TOAST DU PRÉSIDENT A FOÜRIER
« Grâce à son génie, le travail, source de toute richesse matérielle et morale, ne sera plus une peine, mais un plaisir, presque toujours un plaisir. Com-
ment? Vous le savez : il serait donc superflu de l’expliquer de nouveau ici devant des condisciples imbus comme moi de la doctrine phalanstérienne.
« Je répète : à Fourier! J’ajoute seulement : à la postérité! qui, valant mieux que notre âge, lui rendra pleine justice et mettra en pratique sa merveilleuse théorie. Fourier et ses disciples ont été incompris, ridiculisés, calomniés ; c’est le sort commun de tous ceux qui, bravant la routine, cherchent le vrai et apportent des idées nouvelles.
« L’opinion publique est souvent bien injuste, et, d’ailleurs, bien variable. J’ai quelquefois pensé que si nous eussions vécu au temps du Christ, nous aurions été chrétiens fervents, probablement martyrs et qu’aujourd’hui tels qui nous traitent de fous et de réprouvés, nous invoqueraient peut-être comme des saints. Soyons sans crainte les apôtres de l’humanité, quand même il devrait nous en coûter quelque peine. Rappelons-nous la vie si laborieuse de Fourier; voyons dans l’avenir la raison partout triomphante , et que l’idée du devoir accompli nous suffise.
« L’individu passe si vite et est si vite oublié, qu’il est facile d’avoir l’abnégation de ce fier républicain qui disait : Périssent nos mémoires pourvu que vive la... patrie ! disons la grande patrie, la grande famille des peuples fraternellement unis ! »
Des marques de vive sympathie accueillent ce langage du brave et vénéré Dulary.
Gardant le feu sacré sous les glaces de l’âge qu’ils ne connaissent guère ni l’un ni l’autre, deux octogénaires, Muiron et Dulary, donnent à leurs condis-
ciples un bel exemple de zèle infatigable et d’inextinguible ardeur pour la grande cause.
Un toast à la mémoire des phalanstérlens morts dans l’année a été porté ensuite dans les termes suivants :
Mesdames et Messieurs,
Le retour de l'anniversaire natal du Maître amène aussi pour nous l’occasion de récapituler les pertes que l'Ecole a faites pendant l’année. C’est le moment de remplir un pieux devoir envers ceux de nos condiscip'es qui sont passés à la vie de l’autre monde, et de leur adresser, au nom de tous, quelques mots d’adieu et de regret.
Il y a aujourd’hui, Messieurs, à rendre hommage à la mémoire d’un des plus méritants disciples de Fourier, Hippolyte Renaud, que nous avons eu la douleur de perdre il y a trois mois.
Renaud fut un de ces hommes qui honorent la cause qu’ils embrassent et qu’elle peut montrer avec orgueil à ses amis et à ses adversaires.
Ce n’est pas de lui qu’on eût pu dire : Ondoyant et divers , du moins quant aux principes de ses convictions et quant à sa ligne de conduite. Depuis le premier jour de son initiation à la doctrine de Fourier jusqu’au dernier jour de sa vie, celui-là, pour sûr, fut un pha'anstérien, un vrai phalanstérien, un phalanstérien pur sang, — comme on disait jadis, au temps de la confiance enthousiaste dans l’œuvre du fondateur de notre Ecole. Confiance, pour le dire en passant, qui n’a perdu aucune de ses raisons d’être ; non, absolument aucune! Le flambeau allumé par le génie de Fourier n’a pâli, que je sache, devant aucunes lueurs nouvelles apparues sur l’horizon. — La théorie sociétaire est aujourd’hui ce quelle était en 1832 et en 1840 ; elle demeure debout, intacte, sur sa base de granit ! Elle n’a été ni démolie, ni entamée par aucun progrès ultérieur de la science, pas plus qu’elle ne s’est trouvée démentie par le cours des événements qui se sont déroulés sur la scène du monde, depuis l’époque de sa première mise au jour, il y a déjà passé
soixante ans ; loin de là, ces événements eux-mêmes en ont pleinement confirmé la partie critique, en rendant de plus en plus manifeste la radicale impuissance de la politique civilisée à corriger les vices, toujours croissants, de la civilisation.
