‹ Voyages et Avantures de Jaques MasséChapitre 15 sur 17 · CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XIV.

Comment l'Auteur passe des Terres Australes à Goa, où il fut mis à l'Inquisition: Histoire d'un Chinois qu'il rencontra dans cette Prison, & de quelle maniére ils en sortirent.

Le Capitaine du Navire étoit Espagnol, qui ne se démentoit point par aucune de ses actions, il avoit dans toutes les formes, & la fierté & le génie de sa Nation: ainsi quelque envie que j'eusse de savoir par quel cas-fortuit ce Bâtiment avoit été conduit sur les Côtes d'une Terre où personne ne négocie, il me fut impossible de l'aprendre. Il n'y avoit pas un homme de l'Equipage qui en sçût rien, & je n'osois m'adresser à ce rustre pour m'en instruire, de peur d'en être reçû comme les autres. Le Chirurgien, qui parloit un peu Latin, me dit seulement un jour, qu'ils venoient des Isles de l'Amérique, où ils avoient escorté quelques Vaisseaux Marchands, & porté des Ordres au sujet de quatre ou cinq Navires que Mr. le Chevalier Tyssot, Gouverneur de Surinam, avoit fait arrêter par représailles, & que l'on vouloit qu'il relâchât; sur quoi ils avoient immédiatement après singlé vers les Terres Australes, où ils avoient abordé deux fois. A la premiére, continua-t'il, on n'a rien trouvé digne de la curiosité du Capitaine: A la seconde décente que nous avons faite, peut-être à septante ou quatre-vingt lieuës de l'endroit où vous étiez, de dix hommes que l'on avoit envoyez à terre, il n'en est revenu que deux, qui étoient ceux que l'on avoit laissez pour la garde de la Chaloupe, les autres avoient été attaquez par les Habitans du Païs, qui les avoient poursuivis jusqu'aux Dunes, où leurs Camarades les avoient vû prendre & hacher en piéces, eux-mêmes ayant eu assez de peine à échaper, parce que l'eau avoit baissé, & que leur bâteau étoit sur le sec. Nous avions envie de débarquer encore-là où nous vous avons trouvez, mais le recit que vous avez fait de ces quartiers-là, en a dégoûté notre Capitaine: cela me fait présumer qu'il y a eu un Ordre secret, ou du Roi, ou de quelque Compagnie, de voir s'il n'y auroit pas moyen de faire quelque heureuse découverte de ces côtez-là. Je ne sai, dit-il encore, s'il en est dégoûté ou non, mais il me semble avoit entendu que nous allons à Goa en droite ligne. En effet, je remarquai, sans que je fusse pour quelles raisons, que nous avions entiérement abandonné les terres d'où nous venions, & que nous tirions vers le Nord-Est. Nous ne pûmes pourtant pas achever notre Navigation tout d'une haleine; il falut que le Capitaine relâchât à l'Isle Bourbon, située à l'Est de Madagascar, dont elle est distante de cinq à six degrez. Nous restâmes-là dix jours à nous rafraîchir, & à prendre de nouvelles eaux.

Pendant ce petit séjour, nos Matelots ne cessoient de prendre autant de bon tems que leur bourse le leur permettoit. Le jour avant notre départ, une partie de ceux qui étoient à terre s'énivrérent; il y en avoit un entr'autres, natif de Séville, âgé environ de trente-cinq ans, fort bien tourné, & qui avoit de grandes moustaches, qu'il relevoit à chaque moment, & dont il prenoit plus de soin que de tout le reste de son corps. Nonobstant son ivresse, il étoit venu jusqu'à la Chaloupe, où il n'étoit pas plûtôt entré, qu'il s'étoit endormi; les autres qui le suivoient, l'ayant joint, se mirent, l'un à le tirer d'un côté, l'autre à le pousser de l'autre, & à faire cent grimaces pour s'exciter à rire réciproquement. Un jeune Portugais, qui n'en tenoit guéres moins que lui, voulant aussi faire des siennes, tira doucement ses ciseaux & en emporta subtilement la moustache gauche de l'Espagnol. Cette action les fit frémir, chacun le blâma hautement de son imprudence, & lui prédit aussi-tôt qu'il ne lui en arriveroit rien de bon. En effet, le lendemain au matin, ayant sû de quelque babillard que c'étoit lui qui avoit joué le tour, ils s'en vint au Cabestan, où l'autre travailloit à lever l'Ancre, & sans lui dire une seule parole, lui enfonça son coûteau jusqu'au manche dans le sein. Le Portugais se sentant blessé, léve le levier qu'il tenoit à la main & en décharge un si prodigieux coup sur la tête de l'Espagnol, qu'il le jetta roide mort par terre, & lui-même ayant ensuite fait trois ou quatre pirouettes, alla donner du nez contre le Vibord, où il perdit presque tout son sang, dans l'espace d'un quart d'heure, & rendit l'esprit entre mes bras. Ainsi nous perdîmes deux braves hommes à la fois, au grand déplaisir du Capitaine, qui en prit occasion de faire Serment que le premier de ses gens qu'il verroit sou, il le puniroit d'une maniére à l'en faire ressouvenir. Cela n'empêcha pourtant pas que l'on ne mit à la Voile, & que nous n'arrivassions heureusement à Goa le treiziéme jour d'Avril 1663.

Cette fameuse Ville est située dans une Isle, qui porte le même nom, de quinze mille de circuit au moins, à l'embouchure du Fleuve Mondoüi. Elle est enrichie d'un beau Port, d'un très-celébre Arsenal, & d'un Hôpital incomparable. N'ayant point d'engagement dans notre Vaisseau, le Capitaine eut la bonté de me permettre de m'établir-là, & d'y exercer ma Profession, sans prétendre rien pour mon Passage: mes Camarades quiterent de même pour la plûpart, & tirérent l'un d'un côté l'autre de l'autre.

