Chapitre 2
Au milieu de cette grande impatience, je voyais tous les jours des choses nouvelles, qui me reviennent maintenant comme une véritable comédie qu’on joue sur la foire : je voyais les maires, les adjoints, les conseillers municipaux des villages, les marchands de grains et de bois, les gardes forestiers et les gardes champêtres, tous ces gens que l’on regardait depuis dix ans comme les meilleurs amis de l’Empereur, – et qui même étaient très sévères quand on disait un mot contre Sa Majesté, – je les voyais, soit à la halle, soit au marché, soit ailleurs, crier contre le tyran, contre l’usurpateur et l’ogre de Corse. On aurait dit que Napoléon leur avait fait beaucoup de mal, tandis qu’eux et leurs familles avaient toujours eu les meilleures places.
J’ai pensé bien souvent depuis que c’est ainsi qu’on a toujours les bonnes places sous tous les gouvernements, et malgré cela j’aurais eu honte de crier contre ceux qui ne peuvent plus vous répondre et qu’on a flattés mille fois ; j’aurais mieux aimé rester pauvre en travaillant, que de devenir riche et considéré par ce moyen. Enfin voilà les hommes !
Je dois reconnaître aussi que notre ancien maire et trois ou quatre conseillers ne suivaient pas cet exemple ; M. Goulden disait qu’au moins ceux-là se respectaient, et que les criards n’avaient pas d’honneur.
Je me rappelle même qu’un jour le maire de Hacmatt étant venu faire raccommoder sa montre chez nous, se mit tellement à parler contre l’Empereur, que le père Goulden, se levant tout à coup, lui dit :
« Tenez, monsieur Michel, voici votre montre, je ne veux pas travailler pour vous. Comment… comment ! vous qui disiez encore l’année dernière « Le grand homme ! » à tout bout de chemin, et qui ne pouviez jamais appeler Bonaparte, Empereur tout court, mais qui disiez « l’Empereur et Roi, protecteur de la Confédération helvétique », comme si vous aviez eu la bouche pleine de bouillie, vous criez maintenant que c’est un ogre, et vous appelez Louis XVIII, Louis le Bien-Aimé ? Allez… vous devriez rougir ! Vous prenez donc les gens pour des bêtes, vous croyez qu’ils n’ont pas de mémoire ? »
Alors l’autre répondit :
« On voit bien que vous êtes un vieux jacobin.
— Ce que je suis ne regarde personne, fit le père Goulden ; mais, dans tous les cas, je ne suis pas un flagorneur. »
Il était tout pâle et finit par crier :
« Allez, monsieur Michel, allez… les gueux sont des gueux sous tous les gouvernements. »
Ce jour-là son indignation était si grande, qu’il ne pouvait presque pas travailler, et qu’il se levait à chaque minute en criant :
« Joseph, si j’avais eu du goût pour les Bourbons, ce tas de gueux m’en auraient déjà dégoûté. Ce sont des individus de cette espèce qui perdent tout, car ils approuvent tout, ils trouvent tout beau, tout magnifique, ils ne voient de défaut en rien ; ils lèvent les mains au ciel avec des cris d’admiration quand le roi tousse ; enfin ils veulent avoir leur part du gâteau. Et quand, à force de les entendre s’extasier, les rois et les empereurs finissent par se croire des dieux, et qu’il arrive des révolutions, alors des gueux pareils les abandonnent, et recommencent la même comédie sous les autres. De cette façon, ils restent toujours en haut, et les honnêtes gens sont toujours dans la misère ! »
Cela se passait au commencement du mois de mai, dans le temps où l’on affichait à la mairie que le roi venait de faire son entrée solennelle à Paris, au milieu des maréchaux de l’Empire, « que la plus grande partie de la population s’était précipitée à sa rencontre, que les vieillards, les femmes et les petits enfants avaient grimpé sur les balcons pour jouir de sa vue, et qu’il était entré d’abord dans l’église Notre-Dame, rendre grâces au Seigneur, et seulement ensuite dans son palais des Tuileries. » On affichait aussi que le sénat avait eu l’honneur de lui faire un discours magnifique, disant qu’il ne fallait pas s’effrayer de tous nos désordres, qu’il fallait prendre courage, et que les sénateurs l’aideraient à sortir d’embarras. Chacun approuvait ce discours.
Mais peu de temps après nous devions jouir d’un nouveau spectacle, nous devions voir revenir les émigrés du fond de l’Allemagne et de la Russie. Ils arrivaient les uns en patache, les autres en simples paniers à salade, qui sont des espèces de chariots en osier, à deux et quatre roues. Les dames avaient des robes à grands ramages, et les hommes portaient presque tous le vieil habit à la française, avec la petite culotte, et le grand gilet pendant jusque sur les cuisses, comme on les représente dans les images du temps de la République.