Est-il besoin de rappeler à ce propos toutes les calamiteuses vicissitudes qu’ont subies, dans l’âge présent, la plupart des nations de l’Europe et particulièrement la nôtre, si durement, si cruelllement éprouvée en dernier lieu et que de misérables intrigues, que nos funestes divisions empêchent de se relever de sa chute?...
Mais je me hâte de rentrer dans mon sujet. — Toutefois, messieurs, si Renaud pouvait ici exprimer sa pensée et son sentiment, nul doute qu’entre l’apologie de la doctrine et sa propre apologie, il me conseillerait de donner le pas à la première et de lui sacrifier la seconde. — Qu’importe ma personne? me dirait-il; parle de l’idée, mon vieux! de l’idée pour laquelle j’ai vécu, qui a été ma passion constante et dominante, ma passion pivotale ; qui fut ma consolation et ma joie dans les épreuves, ma radieuse espérance toujours, et par delà même le tombeau ; car, tu le sais, grâce à Fourier, j’ai cru, fermement cru, à la continuité progressive de mon être, à la série de mes existences. — « Pour nous, m’écrivait Renaud de son lit de mort, pour nous phalanstériens, mourir c’est simplement piquer une tête dans le ciel bleu. » Ce que je veux, ajouterait notre ami, si sa voix pouvait se faire entendre, ce que je veux, c’est que l’idée sociétaire, qui régna souverainement sur mon âme et qui, suivant ma conviction, doit et peut seule racheter le genre humain de toutes ses servitudes, c’est que celte idée, on la défende, on la propage, on la glorifie après ma mort, comme je le faisais de mon vivant.
Chez Renaud, Messieurs, ce que j’honore tout particulièrement, ce que je recommande à votre estime et aussi à votre émulation, c’est le bel exemple qu’il nous a donné de la persévérance dans l’attachement à la vérité sociale. En ce monde, quelque but que l’on poursuive, on ne saurait l’atteindre qu’au prix de persévérants efforts. Si cela est vrai même pour les choses ordinaires de la vie, combien plus encore quand il s’agit d’un grand dessein, d’une transformation sociale qui rencontre devant elle tant d’obstacles de toute nature, tant d’hostilités aveugles, tant de malveillances intéressées !
Eh bien ! de cette persévérance opiniâtre qui ne se lasse ni ne se rebute jamais, Renaud fut parmi nous un type accompli; il persévéra jusqu'à bout de force dans le service actif de la cause sociétaire :
Jusqu’au dernier soupir il lui resta fidèle,
11 mourut en luttant, en écrivant pour elle.
Dans une des dernières lettres qu’il m’ait adressées, Renaud exprimait la pensée suivante ;
« Ceux qui ne voient pas que la théorie sociétaire donne la » solution de tous les problèmes sociaux, n’ont pas compris la » grandeur de la science édifiée par Fourier. »
Cette parole, que j’avais transmise à notre fervent condisciple, M. Boulanger, à Athènes, m’est revenue, renvoyée par lui à l’occasion delà mort de Renaud et comme répeicutée par un écho intelligent et sympathique.
C’est que, par la communauté des idées et des sentiments, un lien d’amitié s’était formé entre ces deux nobles cœurs, bien que les deux hommes ne se fussent jamais vus; — pas plus d’ailleurs que je n’ai vu moi-même Boulanger, devenu mon ami à distance : Boulanger le plus dévoué soutien aujourd’hui de l’Ecole phalanstérienne. Et puisque je suis amené à prononcer son nom, laissez-moi vous dire, messieurs, que notre zélé condisciple emp’oie les derniers instants de son séjour en Grèce à recueillir les traces d’associations agricoles et maritimes qui ont existé sur cette terre des grands souvenirs, ainsi que l’a fait pour notre pays et pour d’autres contrées de l’Occident, M. Bonnemère. Les résultats des recherches de Boulanger font aussi l’objet d’un travail intéressant qu'il publiera dés son retour en France et qui prouvera de rechef que l’association n’est pas une pure utopie, qu’elle a pour elle des antécédents séculaires et, dans une certaine mesure, le témoignage des faits, la sanction de l’expérience.