On m'indiqua une Hôtellerie, où l'Hôte me fit bien des honnêtetez. Je n'eûs pas été une heure chez lui, qu'il ne m'offrit de fort bonne grace, de me garder dans sa maison gratis, jusqu'à ce que j'eusse trouvé une maison où demeurer à ma fantaisie. Je soupai de grand apétit, & m'allai coucher de bonne heure. Il faisoit chaud, ainsi m'étant machinalement aproché du bord du lit, mon bras gauche avoit glissé, & pendoit presque jusqu'à terre. Comme il y avoit au moins quatre heures que j'étois-là, & que j'avois fait mon meilleur somme, quelque chose de doux & tiéde, qui alloit & venoit le long du dessus de ma main, me la fit retirer en haut, sans que le sommeil me permit pourtant de m'en apercevoir assez pour y faire réfléxion. Etant un peu après retombée, la même chose m'arriva encore; & ainsi plusieurs fois de suite, jusqu'à ce qu'étant enfin à tout fait éveillé, je fus surpris de voir un Fantôme marcher par la chambre, qui me paroissoit grand comme un Veau. Le feu me monta au visage, je ne pouvois m'imaginer ce que c'étoit; & quoi que j'eusse posé pour constant, que tout ce que l'on débitoit des Sorciers & des Aparitions, n'étoit que des Contes de Vieilles, ayant bien fermé la porte de mon Apartement, & ne sachant point qu'il y eut d'autre lit que celui où je couchois, je ne laissai pas alors de douter de la vérité de mon hipotése. Cependant, cet objet effroyable, après avoir fait quelques tours, s'avisa de revenir droit à moi. Là-dessus, je me recule, je pousse d'un côté, à mesure qu'il avance de l'autre; & me croyant déja à la ruelle, mon étonnement qui étoit déja extréme, redoubla néanmoins considérablement, lors que je sentis remuër quelque chose derriére moi. Il ne faut biaiser, j'étois dans une angoisse mortelle de me voir assiéger de toutes parts. Le cœur me palpitoit d'une maniére inconcevable, je ne respirois qu'avec difficulté, il n'y avoit pas un poil sur mon corps où il ne pendit une goute d'eau. Enfin, dans le même instant que l'un fait mine de vouloir se jetter d'un côté sur moi, j'entens une voix de l'autre, qui me dit tout d'un coup: Qu'avez-vous, vous portez-vous mal? A ces mots, je lâche un cri épouventable, qui donnoit assez à connoître l'embarras où je me trouvois. N'ayez point de peur, reprit-on. Et qui êtes-vous donc repartis-je, en tremblant? Je suis Juhan, répondit-il, Matelot dans le Vaisseau avec lequel vous venez d'arriver. Que le Diable vous emporte, lui dis-je, vous m'avez joué-là un tour qui me coutera sans doute la vie, je suis à demi mort à l'heure qu'il est, & si l'on ne m'aporte du secours il est impossible que j'en réchape. Comment Diable êtes-vous venu ici? poursuivis-je, & qui y a-t-il dans la Chambre plus que vous? Personne, me dit-il, & si vous apercevez quelque chose, ce ne peut être que le chien de notre Capitaine, qui m'a suivi hier au soir ici. Un Chien, repris-je, il est donc aussi grand qu'un âne? C'est le gros Barbet noir que vous avez vû cent fois, me répondit-il: La peur grossit les objets, il vous a sans doute paru ce qu'il n'est point. C'est donc ce pendart, lui dis-je, qui m'est venu lécher la main trois ou quatre fois avant que j'aye été bien éveillé. Mais encore un coup, comment vous êtes-vous venu fourrer auprès de moi? Le Capitaine reprit-il, étoit allé souper chez un de ses amis, il m'a retenu-là jusqu'à dix heures, & m'a dit ensuite de venir loger ici cette nuit. L'Hôte, à mon entrée, me dit qu'il n'avoit point de place à me donner, mais que si j'étois venu une heure ou deux plûtôt, j'aurois pû peut-être m'accommoder avec un Etranger, qui ne faisoit que d'arriver avec le Saint Jago, & s'étant expliqué plus avant, je reconnus qu'il faloit que ce fut vous: ainsi après lui avoir dit que nous étions venus dans le même Bord, il m'a permis sur la parole que je lui ai donnée que vous ne vous en formaliseriez pas, de venir prendre place auprès de vous. Tout cela auroit été le mieux du monde: mon ami, lui repliquai-je, si vous aviez eu la précaution de me parler en entrant. Je l'ai voulu faire, me dit-il, mais vous dormiez si tranquillement, que j'aurois crû faire un crime d'interrompre ce doux repos. Ces circonstances me rassurérent beaucoup, je me sentis reprendre petit à petit mes esprits, néanmoins l'altération avoit été trop grande pour n'y rien faire: d'abord qu'il fut jour je fis lever mon Portugais, & le chargeai de donner ordre que l'on fit venir un Chirurgien, je me fis ouvrir la vaine, & tirer seulement cinq ou six onces de sang. Ainsi, Dieu merci, j'en fus quitte pour la peur que j'avois euë; mais elle fut assurément telle, qu'elle surpassoit toutes celles qui m'avoient saisies auparavant. Mon Hôte qui ne me reconnoissoit presque pas, fut touché de cet incident, ensuite pourtant nous en rîmes, & il ne venoit personne chez lui qu'il ne les en divertit.

Dix jours après je me logeai vis-à-vis des Dominicains, qui ont-là un très-beau Monastére. Dans fort peu de tems que j'y avois été, j'eus le bonheur de faire plusieurs Cures, qui me firent connoître à bien des honnêtes gens. L'un des Religieux dont je viens de parler, étant tombé d'un Escalier, & s'étant rompu la jambe, m'envoya querir; quoi que l'os fut fracassé, je le guéris si bien, qu'au bout de deux mois il marchoit aussi librement qu'il avoit fait auparavant. Cela me fit beaucoup de bien. Ce bon Religieux ne savoit quelles caresses me faire, & tous ceux oui étoient de son Ordre se faisoient un plaisir aussi-bien que lui, de m'avoir en leur Compagnie à toutes mes heures de loisir, où il faloit que je les entretinssent du recit de mes Voyages. Outre cela, ils me recommandoient par tout où ils alloient; ainsi mes pratiques augmentoient de jour à autre, ce qui m'aportoit beaucoup d'argent: de sorte que je me flâtois déja d'amasser avec le tems des biens assez considérables; mais mon Etoile ingénieuse à m'oprimer, me suscita une nouvelle affaire qui pensa me coûter la vie, & qui m'a donné beaucoup de chagrin.