Tous ces gens semblaient fiers et joyeux ; ils étaient contents de revenir dans leur pays. Malgré les vieilles haridelles qui les traînaient, malgré leurs misérables voitures remplies de paille, et les paysans qu’ils faisaient monter devant en guise de postillons, malgré tout, cela m’attendrissait ; je me rappelais la joie que j’avais eue, cinq mois avant, de revoir la France, et je me disais : « Pauvres gens, vont-ils pleurer en revoyant Paris, vont-ils être heureux ! »
Comme ils s’arrêtaient au Bœuf-Rouge, l’hôtel des anciens ambassadeurs, des maréchaux, des princes, des ducs et de tous ces richards qui ne venaient plus, on les voyait dans les chambres en train de se peigner, de s’habiller, de se faire la barbe eux-mêmes. Sur les midi, tous descendaient, criant, appelant : « Jean ! Claude ! Germain ! » avec impatience, ordonnant comme des personnages, et s’asseyant autour des grandes tables, leurs vieux domestiques tout râpés debout derrière eux, la serviette sur le bras. Et ces gens, avec leurs habits de l’ancien régime, leur air joyeux et leurs belles manières, faisaient tout de même bonne figure ; on se disait : « Voilà des Français qui reviennent de loin ; ils ont eu tort de partir et d’exciter l’Europe contre nous ; mais à tout péché miséricorde ; qu’ils soient heureux, qu’ils se portent bien, c’est tout le mal qu’on leur souhaite. »
Quelques-uns de ces émigrés arrivaient en voiture de poste ; alors notre nouveau maire, M. Jourdan, chevalier de Saint-Louis, M. le curé Loth, et le nouveau commandant de place, M. Robert de la Faisanderie, en grand uniforme brodé, les attendaient devant la grille ; quand les coups de fouet retentissaient dans les remparts, ils s’avançaient la figure riante, comme lorsqu’il vous arrive un grand bonheur ; et dès que la voiture s’arrêtait, le commandant courait ouvrir, en poussant des cris d’enthousiasme. Quelquefois aussi, par respect, ils ne bougeaient pas, et j’ai vu que ces gens se saluaient lentement, gravement, une fois, deux fois, trois fois, en s’approchant toujours un peu plus.
Le père Goulden, derrière nos vitres, disait en souriant :
« Vois-tu, Joseph, c’est le grand genre, le genre noble de l’ancien régime. Rien que de regarder à notre fenêtre, nous pouvons apprendre les belles manières, pour nous en servir quand nous serons ducs ou princes. »
D’autres fois, il disait ;
« Ces vieux-là, Joseph, ont fait le coup de feu contre nous aux lignes de Wissembourg ; c’étaient de bons cavaliers, ils se battaient bien, comme tous les Français se battent : – nous les avons dénichés tout de même ! »
II clignait des yeux et se remettait à l’ouvrage tout joyeux.
Mais le bruit s’étant répandu, par les servantes et les domestiques du Bœuf-Rouge, que ces gens ne se gênaient pas de dire entre eux « qu’ils nous avaient enfin vaincus ; qu’ils étaient nos maîtres ; que le roi Louis XVIII avait toujours régné depuis Louis XVII, le fils de Louis XVI ; que nous étions des rebelles, et qu’ils venaient nous remettre à l’ordre ! » le père Goulden me dit d’un air de mauvaise humeur :
« Cela va mal, Joseph ! Sais-tu ce que ces gens vont faire à Paris ? Ils vont redemander leurs étangs, leurs forêts, leurs parcs, leurs châteaux, leurs pensions, sans parler des bonnes places, des grandeurs et des respects de toute sorte. Tu trouves leurs robes et leurs perruques bien vieilles, eh bien, leurs idées sont encore plus vieilles que leurs robes et leurs perruques ! Ces gens-là sont plus dangereux pour nous que les Russes et les Autrichiens, car les Russes et les Autrichiens vont partir, et ceux-ci resteront. Ils voudront détruire ce que nous avons fait depuis vingt-cinq ans. Tu vois comme ils sont fiers ! Beaucoup d’entre eux ont pourtant vécu dans une grande misère de l’autre côté du Rhin ; mais ils croient qu’ils sont d’une autre race que nous, d’une race supérieure ; ils croient que le peuple est toujours prêt à se laisser tondre comme avant 89. – On dit que Louis XVIII a du bon sens, tant mieux pour lui ! car s’il a le malheur d’écouter ces gens-là, si l’on devine seulement qu’il est capable de suivre leurs conseils, tout est perdu. Ce sera la guerre contre la nation. Le peuple a réfléchi depuis vingt-cinq ans, il connaît ses droits, il sait qu’un homme en vaut un autre, et que toutes leurs races nobles sont des plaisanteries : chacun veut garder son champ, chacun veut avoir l’égalité des droits, chacun se défendra jusqu’à la mort. »
Voilà ce que me dit le père Goulden ; et comme la permission n’arrivait pas, je pensai que le ministre n’avait pas le temps de nous répondre, avec tous ces comtes, ces vicomtes, ces ducs et ces marquis sur le dos, qui lui redemandaient leurs bois, leurs étangs et leurs bonnes places. Je m’indignais et m’écriais : « Quelle misère, Seigneur Dieu ! lorsqu’un malheur est fini, tout de suite un autre recommence, et ce sont toujours les gens paisibles qui souffrent par la faute des autres. Mon Dieu ! délivrez-nous des anciens et des nouveaux nobles ! Comblez-les de vos bénédictions, mais qu’ils nous laissent tranquilles. »
Un matin, la tante Grédel vint nous voir, un vendredi, jour de marché. Elle avait son panier sous le bras et paraissait joyeuse. Je regardais déjà du côté de la porte, pensant que Catherine arrivait derrière elle, et je dis :
« Eh ! bonjour, tante Grédel ; Catherine est bien sûr en ville, elle va venir ?
