SONNET
Pâle Masaccio, ta mémoire m’est chère.
Qui m’a donné pour toi cet amour fraternel?
Je suis de Batignolle, et Fiorence est ta mère; Mais nos âmes sont sœurs au séjour éternel.
Comme toi, jeune encor, je quitterai la terre ; Mais ton nom rayonne d’un éclat immortel,
Et moi, je m’éteindrai, laissant moins de lumière Que ces astres trompeurs qui descendent du ciel.
* Ce sonnet n’est point tiré du poème de Chauvinard, intitnlé Lei extrêmes se mouchent.
TETES D’ARTISTES
L’amant qui voit pHirir sa maîtresse adorée,
La mère de sa ülle îi jamais séparée,
Le père renié par ses enfants ingrats, "
L’exilé qui ne peut répondre aux calomnies.
Tous ces infortunés souffrent moins d’agonies Qu’un Chauvinard qui passe et qu’on ne connaît pas.
Ainsi, dans tous les temps, parlent ceux qui ont fait un cfief-d’œuvre inconnu. Les optimistes disent à tout propos que nous vivons dans un siècle où il n’y a plus de génies incompris; qu’importe que le génie soit reconnu, si l’on ne le proclame pas? la blessure est-elle moins cruelle faite par l’envie que par l’ignorance? C’est toujours une blessure.
Un instant, Chauvinard, en proie à un découragement profond, voulut en finir avec la vie; une réflexion et im léger événement l’empêchèrent de mettre ce fatal projet à exécution.
La réflexion était bien simple. Puisque je suis un grand peintre, je ne puis manquer de mourir jeune, attendons, pensa-t-il; — et il attendit.
L’événement qui le rattacha tout à fait à la vie est encore plus simple.
Un soir, Chauvinard écoutait à la porte d’un mar-
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chand de tableaux, chez lequel il avait exposé un Intérieur, l’opinion des passants. Un jeune homme et une jeune femme regardaient l’œuvre de celui qui par la suite devait devenir une des gloires modernes de la France.
— Qu’est-ce que c’est que cette •panne ? disait le cavalier; c’est assez léché, merci.
— Pas merveilleux, ajouta sa compagne en faisant une petite moue, qui, toute charmante qu’elle était, déplut fort au pauvre Chauvinard.
— C’est-à-dire que ça ne vaut rien.
— Je n’ai jamais dit le contraire.
— De qui est-ce?
— Attends donc, Cliau... vinard, oui, Chauvinard, dit la jeune femme en épelant le nom écrit dans un coin en grandes lettres rouges.
— Qu’est-ce que c’est donc que ça , Chauvinard? Ce noL'. absurde m’est inconnu... Chauvinard, connais pas.
— Attends donc,, reprit la dame, ü me semble que je connais ce nom-!à; laisse-moi chercher...
Chauvinard était palpitant; la critique avait été
TETES D’ARTISTES
(Jure, mais une jolie bouche parlait de lui, en parlait comme si elle le connaissait, il n’était donc pas complètement inconnu; son cœur battait, battait. II suivit cette gracieuse promeneuse dont il occupait la pensée, il tâcha d’écouter.
— Chauvinard! s’écria la dame, j’y suis; c’est cela, je le connais, U» aussi, tout le monde en a entendu parler.
Chauvinard ne respirait plus.
— Ma foi, ma chère, reprit le monsieur, si je le connais, je ne me le rappelle guère.
— Mais si, tu sais, mon ami, c’est celui qui se mouche!
Chauvinard tomba suffoqué sur le tiottoir. Une âme charitable qui le reconnut à son nez, le ramassa et le conduisit chez lui.
Le lendemain, lorsque l’auteur de Danaë se leva, une révolution s’était opérée dans son esprit. A partir de ce moment, il conçut le dessein de faire son petit coup d’État. De la conception il passa à 1 exécution. Il fallait du temps et de la persistance, l’avenir était à lui, et la nature lui avait donné la patience des tarets. Il se mit à l’œuvre avec l’inten-
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tion bien arrêtée d’occuper Tunivers de son nom et de ses travaux.
