‹ Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2Chapitre 8 sur 16 · CHAPITRE VIII.

CHAPITRE VIII.

Résumé de la Syrie.

L’on peut considérer la Syrie comme un pays composé de trois longues bandes de terrain de qualités diverses: l’une, régnant le long de la Méditerranée, est une vallée chaude, humide, d’une salubrité équivoque, mais d’une grande fertilité; l’autre, frontière de celle-ci, est un sol montueux et rude, mais jouissant d’une température plus mâle et plus salubre; enfin, la troisième, formant le revers des montagnes à l’orient, réunit la sécheresse de celle-ci à la chaleur de celle-là. Nous avons vu comment, par une heureuse combinaison des propriétés du climat et du sol, cette province rassemble sous un ciel borné les avantages de plusieurs zones; en sorte que la nature semble l’avoir préparée à être l’une des plus agréables habitations du continent. Cependant l’on peut lui reprocher, comme à la plupart des pays chauds, de manquer de cette verdure fraîche et animée qui fait l’ornement presque éternel de nos contrées; l’on n’y voit point ces riants tapis d’herbes et de fleurs qu’étalent nos prairies de Normandie et de Flandre; ni ces massifs de beaux arbres, qui donnent tant de vie et de richesses aux paysages de la Bourgogne et de la Bretagne. Ainsi qu’en Provence, la terre en Syrie a presque toujours un aspect poudreux qui n’est égayé qu’en quelques endroits par les sapins, les mûriers et les vignes. Peut-être ce défaut est-il moins celui de la nature que celui de l’art; peut-être, si la main de l’homme n’eût pas ravagé ces campagnes, seraient-elles ombragées de forêts; il est du moins certain, et c’est l’avantage des pays chauds sur les pays froids, que dans les premiers, partout où il y a de l’eau, l’on peut entretenir la végétation dans un travail perpétuel, et faire succéder, sans repos, des fruits aux fleurs, et des fleurs aux fruits. Dans les zones tempérées, la nature, engourdie pendant plusieurs mois, perd dans un sommeil stérile le tiers et même la moitié de l’année. Le terrain qui a produit du grain, n’a plus le temps, avant le déclin des chaleurs, de rendre des légumes: l’on ne peut espérer une seconde récolte, et le laboureur se voit long-temps condamné à un repos dévorant. La Syrie, ainsi que nous l’avons vu, est préservée de ces inconvénients; si donc il arrive que ses produits ne répondent pas à ses moyens, c’est moins à son état physique qu’à son régime politique, qu’il en faut rapporter la cause. Pour fixer nos idées à cet égard, résumons en peu de mots ce que nous avons exposé en détail des revenus, des forces et de la population de cette province.

D’après l’état des contributions de chaque pachalic, il paraît que la somme annuelle que la Syrie verse au kazné ou trésor du sultan, se monte à 2,345 bourses, savoir:

Pour Alep, 800 bourses. Pour Tripoli, 750 Pour Damas, 45 Pour Acre, 750 Et pour la Palestine, 0 ------------- TOTAL 2,345 bourses.

qui font 2,931,250 livres de notre monnaie.

A cette somme il faut joindre, 1º le casuel des successions des pachas et des particuliers, que l’on peut supposer de 1,000 bourses par an; 2º la capitation des chrétiens, appelée Karadj, qui forme presque partout une régie distincte, et comptable directement au kazné. Cette capitation n’a point lieu pour les pays sous-affermés, tels que ceux des Maronites et des Druzes, mais seulement pour les rayâs ou sujets immédiats. Les billets sont de trois, de cinq et onze piastres par tête. Il est difficile d’en apprécier le produit total; mais en admettant cent cinquante mille contribuables au terme moyen de six piastres, l’on a une somme de 2,250,000 livres; et l’on doit se rapprocher beaucoup de la vérité, en portant à sept millions et demi la totalité du revenu que le sultan tire de la Syrie: ci total, 7,500,000 livres.

Que si l’on évalue ce que le pays rapporte aux fermiers mêmes, l’on aura,

Pour Alep, 2,000 bourses. Pour Tripoli, 2,000 Pour Damas, 10,000 Pour Acre, 10,000 Pour la Palestine, 600 ------------------ TOTAL 24,600 bourses,

qui font 30,750,000 livres. L’on doit regarder cette somme comme le terme le plus faible du produit de la Syrie, attendu que les bénéfices des sous-fermes, telles que le pays des Druzes, celui des Maronites, celui des Ansârié, etc., n’y sont pas compris.

L’état militaire n’a pas, à beaucoup près, la proportion qu’un tel revenu supposerait en Europe; toutes les troupes des pachas réunies, ne peuvent se porter à plus de 5,700 hommes, tant cavaliers que piétons, savoir:

CAVALIERS. BARBARESQUES.

Pour Alep, 600 et 500 Pour Tripoli, 500 200 Pour Acre, 1,000 900 Pour Damas, 1,000 600 Pour la Palestine, 300 100

