son entourage.--Un cadeau superbe accompagné d’un autographe.--Le durbar.--Les Gaddis et leurs danses.--Sham Singh et son père.--Manghieri.--M. Clarke n’aime pas le voyage à cheval.--Les frontières du Tchamba.--Les envoyés du maharadjah du Cachemire.--Le Padri-Pass et ses difficultés.
La nuit que nous passâmes au rest house fut des plus mauvaises. Au milieu de nos rêves, nous nous voyions dans des chemins défoncés, suspendus à des corniches à demi écroulées, obligés même à un arrêt forcé.
Hélas! ce n’était que trop vrai, et le lendemain il fallut bien nous rendre à la réalité, qui vint bientôt confirmer les nouvelles qu’on nous avait apportées du mauvais état de la route.
Malgré tout cependant, un joyeux pressentiment nous envahissait. Le soleil était si beau. Oh! caressant sourire du soleil, combien de fois as-tu relevé des courages abattus! combien de fois ton radieux sourire a-t-il pour un instant fait passer pour un rêve une effroyable réalité! Le tchouprassi entra. Sa figure était épanouie. Avec une telle figure, comment pouvait-il nous annoncer quelque chose de fâcheux? En effet, M. Marshall veillait à notre sûreté, ainsi qu’il nous l’avait promis (on peut se fier à la promesse anglaise plus qu’à celle des Russes, qui promettent toujours et ne tiennent jamais).
Il avait déjà envoyé des hommes pour rétablir la route.
Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, nous quittons Nourpour, et, bientôt après, nous nous engageons dans les montagnes qui nous séparent du Tchamba.
Nos montures sont toutes fringantes. Ce n’est pas étonnant après un pareil repos, mais il faut modérer leur ardeur sur cet étroit sentier, où leurs prudents pieds ont peine à trouver place. Je suis sûre que M. Clarke regrette son douli.
Les villages situés dans ces montagnes sont assez pauvres, et cependant la terre est cultivée partout où la culture peut avoir lieu.
Malgré les réparations que la route a subies, les corniches se trouvent cependant trop resserrées pour nous permettre de rester à cheval. Le paysage qui se déroule devant nous est merveilleux; les montagnes que nous contournons, les vallées profondes et étroites, les ravins rocailleux se succèdent à nos yeux, avec d’autant plus de beautés que nous ne pouvons l’admirer à notre aise, tant le chemin est dangereux. A un certain point de la route, la corniche qui contourne la montagne est suspendue au-dessus du ravin, et il faut la suivre avec précaution pour la franchir sans danger. La moitié du sentier s’écroule sous les pas du cheval de M. Clarke; les pierres tombent avec bruit au fond du précipice, et à peine ai-je le temps de m’apercevoir du danger que mon cheval, tenu en bride par mon saïs Nakchid, a déjà mis le pied sur le peu qui reste; quant à Nakchid, il a sauté de l’autre côté du trou; je ferme les yeux! mon cheval a passé, et cette seconde d’angoisse aussi. Mon cheval n’a rien fait écrouler, heureusement, et les domestiques peuvent nous suivre.
En tournant le circuit, une panthère se faufile dans les broussailles épaisses de la montagne; nous n’avons que le temps d’apercevoir sa belle robe mouchetée, le scintillement de ses yeux et les mouvements de sa longue queue qui ondule.
Le premier croissant de lune apparaît. Nous sommes hors de la vallée de Nourpour et nous entrons sur le territoire de Tchamba, mais Tchouari ne paraît pas encore à l’horizon; les torches sont allumées; les villages endormis nous montrent leurs silhouettes; le torrent mugit à nos pieds; le chemin étroit se déroule toujours de nouveau à nos yeux; nos montures sont fatiguées et nous aussi. Quand arriverons-nous?
A une heure du matin, seulement, nous sommes au bungalow. Mais nos domestiques sont restés en arrière, et nous n’avons point d’autres lits que ceux du bungalow, qui sont tellement habités qu’il me faut dormir sur une chaise. Oh! être exténuée de fatigue et ne pas pouvoir s’étendre sur une couche qui vous offre ses services trompeurs!
Au matin, pour comble de bonheur, ce village, situé au milieu de rizières, est empesté par une odeur nauséabonde; c’est l’eau qui manque dans celles-ci et qui ne reviendra que dans quelques heures. Chose vraiment extraordinaire, quelle que soit la quantité d’eau dont on inonde les rizières, la tige verte des plantes émerge toujours. S’il survient des pluies ou des crues inattendues, le riz peut pousser, dans un seul jour, de quelques centimètres, disent les habitants, en sorte qu’il n’est jamais submergé.
Le 5 juillet, nous approchons de Tchamba. Il nous faut, pour y arriver, franchir un col de 1650 mètres, et, sans une descente fantastique après laquelle nous sommes obligés de laisser reposer nos bêtes, le chemin nous paraît relativement très bon. Nous passons un beau pont jeté sur la rapide rivière la Râvi, l’un des principaux affluents de l’Indus. Puis nous traversons une belle place pour arriver au bungalow: c’est le Champ de Mars ou le champ de course de Longchamp de Tchamba.
