EN
A Tarare (1), pour la couchée de moi et de mon homme, chiquante sols 2 1. 10 s.
Pour les relais depuis Tarare jusqu'à Rouane, qui sont quatre, à quarante-un sols pour relais, font huit livres quatre sols. . 8 1. 4 s.
A Rouane, attendant un bateau , pour la dînée et la soupée, avec le déjeuné au matin, trois livres cinq sols 31. 5 s.
5e nov. 1607. — Je partis de Rouane le lundi [5] novembre, et, marchant jour et nuit, parvînmes à Rrear le mercredi bon matin, ayant despandu en tout, tant pour le bateau que pour la dépense, treize livres dix sols 13 1. 10 s.
A Rrear, pour le relais jusqu'à Montargis, qui sont quatre, et payay douze sols six deniers par cheval, et 17 s. 6 d. pour les guides, avec le montoir et l'estrenne à Rrear, revenant le tout à quarante-huit sols six deniers 21. 8 s. 6 d.
Et pour la dînée, trente-cinq sols 1 1. 15 s.
Mes trois autres relais, à quarante-un sols par relais, font six livres trois sols 6 1. 3 s.
A Montargis, pour le soupe, cinquante sols 2 1. 10 s.
Et pour quatre relais jusqu'à la Chapelle-la-Reine, à quarante-un sols, six livres trois sols 6 1. 3 s.
A la Chapelle-la-Reine, n'y ayant point de relais, fallu prendre la poste jusqu'à Fontamebleau, deux livres onze sols . . . 21.11s.
8'" nov. — Amsi j'arrivai à Fontainebleau le jeudi huitième novembre, et logeai au Grand Cerf, où je fis marché avec l'hôte de la chambre à (piarante sols par jour, où demeurâmes vivant à mes pièces, et en eus pour les trois premiers repas, pour deux ecus . . . .6 1.
9» nov. — Le vendredi matin, je me présentai à M. le maréchal de
(1) Ainsi débute le manuscrit, aussitôt après le titre qui précède. 11 semble que l'on ait omis la tête de cet itinéraire; niais d'après l'état de la copie rien ne l'indique.
Bouillon (1) avec un blanc signé rempli^, et lui ayant exposé l'occasion de ma venue, il me promit d'en parler au Roy; et me commanda de là^ de venir à son dîné sçavoir la réponse, qui fut en un mot que je m'adressasse à M. Du Fresne (2).
Vers lequel tout soudain je me transportai etlui rendis toutes les lettres que j'avais au Roy; lesquelles liies, il m'ouït sommairement et promit d'en parler au Roy, me commandant au reste de dresser un cahier pour ce qui concernoit le collège, m'assurant qu'on observeroit l'Edit.
10'' nov. — Le samedi matin, je présentai le cahier au dit S^' Du Fresne, qui le reçut, et me demanda que c'est qu'il y avoit pour mon particulier. Je lui répondis que je n'en sçavois que les ternies généraux, que le Roy étoit courroucé, qu'il m'appeloit mutin et séditieux, ce qui m'étoit d'autant plus aigre; que cela m'ôtoit le moyen de me justifier, car les accusations ainsi générales ne peuvent être purgées que par une protestation générale; que je désirois d'avoir la commodité de parler au Roy et le supplier de donner lieu à ma justification. H me dit que S. M. étoit d'un naturel fort ployable à clémence, et qu'elle ne fauldroit point à m'écouter.
L'après-dîné, M. de Gazes (3) me dit que le Roy dinant chez M Zamet (i), avoit entretenu M^'^ de Bouillon et de La
(1) Henri de La Tour, vicomte de Turenne, duc de Bouillon, mar(5chal de France, était, malheureusement, depuis la conversion de Henri IV, le chef politique des huguenots.
(2) Philippe Canaye, sieur Du Fresne, né en 1551, président réformé de la Chambre mi-partie de Castres, qui avait abjuré en avril 1601, au grand scandale de ses coreligionnaires et amis, parmi lesquels il faut citer en première ligne Isaac Casaubon. \V. l'article de la France protestante, t. lU, p. 181.)
(3) C'est sans doute Jean Dupuy, sieur de Gazes, d'une famille de Guyenne, gentilhomme ordinaire du roi.