TOTAL. 3,400 TOTAL. 2,300

Les forces habituelles se réduisent donc à 3,400 cavaliers et 2,300 Barbaresques. Il est vrai que dans les cas extraordinaires, la milice des janissaires vient s’y joindre, et que les pachas appellent de toutes parts des vagabonds volontaires; ce qui forme ces armées subites que nous avons vues paraître dans les guerres de Dâher et d’Ali-bek; mais ce que j’ai exposé de la tactique de ces armées, et de la discipline de ces troupes, doit faire juger que la Syrie est un pays encore plus mal gardé que l’Égypte. Il faut cependant louer dans les soldats turks deux qualités précieuses; une frugalité capable de les faire vivre dans le pays le plus ruiné, et une santé qui résiste aux plus grandes fatigues. Elle est le fruit de la vie dure qu’ils mènent sans relâche: toujours en campagne, couchant sur la terre et dormant en plein air, ils n’éprouvent point cette alternative de la mollesse des villes et de la fatigue des camps, qui, chez les peuples policés, est si funeste aux militaires. Du reste la Syrie et l’Égypte, comparées relativement à la guerre, diffèrent presque en tout point. Attaquée par un ennemi étranger, l’Égypte se défend sur terre par ses déserts, et sur mer par sa plage dangereuse. La Syrie, au contraire, ouverte sur le continent par le Diarbekr, l’est encore sur la Méditerranée par une côte accessible dans toute sa longueur. Il est facile de descendre en Syrie; il est difficile d’aborder en Égypte: l’Égypte abordée, est conquise, la Syrie peut résister: l’Égypte conquise, est pénible à garder, facile à perdre; la Syrie, impossible à perdre et facile à garder. Il faut moins d’art encore pour conquérir l’une que pour conserver l’autre. La raison en est que l’Égypte étant un pays de plaine, la guerre y marche rapidement; tout mouvement mène à une bataille, et toute bataille y devient décisive; la Syrie, au contraire, étant un pays de montagnes, la guerre ne s’y peut faire que par actions de poste, et nulle perte n’y est sans ressource.

L’article de la population, qui reste à déterminer, est bien plus épineux que les deux précédents. L’on ne peut se conduire dans son calcul que par des analogies, qui ne sont pas à l’abri de l’erreur. Les plus probables se tirent de deux termes extrêmes assez bien connus: l’un, qui est le plus fort, est celui des Maronites et des Druzes; il donne 900 ames par lieue carrée, et il peut s’appliquer aux pays de Nâblous, de Hasbêya, d’Adjaloun, au territoire de Damas, et quelques autres lieux. L’autre, qui est le plus faible, est celui d’Alep, qui donne 380 à 400 habitants par lieue carrée, et il convient à la majeure partie de la Syrie. En combinant ces deux termes par un détail d’applications trop longues à déduire, il m’a paru que la population totale de la Syrie pouvait s’évaluer à 2,305,000, savoir:

Pour le pachalic d’Alep, 320,000 Pour celui de Tripoli, non compris le Kesraouân, 200,000 Pour le Kesraouân, 115,000 Pour le pays des Druzes, 120,000 Pour le pachalic d’Acre, 300,000 Pour la Palestine, 50,000 Pour le pachalic de Damas, 1,200,000 ---------- TOTAL 2,305,000

Supposons deux millions et demi; la consistance de la Syrie étant d’environ 5,250 lieues carrées, à raison de 150 de longueur sur 35 de large, il en résulte un terme général de 476 ames par lieue carrée. On a droit de s’étonner d’un rapport si faible dans un pays aussi excellent; mais l’on s’étonnera davantage, si l’on compare à cet état la population des temps anciens. Les seuls territoires de Yamnia et de Yoppé en Palestine, dit le géographe philosophe Strabon, furent jadis si peuplés, qu’ils pouvaient entre eux armer 40,000 hommes. A peine aujourd’hui en fourniraient-ils 3,000. D’après le tableau assez bien constaté de la Judée au temps de Titus, cette contrée devait contenir 4,000,000 d’ames; et aujourd’hui elle n’en a peut-être pas 300,000. Si l’on remonte aux siècles antérieurs, on trouve la même affluence chez les Philistins, chez les Phéniciens, et dans les royaumes de Samarie et de Damas. Il est vrai que quelques écrivains raisonnant sur des comparaisons tirées de l’Europe, ont révoqué ces faits en doute; et réellement plusieurs sont susceptibles de critique; mais les comparaisons établies ne sont pas moins vicieuses, 1º en ce que les terres d’Asie en général sont plus fécondes que celles d’Europe; 2º en ce qu’une partie de ces terres est capable d’être cultivée, et se cultive en effet sans repos et sans engrais; 3º en ce que les Orientaux consomment moitié moins pour leur subsistance que la plupart des Occidentaux. De ces diverses raisons combinées, il résulte que dans ces contrées, un terrain d’une moindre étendue peut contenir une population double et triple. On se récrie sur des armées de 2 et 300,000 hommes, fournies par des états qui en Europe n’en comporteraient pas 20 ou 30,000; mais l’on ne fait pas attention que les constitutions des anciens peuples différaient absolument des nôtres; que ces peuples étaient purement agricoles; qu’il y avait moins d’inégalité, moins d’oisiveté que parmi nous; que tout cultivateur était soldat; qu’en guerre l’armée était souvent la nation entière; qu’en un mot c’était l’état présent des Maronites et des Druzes. Ce n’est pas que je voulusse soutenir ces populations subites qui d’un seul homme font sortir en peu de générations des peuples nombreux et puissants. Il est dans ces récits beaucoup d’équivoques de mots et d’erreurs de copistes; mais en n’admettant que l’état conforme à l’expérience et à la nature, rien ne prouve contre les grandes populations d’une certaine antiquité: sans parler du témoignage positif de l’histoire, il est une foule de monuments qui déposent en leur faveur. Telles sont les ruines innombrables semées dans des plaines et même dans des montagnes aujourd’hui désertes. On trouve aux lieux écartés du Carmel, des vignes et des oliviers sauvages qui n’y ont été portés que par la main des hommes; et dans le Liban des Druzes et des Maronites, les rochers abandonnés aux sapins et aux broussailles, offrent en mille endroits des terrasses qui attestent une ancienne culture, et par conséquent une population encore plus forte que de nos jours.

Il ne me reste qu’à rassembler les faits généraux épars dans cet ouvrage, et ceux que je puis avoir omis, pour former un tableau complet de l’état politique, civil et moral des habitants de la Syrie.

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