[Illustration: Pont de Tchamba.]
Le précepteur du radjah, jeune et très aimable Anglais, vient nous saluer; il est en même temps le général des troupes du prince; les deux cents soldats et les quatre hommes de cavalerie de son souverain peuvent manœuvrer à l’aise sur cette belle place.
Le 6 seulement M. Marshall devait arriver de Dalhousie, sanatorium anglais, situé sur une montagne élevée où l’hiver lui procure six pieds de neige. Tchamba au contraire, placée au fond d’une ravissante vallée et tout entourée de hautes montagnes, est préservée du froid et comme emmitouflée dans des régions neigeuses.
Le tombeau d’un saint musulman se cache parmi les arbres sur le flanc d’une haute montagne; les maisons sont comme blotties sous la verdure.
Aussitôt M. Marshall arrivé, nous quittons le bungalow pour nous installer chez lui. Après le déjeuner, le radjah Sham Singh vient nous voir. Il entre au salon comme Louis XIV au Parlement, sa cravache à la main. Il est vêtu d’une blouse de satin bleu clair, d’un pantalon de coton blanc. Une cravate parisienne en soie demi-teinte et brodée aux deux bouts orne son cou, ainsi qu’un magnifique collier de perles fines. Il a seize ans, mais il est petit pour son âge; son précepteur dit qu’il ne s’intéresse pas à grand’chose, ce qui se voit sans peine à l’air d’ennui répandu sur toute sa figure. Son jeune frère, âgé de onze ans, qui arrive peu de temps après, a l’air beaucoup plus intelligent, mais aussi plus cruel. J’offre au souverain un joli revolver qui ne m’avait jamais quittée, il en paraît fort satisfait; et quelques heures après nous allons visiter son palais.
[Illustration: Tchamba.]
Pour nous y rendre, nous traversons la place bordée de grands arbres dont j’ai déjà parlé, nous montons un escalier qui forme rue et est garni des deux côtés de boutiques ouvertes et animées. Le palais est en réparation, c’est dire qu’il en a grand besoin. Il se compose d’une grande cour avec des galeries peintes à fresque, puis de vastes chambres meublées avec des canapés en bois découpé, travail dans lequel les Hindous excellent; mais ces meubles ont déjà emprunté la forme européenne et sont recouverts de damas de soie jaune. Le prince nous fit voir ses belles armes, les unes enrichies de pierreries, les autres finement émaillées et provenant de Djaipour. Nous voyons travailler un peintre hindou qui répare une salle dont une partie des murs est recouverte d’anciennes fresques qui, malgré leur peu de proportion, sont d’un coloris et d’une finesse de travail remarquables, tandis que l’artiste moderne ne fait qu’un pastiche ridicule et grossier.
Les Hindous n’ont jamais excellé, il est vrai, dans la peinture; mais l’éclat de leurs couleurs est d’une beauté inimitable. Cet art précieux, aucun peuple n’a pu le leur ravir, et la beauté du coloris égale sa solidité. Leur couleur favorite est le bleu et le rouge, qu’ils savent mélanger avec un art qu’on ne saurait imiter.
Cependant le jeune radjah a donné à M. de Ujfalvy des miniatures représentant une suite de scènes de famille de ses aïeux, qui sont d’un coloris, d’une finesse, d’un mouvement remarquables.
Ces peintures sont extrêmement rares, pour ne pas dire introuvables dans l’Inde; est-ce parce que la peinture, comme la sculpture, soumise à des règles invariables, ne laisse aux artistes aucune inspiration, que cet art ne s’est pas développé plus parfaitement? Les brahmines sont les seuls juges de ces deux classes d’artistes; les indications qu’ils donnent doivent être suivies à la lettre; la plus légère infraction est punie par la perte de la caste. Étonnons-nous donc après cela du peu de résultat! L’artiste a besoin de la liberté par excellence, mais je crois que celui qui travaillait n’était pas enrayé par les brahmines, et son pinceau comme son imagination n’en étaient pas plus habiles.
Après avoir examiné toutes ces choses, et écouté les sons d’une boîte à musique moderne, que par une galanterie inexplicable le prince avait mise en mouvement à notre entrée sur l’air de Salut à la France! de la Fille du régiment, on nous fit traverser une autre cour pour nous conduire dans une plus petite, contenant des carrés de pierre plantés de thym. Par un escalier étroit et aux marches très élevées, on nous fit parvenir à l’appartement des femmes: vide naturellement. Ce sont des chambres assez sombres, donnant toutes sur une galerie; les fenêtres, en bois sculpté, s’ouvrent sur le dehors: celle de la favorite ne possède que de petites lucarnes percées dans un panneau de bois travaillé à jour et fixe. On se croirait volontiers dans un cloître, et n’en est-ce pas un que cette réclusion perpétuelle des femmes, surtout dans les hautes classes, où elles ne sortent jamais? Elles n’ont d’autres occupations que leur toilette; elles se parfument les cheveux d’essences, d’huiles, les tressant ou les laissant tomber en boucles, se noircissent les yeux et se teignent en rouge les ongles des mains et des pieds, et portent quantité de bijoux.