Son premier soin fut de s’affilier à une société artistique, non dans l’intérêt de l’art, l’art n’avait pas besoin de Chauvinard, Dieu merci, mais dans le sien propre. Nommé bientôt secrétaire général, les procès-verbaux des séances retentirent de son nom accolé aux épithètes les plus louangeuses. Infatigable et fécond, son éloquence ne tarissait point; aussi eut-il des succès sans nombre et une publicité naissante; mais il aspirait à d’autres destinées.
Une société ne lui sufflsait pas, il se fit recevoir dans une seconde. Là, sa réputation commencée lui fait décerner les honneurs du fauteuil et la rédaction en chef d’un journal fondé par l’association. Ce journal se nommait la Trompette des Peintres; cette trompette n’était autre que celle de Chauvinard. Aussi fallait-il voir avec quelle grâce il encensait sa propre personne; sans son prosaïque habit noir, on l’eût volontiers pris pour ce Turc qui, jadis à la porte de sir Mac-Nop, rue Vivienne, se brûlait sous le nez des pastilles du sérail.
Mais, c’est égal, le nom de Chauvinard grandissait.
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En 18ii8, l’année des bouleversements et des impossibilités, Chauvinard passe en qualité de rédacteur dans un grand journal. Pendant que tout le rflonde parle politique, que du petit au moyen, du luoyen au grand, du grand à l’infime, chacun se croit ap'te à gouverner la France et cherche à accaparer un lambeau du pouvoir, Chauvinard, le front calme, laisse gronder la tempête révolutionnaire, et, sans s’en inquiéter autrement, il élève un monument à sa gloire. Sa critique du salon de consiste purement et simplement dans un éloge pompeux de ses œuvres. Inutile de dire qu’un pseudonyme le cache aux yeux de la foule étonnée.
Puis arrive la grande, la fameuse exposition des vitraux de l’église Saint-Hubert, que M. de Rambuteau, avec l’intelligence artistique qui le caractérisait, avait commandés à Chauvinard. Certes, entre des mains moins habiles, ces verrières eussent fait sensation, mais dans celles de notre héros elles causèrent un enthousiasme irppossible à décrire.
V Illustration les reproduit, tous les recueils et Magazines en font autant, et, chose plus étonnante encore, les almanachs de toutes couleurs, jusqu’aux
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Double-LiégeoiSy offrent à leurs lecteurs éblouis les verrières de Saint-Hubert. Le nom de Chauvinard est dans toutes les bouches. La France est glorieuse de son enfant, les journaux ne contiennent plus que des entrefilets sur l’œuvre de Chauvinard.
{La Patrie) y Ier juin. — m. Chauvinard travaille en ce moment aux vitraux, etc.
. [Autre), 1er juillet. — Nous avons visité les ateliers de plusieurs peintres célèbres, entre autres eakü de M. Chauvinard. Les vitraux, etc.
[Autre) 1er août. — M. le ministre a visité hi®r les travaux, etc. ^
[Autre ), On va placer les vitraux, etc [Autre), 1er octobre. — Les vitraux de M. Chauvinard viennent d’être placés, etc.
(i4 litre), 1er novembre. — On a été obligé de démonter les vitraux de M. Chauvinard, parce que la lumière, etc., etc.
Dans les rues on s’embrassait en demandant :
•f Avez-vous vu les vitraux de Chauvinard? « L’admiration était à son comble. Chauvinard avait grandi de cent pieds dans l’opinion publique. Ce fuf alors que l’envie, cette âpre furie, commença à
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siffler celte réputation si bien méritée par tant de travaux et de talent, à naordre les mollets de ce colosse artistique. Une réaction suscitée par elle ne tarda pas à se produire. Le grand artiste allait partager le sort de tous les hommes illustres; il allait être vilipendé, calomnié, conspué.
