DOUCE NUIT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS
qui doivent être en campagne aussi, vous perdrez la récompense.
— On l'aura avant eux !
— Ce messager ne sera pas difficile à dépêcher. Rappelez-vous bien que ce .lacques Bonvarlet est un homme petit et maigre, à barbe blanche...
Au nom de Jacques Bonvarlet, Jehan qui déjà se dirigeait vers le toit s'arrêta brusquement, le cœur battant. Que tramaient les brigands d'en bas contre maître Bonvarlet? 11 avait entendu confusément qu'il s'agissait de guetter un homme chargé d'un message...
— Notre ami de Compiègne, qui nous a bien renseignés jusqu'ici, nous a dépeint ce Bonvarlet pour que nous ne nous laissions pas berner. Petit et assez vieux, barbe blanche, c'est compris?
— Soyez tranquille, messire, on ne laissera passer aucun petit vieux, avec une barbe
grisonnante.
— Une fois son message entre nos mains, monseigneur le duc de Bourgogne saura s'en servir pour tendre quelque bon traquenard au gouverneur de Compiègne. Mais il faut réussir vite, car cette damnée Jehanne la Lorraine marche sur la ville avec une troupe assez faible, mais composée de soudards solides, et La Hire est avec elle.
— Sorcière! grommela une voix dans l'ombre.
— Sorcière ! grommela uue voix.
— Tu grognes, l'Anglais, fît un routier en riant, tu sens encore les horions qu'aux Tournelles d'Orléans et à Patay elle vous a fait pleuvoir sur les épaules, cette bergère capitaine...
— Avec l'aide du diable encore un peu de patience et
nous l'aurons aussi.
Nous aurons Conipiègne et nous aurons Jehanne!
Jehan oubliait toute prudence, la tête presque en dehors du plancher, au-dessus des routiers, il écoutait, le cœur battant d'émotion.
Ainsi, il y avait dans Conipiègne assiégé un traître essayant de livrer la ville, ainsi des pièges se tendaient pour prendre enfin par trahison la vaillante bergère lorraine, pour arracher de ses mains cette bannière aux ileurs de lys qu'elle avait plantée sur les bastilles anglaises àOrléans, qu'elle avait fait flotter victorieusement sur tant de villes arrachées aux soudards d'Angleterre, et qu'elle avait portée devant le roi Charles, dans la cathédrale de Reims, au grand jour du sacre. Et ce messager envoyé au gouverneur de Compiègne, l'homme que ces malandrins parlaient de prendre et tuer, c'était Jacques Bonvarlet, le pacifique et timide Bonvarlet, mêlé de façon extraordinaire à des aventures guerrières.
Tu aimes trop tes aises !
DOUCE XUIÏ DE REPOS TROUBLÉE PAJl UNE BAKDE DE ROUTIERS 63
Que faire? Comment arriver à mettre obstacle aux trahisons qui se tramaient? Comment sauver le pauvre Jacques Bonvarlet? Jehan, les mains sur son front, écoutait tout en se creusant la tête.
— 11 y a huit ou neuf bonnes lieues d'ici la ville de Senlis,
— J'étais tailleur de mou état.
disait le chef des routiers, vous allez dormir deux heures, puis en route, il faut que demain vers midi nous soyons au-dessous de Senlis...
— Bon! grommela l'un des routiers, encore une nuit de perdue! Chien de métier! Comme si l'on ne serait pas mieux à rester dans la bonne paille jusqu'au matin?
— La grasse matinée, n'est-ce pas? fit un autre. Toi, Maclou Longbec, tu aimes trop tes aises pour faire jamais un bon et franc soudard!
— Famine et misère! Quand je me suis fait soldat, j'ai éié plus bête à moi tout seul qu'un troupeau d'oies! C'est vrai, j'étais tailleur de mon état; voilà un métier tranquille,
camarades! Bien au chaud, assis à la fenêtre dans une belle rue de Rouen, je tirais l'aiguille... Niaiserie de la jeunesse! je me suis dégoûté d'un métier assis! Je trouvais que c'était contraire à ma santé... Par saint Maclou, mon patron! qu'est-ce que je dirais aujourd'hui?
— Allons, silence, cria le chef; qu'on m'écoute! Vous allez donc dormir deux heures, sauf Longbec...
— Oh! fît le routier à demi-voix, toujours debout alors!
— Eh! par la barbe du diable, tu viens de dire que tu n'aimais pas les métiers assis, fit un autre avec un terrible accent de Gascogne.
— Le diable soit ton cousin, Loupias! Veux-tu prendre ma place?
— ... Sauf Longbec et Geoffroy Canteleu, reprit le chef, qui vont partir tout de suite.
— Qui vont partir tout de suite, gémit Longbec, chien de métier!
— Vous connaissez le pays, vous vous rappelez, à une bonne lieue au-dessous de Senlis, le petit bois où déjà nous nous sommes mis à couvert... Le ravin si broussailleux et la petite butte d'où l'on peut surveiller la route au loin...
— Oui, oui.
— Vous commencerez par faire le tour de Senlis en approchant le plus près possible pour voir s'il n'y a rien d'alarmant par là.
— Oui, mais si je vas trop près, dit Geoffroy Canteleu, moi je connais peut-être des gens de la garnison, mauvaise affaire !
— C'est vrai, tu viens de l'armée du dauphin Charles, double traître, tu as l'audace de me rappeler que tu étais l'ennemi il y a un an ou deux!