‹ Voyages abracadabrants du gros PhiléasChapitre 8 sur 30 · CHAPITRE VIII

CHAPITRE VIII

VOYAGE SUR MER A VOL DE... POLYPHÈME!

Arrivé-à Marseille, Philéas oublia tous ses malheurs. Escorté par Polyphème, il parcourait avec bonheur cette belle et grande ville, si animée, si riche, et que les intelligents habitants savent rendre attrayante et gaie. Il alla prier aux pieds de Notre Dame de la Garde, que la touchante piété marseillaise a placée sur un rocher pour planer sur la ville et être vue de tous; il visita la Cannebière, ce port que Paris, la reine du monde, admire et envie, au dire des habitants. Arrivé là, il ne tarissait pas en éloges! Au milieu d'un discours enthousiaste sur la mer, Polyphème remarqua avec surprise que la voix de Philéas baissait peu à peu, puis... elle s'éteignit tout à fait. Ses yeux suivirent la direction que prenaient les regards interdits de Saindoux. Il vit alors un homme à cheveux gris, fort maigre et fort grand, dont la figure spirituelle était contractée par la colère. Les bras croisés, les yeux flamboyants, cet inconnu s'approcha lentement de Philéas qui semblait fasciné.

L'inconnu.--Pourquoi me regardes-tu comme ça, étranzer? Sais-tu que tu m'insultes... et dans mon pays, encore!

PHILÉAS, interdit.--Mais, Monsieur le Marseillais, je vous regardais comme tout le monde; ce n'est pas une offense, il me semble.

L'INCONNU, avec violence.--Tu mens, étranzer imbécile! Ze ne suis pas tout le monde, insolent! Tout le monde ne me regarde pas comme une bête curieuse, impertinent! et il y a offense, troun de l'air! bagasse!!!

POLYPHÈME.--Allons, Monsieur, ne vous emportez pas ainsi contre mon ami: calmez-vous, je vous en prie, en songeant...

L'INCONNU, rageant.--Ze ne suis que trop calme, Monsieur, c'est mon défaut! mais il ne faut pas m'insulter impunément; savez-vous que c'est moi qui, l'autre zour, ai soutenu l'honneur de la Canne-bière en flanquant un coup de pied (oh! un coup de pied admirable!) à un Parisien qui passait auprès de moi; cet homme me dit avec surprise:

--Qu'est-ce que je vous ai fait?

--Ze lui réponds: «rien!»

--Eh bien, alors, pourquoi me maltraitez-vous?

--Zuge un peu si tu m'avais fait quelque soze! que ze lui réplique.

POLYPHÈME, riant.--C'est magnifique! où voulez-vous en venir, Monsieur? à un duel? mon ami est prêt, il adore les affaires de ce genre!

PHILÉAS, bas.--Eh! dites donc, mon cher Tueur, ce n'est pas vrai, ça!

POLYPHÈME, bas.--Taisez-vous donc, j'arrange l'affaire.

[Illustration 22.png]

L'INCONNU, plus calme.--Z'accepterais avec bonheur cette offre si ze ne partais pas ce soir pour Blidah, Monsieur.

POLYPHÈME.--Tiens! et nous aussi; comme ça se trouve bien! vous vous battrez sur le bateau.

L'INCONNU, vivement.--Le capitaine ne voudra pas, z'en suis sûr!

POLYPHÈME, bas.--Philéas, mon ami, c'est un poltron! il caponne... Hardi, mon cher, du toupet! Soutenez l'honneur-normand!

PHILÉAS, bas.--Ah! il caponne, il ose caponner, le lâche! et moi qui avais peur! Attendez un peu voir, Tueur! (Haut, avec arrogance.) Nous nous battrons dans une cabine, Marseillais, et nous choisirons mon arme ordinaire, vu que je me regarde comme énormément insulté, entendez-vous, bouillabaisse?

L'INCONNU, avec douceur.--Ne vaudrait-il pas mieux nous serrer la main, Monsieur?

POLYPHÈME, bas.--Ça va, Saindoux, ça va très bien! confondez ce faux brave.

PHILÉAS, bas.--Attendez un peu voir! (Haut.) Nous nous battrons, bouillabaisse, à mort, à mort effrrrroyable!...

L'INCONNU, effrayé.--Oh! Monsieur... et avec quelles armes?

PHILÉAS, sombre et solennel.--Avec des bombes, Marseillais; c'est mon arme ordinaire. Nous aurons une bombe pleine de poudre dentifrice et une vraie bombe bourrée de poudre à canon. Nous choisirons au hasard et nous nous lancerons à la mer sur des planches, en allumant nos machines. Celui qui aura la bonne bombe sera repêché par les matelots, l'autre sautera. Ça vous va-t-il?