La grande salle à manger possède des fenêtres des deux côtés; elle est ornée de pilastres au pied desquels, m’a-t-on dit, on réchauffe les restes de la table de leur mari, dont elles vivent habituellement. J’aime à croire que les femmes du radjah sont dispensées de cette coutume, et que pour les distraire un peu de leur réclusion on leur fait quelques plats de leur goût. En tout cas, elles ne mangent jamais avec lui; seules avec leurs jeunes enfants, c’est à croire qu’elles devraient mourir d’ennui. Leur soumission au mari est absolue, et du reste toute leur vie n’est qu’un long esclavage. Soumises dès leur enfance à leurs parents, femmes à leur mari, elles le sont encore dans leur vieillesse à leurs fils. Aussi, pour leur enlever toute velléité de révolte, a-t-on bien soin de ne leur donner aucune instruction: cette règle est générale; les danseuses en sont seules exceptées.
Tous les jours, m’a-t-on raconté, le plancher est nettoyé soigneusement avec de la bouse de vache, car la religion oblige chaque Hindou à manger à terre.
En sortant de cet appartement féminin, je poussai un soupir de satisfaction et m’estimai heureuse au delà de toute expression d’être Européenne.
Le radjah n’était pas encore marié; on disait qu’à dix-huit ans, époque de sa majorité, il devait épouser une des filles du maharadjah du Cachemire, laquelle en ce moment était âgée de six ans.
Le lendemain, après le déjeuner, le radjah est venu chez M. Marshall pour jouer au whist, délassement qu’il honore de sa préférence. M. de Ujfalvy s’assit à la table vis-à-vis du radjah; quant aux deux autres partenaires, deux jeunes nobles du pays, ils jouèrent debout, car ils n’avaient pas le droit de s’asseoir en présence de leur souverain. Mon mari gagna, mais le radjah, qui perdit, ne paya pas.
Il fit porter dans la journée à M. de Ujfalvy un magnifique ganga sagher en bronze martelé en deux couleurs et une lettre que je m’empresse d’intercaler ici pour vous donner, chère lectrice, une idée de son écriture et de son style.
Le soir, nous visitions les six temples de la ville, trois grands et trois petits. Ils sont très vieux, et les sculptures qui les ornent sont d’une grande beauté. Cinq sont dédiés à Siva, à qui Dieu donna le pouvoir destructeur, car les brahmines, tout en ne croyant qu’à un seul Dieu, ont personnifié les trois grandes attributions de la divinité: celle de créer est attribuée à Brahma, celle de conserver à Vichnou, et celle de détruire à Siva. L’ignorance excessive dans laquelle les brahmines ont soin d’entretenir le peuple est peut-être une des causes de la force et de la durée de leur religion, car les peuples généralement croient à tout ce qu’ils ne peuvent comprendre, et on leur a aisément confectionné des dieux qu’ils ont fini par adorer. Les portes de l’autel du sixième temple, dédié à Vichnou, sont plaquées d’argent. Quand nous le visitâmes, le grand prêtre était en prière.
On m’a raconté que ces prêtres ont quelquefois de singuliers désirs, et, sans doute pour entretenir le peuple dans l’ignorance et dans le respect qui leur sont dus, ils les imputent à leur dieu. Ils désirèrent une fois avoir un cheval noir et prétendirent que c’était leur dieu qui l’avait voulu; ils avaient choisi la couleur noire parce qu’elle était celle d’un superbe cheval qu’on savait être unique dans le pays.
[Illustration: Fac-similé de la lettre de Sham Singh à M. de Ujfalvy:
Mon Cher Monsieur Ujfalvy
J'envoie une "Arba Muserale" grande aussi une de moyen grandeur.
Faites moi la plaisir d'en choisir une comme souvenir de votre visit à Chamba
Tout à vous
Sham Singh]
Le résident anglais ne fit ni une ni deux, acheta un vieux cheval blanc, le fit teindre en noir et le leur envoya. Aujourd’hui le dieu, paraît-il, manifeste le même désir; on va recommencer le tour, et pour sept roupies on en sera quitte.
En revenant, nous trouvons la grande place encombrée de cavaliers qui jouent au polo, jeu originaire du Baltistan et dont je me réserve de parler dans la description de ce pays.
Nous voulions partir, mais M. Marshall nous retint, car le 8 devait être la fête du radjah, et il faut que nous assistions au durbar. Ce jour-là, à onze heures du matin, des coups de canon retentissent. Sa Hautesse se rend au temple. La cérémonie consiste à laver l’idole, à l’arroser de lait et d’huile aromatique. Les bayadères dansent, et les brahmines recueillent les offrandes. Souvent des officiants chassent avec de grands éventails les mouches qui pourraient incommoder l’idole. Sa Hautesse doit dire: «Oum!» c’est-à-dire une grande salutation au dieu.