Des émissaires stipendiés par Couture, Delacroix, Delaroche, Horace Vemet, Armand Dumarescq, Decamps et Diaz, firent courir les bruits les plus désagréables.
— C’est Chauvinard qui fait son éloge, c’est Chauvinard qui a donné aux almanachs les bois pour reproduire ses vitraux. — C’est Chauvinard qui paye ses réclames à 3 francs la ligne. Que sais-je encore ?
Tout autre que le glorieux auteur des vitraux de Saint-Hubert aurait plié devant l’orage, mais la ténacité est l'apanage des grands cœurs. Il ne se découragea point, et, prévoyant d’où partaient les coups, il les para avec une habileté remarquable et réduisit ses ennemis au silence en les enveloppant dans ses propres rets.
Voilà ce qu’on put lire dans les journaux qui naguère chantaient les louanges de Chauvinard seul ;
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« Parmi les œuvres remarquables qui doivent figurer à la prochaine Exposition, on cite :
a La Soif du billet de banque, œuvre magistrale par Thomas Couture.
» Le Passage de la mer rouge, E. Delacroix,
ï Portrait du shah de Perse, H. Vernet.
» Vue d’un boucher, prise dans un des plus beaux sites de l’abattoir du Roule, A. Dumareseq.
» Le Singe amoureux, Decamps.
» Marmelade de papillons des tropiques, Diaz.
» Enfin une Danaë , ravissante toile de Chauvinard, l’habile peintre des vitraux de Saint-Hubert. »
Par ce procédé ingénieux, Chauvinard, en se mêlant modestement à ses ennemis, les mit dans l’impossibilité de lui nuire; et désormais tranquille, il put se livrer à sa Danaë, splendide création qui devait ranimer la haine, mais aussi l’admiration du monde entier.
Tout le monde sait que cette œuvre si éminemment remarquable fut refusée impitoyablement par le jury.
L’envie, toujours l’envie !
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Que lui manquait-il k cette Danaë, digne du roi des dieux, pour être acceptée par les hommes? N’avait-elle point une teinte chaste et pure comme si Raphaël l’eût entourée d’un de ces nimbes jaunes dont lui et Titien ont emporté le secret? N’avait-elle pas en même temps cette amplitude, cette curieuse disposition du sein que Michel-Ange a données à ses divinités païennes? Pure et lascive, que lui manquait-il? que lui manquait-il à cette lorette du paganisme? M. Mirés, ce Jupiter des écus, aurait, certes, volontiers fait pleuvoir pour elle les quadruesde l’emprunt espagnol, n ne lui manquait rien , elle possédait tous les diarmes et toutes les grâces, elle possédait tout, hors la faveur d’entrer au Salon : son costume s’y opposait. Le siècle est si collet-monté.
Danaë se résigna et retourna sur le chevalet, où elle allait bientôt essuyer un sanglant affront. En effet, une nuit, desravisseurs pénètrent avec escalade et effraction, — tant leur passion les entraîne, — dans l’atelier du maître; ils vont porter une main sacrilège sur cette Marguerite Gauthier de l’antiquité : heureusement un bruit se fit entendre. — Est-
TETES D’ARTISTES
ce Jupiter qui tonne? Non, c’est Chauvinard qui te mouche.
Les ravisseurs sont en fuite; éclat, scandale; Danaë serait perdue de réputation si un personnage du plus haut rang, qui a une consolation pour toutes les infortunes, ne l’envoyait, loin des envieux, faire les délices d’une cour d’Allemagne. Depuis, Chauvinard est tristq, oi^ ne l’entend plus, il a disparu de la scène du monde; les intimes qui veulent le voir sont obHgés d’aller au chemin de fer de l’Est, où le pauvre désespéré demeure nuit et jour, attendant les voyageurs qui viennent d’Allemagne. Lorsqu’il aperçoit descendant du wagon un homme avec des cheveux jaunes et une pipe en porcelaine, il s’élance
vers lui en s’écriant :
— Vous qui venez de là-bas, avez-vous vu ma Danaë?