— Non, Joseph, non, elle est aux Quatre-Vents, répondit la tante ; nous avons de l’ouvrage par-dessus la tête, à cause des semailles. »
Comme je devenais triste et que même cela me fâchait intérieurement, parce que je m’étais réjoui d’avance, la tante posa son panier sur la table, et dit en levant la serviette :
« Tiens, voici quelque chose pour toi, Joseph, quelque chose de Catherine. »
Je vis un gros bouquet de petites roses de mai, des violettes et trois gros lilas autour, avec leurs feuilles ; cette vue me fit plaisir, je me mis à rire en disant :
« Cela sent bon ! »
Et le père Goulden, qui s’était retourné, riait aussi :
« Tu vois qu’on pense toujours à toi, Joseph », disait-il.
Nous riions tous ensemble.
Enfin cela m’avait tout à fait remis, j’embrassai la tante Grédel :
« Vous porterez cela de ma part à Catherine », lui dis-je.
Et tout aussitôt j’allai mettre le bouquet dans un vase au bord de la fenêtre, près de mon lit. Je le sentais, en me figurant que Catherine était sortie de grand matin cueillir les violettes et les petites roses à la fraîcheur, qu’elle les avait arrangées l’une après l’autre dans la rosée, les gros lilas par-dessus, en les sentant aussi, de sorte que l’odeur m’en paraissait encore meilleure, et que je ne cessais de les regarder. À la fin, je sortis en me disant :
« Tu pourras les sentir toute la nuit ; demain matin tu leur mettras de l’eau fraîche ; après-demain ce sera dimanche, alors tu verras Catherine, et tu l’embrasseras pour la remercier. »
Je rentrai donc dans la chambre, où la tante Grédel causait avec M. Goulden du marché, du prix des grains, etc., tous deux de bonne humeur. La tante avait mis son panier à terre et me dit :
« Eh bien ! Joseph, la permission n’est pas encore venue !
— Non… pas encore… C’est pourtant terrible.
— Oui, répondit-elle, tous ces ministres ne valent pas mieux les uns que les autres ; il faut qu’on choisisse tout ce qu’il y a de plus mauvais, de plus fainéant pour remplir cette place ! »
Ensuite elle ajouta :
« Mais sois tranquille, j’ai maintenant une idée qui va tout changer ! »
Elle riait, et comme le père Goulden et moi nous écoutions :
« Tout à l’heure, reprit-elle, pendant que j’étais à la halle, le sergent de ville Harmentier a publié qu’on allait dire une grande messe pour le repos des âmes de Louis XVI, de Pichegru, de Moreau et d’un autre.
— Oui, de Georges Cadoudal, fit le père Goulden brusquement ; j’ai lu cela hier soir dans la gazette.