Les Habitans de Goa font un mélange de toutes sortes de Religions; il y a des Payens, des Juifs & des Mahométans. La Religion Catholique y est la dominante, & il ne s'y fait point d'autre Exercice public. Le Clergé y est fort rigide, & le Peuple extrémement superstitieux. Il ne faut pourtant pas s'imaginer que cela leur vienne par un principe de dévotion: les premiers sont d'une ignorance crasse, & les autres débauchez jusqu'à l'excès; sur tout les femmes ont la réputation d'être d'une lubricité inconcevable. Me trouvant un peu à mon aise, & fréquentant les Compagnies, je m'ingérois souvent de plaisanter sur ces mangeurs de Crucifix & avaleurs d'Images, qui croyent pouvoir faire couper impunément une Bourse d'une main, pour ainsi dire, pourvû qu'ils tiennent un Chapelet de l'autre. Un homme de ma Profession, enragé de me voir beaucoup d'occupation, tandis qu'il avoit assez de peine à gagner maigrement sa vie, m'ayant plusieurs fois entendu tenir de tels discours, fut assez Scélérat pour m'aller accuser d'Hérésie à l'Inquisition, qui est bien le plus terrible & le plus injuste Tribunal qu'il y ait au monde. Comme j'allois quelques jours après chez le Gouverneur, qui m'avoit envoyé querir pour saigner un de ses Domestiques, à peine étois-je à cinquante pas de sa Maison, qu'un Officier me vint ordonner de le suivre. Quatre Estafiers qui l'accompagnoient, m'environnérent dans le moment, & m'ayant saisi au colet, ils me menérent en Prison le vingt-sixiéme de Juin 1669. où comme au dernier des Criminels, on me mit d'abord les fers aux pieds.

Nous étions plus de vingt personnes dans un maudit Cachot, où il n'entre aucune lumiére. Il y a un trou profond vers le milieu, dont le bord est à fleur de terre, qui est destiné pour les nécessitez des Prisonniers: personne ne l'ose presque aprocher, de peur de tomber dedans; ce qui est cause que chacun fait ses ordures où il peut, & qu'il y a toûjours par conséquent une puanteur insuportable.

Le premier jour de ma détention se passa en regrets & en gémissemens, de me voir privé de la liberté, & dans l'apréhension d'éprouver dans peu des effets de la tirannie des Juges du monde les plus impitoyables. Mais voyant dans la suite que tout cela n'aboutiroit à rien de bon, je crus que le meilleur moyen de dissiper une partie de mon chagrin étoit de chercher à m'entretenir avec le premier venu de matiéres indifférentes. Je m'adressai pour cette fin à la plûpart de mes Camarades: les uns ne m'entendoient pas, parce que je ne parlois pas leur langage, & les autres étoient si fort abatus de tristesse, qu'ils ne daignoient pas me répondre un mot. Un seul homme, plus patient & sociable que les autres, me voyant rebuté de toutes parts, me dit en Portugais:

On vous fait ici un triste accueil, mais vous ne devez pas en être surpris, il faut être d'un tempérament heureux, & d'une grande fermeté d'ame pour ne se pas laisser abattre dans un lieu aussi desagréable qu'est celui-ci, lors sur tout qu'on y a été quelque tems. Pour moi, Dieu merci, je suis dans un âge à pouvoir beaucoup souffrir, & je suis tellement résigné aux secrets de la Providence, que je me ris de tout ce que les hommes me peuvent faire. Voilà de belles qualitez, lui dis-je, bien peu de gens sont capables de tant de résolution. De quelle Religion êtes-vous, poursuivis-je? Je suis, me dit-il, Universaliste, ou de la Religion des honnêtes gens; j'aime Dieu de tout mon cœur, je le crains, je l'adore, & je tâche de faire aux hommes, sans exception, ce que je souhaite que l'on me fasse à moi-même. Cela est bel & bon, repris-je, mais vous êtes sans doute de quelque Communion; rarement parvient-on à l'âge où vous êtes que l'on ne se soit déclaré pour un certain Parti. Non, dit-il, je ne fais aucune différence d'une Société à l'autre, il n'y en a point qui n'ait ses beautez & ses taches, & je suis persuadé qu'il n'y a point de route où l'on ne se puisse damner ou sauver. Assurément, repris-je, votre langage me confirme dans l'opinion que j'ai euë il y a long-tems, qu'il n'y a pas plus de diversité dans les visages que dans les pensées des hommes. Cela est vrai, reprit-il, non-seulement à l'égard de chaque homme en particulier, mais par raport à tous les jours de la vie: ce que nous concevions hier d'une maniére, nous l'envisageons aujourd'hui d'une autre: l'esprit aussi bien que le corps, est sujet à mille changemens.

