CHAPITRE VII
Windsor est une petite ville de huit mille âmes qui s’est groupée autour du château royal, séjour préféré de la Reine Victoria. Windsor est donc un magnifique château gothique avec remparts et fossés, bâti sur une élévation d’où la vue s’étend fort loin. Une immense forêt de cent kilomètres de tour fait partie du domaine de Windsor.
Fondé par Guillaume le Conquérant, augmenté par Edouard III et sans cesse embelli par ses successeurs, ce château est vraiment une demeure royale digne de la reine d’Angleterre, impératrice des Indes.
J’ai admiré la chapelle royale et la chapelle Saint-Georges où sont reçus les membres de la Jarretière; la terrasse qui a près de six cents mètres de long est vraiment splendide.
«Madame monte à la tour si haut qu’elle peut monter» c’est ce que j’ai fait. Je suis montée à la plus haute tour de Windsor, pour jouir d’un horizon sans limites. Le regard s’étend sur douze comtés.
Les salons que j’ai visités sont somptueusement meublés. Du reste, des trésors en tous genres, artistiques et autres, s’accumulent ici depuis des siècles. N’est-ce pas à Windsor dans les appartements particuliers de la reine que se trouve le chef-d'œuvre de notre manufacture de Sèvres, un service à dessert, estimé un million deux cent cinquante mille francs.[12] Commandé pour Louis XVI, il fut acheté par George IV, alors prince régent. Le fond est gros bleu, avec des dorures merveilleuses, du célèbre Leguay, et des peintures exquises en médaillon, par Dodin.
Cette visite à Windsor, m’a vivement intéressée; je la classe parmi mes meilleurs souvenirs de voyage.
JOURNAL DE SUZETTE
Nous ne sommes pas allées directement de Londres à Oxford, nous avons fait un petit crochet pour visiter Windsor, où nous avons commencé par déjeûner, dans un hôtel de belle apparence. On nous a servi des œufs et du jambon, qu’on mange ensemble ou séparément, à sa guise. C’est le menu invariable et traditionnel du matin, dans la grande Angleterre. Du jambon cuit ou du jambon crû, du jambon aux œufs ou du jambon aux pommes de terre, du jambon toujours; comme c’est agréable pour ceux qui ne l’aiment pas!
Tout cela se mange avec un trident. En France les fourchettes sont à quatre dents, en Angleterre elles n’en ont que trois. Par exemple, on nous a servi un nouveau dessert que nous ne connaissions pas! On nous a servi--Lucullus et tous les cuisiniers des temps anciens--Brillat, Savarin, Vatel, Carême, Trompette, et tous les chefs des temps modernes, voilez-vous la face,--on nous a servi comme dessert sous le nom de croquettes croquantes et dorées de petits morceaux de pain (des restes sans doute) desséchés au four. Hein! jolies croquettes bien réussies et bien goûtées surtout; j’étais indignée. Madame a pris la chose plus philosophiquement et s’est mise à rire. Ma pauvre Suzette, calmez-vous, m’a-t-elle dit, cela me rappelle un mot de Chamfort qui peut s’appliquer ici: «Il y a des gens, écrivait-il, qui ont plus de dîner que d’appétit, alors que d’autres ont plus d’appétit que de dîner.» Ce dernier cas est le nôtre aujourd’hui.
C’est à Windsor que demeure ordinairement la reine, car elle n’aime pas Londres. Son château est très considérable, il a l’aspect d’un château-fort bâti en petites pierres, ce qui n’est pas joli comme la pierre de taille. Nous sommes montées sur la plus haute tour d’où le panorama est splendide. La visite des appartements m’a bien intéressée, surtout la salle du roi Georges où l’on donne les banquets. Sur les murs s’étalent les armes de tous les pairs d’Angleterre. Le grand salon de réception est très beau, le meuble est doré et recouvert en satin rouge broché, le plafond guilloché est blanc et or, plusieurs salles sont tendues en tapisserie des Gobelins, avec des plafonds dorés, c’est même un peu trop chargé. Nous avons visité la chapelle de la reine; le chœur est en chêne sculpté ainsi que les sièges de la famille royale. Très jolie est aussi la chapelle érigée en mémoire du prince Albert, l’époux de la reine. J’ai vu le tombeau où reposent ensemble Henri VIII et Jeanne Seymour. J’ai salué respectueusement le monument élevé au petit prince impérial tué si malheureusement chez les Zoulous.
Les gardes sont des grenadiers habillés de rouge et coiffés d’un chapeau à poil.
En partant, j’ai demandé à un domestique de la reine, tout habillé de noir, à cause de la mort du duc d’Albany, l’heure exacte du train pour Oxford; c’est avec toute la dignité due à son rang qu’il m’a donné ce renseignement, en me tirant son chapeau aussi respectueusement que si j’avais été membre de la famille royale. En voilà des domestiques, dont le sort fait envie... Plus heureux que bien des maîtres!
OXFORD
JOURNAL DE MADAME