— Fod.
— Qu’en dit-on?
— Que c’étre inné groûde.
— Quel malheur, reprend tristement Chauvinard; je n’eiitends pas l’allemand.
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TETES D’ARTISTES
Et il reste plongé dans un état de prostration qui fait peine à voir.
Ne le dérangeons pas; mais souha’tons-lui un éclair de raison, un moment de repentir pour qu’il éteigne les fourneaux de l’horrible cuisine où il triture sa renommée.
Souhaitons-lui suftout d’employer à fortifier un talent qui jusqu’à présent n’a qqp de l’acquis, le temps qu’il passe à faire violence à la sympathie
publique, et alors nous serons les premiers à
Mais à quoi bon espérer? Qu’un jour son nom revienne à paraître quelque part, il se réveillera, recommencera sa chasse à la réputation et étourdira le monde de sa gloire.
LA FAMILLE DES IGNORÉS
Il n’est pas permis d’ignorer que les barons allemands descendent tous du célèbre Witikind, comme les marquis français de Robert le Fort, les Espagnols du Cid, les Russes du Caucase. La famille des ignorés, à elle seule, est plus ancienne que tout ce monde-là. Elle descend en droite ligne de Jacob, de lacob, l’homme à l’échelle.
Jacob eut douze fils, c’était beaucoup, c’était trop
LA FAMILLE DES IGNORES
même; puisque quatre seulement sont devenus célèbres : Joseph, Benjamin, Siméon et Ruben.
Joseph, le plus connu de tous, était un garçon qui, il faut le reconnaître, ne manquait pas d’un certain mérite, celui de ne rien faire comme les autres. Sa conduite avec madame Putiphar, conduite blâmée seulement par les gens qui manquent de tenue, en est la preuve. Puis il rendait le bien pour le mal, expliquait les songes d’une manière ingénieuse, et s’il accaparait, c’était pour le bon motif.
Benjamin, lui, est resté dans le souvenir de tous. Quelle race que cette race humaine, qui se souvient d’un homme pendant cinq mille ans, parce qu’il aimait son père et qu’il en était aimé !
Siméon manquait d’originalité; cependant il a trouvé le moyen de se faire une petite réputation en pastichant Caïn.
Pour Ruben, c’est différent ; il n’avait ni vices ni qualités, line voulait pas faire le mal, mais ne te-
LA FAMILLE DES IGNORES
nait nullement à faire le bien. Ruben était un bon enfant, comme on dit aujourd’hui. Il ne voulait pas laisser assassiner Joseph ; mais, d’un autre côté, il ne voulait pas se brouiller avec ses autres frères, il propose une transaction :
— Vendons-le.
Eh bien, c’est dit, Ruben était un bon enfant et la postérité s’est souvenue de son nom ; mais pourquoi a-t-elle oublié celui des autres enfants de Jacob ?
N’avaient-ils point comploté la mort de leur frère?
Ne l’avaient-ils pas mis dans une citerne?
Ne l’avaient-ils point vendu !
N’avaient-ils point rapporté sa tunique sanglante sous le toit de Jacob, en disant : « Une bête féroce a dévoré l’enfant de votre cœur ! »
Ils avaient {H'éraédité le meurtre, accompli le crime, menti à leur frère, ils avaient fait tout cela.
Alors pourquoi, dans ce lamentable drame qui a
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traversé tant de générations pour arriver aux baraques de bois du champ de foire, sont-ils restés des personnages muets et tout h fait sans importance? Qui leur a taillé ces rôles sacrifiés, à eux, qui accomplirent la faute tout aussi bien que les autres; à eux qui eurent les remords, à eux qui eurent le repentir? •
Pourquoi, vous qui saviez leurs noms il y a vingt ans, les avez-vous oubliés ?
Pourquoi l’enfant qui les a épelés hier ne les saitil plus aujourd’hui ?