Je suis Chinois, continua-t'il, & fils d'un Pére assez accommodé, qui a pris beaucoup de soin de mon éducation, de sorte que si je n'ai pas de grandes lumiéres, il n'a pas tenu à lui que je ne les aye aquises. Un Jésuite Missionaire, nommé du Bourg, ayant oüi parler de lui comme d'un homme généreux, & dont la Famille étoit nombreuse, trouva le moyen de s'introduire chez nous. Cet homme étoit non-seulement civil, il paroissoit d'une piété exemplaire; nous prenions tous un plaisir indicible à l'entendre raisonner. Il nous mit à chacun un Catéchisme entre les mains, qu'il nous pria de lire avec attention, & qu'il expliquoit d'une maniére fort facile. Après cela, il y eut chez nous, deux ou trois fois la semaine, des Conférences, où il faut avoüer que le Pére ne négligeoit rien pour notre instruction. Comme les matiéres qu'il traita d'abord étoient peu ou point embarassées, qu'il ne nous parloit en général que de la Chûte de l'homme, de sa Rédemption par le Fils de Dieu, & de la Béatitude éternelle, on prenoit beaucoup de goût à ses Leçons: mais enfin deux ou trois mois s'étant écoulez, & cet Ecclésiastique, qui alloit par degrez, & qui n'avoit pas voulu nous effaroucher, commençant à expliquer les Prophéties, & à étaler les Mistéres de la Trinité & de l'Incarnation, l'esprit de mon Pére ne tarda guéres aussi à se révolter. Il ne pouvoit pas comprendre comment des hommes raisonnables, qui se vantent d'être éclairez des lumiéres de la Révélation, ne voyent pas que leur Culte est envelopé des ténébres les plus épaisses du Paganisme. N'est-il pas surprenant, dit-il, que des gens prennent plaisir à s'aveugler eux-mêmes, jusqu'à avoir de l'horreur pour ceux qui leur font voir à l'œil, que leurs principales Maximes, & les Dogmes les plus essentiels de leur Religion, sont des pauvretez, des puérilitez & des impertinences, qui selon eux-mêmes, ont été scandale aux Juifs, & folie aux Grecs. Sur tout, disoit-il, je fremis lorsque l'on me veut persuader qu'un Etre souverainement parfait & immatériel, engendre un autre Dieu corporel, égal à lui, de toute éternité: & qu'il y a encore un autre Dieu, Esprit indépendant, qui procéde du Fils & du Pére; chacun des trois faisant une Personne distincte, & étant Dieu parfait, & cependant tous les trois ne faisant qu'un seul Dieu parfait. Assurément c'est faire une étrange chimère de l'Etre du monde le plus simple & le moins divisible.

Le Jésuite auroit bien voulu ne s'être pas embarqué si avant, il tâcha de lever cet obstacle par les voyes ordinaires des Théologiens, mais n'en pouvant pas venir à bout, il se servit de cette comparaison. Imaginez-vous, lui dit-il, Monsieur, un Arbre qui porte des fruits sans interruption. Dans cet Arbre, je trouve trois choses, qui ont beaucoup de ressemblance avec la Sainte Trinité. J'y remarque du raport entre le tronc & le Pére, entre le Fils & les branches, & entre le Saint Esprit & les fruits. Le tronc est comme le Pére, parce que les branches & le fruit en sont produits: les branches sont comme le Fils, en ce qu'elles sont produites par le tronc, comme autant de bras ou de moyens pour distribuër aux hommes tout ce qui procéde du tronc. Et les fruits sont comme le Saint Esprit, attendu qu'ils nous viennent & du tronc & des branches, comme autant d'assurances ou de témoignages de leur bonté. J'avouë que lorsqu'il s'agit de l'éternité, il n'y a plus de ressemblance qui paroisse, parce qu'il n'est pas bien possible de trouver de la proportion entre le fini & l'infini, pour quelque ancien & étendu que celui-là puisse être. Cependant, il est encore vrai, que lorsque l'on examine les pepins ou la semence du fruit de cet Arbre, avec un bon Microscope, on y remarque, non seulement un Arbre déja formé avec ses branches, mais même ses fruits; quoi qu'avec un peu de confusion: véritable emblême de la Divinité, considérée pendant & avant la Création du Monde; puisque là il ne paroît qu'un Arbre en son entier, sans distinction & de branches & de fruits. Or pour en venir de-là à mon but, il est évident que quelque différence que l'on mette entre le tronc, les branches & les fruits d'un Arbre, essentiellement il n'y en a point: ce sont bien à la vérité des parties différentes, mais toutes ces parties ensemble ne constituent qu'un même tout. On a beau dire que le tronc n'est point les branches, & que les branches ne sont point le fruit; je soûtiens que cette distinction n'est point réelle, c'est-à-dire que ces trois choses ne sauroient subsister indépendamment l'une de l'autre, comme lors qu'elles sont rassemblées. Pour faire un Arbre complet, tel que nous l'avons imaginé, il faut nécessairement l'assemblage d'un tronc, de branches & de fruits; cependant chacun a ses usages en particulier; le premier, pour le dire encore une fois, crée ou produit; le second, porte, se déploye & donne; & le troisiéme confirme, par sa présence & par ses opérations, dans la croyance où l'on est à l'égard du second & du premier. C'est une même substance représentée de divers côtez, un Agent qui opére en diverses maniéres, mais qui dans le fond n'est qu'un seul, & qui ne peut être consideré comme plusieurs sans une contradition évidente. Dieu n'est qu'un en Essence; dans l'économie du Salut on le considére, tantôt comme l'Auteur & le Pére du genre humain; dans la Rédemption on le regarde comme un Fils obéïssant, soûmis & humble, qui satisfait à la Justice de son Pére: & lors qu'il s'agit d'apliquer & de distribuër ses graces, on le traite de Saint Esprit.

De cette maniére & d'aucune autre, parut mon Pére, je conçois ce que signifie le terme de Trinité: mais il y a quelque autre chose de caché là-dedans, vous n'auriez pas fait tant de détours sans cela; toutes ces maniéres d'agir ne me plaisent pas: autrefois vous m'avez paru honnête homme, maintenant je vous considére comme un fourbe: & le prenant par le bras, il le chassa une fois pour toutes de sa maison: puis se retournant vers nous: ne remarquez-vous pas, nous dit-il, les absurditez qu'il y a dans les raisonnemens de ce Sophiste? A son propre dire, ce Jesus qu'il nous prêche tant, & qu'il fait égal à Dieu, n'a pas seulement eu assez de crédit, pour payer par sa mort ignominieuse, la dette que le premier homme avoit contractée, en mangeant du fruit, dont l'usage lui avoit été défendu; puis qu'Adam, qui selon lui, étoit créé pour vivre éternellement, a mérité par-là, la mort éternelle & temporelle; & que Christ ne garantit sa Postérité que de la premiére de ces morts, de laquelle nous n'avons même aucune certitude, & que la plûpart des Nations ignorent; au lieu qu'il n'a pas pû nous racheter de celle que nous connoissons par l'expérience, & qui selon lui, nous a pourtant été imposée comme un châtiment. Et ce qu'il y a encore de plus à remarquer en cela, c'est que cette Rédemption ne se fait qu'à des conditions onéreuses, & beaucoup plus difficiles à exécuter que n'étoient celles ausquelles les Juifs étoient sujets sous l'ancienne Dispensation. Les Israëlites, selon les Chrétiens mêmes, étoient bornez à faire de bonnes œuvres; la Loi n'exigeoit d'eux que des aspersions & autres Cérémonies semblables: mais sous la nouvelle Alliance, on ajoûte aux bonnes œuvres la foi, & une foi qui soit assez ferme pour ne révoquer en doute aucun des Mystéres de la Religion, nonobstant qu'ils choquent la Raison & le bon sens. Pour moi, mes Enfans, ajoûta-t-il, je renonce à des sentimens si bizarres; je n'en veux absolument plus entendre parler.