Polyphème approuva gaiement la proposition, mais l'inconnu s'en montra terrifié.

--Ze ne consens pas à cela, s'écria-t-il. Zamais ze ne voudrais mourir par explosion; ce doit être affreux et ze me dois à ma famille.

PHILÉAS, majestueusement.--Vous êtes père de famille? je vous fais grâce, alors.

[Illustration 23.png]

L'INCONNU, balbutiant.--Pas précisément... ze ne suis pas marié.

PHILÉAS, avec colère.--Qu'est-ce que vous chantez, alors?

L'INCONNU, piteusement.--Ze ne sante pas! ze soutiens que z'ai une famille en la personne d'un cousin normand, le duc de Philéas Saindoux, grand seigneur, qui m'aime tendrement et qui mourrait de sagrin si ze périssais.

PHILÉAS.--En voilà une farce et une blague, mon cher; je suis Philéas Saindoux et je ne mourrai jamais de chagrin que de ma propre mort, je vous en avertis.

L'INCONNU, très émotionné.--Phi... Phi... Philéas? Oh! mon cousin, mon ser cousin, reconnaissez en moi le docteur Crakmort, fils de votre tante, Alménie Saindoux.

PHILÉAS, étonné.--Ah bah!... c'est vrai, au fait! j'ai entendu parler de vous et de votre maman par papa. Bonjour, cousin, et sans rancune!

La querelle était finie; les deux adversaires se serrèrent la main et allèrent avec Polyphème s'embarquer sur le Zéphyr, qui devait les conduire en Algérie.

A peine installé sur le bateau, Saindoux rappela à son ami sa promesse de faire marcher rondement le navire.

POLYPHÈME, gaiement.--Je n'ai qu'une parole, mon cher, et je la tiens; laissez-moi faire. Couchez-vous pour éviter le mal de mer pendant ces deux heures de route; avalez cette pastille, puis faites un petit somme. Je vous réveillerai à notre arrivée; à quatre heures, je vous appelle.

PHILÉAS.--C'est merveilleux, cher Tueur! Merci, grand homme! votre pastille est diablement mauvaise... c'est égal! je vais dormir avec enthousiasme. Ah! ah! ces fainéants de marins, ils ont trouvé leur maître avec vous. Tiens, c'est singulier comme j'ai sommeil... vite aujourd'hui... bon... soir... (Il s'endort.)

POLYPHÈME, le regardant.--Bravo! ma pilule d'opium fait son effet; ce pauvre garçon n'aura pas le mal de mer et, par dessus le marché, il va encore me faire rire avec sa naïveté de voyage en deux heures. Après-demain, je le réveillerai; jusque là, bonsoir, Saindoux, rêvez à des lions non féroces et à des bombes en poudre dentifrice.

Le surlendemain à quatre heures, Polyphème, qui avait eu soin de prolonger le sommeil de Philéas avec ses pastilles, secoua vigoureusement le gros dormeur.

--Allons, Philéas, debout! dit-il avec emphase; il est quatre heures moins cinq et nous allons arriver comme je vous l'ai promis.

--Hein! quoi? s'écria Saindoux en se frottant les yeux; déjà? c'est merveilleux, mon bon Tueur, ce que vous faites! et qu'avez-vous donc dit aux matelots pour nous faire aller de ce train-là?

--Je leur ai fait adroitement avaler de la poudre électrique dans du rhum, mon ami, répliqua Polyphème très gravement. Ça les a fait travailler ferme, vous devez le comprendre.

L'équipage et les passagers, qui étaient dans le secret, reçurent le dormeur de façon à compléter son illusion. Tout à coup, Saindoux se frappa le front.

--Polyphème, s'écria-t-il, quel jour sommes-nous? J'entends dire à Crakmort que c'est aujourd'hui jeudi.

POLYPHÈME, tranquillement.--Certainement. Qu'est-ce qui vous étonne?

PHILÉAS.--Mais... mais nous sommes partis de Marseille avant-hier, alors?... Comment...

POLYPHÈME.--Non, ce matin; il y a deux heures, parbleu!

PHILÉAS.--Mais nous sommes partis de Paris le huit?

POLYPHÈME.--Non, le dix.

PHILÉAS, insistant.--Pourtant, Polyphème...

POLYPHÈME, feignant de se fâcher.--Ah! mon cher, vous êtes terrible avec vos mais, vos pourtant. Saprelotte! puisque tous ces messieurs vous disent la même chose que moi, vous devriez nous croire, à la fin!

Le pauvre Philéas, assailli de protestations, de discours de toute espèce que lui prodiguaient passagers et équipage, se soumit avec un désespoir burlesque. Ce fut ainsi qu'il arriva à terre; nos voyageurs se firent mener directement à Blidah et nous allons les y suivre, pour ne rien perdre de leurs aventures dans ces parages.

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