Pourquoi le paysan, dans le naïf récit de la veil-
lée, dit-ü :
« Les frères de Joseph, » comme M. Scribe dit : » Chevaliers de la suite de Robert. »
Parce que ces huit hommes, déjà dans le temps où les hommes se comptaient, étaient destinés à être ignorés.
Parce que leur place était marquée d’avance. Eux
LA FAMILLE DES IGNORES 213
et leurs descendants devaient, figurants de l’humanité, assister à tous les drames de la vie, sans jamais avoir combiné l’action de ces drames ou prévu les dénoùments.
Parce qu’en eux rien n’a jamais fait naître le rire, la joie, la pitié, l’admiration ou la terreur dans le cœur de ce grand public qu’on appelle le monde.
Ces huit criminels honteux sont devenus les chefe de l’immense famille des ignorés, qui se divise en huit branches.
Les ignorés du monde.
Les ignorés de l’amour.
Les ignorés du bonheur.
Les ignorés de la gloire.
Les ignorés des lettres.
Les ignorés de la science.
Les ignorés de l’art.
Les ignorés de l’esprit.
LA FAMILLE DES IGNORES
L’homme qui passe, portant une planche sur l’épaule, n’est point un ignoré, c’est un ouvrier, un membre de* l’ordre social. Il appartient au peuple, et le peuple est la pépinière où naissent toutes les gloires. — Flattons les masses. — Cet homme a peut-être en lui toutes les poésies, toutes les vertus, tous les sentiments; c’est un honnête artisan, ce n’est point un ignoré, il accomplit une mission.
Cet autre homme qui s’avance traînant la jambe droite, jetant partout un regard inquiet, cherchant plus à cacher sa personne que ses haillons, traînant après lui une odeur de honte, n’est pas non plus un ignoré; on le connaît : c’est un galérien en rupture de ban.
L’habitant des contrées polaires, qui ne voit que pendant deux mois la lumière du jour et passe le reste de l’année enterré vivant dans ûn< prison souterraine couverte de glaces, n’est pas un ignoré. On sait ce qu’il mange, ce qu’il boit, comment il se vêt, comment il aime; on sait s’il est hospitalier ou redoutable, lâche ou courageux.
LA FAMILLE DES IGNORES 215
Pour VOUS faire comprendre ce que c'est véritablement qu’un ignoré, je vais avoir l’honneur de vous présenter les membres principaux de la famille; ça m’évitera la peine d’entrer dans des explications sans fin et ça leur fera plaisir ; jamais ils n’auront été à pareille fête.
Voici d’abord M. le marquis de Zabulon, un ignoré du monde.
M. le marquis de Zabulon porte de sable au zèbre d’or passant. Il a quinze mille livres de revend et une fille à marier, c’est-à-dire la misère pour un homme qui va dans le monde. Il n’est ni petit, ni grand, ni beau, ni laid, ni gras, ni maigrej ni sot, ni spirituel. Berthe de Zabulon est « tout le portrait de son père. »
Afin d’être sur un certain pied à Paris, pendant l’hiver, il passe neuf mois de l’année à Zabulon, où il nourrit sa famille avec du fromage de chèvre, pour la faible bagatelle de dix-huit cents francs par an. Il subit toutes les privations, pratique toutes les ladreries, dans l’espoir de marier Berthe richement et de relever sa maison, qui n’est jamais tom-
216 LA FAMILLE DES IGNORES
bée, n’ayant jamais été élevée. Il compte, pour arriver à ce but désiré, sur sa notoriété dans le monde, sur les sympathies qu’il y a fait naître; enfin, sur la franc-maçonnerie qui pousse les gens de condition à s’aider les uns les auprès.
Voici ce qui arrive.
Un jour, ou plutôt une nuit, un jeune igmré rencontre M**® de Zabulon dans un bal; il danse avec elle, et, flairant une bonne affaire, il s’enquiert près du maître de la maison.
— Vous connaissez les Zabulon? demande-t-il.
— Sans doute, puisque je les reçois.
— Vous êtes fort amis?