J'avois alors vingt-deux ans, & étois par conséquent en âge de discrétion. Infatué que j'étois de la sainteté de mon Directeur, je crus en conscience, malgré ce que j'en entendois dire, devoir profiter de toutes les occasions favorables à en tirer de salutaires instructions. Il y avoit plusieurs endroits où il avoit fait des Prosélites, & où il fréquentoit assidûment. Je prenois mon tems pour assister à ses Assemblées: il en paroissoit charmé, & il me sembloit que je profitois considérablement de ses enseignemens. Quoi-que mes démarches se fissent avec beaucoup de précaution, je ne pûs pas éviter que mon Pére ne s'en aperçût; il m'en fit de fort sensibles reproches, & me défendit, sous peine de son indignation, de plus hanter chez un homme, qui selon lui, n'avoit en vûë que ses plaisirs, une vaine gloire, & la ruine de notre Famille avec le tems. Mon Pére étoit d'un naturel à ne souffrir aucune replique de ses enfans, il faloit obéïr ou courir risque d'être châtié.

Six mois se passérent sans que je visse le Moine plus de trois ou quatre fois: ce m'étoit une mortification insuportable, de maniére que m'ayant fait un jour ouverture d'un Voyage, qu'il étoit sur le point de faire à Goa, je m'informai de la route qu'il devoit prendre, & sans en rien dire à personne, je partis deux jours avant lui, & l'allai attendre à quinze lieuës de chez nous. Le bon homme fut ravi de me voir, mais lorsque je lui eus dit ce qui m'avoit porté à le joindre, peu s'en falut qu'il ne refusât de me recevoir en sa compagnie, à cause des conséquences. Je fus obligé de l'assurer par serment que je soûtiendrois par tout, comme cela étoit véritable, qu'il n'avoit eu aucune part à cette escapade, & qu'au péril de ma vie, je tâcherois toûjours de l'en disculper.

Quand nous fûmes arrivez ici, je le priai de me trouver quelqu'un chez qui je pusse demeurer en qualité de Domestique. Il ne falut pas beaucoup de tems au Pére du Bourg à me procurer la condition que je demandois: il me plaça chez un certain Mr. Pelciano, Médecin Portugais, qu'il connoissoit particuliérement. Cet honnête homme qui avoit beaucoup de considération pour moi, prit tant de soin de m'apprendre sa Langue, que nonobstant mes occupations ordinaires, je ne laissai pas de la parler en fort peu de tems. Il se faisoit aussi un plaisir singulier de m'instruire dans sa Croyance; mais comme il biaisoit moins que le Jésuite, je fus rebuté de bien des choses, ou parce qu'elles me paroissoient ridicules, ou à cause qu'elles me sembloient renfermer une manifeste contradiction. J'avois de même de la peine à concilier votre Chronologie, qui borne la naissance du Monde à un terme d'environ six mille ans, avec la nôtre & celle des Indiens, qui l'étendent avec beaucoup de vrai-semblance, jusqu'à une distance presque infinie. Outre cela, je me trouvai extrêmement embarassé à me déterminer sur le choix que je devois faire de l'une ou de l'autre Secte, lorsque j'apris que les Chrétiens, aussi bien que les autres, sont divisez en un nombre de Sociétez, qui différent assez dans leurs Sentimens pour causer entr'eux une haine irréconciliable, & pour se damner réciproquement. Et que même dans chacune de ces Compagnies, il se trouve je ne sai combien de sortes d'Opinions différentes. Mon Maître, auquel je proposois mes doutes, & qui employoit toute sa réthorique pour me les éclaircir, prétendoit que je préférasse la Religion Romaine à toutes les autres, parce qu'aparemment c'étoit celle qu'il professoit. Mais étant choqué des Superstitions ridicules qui me paroissoient obséder ceux qui sont de cette Communion, je le priai instamment de me dire en conscience ce qu'il me conseilloit de faire.

Hé bien, mon enfant, me dit-il, restez ce que vous êtes; sinon, jettez-vous du côté où vous trouverez le plus d'avantage. Je ne veux point me servir de l'autorité de Polibe, très-fameux Historien, environ deux cens ans avant Christ, qui prétendoit, comme il s'en explique dans son sixiéme Livre, que les Dieux aussi-bien que les châtimens & les récompenses après cette vie, ne sont que des productions chimériques des Anciens, lesquelles seroient fort inutiles, si l'on pouvoit former une République qui ne fut composée que d'hommes sages: mais puisqu'il n'y a point d'Etat dont le Peuple ne soit déréglé & méchant, il faut se servir pour le réprimer, des terreurs paniques de l'autre monde, les admettre, les croire, & s'y conformer entiérement, sous peine de passer pour téméraire & privé de l'usage de la raison. Ce grand Homme étoit Payen, il n'est pas juste de le citer parmi nous sur un fait de cette conséquence: Ainsi il suffira de vous dire que c'est la Maxime des Grands aussi-bien que des Savans, de s'accommoder aux tems & aux conjonctures. Il est indifférent dans quelle Eglise & avec quels Peuples on adore Dieu, moyennant qu'on le serve avec respect & vénération. Lui seul est le Pére commun de tous les hommes, il veut leur accorder à tous le Salut. Ce n'est ni le nom de Catholique, de Calviniste, de Luthérien, ou d'Anabaptiste, qui sauve les gens, c'est la foi & les bonnes œuvres. Celui qui vit bien, est agréable à Dieu, en quelque endroit qu'il se trouve: la Providence qui sonde les cœurs & les reins, sait fort bien distinguer un fidéle de cent mille impies & scélérats. La plûpart des différens qui divisent les hommes au sujet de la Religion, ne sont pas aussi essentiels que le prétendent les Ecclésiastiques; il est souvent indifférent de les admettre ou de les rejetter; & s'il y en a quelques-uns de conséquence, il est toûjours sûr que personne ne voit notre intérieur: il est aisé de marcher avec des Sots, & d'imiter même leurs grimaces extérieures, sans participer à leurs sentimens ridicules. Le Culte n'est plus attaché à un endroit particulier, ce n'est plus sur une Montagne ou dans Jerusalem que l'on adore: Dieu ne se paye plus de sang de Genisse, ou de contorsions de corps; mon fils, nous crie-t-il, donne-moi ton cœur. Cela me paroît fort raisonnable, lui répondis-je, je vous remercie très-humblement de votre conseil; & suivant ces Principes, je me contenterai de conserver le titre de Chrétien, sans m'attacher positivement à aucune Secte. Depuis ce tems-là, continua le Chinois, j'assistai dans les Voyages que je fis avec Monsieur Pelciano, à tous les Services Divins, sans aucun scrupule, & sans donner aucun scandale à qui que ce soit.