— Justement, de Cadoudal, dit la tante. Eh bien ! vois-tu, Joseph, en écoutant les publications, j’ai pensé tout de suite : « Cette fois, nous aurons la permission !… On va faire des processions, des expiations ; nous irons tous ensemble, Joseph, Catherine et moi ; nous serons dans les premiers, et tout le monde dira : « Ceux-ci sont de bons royalistes, des gens de bien… M. le curé l’apprendra ; – maintenant les curés ont le bras long, comme dans le temps les généraux et les colonels ; – nous irons le voir… il nous recevra bien… il nous fera même une pétition ! Et je vous dis que cela marchera, que cela ne peut pas manquer ! »
En nous expliquant ces choses, la tante Grédel parlait bas, elle levait la main et paraissait bien contente de sa finesse. – Moi, j’étais aussi content et je pensais : « Elle a raison, voilà ce qu’il faut faire. Cette tante Grédel est une femme remplie de bon sens. » Mais ensuite, regardant le père Goulden, je vis qu’il était devenu très grave, et même qu’il s’était retourné, comme pour regarder dans une montre avec la loupe, en fronçant ses gros sourcils blancs. Je voyais d’abord à sa figure lorsqu’une chose ne lui plaisait pas, et je dis :
« Écoutez, tante Grédel, moi je crois que cela peut aller ; mais avant de ne rien faire, je voudrais savoir ce que M. Goulden en pense. » Alors il se retourna et dit : « Chacun est libre, Joseph, chacun doit suivre sa conscience. Faire un service en expiation de la mort de Louis XVI… bon !… les honnêtes gens de tous les partis n’ont rien à dire, pourvu qu’on soit royaliste, bien entendu… car si l’on s’agenouille par intérêt, il vaudrait mieux rester chez soi. Je passe donc sur Louis XVI. Mais pour Pichegru, pour Moreau, pour Cadoudal, c’est autre chose. Pichegru a voulu livrer son armée à l’ennemi, Moreau s’est battu contre la France, et Georges Cadoudal est un assassin ; trois espèces d’hommes ambitieux qui ne demandaient qu’à nous asservir, et qui tous les trois ont mérité leur sort. Voilà ce que je pense.
— Hé ! mon Dieu ! s’écria la mère Grédel, qu’est-ce que cela nous fait ? Nous n’irons pas là pour eux, nous irons pour avoir la permission. Je me moque bien du reste, et Joseph aussi. N’est-ce pas, Joseph ? »
J’étais bien embarrassé, car ce que venait de dire M. Goulden me paraissait juste. Lui, voyant cela, dit :
« Je comprends l’amour des jeunes gens ; mais il ne faut jamais, mère Grédel, se servir de pareils moyens pour entraîner un jeune homme à sacrifier ce qui lui parait honnête. Si Joseph n’a pas les mêmes idées que moi sur Pichegru, Cadoudal et Moreau, qu’il aille à la procession, c’est très bien ; jamais il ne m’arrivera de lui faire des reproches à ce sujet. Mais, quant à moi, je n’irai pas.
— Et ni moi non plus, dis-je alors ; je pense comme M. Goulden. »
Je vis que la tante Grédel allait se fâcher, elle devint toute rouge ; mais elle se calma presque aussitôt et dit :
« Eh bien ! Catherine et moi nous irons, parce que nous nous moquons de toutes ces vieilles idées. »
Le père Goulden ne put s’empêcher de sourire en voyant sa colère ;
« Oui, dit-il, tout le monde est libre ; faites ce qu’il vous plaira ! »
La tante alors reprit son panier et sortit, et lui riant, me fit signe de la reconduire.
Je mis ma redingote bien vite et je rattrapai la tante au coin de la rue.
« Écoute, Joseph, me dit-elle en remontant vers la place, ce père Goulden est un brave homme, mais c’est un vieux fou. Depuis les premiers temps que je le connais, il n’a jamais été content de rien. Il n’ose pas le dire, mais son idée c’est toujours la République… il ne pense qu’à sa vieille République, où tout le monde était souverain : les mendiants, les chaudronniers, les savetiers, les juifs et les chrétiens. Ça n’a pas de bon sens. Enfin que veut-on faire ? Si ce n’était pas un si brave homme, je ne me gênerais pas tant avec lui ; mais il faut penser que sans lui tu n’aurais jamais appris un bon état, qu’il nous a fait beaucoup de bien, et que nous lui devons le respect. Voila pourquoi je me suis dépêchée de partir, car j’aurais été capable de me fâcher.
— Vous avez bien fait, lui dis-je ; j’aime M. Goulden comme un père, et vous comme si vous étiez ma propre mère ; rien ne pourrait me causer plus de peine que de vous voir brouillés ensemble.
— Moi, me brouiller avec un homme pareil ! répondit la tante Grédel, j’aimerais mieux sauter par la fenêtre… Non, non… Mais il ne faut pas non plus écouter tout ce qu’il dit, Joseph, car je soutiens, moi, que cette procession est une très bonne chose pour nous, que M. le curé nous aura la permission, et voilà le principal. Catherine et moi nous irons ; toi, puisque M. Goulden reste à la maison, tu resteras aussi. Mais je suis sûre que les trois quarts de la ville et des environs viendront ; et que ce soit pour Moreau, pour Pichegru, pour Cadoudal ou n’importe qui, ce sera très beau, tu verras.
— Je vous crois », lui dis-je.
Nous étions arrivés à la porte d’Allemagne ; j’embrassai de nouveau la tante, et je revins tout joyeux.
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