— Amis n’est pas précisément le mot. Ils viennent à nos samedis depuis trois ans. Vous savez, la comtesse se lie difflcilement.
— Bonne noblesse, n’est-ce pas?
— Sans doute.
— De quelle province?
— Mais de Bretagne, je crois, ou... du Dauphiné.
— Ils ont de la fortune?
— Certainement, quand je dis ; certainement,
LA FAMILLE DES IGNORES
VOUS comprenez que je n’en sais rien, moi; je n’ai pas compté avec eux.
Voilà le lambeau sur lequel ce gentilhomme a cousu ses espérances, mais ne le plaignez pas ; s’il est ignoré, c’est qu’il n’a pas voulu être heureux, lui qui pouvait,
an fond d’an vallon solitaire
Vivre, naître et monrir sons le toit paternel.
Les ignorés de l’amour sont très-rares, Dieu merci ! Il est peu d’êtres sur terre qui n’aient pendant deux heures au moins possédé complètement la moitié du cœur d’une femme. Cependant il est des gens qui n’ont point ce bonheur ou ce malheur, — comme il vous plaira.
Les ignorés de l’amour sont les millionnaires et les beaux hommes, — je ne parle pas des hommes beaux, — c’est une grande compensation dans la destinée des pauvres et des laids.
Les millionnaires peuvent tout acheter, pourquoi leur donnerait-on l’amour pour rien? Ils payent tout
218 LA FAMILLE DES IGNORES
et doivent s’estimer fort heureux lorsqu’on leur livre
les colis de bonne grâce.
Dans l’esprit d’une femme, un bel homme n’eet qu’une vanité ou un besoin; pOur s’excuser, elle se figure que c’est un besoin de l’âme ou une vanité de cœur. Quand les femmes cherchent à s’excuser, c’est qu’elles n’ont plus d’excuses.
Rosine G... est une biche, une biche qu’on connaît trop, mais le vrai mérite d’une biche est d’être trop connue; sa beauté est comme son mérite, les adorateurs de tous les mondes se disputent un de ses sourires. '
Le baron Hulot, qui est devenu, grâce à la bonté du feu roi, duc de la Tour d’Embleuse, est à ses genoux. Du Tillet met des millions aux pieds de la bdle, au grand désespoir de trente sportraen, de quarante lions, de cinquante artistes plus ou moins célèbres.
Savez-vous qui Rosine a choisi dans tout celai Personne : son cœur est pris, eUe aime Alexis.
LA FAMILLE DES IGNORES
Alexis est un mauvais drôle, petit, maigre, grêlé, qui a la tête cotonneuse et les paupières rouges. Il est. affreux à voir, désagréable à entendre, dangereux à approcher. Un jour, il y a de cela longtemps, Rosine n’était pas encore à la mode; biche pleine d’ambition, eüe voulut se débarrasser d’Alexis, qui ne rapportait pas suffisamment à l’association, au contraire.
Alexis se contenta de lui dire :
— Je suis malheureux, tu me chasses, je n’avais ' que toi au monde. Adieu, je ne te gênerai plus.
Rosine le rappela et depuis elle le garde comme un trésor; elle l’aime, elle est fière d’avoir un homme qui ait besoin d’elle, d’elle qui a besoin de tous les hommes, des millionnaires toujours, des beaux hommes quelquefois.
Les ignorés du bonheur, tels que vous les voyez, mesdames et messieurs, sont ces infortunés — dont vous avez bien sûr entendu parler — qui n’ont jamais donné ni pardonné, aimé ni pleuré.
LA FAMILLE DES IGNORES
Les ignorés des lettres sont plus nombreux que les étoiles du ciel, mais bien moins brillants.
Les plus connus sont les ignorés bonasses et les ignorés venimeux.
L’ignoré bonasse se nomme Marün-Dubois ou Dubois-Martin. 11 fait des fables ou des pièces de circonstance.
Sa fable la Chenille et le Ver à soie a eu quelqiK succès. 11 y a fait ressortir Futilité du ver qui fait de la soie et l’inutilité du ver qui ne fait que des papillons.