Mais pourquoi avez-vous donc été mis ici, repris-je? Je n'en sai de bonne foi rien, me répondit-il, à moins que ce ne soit pour avoir peut-être parlé un peu trop librement du Mistére de l'Incarnation: car il me souvient fort bien que je m'étois entretenu de cette matiére publiquement trois ou quatre jours avant mon emprisonnement. Cependant c'est un article dont je ne me tairai jamais; car encore que je me dise Chrétien, & que je le sois en effet, je ne prétens pas que ce soit au préjudice de l'Auteur de toutes choses: Jesus-Christ lui-même, s'il étoit ici, me le défendroit. Quelque grand Homme qu'ait été ce Divin Prophète, il suffit de le croire Fils de Dieu par excellence, & c'est lui faire une injure de l'imaginer capable de s'attribuër ce titre par nature. On peut dire de même qu'il est véritablement notre Médiateur, parce qu'il nous a indiqué la voye du Salut, & les moyens d'en tenir la route. Sa Moral est incontestablement pure, sa Vie sainte, & ses Enseignemens divins; il en a confirmé la vérité par sa Mort. Mais qu'il soit Dieu tout-puissant & éternel, la même essence que le Pére, & cependant personnellement distincte de lui, & engendré de toute éternité, conçû immédiatement du Saint-Esprit, ou de Dieu lui-même, & né d'une Vierge immaculée, c'est ce qu'il n'a pas prétendu, & que d'autres lui font dire avec la plus grande injustice du monde. Il est bien vrai, à ce que m'a dit cent fois mon Maître, que l'Ecriture introduit Dieu, disant en parlant à lui: Tu es, mon Fils; mais il y ajoûte incontinent après: je t'ai aujourd'hui engendré. Et pour le terme de Vierge, il est sûr qu'il signifie aussi jeune femme, dans la Langue originale. Outre qu'il y a bien des gens qui prétendent que c'est tirer le Texte par les cheveux que de vouloir aproprier ces Passages à Jesus-Christ.

Enfin, il faut que je vous dise que les Miracles mêmes, que l'on attribuë à ce grand Personnage, ne se doivent point entendre à la lettre, mais dans un sens impropre & figuré, comme on entend aussi toutes les Paraboles de l'Evangile. C'est ainsi, par exemple, que la Tentation, qui paroît ridicule & impossible si on la veut prendre au pied de la lettre, ne veut rien dire, sinon, que les Rois & les Princes des Peuples, qui sont élevez comme des montagnes au-dessus des autres mortels, les Ecclésiastiques, ces Directeurs des consciences, qui prêchent dans les Temples, & sacrifient sur les Autels, aussi-bien que les pauvres Idiots que renferment les Deserts, ne sont non plus exempts des épreuves & des tentations les uns que les autres; mais qu'il n'y a rien qui doive être capable de les détourner de leur devoir, & de les empêcher de rendre leurs hommages au Monarque du Ciel & de la Terre. Le Démoniaque est un pécheur repentant; & les Pourceaux, dans lesquels on envoye les Démons qui les possédent, sont des misérables abandonnez à toutes sortes de foüillures, & abîmez dans les vices. La foi d'un fidéle paroît par l'exemple de Pierre, quand il marche sur les eaux; son incrédulité, lorsqu'il y enfonce: sa vertu, à vouloir suivre son Maître dans les dangers les plus évidens, & son infirmité à le renier au moment qu'une simple femmelette l'accuse d'être de sa troupe, lorsqu'il est entre les mains de ses ennemis. En un mot, tous les événemens extraordinaires, les guérisons de boiteux, de manchots, d'aveugles, de paralitiques & autres incommoditez semblables, aussi-bien que la résurrection des morts, dont l'histoire de la vie de Christ fait mention, se doivent entendre spirituellement; car alors il n'y a aucune difficulté à expliquer l'Ecriture, & ceux ausquels elle paroît ridicule ou mistérieuse, la trouveront intelligible & aisée: comme l'est aussi le Vieux Testament dès qu'on se met sur le pied de ne le considérer que comme un composé d'Emblêmes, d'Allégories, de Métaphores, d'Hiperboles, de faits tipiques & de Comparaisons, inventées pour la consolation & l'instruction des enfans de Dieu.