Dans les circonstances solennelles, on doit sacrifier une chèvre; mais, pour accomplir le sacrifice, il faut que cette dernière tremble. La bête à qui l’on ne fait rien ne tremble pas toujours: pour remédier à cet inconvénient, on jette de l’eau froide dans l’oreille de la bête, qui tremble et qui, par cette marque d’assentiment, semble consentir au sacrifice, qui est immédiatement accompli. Or il arriva qu’un jour de grande fête où le radjah, les brahmines étaient prêts et où tout était disposé pour la cérémonie, la bête ne trembla pas malgré l’eau qu’on lui jeta et même, impatientée, parvint à s’échapper, au grand désespoir des prêtres et des habitants de Tchamba, qui ne pouvaient manger avant la fin du sacrifice. Enfin, après des courses sans nombre à travers les montagnes, on ramena la bête, mais elle ne tremblait toujours pas. O déception! et les estomacs creux qui parlaient. La faim fait sortir le loup du bois, dit le proverbe; la faim donna de l’imagination aux brahmines, qui tout simplement baignèrent la chèvre dans la Râvi; la pauvre bête, au milieu de cette eau tourbillonnante, trembla de tout son corps, au grand contentement des prêtres, qui l’immolèrent. Chacun put alors retourner tranquillement chez lui et satisfaire les besoins impérieux de son estomac.
Ce soir, les 6000 habitants de Tchamba seront en fête et la capitale sera tout illuminée. Malgré l’orage de la veille et la pluie battante du matin, le soleil a reparu et il fait une chaleur étouffante. Jamais, dit-on, il n’a fait si chaud que cette année. C’est peut-être la comète qui nous vaut ce temps extraordinaire; tous les soirs nous pouvons l’admirer étalant sa belle queue au milieu de ce ciel resplendissant d’étoiles. Les indigènes sont persuadés que c’est signe d’un grand cataclysme.
A six heures, lorsque la chaleur du jour est tombée, le durbar commence. On appelle durbar les audiences publiques qu’un prince hindou donne à ses sujets. Presque au bout de la belle place de Tchamba on a dressé une tente, sous laquelle M. de Ujfalvy et les fonctionnaires anglais prennent place. Pour moi, qui n’ai pas la permission de me mêler à cette réunion, on a disposé un fauteuil sous l’ombrage d’un arbre sacré. Il est entouré d’une maçonnerie formant terrasse et planté à quelque distance derrière la tente. Je suis donc au mieux pour voir la cérémonie.
A six heures précises, un coup de canon se fait entendre. Aussitôt le radjah, accompagné du superintendent anglais, monté sur un éléphant et assis dans un palanquin, sort de son palais; l’animal, fier sans doute du personnage qu’il porte, s’avance sur la place d’un pas lent et majestueux; il est tout caparaçonné de drap rouge brodé d’or; à son côté et soutenue par une corde pendait une échelle, et sur son front était placé un bouclier tout incrusté d’or. L’éléphant était des plus rares; son nez, sa trompe et ses oreilles étaient d’un blanc rosé tacheté de noir. De l’autre côté de l’éléphant se tenait debout un homme armé d’un éventail en plume de paon, qui chassait les mouches importunes. Le frère du radjah était assis à ses côtés, ainsi que M. Marshall.
Un éléphant moins grand, moins rose suivait le premier et portait les ministres et les autres grands dignitaires. En tête du cortège s’avançait un homme à cheval, flanqué de deux indigènes qui s’escrimaient sur des tambours. D’autres serviteurs faisaient partir de temps à autre des fusées. Les soldats marchaient fièrement au son d’une musique indescriptible, et de nobles cavaliers faisaient caracoler leurs montures sur les flancs du cortège. Celui-ci, parvenu devant la tente, s’arrêta; l’éléphant plia ses jambes de derrière, mouvement qui dut imprimer une forte secousse au radjah; puis celles de devant suivirent, autre mouvement, ce qui remit Sa Hautesse en équilibre. On dressa l’échelle, et le radjah, son frère et M. Marshall descendirent ensuite. Devant la tente étaient massés les soldats du radjah, sous les ordres du précepteur du jeune prince, qui s’approcha du cortège, tira son sabre et dit: «Présentez armes!» Le superintendent anglais prit la main du jeune prince et le conduisit sous la tente. Après avoir salué tous ces messieurs, il s’assit sur un fauteuil au milieu d’eux. M. Marshall invita mon mari à prendre place à droite du radjah et s’assit lui-même à sa gauche; tous les fonctionnaires anglais avaient des chaises; quant aux hauts fonctionnaires indigènes, ils ne peuvent s’asseoir devant leur souverain que par terre, ce qu’ils firent avec une lenteur et une habitude tout orientales.
Le premier ministre fit alors une espèce de discours au radjah. On amena ensuite huit prisonniers, dont une femme voilée, auxquels le radjah remit leur peine. En entendant leur arrêt de grâce, ils s’inclinèrent tous jusqu’à terre; la femme se contenta de saluer profondément.