Un jour, le brave Martin-Dubois ou Dubois-Martin publiera un livre poiy: prouver que la fortune ne fait pas le bonheur; l’œuvre sera intitulée:
LE NÉANT DES GRANDEURS 00 l’instaeiuté de la fobtone ptr M. E. M. C. Martik-Dcmis, antear de plssieuit oomcee.
LA FAMILLE DES IGNORES
Il donnera un grand nombre d’exemplaires à ses amis. Ses amis seront contents, lui aussi.
L’ignoré venimeux, c’est autre chose. L’oiseau triste d’Athènes était moins lugubre que lui. Ne le regardez pas, une profonde tristesse emplirait votre cœur; le dégoût seul pourrait l’en chasser. Cet homme n’est point l’image du malheur ni le spéci-. men de la pauvreté; c’est la misère illustrée, qui cherche à se vendre dix centimes dans les baraques des marchands de journaux.
Ah ! cet homme, quel homme !
U s’afïuble avec ostentation du vieux feutre fané de don César, et il ne sait pas saluer.
Il porte le gourdin de Robert-Macaire, et s’il avait l’audace de s’en servir, il n’aurait pas la force de le soulever.
11 a des souliers.troués, comme le poëte, et pourtant:
Il ne chante jamais, ne sachant pas ranger Des rimes s’embrassant au bout d’une pensée.
Comme les passereaux dans i’ ombre du verger.
222 LA FAMILLE DES IQNOBES
Parfois sa tête s’incline, il a l’air de diercher dans son âme, il veut faire croire qu’il pense, et vous finiriez par le croire si, d’ailleurs, vous n’étiez fixé.
En le regardant, on se demande où il peut ^er, et on ne trouve pas.
Ne cherchez pas ce qu’il a fait, il n’a rien fait, et il a bien fait.
V ignoré de la science est unique dans son espèce; c’est un vieux monsieur qui a des lunettes d’or et fait partie de plusieurs sociétés savantes. On le rencontre surtout dans les sociétés archéologiques. Il est secrétaire perpétud de celle de Sainte-Affrique. Cest lui qui adresse au ministre et aux académies mémoires sur mémoires pour soutenir une toquade qui lui est venue il y a environ trois ans, et qui consiste à vouloir faire abattre les monuments en pierre, après les avoir fait mouler préalablement pour les faire couler en bronze après.
Je cite un passage de son dernier mémoire :
€ Les bronzes égyptiens, les médailles romaines.
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LA FAMILLE DES IGNORES
les amphores et autres ustensiles en bronze b'ouvés à Pompeï et dans les ruines de l’antique Ninive, et encore de nos jours la colonne Vendôme, prouvent que c’est seulement en construisant nos monuments avec ce métal inaltérable que nous pourrons transmettre aux races futures tes vestiges intacts de notre gloire! »
L’ignoré de l’art, c’est ce pauvre diable, là-bas, dans le coin ; il fait de la peinture depuis vingt ans, avec une persévérance digne d’un meilleur sort; il a tout essayé, l’histoire, le genre, le paysage, les natures mortes, les portraits, le pastel, l’aquarelle, la sépia, le fusain, la lithographie, la gravure sur ■ bois, tout, tout.
Il fait de petites statuettes en terre glaise et se croit sculpteur.
Il joue du cornet à piston, sait faire grincer une chanterelle, et se croit musicien.
Ce pauvre garçon est bien à plaindre, ce sont les bourgeois qui l’ont gâté. En venant au monde, il
LA FAMILLE DES IGNORES
avait des aptitudes à l’imitation, ses parents ont dit :
— Paul a une nature artistique.
Au collège, son copin lui disait :
— Si j’étais toi, moi, je me ferais peintre; on gagne pas mal.
Plus tard ses amis lui ont répété à chaque instant ; '
— Mon vieux, ton affaire à toi, c’est d’être artiste.