Ce que vous m'avez dit-là, interrompis-je, seroit capable de nous fournir de matiére pendant bien du tems, mais je croi que cela seroit fort inutile. Tout ce que je puis vous y répondre, c'est que le Jésuite Du Bourg est un fin Politique, votre Maître un Portugais Juif; & pour vous, je vous considére comme un Volontaire, ou une personne libre, & non pas comme un Soldat enrôlé. Tant qu'un homme ne s'est point engagé à un Capitaine, il lui est permis d'aller servir où il veut, sans que personne y trouve à redire; mais du moment qu'il est enrôlé, il ne sauroit quitter sa Compagnie sans la permission de son Chef; s'il deserte, il est coupable, & on le punit selon les Loix. Vous vous dites Chrétien, quoi-qu'il s'en faille beaucoup que vous ne le soyez, tant que vous n'aurez point fait abjuration du Paganisme, & embrassé le Parti que vous voudrez choisir parmi les Chrétiens; vous n'êtes à proprement parler sujet à aucune censure, & je me persuade que si ceux qui vous détiennent ici vous connoissoient, vous n'y resteriez pas long-tems. Dans le fond vous n'êtes point de leur Jurisdiction, & il y a en cette Ville liberté toute entiére pour toutes sortes de Nations. Remontrez cela à votre Juge lorsque vous comparoîtrez devant lui, en y ajoûtant pourtant que vous êtes Chinois, & sans faire mention du Christianisme, je ne doute pas que vous ne vous en trouviez bien, & que vous n'en soyez quitte pour une correction, que vous avez assez bien méritée.

Si jamais je sors d'entre leurs pattes, reprit-il, je vous assure que je n'y retomberai jamais: j'ai, Dieu merci, de quoi vivre chez moi, je puis fort bien y demeurer, de la maniére que je me le propose: & quand même nos affaires domestiques ne m'y donneroient point d'occupation, tant que mon Pére sera en vie, j'ai dequoi passer mon tems à faire des Lunettes d'Aproche & des Microscopes.

Comment Microscopes, lui dis-je, où avez-vous pris cette Science? Chez Monsieur Pelciano, reprit-il, qui est un des habiles hommes dans cet Art, qu'il y ait dans toutes les Indes. Le Pére Du Bourg s'en mêle aussi, & il prétend même y exceller, mais au fond il ne fait rien qui vaille. Les Microscopes que je fais grossissent d'une maniére inconcevable, ils font paroître un grain de Sable de la grosseur d'un œuf d'Autruche, une mouche semble de la grandeur d'un Eléphant, & les corps les plus imperceptibles à la vûë, se découvrent par-là distinctement à nos yeux. Ce que j'ai admiré cent fois, c'est de voir à l'aide de ce petit instrument, que nos corps sont couverts d'écailles, arrangées les unes sur les autres, comme sur le dos d'une carpe. Aussi mon Maître tient pour maxime, que l'air que nous respirons est une eau subtile qui ne différe que du plus au moins de celle des poissons: & je crois même que notre air grossier est composé de parties beaucoup plus grosses à proportion de la matiére subtile, que ne sauroient être celles de l'eau à leur égard. Cette pensée est apuyée sur les expériences que je lui en ai vû faire plusieurs fois, & que vous ne ferez peut-être pas fâché de savoir.

Il prend deux bouteilles, l'une pleine d'eau, où il y a mis quelque petits poissons: l'autre d'air grossier, où il y a des Oiseaux, des Souris & des Rats, des Ecureuils, ou autres semblables Animaux, puis il pompe l'eau de l'une, & l'air de l'autre. En observant alors avec de certaines lunettes de figure à peu près hiperbolique, on voit qu'il y a moins de différence entre les parties d'eau qui sortent de l'une, & les parties d'air qui y restent, qu'il n'y en a dans l'autre, entre les particules de l'air & les parcelles de la matiére subtile: à quoi l'on peut ajoûter que les poissons vivent plus long-tems dans l'un, que ces petits Animaux dans l'autre. Mais ces sortes de lunettes sont difficiles à construire; du moins je n'ai pû encore jusqu'à présent y réüssir comme il faut. A cela j'ai ouï objecter, qu'ayant mis dans trois vases différens, fermez hermétiquement, & remplis, le premier d'eau, le second d'air, & le troisiéme de matiére subtile; par exemple un moineau en vie, on a toûjours remarqué que la chair de cet animal a été corrompuë au bout de quelques jours dans le premier, au lieu que dans les autres il n'y est pas arrivé la moindre altération au bout de plusieurs années. D'où il semble suivre que les parties d'eau doivent être plus grossiéres & plus éficaces que celles de l'air, puis qu'autrement cela dévroit aller par dégrez, c'est à dire que si l'eau corrompt les viandes dans huit jours, l'air le dévroit faire dans seize, & la matiére subtile dans vingt-quatre, en suposant leurs diférences égales; au lieu que l'on trouve que l'eau seule est capable de cette opération. Mais il y a aparence que la grosseur des parties a moins de part à cette dissolution, que la figure & l'agitation dans l'agent d'un côté, & l'arrengement de ces mêmes parties dans le patient de l'autre; puisqu'il se trouve des corps, comme le bois de chêne, qui se conservent bien plus long-tems dans l'eau, qu'à l'air; & que le feu au contraire, dissout un Frêne en un jour: où l'eau ne le sauroit faire en un siécle.

Cela est curieux, repris-je, mais sçavez-vous de quel sentiment est votre Docteur, par raport à la production des Animaux? Il croit, me répondit-il, qu'il n'y en a point d'autre que celle qui se fait par la génération, quelque raison qu'on puisse inventer en faveur de l'opinion contraire. Car pour ce que l'on alégue des fruits au dedans desquels on trouve des vers, sans qu'il paroisse par aucun indice qu'ils y soient entrez par dehors, cela n'aporte aucune difficulté. Pour s'en éclaircir, il faut remarquer que les mouches & semblables insectes se fourrent ordinairement dans les ouvertures qu'ils trouvent aux arbres & aux plantes, tant pour se mettre à l'abri des injures de l'air, que pour y trouver de quoi se nourrir lorsqu'ils sont en sève: de sorte que s'il arrive que les œufs de cette vermine se trouvent à l'endroit où il se doit former un fruit, celui qui en est le plus près étant environné de la premiére goute de l'humeur qui en sort pour sa formation, y reste renfermé, & y vit, jusques à ce que le fruit soit meur, ou tant qu'il y trouve de quoi se substenter; & lors que la provision a fini, il perce l'obstacle qui l'arrête & s'en va. Pour apuyer ce sentiment d'une preuve incontestable, on n'a qu'à jetter les yeux sur une noix-gale, & examiner avec soin sa production, on verra quelque chose de surprenant.

