CHAPITRE IV
Mariage salutiste
Aujourd’hui, repos complet; en ma qualité d’étrangère, la maîtresse d’hôtel pensant m'être agréable m’a offert une place pour assister à un mariage salutiste, je n’ai eu garde de refuser. Un mariage salutiste est un friand morceau qu’il n’est pas donné à tout le monde de savourer.
Voici dans tous ses détails cette cérémonie d’un nouveau genre.
«L’armée du Salut s’est mobilisée en masse, pour assister à la bénédiction du mariage de deux de ses hauts dignitaires.
Dès deux heures et demie, il n’y a même plus un petit banc de disponible au quartier général.
La maréchale Booth préside, assistée du commissaire général Clibborn, son époux dans le Seigneur. La salle est brillamment pavoisée d’étendards de tous les pays; Anglais, Russes, Américains, Français, Suisses, etc., tout l’état-major salutiste est là.
On entonne la Marseillaise du Salut... avec accompagnement de cimbales et de grosse caisse... Zim, boum, boum...
Le général Clibborn se lève, invoque Jésus et fait l’éloge des nouveaux époux. Le héros de la cérémonie, le marié porte le jersey rouge sans ornements.
A côté de la maréchale, se tient une toute jeune fille, au long visage pâle, mystique, encadré d’une chevelure brune; son pur profil, d’une candeur pensive, rappelle les vierges d’Overbeck. Elle est vêtue d’une robe noire en fourreau, tête nue; sur sa poitrine brille, en lettres d’or cette devise: De progrès en progrès.
Le sermon de Monsieur Clibborn, coupé de «vive Jésus» et d'«Amen», chaque fois que la chute des périodes amène le nom du Christ, alterne avec des cantiques sur des airs connus et les sons éclatants des cuivres sacrés. C’est d’une gaieté qui exclut toute solennité et ramène forcément l’esprit aux souvenirs des parades foraines.
Mais voici l’instant décisif. Le général Clibborn invite les époux unis dès le matin devant la loi profane, à s’approcher. Il fait subir à chacun d’eux un petit interrogatoire sur ses devoirs de salutiste, reçoit leur engagement de se consacrer perpétuellement à l'œuvre commune, puis les laisse seul à seule.
Le capitaine passe au doigt de sa fiancée l’anneau nuptial et échange avec elle de mystérieuses paroles.
Tout est consommé:
A toi, notre reconnaissance, A toi, Jésus, nos cœurs, Nous te devons la délivrance, La paix et le bonheur.
La maréchale Booth appelle la bénédiction d’en haut sur le couple. Mais, les hautes envolées de l’inspiration piétiste ne l’empêchent pas de penser aux réalités terrestres. Son discours se termine par un appel de fonds; il manque mille cinq cents francs pour dégager la signature du capitaine. Le Seigneur, qui est au milieu des fidèles, les procurera.
--Amen, répond le chœur.
On attendait avec curiosité le «témoignage» que, suivant le rite, devaient rendre les nouveaux époux. Le capitaine a remercié le Seigneur des bienfaits qu’il lui accordait, précieux encouragement à persévérer dans le bien. Mais tout le succès de la séance a été pour sa jeune femme; elle a parlé avec un aplomb ingénu qui désarmait le rire, et les applaudissements ont éclaté lorsque, résumant les sentiments qui l’animaient, elle a dit: «Le mariage n’est pour moi qu’une étape du salut. Le capitaine et moi nous sommes liés l’un à l’autre à la façon de ces Gaulois qui s’attachaient pour combattre et mourir ensemble.»
Et les psaumes de reprendre, et l’orchestre de faire tapage; en avant la musique! zim, boum, boum!! La cérémonie est terminée.[10]
JOURNAL DE SUZETTE
Pendant que madame était à son mariage salutiste, la longue miss m’a emmenée à Sydenham voir le Palais de Cristal. Je m’attendais donc à un palais j’ai vu plutôt un immense serre renfermant des statues en petit nombre, des pianos, des dentelles, des tapisseries, des brimborions comme on en voit à tous les étalages, enfin une infinité de choses qu’il me serait impossible d’énumérer.
L’exposition chinoise est intéressante, ce qui est exotique attire toujours. Il y avait beaucoup de fils du ciel, ce sont des gens à figure jaune, yeux obliques, cheveux nattés comme une mèche de fouet; Miss a parlé avec un Chinois et un Turc qui brodait assis à la mode de son pays. Ensuite nous avons vu une reproduction délicieuse d’une habitation de Grenade, c’est ce que j’ai trouvé de plus beau; nous avons parcouru une galerie renfermant des animaux empaillés dont quelques-uns habillés en homme et en femme, c’était comme une petite représentation des animaux peints par eux-mêmes.
Madame parle d’aller aux courses de Newmarket, moi je resterai à l’hôtel et j’aurai deux jours pour me promener à ma guise. J’en profiterai pour voir Londres plus tranquillement.
JOURNAL DE MADAME