J’ajoute, messieurs, que l’association est devenue de nos jours, une question de vie ou de mort pour nos sociétés hypercivilisées. Au degré de développement industriel et de désordres commerciaux où ces sociétés sont parvenues, point de salut pour elles hors des voies de l’association. Qu’elles se hâtent d’y entrer, il n’en est que temps... Sinon, des calamités nou-
velles, dont chacun d’ailleurs a le pressentiment, succéderont à bref délai aux calamités passées. Je n hésite pas à le dire, car c'est ma ferme conviction : La civilisation moderne, si elle n’opère un rapide mouvement de conversion 'dans le sens des garanties sociales, la civilisation moderne est vouée désormais à l’alternative, à la succession périodique de l’anarchie et du despotisme : l'anarchie, qu’on ne s’y trompe pas, avec ses plus effroyables excès ; le despotisme avec ses formes de compression et d’écrasement les plus perfides à la fois et les plus brutales.
A cet égard, mon ami Renaud ne pensait et n’augurait pas plus favorablement que moi-même;son désillusionnement à l’endroit des recettes de l’économisme, du moralisme et surtout du pharisaïsme, pour amender l’inamendable régime du morcellement insolidaire, son désillusionnement, dis-je, était complet. Tout cela, en effet, pour parler franc, à l’instar de Fourier; tout cela n’est que leurre et charlatanerie, servant à pallier et à farder le mal, non à le guérir. Le fond de la pensée de la plupart de ceux qui, sous les vénérées bannières de la charité, delà philanthropie, etc., s’évertuent à ces œuvres fragmentaires d’améliorations sans portée etsans résultat général possible, était bien rendu par ce mot que j’ai entendu un jour d’une bouche officielle : IL faut avoir l'air de faire quelque chose! Voilà bien au vrai l’histoire de nos commissions d’enquête et de contre-enquête sur la misère, sur le sort de l’ouvrier, avec leurs volumineux dossiers et rapports qui n’aboutissent jamais et ne sauraient aboutir à rien d’efficace.
La montagne en travail enfante une souris,
si tant est, toutefois, qu’elle enfante quoique ce soit.
J’ai indiqué ailleurs la part de Renaud dans la propagande sociétaire. A cette propagande d’autres ont concouru plus bruyamment, nul n’a travaillé plus efficacement que lui. La preuve en est dans le nombre et l’écoulement rapide des éditions successives de son excellent livre : Solidarité.
En considératio des services qu’il a rendus à notre cause et de son inébranlable attachement à la grande et salutaire découverte que nous solennisons en ce jour, je vous demande, mesdames et messieurs, pour la mémoire de Renaud, une acclamation de reconnaissance...
J’ai encore deux autres deuils à vous signaler :
L'un remonte au commencement de 1873 ; je veux parler de la mort de M. Alphonse d’Espinassous, de Nîmes, qui a donné maintes preuves effectives de dévouement à notre cause. Esprit éminemment religieux, d’Espinassous publia en 1860, sous le titre de Philosophie de l'Oraison dominicale , une interprétation et une paraphrase harmonienne de la sublime prière de Jésus. Cette œuvre, qui ne manque ni de forme littéraire, ni de précision dans l'énoncé des questions sociales, est tout à fait propre à amener au point de vue phalanstérien certaines âmes que leur religiosité même tiendrait éloignées de la théorie attractionnelle.
Enfin l’un des fidèles convives de ce banquet d’avril, notre condisciple, Edouard Fontana, a succombé il y a une quinzaiue de jours. Que l’expression de nos regrets soit un adoucissement à l’amère douleur de sa digne épouse !
Après l’hommage à ceux qui nous ont quittés pour la vie supérieure, que n’ai-je à souhaiter la bienvenue parmi nous à des recrues nouvelles 1 Hélas ! je les cherche vainement, je ne les aperçois pas. Nous réalisons cette fiction de Balzac, la peau de chagrin, qui allait se rétrécissant de plus en plus: avant l'année terrible, nous étions toujours au delà de cent au banquet de Fourier ; l’an dernier nous nous trouvions réduits à soixante-quatre ; cette année nous descendons encore au dessous de ce chiffre.