La Noix-gale est un excrement, ou si vous voulez, poursuivit-il, une espéce de petites pommes, qui croissent aux feuilles des chênes, de cette maniére. Il y a de certaines Mouches noires, qui dans la saison posent leurs œufs délicats sur le côté inférieur des feuilles de ces grands arbres, de peur qu'ils ne soient brûlez par l'ardeur du Soleil: aussi-tôt que ces petits Animaux sont éclos, ils s'apliquent à brouter la couverture qui leur fait ombre, & à en perser les veines, afin de se nourrir du suc qui en sort en assez grande quantité. S'il arrive alors à une de ces bestioles de se trouver environnée d'une goute qui ait assez de consistance, elle y reste pendant que cette goute se fige, croit & devient enfin un fruit de la grosseur d'un œuf de pigeon plus ou moins; & elle n'en sort que lorsqu'elle est devenue Mouche, ou que le fruit, qu'elle a pour ainsi dire produit, soit devenu si sec qu'il ne sauroit plus lui servir de nourriture. Il confirma cette opinion par d'autres argumens dont je ne me souviens pas; & conclut que quand il ne seroit rien du tout cela, il seroit nécessaire de le croire, à cause des fâcheuses conséquences, qui pouroient aisément porter à donner lieu au plus, lorsque l'on a admis le moins, & fai-le avec Lucréce, le Soleil & la Terre, les seuls auteurs de tous les Animaux sans exception, ce qui seroit injurieux à Dieu.

Trois semaines après mon emprisonnement je fus mené au Saint Office. Mon Juge s'étant informé du lieu de ma naissance, de mon âge, & de ma Religion, à quoi je répondis fur le champ, me conjura de déclarer moi-même le sujet de ma détention, puis qu'il n'y avoit point de meilleur moyen pour me tirer promptement d'affaire: prétendant sans doute, qu'il en faut agir à l'égard de ce Tribunal, comme l'on fait envers Dieu, c'est-à-dire de confesser soi-même ses fautes, afin d'obtenir miséricorde. Je lui protestai de n'avoir rien fait, ni rien dit, que je me dûsse reprocher, & à quoi personne pût légitimement trouver à redire: que Dieu étoit témoin de mon innocence, & que ce ne pouvoit être qu'un mal-intentionné, & peut être jaloux de ce que je faisois bien mes affaires, qui m'avoit joué le mauvais tour de m'acuser de quelque crime que je ne n'avois jamais commis. Enfin, je lui fis comprendre que j'espérois beaucoup de sa bonté, & que s'il se faisoit informer de ma vie, il seroit bien-tôt convaincu de la vérité de ce que je lui disois.

Quinze jours après la même chose m'arriva, & ainsi jusques à sept fois, après-quoi l'Inquisiteur me dit que puisque je n'avois pas voulu confesser moi-même la vérité des crimes que j'avois commis, par où j'aurois recouvré ma liberté, on alloit m'en faire la déclaration. A même tems le Sécrétaire lût les dépositions, qui consistoient en ce que j'avois parlé avec mépris des Images des Saints, du Crucifix, du Purgatoire, & de l'infaillibilité du Saint Office. Que dites-vous de cela, dit le Juge? J'avouë, répondis-je, que voyant le déréglement de la plûpart des Habitans de cette Ville, je n'ai pas pû m'empêcher de dire en plusieurs endroits, que j'étois surpris de voir que des gens, qui auroient fait conscience de passer devant un Crucifix, fait souvent d'une maniére abjecte, sans faire une profonde révérence, ou négliger un seul jour de se prosterner vingt fois devant des images de papier, ne fissent aucun scrupule de se veautrer dans l'ordure des plus infâmes vices qui se peuvent commettre dans une Société d'Hommes raisonnables. Il est vrai encore que j'ai parlé du Purgatoire comme d'un lieu que je ne croirois pas fort nécessaire, puisqu'il suffit à un Chrétien d'être persuadé que le Sang du Sauveur le nettoye de tous ses péchez. Et pour ce qui est de l'Infaillibilité, poursuivis-je, je ne pense pas qu'elle se puisse légitimement atribuër qu'à Dieu seul, tous les hommes étant pécheurs, suivant plusieurs passages formels de la Sainte Ecriture. J'avouë, dis-je, avoir tenu un pareil langage; mais Dieu fait que ce n'a été que dans la vûë de rendre gloire à son nom, & par des mouvemens d'horreur que j'avois de voir tant de libertinage, là où l'on prétend que la piété & la sainteté régnent dans un degré fort éminent, sans pourtant que j'aye eu dessein de choquer la Religion, ni le Saint Office. Vous vous émancipez trop, mon ami, repartit l'Inquisiteur: Si vous aviez pourtant confessé tout cela dès d'abord il ne vous en auroit pas été pire, quoique vous n'eussiez pas laissé d'être coupable. Cependant le Sécrétaire, qui avoit écrit mon aveu comme une déposition dans les formes, me commanda de la signer. Là-dessus on me fit mon procès: je fus condamné aux Galéres pour ma vie, & tous mes biens confisquez.

Nous étions autour de cent cinquante malheureux, qui sortîmes le huitiéme de Janvier 1670. de ce redoutable lieu, les uns pour être exilez, comme le fut notre Chinois: quelques-uns devoient être foüettez: il y en eut aussi trois de brûlez tous vifs, parce qu'ils avoient été accusez de Magie, & entre autres un pauvre vieillard de quatre-vingt-trois ans, que deux différens Ordres de Moines avoient privé d'un héritage fort considérable, en extorquant du Frére de ce malheureux qui avoit de grands biens, un Testament par lequel ils entroient en possession de tout ce qu'il laisseroit après sa mort, sous prétexte de tirer son ame au plûtôt du Purgatoire. Ce procédé injuste avoit si fort aigri le vieillard, qu'il n'avoit pas pû s'empêcher d'en témoigner son chagrin; & de jetter feu & flâmes contre des gens qu'il croyoit les Auteurs de cette injustice: sur quoi ils lui avoient imposé des faits dignes du feu, & n'avoient point cessé de le poursuivre qu'ils ne l'eussent vu en cendres.

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