‹ Voyages abracadabrants du gros PhiléasChapitre 24 sur 30 · CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXIV

LE CHAPEAU CHINOIS

Cette aventure, tout en faisant rire nos deux amis, dégoûta Philéas de la ville; il n'eut pas de repos qu'il n'eut obtenu de Polyphème un changement de résidence. Ils allèrent donc se fixer dans une petite habitation qu'ils louèrent près d'une forêt immense.

Cet endroit convenait à leurs goûts aventureux, et ils avaient l'intention de parcourir souvent ces grands bois, le propriétaire leur ayant gracieusement accordé l'autorisation d'y chasser tant qu'ils le voudraient.

Les premiers jours se passèrent à n'installer. Polyphème y apportait une habileté particulière, aussi ne fit-il guère attention au départ de Philéas qui s'esquiva un beau matin, seul, en traîneau, dans le but de reconnaître un peu l'endroit où devait se trouver le gibier.

Saindoux était tout joyeux de son escapade. Il allait bon train, faisant galoper son cheval, lorsque l'animal butta tout à coup et s'abattit en brisant ses traits. Philéas, contrarié, sauta à bas du traîneau pour rattacher le harnais, lorsque le cheval ne releva d'un bond et se mit à fuir en hennissant, du côté de la maison.

Saindoux fut fort embarrassé; il commençait même à avoir peur... Sa crainte se changea en épouvante lorsqu'il vit sortir du bois et venir à lui un ours brun de grande taille!

Perdant la tête, le pauvre garçon se jeta dans le traîneau et y fouilla avec désespoir pour, saisir une arme... mais, ô désolation!... il avait oublié son fusil...

Il n'y trouva qu'un instrument bizarre; c'était une espèce de chapeau chinois en cuivre, avec force sonnettes. Sagababa, amateur de tout ce qui était bruyant, avait acheté cet instrument à Moscou et l'avait oublié là. En désespoir de cause, Philéas s'en saisit. Quand l'ours approcha, il fit en le brandissant un tel vacarme, que l'animal se recula tout effrayé! Il s'empêtra même de telle sorte dans les traits brisés qu'il lui fut impossible de s'en dégager malgré tous ses efforts...

--Ah! ah! dit alors Philéas, retrouvant sa voix; tu n'aimes pas la musique, bât ou ça[22]; elle me plaît, à moi, et je vais la continuer pour te faire marcher!

[Note 22: Pour batiouchka, petit père.]

Saindoux avait repris courage, en voyant l'ours devenu captif; il sauta dans le traîneau et fît de nouveau résonner aux oreilles de l'ours son terrible instrument.

[Illustration 49.png]

Le vacarme fit partir au grand trot l'animal effaré; il allait dans la direction de la demeure de Philéas, à la grande joie de ce dernier. Saindoux le maintint habilement dans le bon chemin, grâce à quelques explosions de chapeau chinois. Il vit bientôt de loin Polyphème, armé d'un fusil, qui venait à sa recherche.

Sauter à terre et laisser à son compagnon le loisir d'abattre l'ours fut pour Philéas l'affaire d'un instant. Il remit à Sagababa, accouru au bruit, son précieux chapeau chinois, en le félicitant d'avoir eu l'idée de faire cette acquisition, puis il rendit compte à son ami émerveillé de la façon brillante dont il s'était tiré d'affaire.

On mit le corps de l'ours dans le traîneau et on l'emmena à la maison où on le dépouilla de son épaisse fourrure. Philéas se fit un plaisir de l'envoyer à M. de Marsy avec une lettre où il lui racontait à sa façon son nouvel exploit.

Quelque temps après cette chasse bizarre, Polyphème entra un matin chez Philéas encore endormi. Celui-ci se frotta les yeux et se détira en bâillant.

POLYPHÈME.--N'est-ce pas aujourd'hui le grand jour, mon cher? Je suis impatient de savoir où en sont vos cheveux. Vous avez retardé jusqu'à ce matin le moment de regarder de quelle nuance ils sont; j'ai hâte de jouir de ce spectacle.

PHILÉAS.--C'est bien aimable à vous d'y avoir pensé, mon ami. C'est vrai, j'ai courageusement gardé mon bonnet de soie noire jusqu'à présent. Je suis aussi curieux que vous de constater l'état satisfaisant de leur nuance. Ce côté capillaire de ma personne est important à observer. Hé! Sagababa! Apporte-moi mon miroir, mon garçon, plus un peigne, plus une brosse; j'ai besoin de donner à mes jeunes cheveux les ondulations gracieuses qu'avaient les anciens.

Polyphème riait sous cape, tout en aidant le petit nègre à munir son maître de ce qu'il voulait avoir.

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