Je le remarque avec tristesse, mais sans découragement, la mort fait de jour en jour, dans nos rangs, des vides qui ne se comblent point. Et pourtant nous avons pour nous la justice et la vérité dont, grâce à Dieu, les droits sont imprescriptibles !
Ou l’instrument de salut que Fourier a mis entre nos mains, la série appliquée à l’organisation de la société, ouvrira l’ère des destinées heureuses; — ou bien, en dépit de pompeux dithyrambes sur le progrès, l’humanité pataugera indéfiniment dans le gâchis social : hideux gâchis, fait avec sa chair et ses os broyés,
et avec son sang et avec ses larmes versés à flots. Hors de
sa voie naturelle et vraie, toute créature humaine trompe et est trompée, souffre et fait souffrir, chacun étant dupe et dupeur, damné et démon, victime et bourreau tour à tour. — Homo homini lupus. — L’homme est à l’homme un loup... doublé
d’un renard. — Oui, voilà, en réalité, la vie comme nous l’ont faite les lois de nos prétendus sages ; voilà leur civilisation vantée, ce dernier des cercles maudits de l’enfer social : il faut en sortir ! Fourier nous en a montré l’issue. Ne lâchons pas notre guide ; surtout ne renions pas notre maître. Gloire à Fourier !
Sur le débit de ce speech et sur l’accueil qui lui a été fait, libre à vous, ami lecteur, d’imaginer ce qu’il vous plaira. — Le narrateur ne peut vous en rien dire et pour cause. Il doit constaler cependant que l’éloge de Renaud a obtenu une chaleureuse et unanime adhésion.
L’assistance s’était attendue à quelques autres toasts, car on savait qu’il en avait été envoyé ou pro* posé par tels et tels de nos amis absents ou présents ; mais déplus en plus prévaut, paraît-il, auprès des organisateurs du banquet de Fourier, la maxime prudente, mais très-peu apostolique : « Si la parole est d’argent, le silence est d’or. >
Un des convives qui a ses raisons pour ne pas trouver la maxime à son goût, M. Alexandre Weill demande la parole pour une motion. — Il expose l’utilité, la nécessité reconnue par quelques-uns des principaux disciples de Fourier, de faire un triage dans l’œuvre immense et complexe du maître. — Il voudrait qu’on fixât les points sur lesquels on est unanimement d’accord, afin d’en faire la base d’un programme de nouvelle propagande. 11 demande que dans ce but on institue des réunions d’étude où seraient examinées à nouveau et débattues les questions si nombreuses et si vastes que soulève et que prétend résoudre la théorie sociétaire.
Après quelques observations en sens divers sur la motion très-inattendue de Weill, il n’est pris à son sujet aucune résolution. Le sentiment de l’assistance paraît être que, soit à raison des dispositions d’esprit actuelles des anciens membres de l’Ecole, soit pour d’autres motifs, il serait difficile que les réunions proposées pussent avoir lieu et surtout qu’elles aboutissent à un résultat.
Après qu’on se fut levé de table, les convives se répandirent confusément dans la salle, chacun recherchant, pour lui serrer la main, quelque ancien ami qu'on ne rencontre guère qu’une fois l’an, et à l’occasion du banquet phalanstérien d’avril: communion matérielle qui témoigne de la communion persistante d’idée et de sentiment. Puis, suivant les affinités et même les divergences à certains égards, il se forma deux ou trois groupes principaux dans lesquels s’engagèrent des conversations animées sur différents points de doctrine et de philosophie générale.
Soirée, en somme, pleine de vie et d’intérêt : la plupart des assistants en ont remporté, si je ne me trompe, une impression favorable.
Pour copie conforme :
Charles PELLAR1N.
La Bonne nouvelle du XIX e Siècle , feuille mensuelle, publiée par notre ami M. Riche-Gardon, rapporte que deux autres célébrations du 7 avril auraient eu lieu à Paris.