Puis les danseurs, de la tribu des montagnards gaddis, commencèrent à faire leur métier au son de la flûte et des tambourins. Ils étaient au nombre de quatorze et tournèrent sans discontinuer devant le radjah. Leur costume était assez original et le bonnet était tout à fait typique. Ils étaient vêtus d’une blouse de gros drap gris, serrée autour de la taille par une ceinture de corde enroulée plusieurs fois autour de leur corps. Le bonnet, pointu, à deux ailes, en même étoffe que la blouse, était orné d’une plume. Les jambes sont nues et les pieds chaussés de souliers en cuir jaune. Après avoir tourné quelque temps, ils frappèrent dans leurs mains; alors éclata un bruit étrange, aussi discordant que possible: c’étaient d’immenses trompettes qui mêlaient leurs voix aux autres sons déjà si criards. Les unes étaient très longues, faisant concurrence à celles de la Renommée; les autres étaient recourbées à l’une de leurs extrémités en forme de crosse d’évêque, et de temps à autre elles jetaient leurs notes glapissantes au milieu du concert. Ces danses durèrent à peu près une heure. Pendant ce temps, les indigènes vinrent tour à tour saluer leur souverain et déposer à ses pieds leur offrande, qui consistait en argent; le radjah touchait le don; et ils le mettaient dans un linge jeté sur la terre; le ministre en prenait note au fur et à mesure. Cette fois-ci, les sujets de Sham Singh ne furent pas très généreux, car après la séance on compta 78 roupies. Mais il paraît que le radjah sait s’arranger autrement, car ce jour-là aucun des fonctionnaires de l’État, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, et même aucun domestique ne reçoit de salaire pour sa journée. C’est une économie qui rentre dans la poche du souverain.
Au mois d’octobre, jour de l’anniversaire de son avènement au trône, les offrandes vont jusqu’à 1200 roupies.
Les danses continuaient, au grand contentement de la foule qui garnissait les abords de la place, vêtue de ses sordides et sales vêtements, dont les couleurs reluisaient au soleil.
Ces danseurs sont des nomades; ils habitent les montagnes pendant l’été et descendent dans les plaines en hiver. Ce métier de danseur est encore plus désagréable à l’œil aux Indes que chez nous, et pourtant le chef des Gaddis, vieillard à barbe blanche, s’escrimait de son mieux et était sans doute renommé parmi ses compatriotes. Mais si je trouve disgracieux nos danseurs environnés de tout ce qu’un costume luxueux peut donner de grâce et d’attrait (à tel point que je doute que le fameux Vestris m’eût jamais enthousiasmée), combien devais-je trouver ennuyeux ces hommes aux vêtements lourds et baroques! Le radjah n’était pas de mon avis, car les danses durèrent encore longtemps; enfin, comme il faut bien que tout prenne fin en ce monde, le prince s’étant levé, tous les assistants en firent autant. Les éléphants amenés, chacun reprit sa place respective, à l’exception de M. Marshall, qui, après avoir pris congé du jeune prince, demeura auprès de nous. Le souverain traversa trois fois la place d’un bout à l’autre au son du canon, puis disparut sous la grande porte de son palais.
Ce château aux fenêtres en pigeonnier remplace l’ancien palais, qui est converti aujourd’hui en hôpital; situé sur un endroit assez élevé, il regarde le nouvel édifice du haut de sa hauteur. Lui aussi autrefois était le point de mire; le père du prince actuel l’avait habité. Mais il paraît que ce dernier, qui avait épousé la fille d’un puissant radjah, la rendit si malheureuse qu’elle s’en plaignit au gouvernement anglais, qui fit des remontrances au souverain. Celui-ci n’en tint aucun compte et continua sa vie déréglée. Comme jadis Charles IX, toutes les nuits il sortait de son palais, suivi de ses compagnons de débauche, se rendant chez ses sujets qu’il savait avoir de jolies femmes, et faisant expulser les maris et les parents; ils restaient maîtres de la place, qu’ils ne quittaient qu’à son bon plaisir. Cette conduite scandaleuse fit crier ses sujets, qui se savaient soutenus par les Anglais. Ceux-ci, n’y pouvant mettre un terme, prirent le parti de le déposséder et de le remplacer par son fils.
Aujourd’hui il vit à Manghieri, à quelques lieues de Tchamba; il a eu soin de prendre avec lui toutes les prostituées de la ville, et là, dans une misérable maison, il supporte gaiement les ennuis de l’exil. Sa femme est morte de chagrin.