Aujourd’hui tous disent à qui veut les entendre :
— Est-ce drôle la réputation tout de même!
' voyez Paul, il est pétri de talent, ce gari^on, il sait tout faire; eh bien, il n’arrive pas.
Je crois bien qu’il n’arrive pas, braves gens, il ne sait pas où il va.
Les ignorés de l’esprit
Car enfin, qu’est-ce que c’est que
LA FAMILLE DES IGNORES 225
l’esprit? Pour moi , je ne me charge pas de le dire , étant fort d’avis que la chose la plus spirituelle qu’on puisse faire ici>bas, c’est de matelasser sa plume et capitonner sa langue. Je vous dirai pourquoi plus tard. En attendant, soyez acerlainés que si vous avez quelques mérites et le désir de parvenir, vous vous trouverez en présence des membres de la famille des ignorés. Ils se connaissent, se sentent, se devinent, s’enlacent, encombrent les places, bouchent les avenues. Pour traverser cette haie vivante, il faut feindre d’être des leurs et se faufiler, sinon lutter, et c’est difficile.
Et maintenant je me demande pourquoi tant d’ignorés quand il suffit, pour être un peu connu , de brûler le temple de Diane ou de raconter l’histoire de Y Invalide à la tête de bois.
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Dans son savant ouvrage intitulé le Dictionnaire des coulisses^ notre honorable collaborateur Joachim Duflot— que celui d’entre vous qui est sans prétention lui jette la première rime a parlé des ficelles. Malheureusement, soii cadre trop restreint l’a empêché d’approfondir un sujet qui exigerait des volumes, si on avait la faiblesse d'entrer en pourparlers avec lui.
ON paquet de ficelles 22!
naissance dans un théâtre, un café, une promenade, huit jours après ils ont leurs lettres de naturalisation. Dans un temps où l’on calomnie volontiers, cette hypertrophie du langage a reçu des ennemis
du progrès le nom d’argot. Banni et conspué pondant un instant , le nouveau français a vécu où et comme il a pu. Mais voici qu’une réaction s’opère en sa faveur; s’il n’est pas complètement réhabilité, il est presque accepté, ce qui revient au même; il est surtout compris, ce qui revient à mieux.
La preuve, la voici :
Demandez à votre ami, à votre maîtresse ou à votre domestique, un tortis de chanvre pour fixer quelque chose.
Ami, maîtresse et domestique vous répondront :
— Un tortis? connais pas.
Mais, au contraire, dites à votre ami qui vous emprunte de l’argent, à votre maîtresse qui vous trompe, à votre domestique qui vous vole, dites-leur : — « Vous ne m’y prendrez plus ; je connais la ficelle. » Ils comprendront admirablement.
D’où on peut conclure que ficelle est le mot français, tortis le mot argot.
L’origine du mot nouveau ficelle remonte au théâtre des marionnettes. Lorsque les Italiens importèrent en France ces petits personnages en bois, qui font encore fureur aujourd’hui, tout le monde pritun plaisir extrême à leurs évolutions.
Mais rien n’est parfait, «rien n’cst éternel; l’engouement disparut le jour où un quidam s’écria :
— C’est gentil, mais on voit la ficelle !
Des coulisses des fantoccini le mot passa dans celles des Marionnettes humaines, y resta longtemps, et enfin courut la ville, sans autorisation préalable de Ponson du Terrail, le dernier puriste.
A la ville, ficelle signifie une ruse combinée maladroitement.
Au théâtre, ficelle, exprime un moyen déjà employé, connu, usé, qui sert à amener une situation ou un dénoûment quelconque, mais prévu,
Les ficelles dramatiques émouvantes ou cocasses sont en fort petit nombre. Pour les employer, il faut une grande habileté; pour les inventer, il faut du génie.
L’homme qui découvre une ficelle dramatique a
plus fait pour le bonheur de l’humanité que celui qui a découvert le pistolet revolver.
En attendant les autres, nous citerons quelques ficelles célèbres parmi