On raconte qu’un jour, Sham Singh passant par Manghieri, son père, qui avait une demande à lui adresser, lui fit dire qu’il l’attendait chez lui. «Je suis le radjah, répondit le jeune prince; s’il a quelque chose à me demander, c’est à lui à se déranger.» Sham Singh n’avait pas un grand respect pour l’auteur de ses jours, mais aux souverains orientaux il est permis bien des choses. Pourtant les Hindous ont une grande vénération pour leur père, dit-on; jamais le fils, fût-il même l’aîné, ne s’assiérait devant lui, et aucune parole irrespectueuse n’ose sortir de sa bouche, mais ce respect n’est qu’apparent, et jamais l’amitié n’y vient mêler sa douceur; dans un pays où la famille est tellement annihilée, il ne peut en être autrement. Ce respect tient aux habitudes et aux lois de la religion. Ainsi M. de Ujfalvy parlant une fois au jeune Khodja Singh, fils du premier ministre et garçon très intelligent, lui dit: «Vous devriez venir avec moi à Paris.--Je le voudrais bien, répondit-il; mais qui brûlera mon père?» Ainsi leur religion leur défend expressément de quitter leur pays, et il ne faut pas s’en étonner: comment pourraient-ils dans d’autres pays remplir les devoirs que leur religion leur impose? Les marchands doivent se procurer auprès des brahmines des dispenses, non seulement pour obtenir la permission de s’éloigner, mais pour leurs ablutions et autres pratiques.
Les habitants de Tchamba, sur lesquels M. de Ujfalvy put faire des mensurations, se rapprochent beaucoup des Koulou-Lahouli; cependant le Gaddi est plus beau et d’une taille plus élevée, ses arcades zygomatiques sont moins saillantes, et son nez est plus proéminent et plus arqué. Nous avons remarqué parmi eux quelques hommes blonds avec des yeux bleus. Ils prétendent descendre de la race des brahmines et de celle des Radjpoutes, race guerrière par excellence qui habite la province du Radjpoutana, pays au nord du Goudjerat, et qui s’était réfugiée dans les montagnes à l’époque de l’invasion musulmane. Ils disent appartenir à la seconde caste; leur esprit est belliqueux, mais grossier. Au commencement de ce siècle, ils envahirent le pays de Badhrawar et l’occupèrent pendant dix ans. A la même époque ils s’étaient emparés de Kangra et de Nourpour. Les crimes sont assez fréquents dans le Tchamba, et, malgré la réclusion des femmes, il se trouve au nord de cette principauté une vallée où la conduite de celles-ci laisse beaucoup à désirer et ne milite pas en faveur de la réclusion et de l’ignorance dans laquelle on les tient. Ils sont généralement tous agriculteurs et éleveurs de bestiaux. Ils cultivent surtout le riz, le blé et le maïs. Leur caractère est tout différent de celui des Hindous, car ils sont gais, ouverts et paraissent bons enfants. Ils sifflent même, et chez eux l’esprit de caste est beaucoup amoindri: il faut espérer que le contact avec les Anglais le fera disparaître tout à fait. Si cet esprit de caste pouvait s’éteindre dans les Indes, ce serait un bienfait pour ce pays, car c’est cet esprit qui empêche toute civilisation réelle.
Le lendemain il nous fallait prendre congé du superintendent M. Marshall, homme charmant et distingué par excellence et qui s’occupe beaucoup et avec talent d’ornithologie. Il nous avait promis de donner des ordres en conséquence pour notre voyage, car le terrain était dangereux, la saison des pluies commencée, et il devenait difficile de s’aventurer dans le haut Tchamba. M. de Ujfalvy avait choisi cette route, car il tenait à voir les Paharis ou habitants des montagnes, qui sont parsemés au milieu de ces hautes contrées himalayennes, sur les confins du Cachemire.
[Illustration: Cultivateurs gaddis.]
A notre départ, Sham Singh nous fit porter un mouton, du riz et une grande quantité de légumes indiens, qui ne valent malheureusement pas les nôtres, et, quoique ce peuple soit légumiste, les espèces qu’il cultive ne sont pas exquises pour quiconque n’en a pas l’habitude.
Notre première visite fut pour Manghieri, habité par l’ancien radjah dépossédé. Il nous offrit deux chambres dans sa demeure, offre qui nous évita la peine de faire dresser nos tentes.
Cette habitation est loin de ressembler à celle de Tchamba. Qui dirait, en voyant cet homme aux vêtements humbles et presque misérables, qu’il est sorti de race royale? Certes ce n’est ni son air ni sa prestance. Décidément les dépossédés de l’Orient n’ont pas cet air que nos auteurs aiment à leur donner; rien en eux, lorsqu’ils sont tombés, ne dénote leur position d’autrefois; rien en eux ne porte la trace de la splendeur passée. Dans ces lieux inhabités, au milieu de ses concubines, sa médiocre intelligence ne lui fait désirer rien de plus. Il faut en Orient être d’une nature véritablement supérieure pour résister à l’éducation, j’oserai dire bestiale, qui est donnée à l’enfant, livré aux mains de créatures ignorantes et toujours rabaissées. A l’âge de sept ou huit ans, il passe, il est vrai, dans les mains viriles des hommes; mais ceux-ci, courbés eux-mêmes devant les volontés de cet enfant, n’osent pas et ne peuvent pas lui parler des sentiments grands et généreux qui n’existent pas chez eux et dont personne ne leur donne l’exemple. L’enfant, à la vue de tous ces courtisans courbés devant le pouvoir depuis le plus petit jusqu’au plus grand, prend dès son âge le plus tendre un profond mépris de l’humanité; ses instincts généreux sont refoulés et les mauvais sentiments grandissent au détriment des autres.
Le matin du 10, comme nous étions au moment de partir, notre domestique ou plutôt notre traducteur, François, se trouvait fortement indisposé; après le thé que je lui fis prendre, il se sentit mieux; mais nous ne pouvions pas penser à le faire aller à pied. Comment donc faire? Aucune possibilité de louer une bête quelconque. M. de Ujfalvy fit demander au maître de céans s’il n’avait pas un cheval à nous prêter, notre domestique étant malade. «Je n’ai que le mien, dit-il, que je vous prête avec plaisir, mais sur lequel il ne faut pas que votre serviteur monte.» Ce n’était pas notre affaire, puisque c’était justement pour notre drogman que nous en avions besoin. On eut beau expliquer cette circonstance à l’ancien roi. «Que me fait la maladie de ce serviteur. Il souillerait mon cheval en montant dessus, et je ne le veux pas; pour vous ou madame, c’est autre chose: mais un serviteur sur mon cheval, jamais!» M. de Ujfalvy, voyant cette résistance, tourna vite la question: il monta le cheval du radjah dépossédé et donna le sien à François, qui, je crois, fut très satisfait de cette détermination, vu que son amour pour la race chevaline était peu développé. Il était, de ce côté, du même avis que M. Clarke. Jamais je n’avais remarqué pareille répulsion du cheval chez un Anglais. Il est vrai que sa première vocation en avait fait un architecte et que son goût pour les antiquités n’était, je crois, que la suite de sa position.
Que de fois, en parcourant ces beaux et splendides sites de l’Himalaya, au milieu de ces sentiers perdus, ne l’ai-je pas entendu regretter un chemin de fer par-ci, un chemin de fer par-là, pour qu’il pût partir la nuit, dormir et s’éveiller en arrivant à destination! Cette montagne de 1500 mètres que nous allions avoir à gravir d’une seule traite pour sortir de Manghieri et nous trouver de l’autre côté était pour lui quelque chose de ridicule. Comme il aurait mieux préféré le sifflement d’une bonne locomotive au souffle haletant de nos pauvres bêtes, qui vaillamment pourtant, et après quelques heures de pénibles efforts, nous transportèrent enfin sur le sommet quelque peu pointu de cette élévation terrestre! Quel splendide pays que ce haut Tchamba! Torrents impétueux, cascades, forêts dont l’œil peut à peine mesurer la profondeur, montagnes rocheuses, tapis verdoyant, tout est réuni pour en faire le plus beau pays que nous ayons encore admiré, et pourtant le chemin se perd au milieu de montées, de descentes plus fantastiques les unes que les autres; la pluie torrentielle qui nous inonde rend d’autant plus difficiles les sentiers vertigineux que nous parcourons; chaque pas de nos bêtes nous expose à un danger; mais le spectacle est si beau, mais ces paysages qui changent à chaque instant laissent dans nos âmes un tel sentiment de grandeur, que, semblables aux Hindous, nous courbons nos têtes devant cette nature merveilleuse, que nous sentons notre maîtresse. Oui, elle est bien la reine ici, et aucune puissance humaine n’est assez forte pour la braver. Qui donc arrêtera ce torrent qui descend furieux, mugissant, bondissant, lançant son écume, et au-dessus duquel nous sommes presque suspendus? Nos chevaux, en dépit de ce qu’en pense M. Clarke, sentent instinctivement le danger, ils regardent attentivement et semblent sonder chaque pierre avant d’y poser leur pied délicat.
A Bandhal heureusement, un Anglais a eu l’idée de faire bâtir une masure composée de deux chambres, qui est encore debout, et nous nous y précipitons. Inutile de songer à continuer notre chemin, il faut que la pluie cesse; combien durera-t-elle? là est la question.
Ces chambres sont dans un complet dénûment; pourtant elles valent mieux qu’une tente. La tente, sous un beau soleil, par un temps sec, se comprend, et les douceurs de cette habitation transportable peuvent être chantées; mais par une pluie comme celle des Indes, sur un terrain tellement mouillé que l’humidité pénètre même vos tapis, quand vous vous éveillez le matin à la hâte et que vous passez vos vêtements, humides des caresses de cette nuit pluvieuse, cette tente je la crains et la redoute. Ce misérable toit aux interstices disjoints me semble préférable encore. En cette saison, c’est comme un jouet entre les mains d’un enfant. Pourtant il faudra bien nous en servir; les Hindous ne sont pas hospitaliers de leur nature, et la profanation de leur maison par un étranger n’est jamais de leur goût. Notre supplice dura trente-six heures, après lesquelles un rayon de soleil éclaira notre pauvre chaumière; était-ce bien une chaumière ou une tanière? certes hier cette seconde qualification pouvait lui être appliquée; aujourd’hui, sous cette caresse brûlante du soleil, la tanière devenait chaumière. Ainsi va la vie: selon la clarté qu’on y reçoit, tout change à la façon de la regarder.
J’étais cependant bien fatiguée; mais à deux stations de Badhrawar il valait mieux se hâter et arriver à cette cité.
Je souffre horriblement pendant le chemin, encore plus beau que les autres, s’il est possible. Les cascades se succèdent; les chutes d’eau jaillissent des rochers, et leur écume pluvieuse retombe en gerbes argentées dans la rivière de Chouix, qui se brise en mugissant sur son lit pierreux; des ruisseaux descendent des hauteurs boisées, les uns doucement comme de minces filets, les autres se précipitant de roche en roche, comme pour arriver plus vite à leur but. Emprisonnée par ces hauteurs ombragées, et malgré un violent malaise que j’éprouvais, je ne pouvais m’empêcher d’admirer ces merveilles, que l’œil humain se refuse à croire s’il ne les a pas vues. Malgré ma volonté, mes forces me trahirent, et nous fûmes obligés de nous arrêter à Pokhari sous une véranda, misérable hameau comme égaré au milieu de cette belle nature. La neige montre sa blancheur, et les parvis des montagnes conservent sa trace; les moraines servent de rives et de ponts!
Le lendemain j’étais mieux, et nous partîmes pour faire halte à Maral, belle petite île au milieu du Chouix, dans un endroit sauvage.
Le soir on allume des feux autour de nos tentes; nos coulis, nos domestiques, nos saïs, tous s’y groupent. Pour ces gens à peine vêtus, la fraîcheur du soir, jointe à l’humidité de ces contrées montagneuses, est pour eux, habitants des plaines brûlantes de l’Inde, un véritable danger. La fièvre les a vite saisis, s’ils n’y font attention.
Le 12 juillet tout le monde est sur pied; pour arriver à Badhrawar, il nous faut passer un col très haut qui s’appelle le Padri-Pass: il mesure 3400 mètres. Il ne pleut pas, c’est un bonheur. Mais dès le départ une mauvaise corniche fait tomber pour la première fois le cheval de M. de Ujfalvy, qui n’avait pas voulu descendre. Mon mari manque de se casser le cou. Malgré ce mauvais début, comme nous ne sommes pas superstitieux et malgré les ruades de l’animal, on le calme, et nous passons, hommes et bêtes, à la file les uns des autres. Quelques kilomètres encore, et nous allons nous trouver à la frontière du Cachemire, de ce superbe pays tant vanté par les poètes et les voyageurs.
Quelle est-elle cette frontière? Curiosité humaine, toujours la même.
Cette frontière, hélas! était un escalier qui se refuse à toute description; je doute qu’une pièce de montagne, quelque légère qu’elle fût, ne puisse jamais y passer. Oh! il est bien défendu, ce riche pays, convoité par ses voisins, et ce n’est certes pas de ce côté qu’on viendra le prendre. Au haut de cet escalier, les envoyés du maharadjah du Cachemire nous attendaient. Car à Tchamba nous avions bien reçu la permission de nous rendre par la route de Djammou, mais il n’était plus temps de la prendre, et M. de Ujfalvy avait envoyé un exprès à Sa Hautesse pour la remercier et la prévenir que, la permission étant arrivée trop tard, nous venions par le col pénible du Padri.
L’envoyé avait avec lui plus de cent montagnards, et ce renfort ne fut pas de trop.
Après une descente de plus de 45°, nous dûmes abandonner nos chevaux. M. Clarke et mon mari allèrent à pied. Quant à moi, on me plaça dans mon dandy, afin de m’épargner la fatigue de la montée; cet arrangement fait, nous nous remettons en marche. Un de mes porteurs tombe, les autres le retiennent; c’est un roc qu’il faut franchir, c’est une moraine sur laquelle nous marchons, c’est une montée, puis une descente; enfin nous sommes en plein sur le col. Des hommes soutiennent ces messieurs par les épaules et s’arrêtent de temps en temps pour leur masser les jambes; mes huit porteurs se sont doublés: j’en ai seize maintenant. Au devant, quatre tirent leurs camarades à l’aide de cordes; des pierres roulent sous leurs pieds, et soudain des cris s’échappent de toutes les poitrines haletantes, pour avertir ceux qui sont plus bas, car la pierre roule, bondit, puis rebondit avec fracas. Ont-ils entendu? pourront-ils se garer? C’est qu’elle va vite cette malheureuse pierre, détachée de son parvis! Oui, ils ont entendu; aucun cri de détresse ne retentit à nos oreilles, qui ne perçoivent que le bruit seul de la pierre roulant au fond du précipice. Enfin nous sommes en haut. Tous les fronts s’essuient; l’envoyé du maharadjah, gros Oriental, soutenu aussi par plusieurs hommes, nous fait pitié, tant il a l’air de trouver pénible cette corvée, que Sa Hautesse lui a imposée. De beaux buffles paissent sur ces hauteurs; leurs yeux étonnés nous regardent impassibles et se reportent vers leur conducteur. On ne sait lequel est le plus stupéfait, de l’homme ou de la bête. Quant aux chèvres, ces belles chèvres du Cachemire à poil long et soyeux, elles broutent sans même lever la tête.