(4) Sébastien Zamet, de Lucques, venu en France avec Catherine de Médicis, en qualité de cordonnier, n'a nullement tenu compte du vieux proverbe qui dit que cordonnier ne doit regarder plus haut que la semelle. Il chaussa si fort à son gré le roi Henri III (à qui il ne pouvait d'ailleurs manquer de plaire par son esprit d'intrigue et sa conscience italienne) , qu'il s'empara de sa faveur et de celle de toute la cour, fut naturalisé Français en 1581, et parvint en assez peu de temps à nne immense fortune, commencée par les petits prolits du métier et par quelques intérêts dans la ferme du sel. Déjà en 1589 on voit le roi donner sur lui au duc d'Epernon une traite de 300,000 ecus. Ami de Mayenne pendant la Ligue, il servit Henri IV eu s'entremettant pour la trêve de juillet 1 593, et se maintint dès lors avec lui sur un pied de crédit et bientôt de familiarité qui ne lui laissa plus rien à désirer. Sa maison et sa bourse devinrent celles du roi, tous deux y trouvant leur compte, cela va sans dire. Il hébergeait la cour, il tenait table ouverte. C'est chez iui qu'était descendue Gabrielle d'Estrées, lorsqu'elle mourut. C'est chez lui que descendit la reine Marie de Médicis, en arrivant à Paris, ses appartements du Louvre n'étant pas prêts. C'est chez lui enfin que Henri IV réunit, en 1600, le conseil avec qui il voulut examiner de nouveau s'il fallait recevoir en France le Concile de Trente (qui par parenthèse n'y fut jamais admis). Zamet était devenu si pécunieux, qu'au mariage d'une de ses filles avec
Force (1) touchant moy; qu'il I'avoit même apellé en lui demandant s'il m'avoit vù^ et ayant répondu qu'oui^ il lui dit qu'il sçavoit que j'étois un mutin; mais que si, en parlant à lui, je lui disois parole qui le fâchât, il me mettroit en lieu où je ne pensois pas.
Le même jour Maynar (2) me vint trouver, me disant avoir charge de M. de Bullion (3) de s'enquérir si j'étois arrivé, et me demander si il seroit besoin pour mon particulier qu'il vînt à la cour. Je répondis que je lui envoyerois les lettres que j'avois à lui de M. de Lesdiguières (A) , sur lesquelles il pourroit juger de ce qu'il demand oit : car, quant à moi, je n'en sçavois que dire, n'ayant rien aprins de clair de mes affaires. De fait, je lui écrivis en ce sens-là.
Le Roy fut à la chasse, et je vis M. de Blacon et les trois fils de M. de Gouv[ernet] (3-6).
un homme de qualité, il se fit qualifier de « Seigneur de dix-sept cent mille ecus. » Il prit ensuite les titres de baron de Murât et de Billy, conseiller du roi en ses conseils, gouverneur de Fontainebleau, etc. Son influence ne pouvait que se perpétuer avec la régence de Marie de Médicis. il mourut en 1614, âgé de 62 ans. Un de ses fils futévèque, duc de Langres et pair de France; l'autre, brave officier de l'armée royale, fut blessé au siège même de Montauban où Charnier fut tué.
(1) Les Mémoires du maréchal de La Force (liv. 1, ch 7), et ses lettres de cette époque montrent qu'en efïet il fut avec la cour à Fontainebleau, depuis la mi-octobre jusqu'à la fin de novembre 1G07. (V. Mémoires authentiques de J-N. de Caumont, duc de La Force, et de ses deux fils, les marquis de Montpouillan et de Castelnaut, 1. 1, pp. 196, 461.) Ces précieu.x Mémoires, en 4 vol., mis en ordre et accompagnés d'une introduction et de nombreux documents inédits, ont été publiés en 1843, par M. le marquis Ed. de La Grange, alors député, aujourd'hui sénateur. En acquittant ainsi une dette de famille (Madame la marquii-e de La Grange est née de La Force), l'honorable éditeur a rendu à l'histoire de France, et particulièrement à celle du protestantisme français, un eminent service.
(2) Peut-être M. Mesnard, conseiller en la cour, dont parle L'Estoile {Journal de Henri IV, au 10 février 1607).
(3) Claude de Bullion, plus tard surintendant des finances, était alors maître des requêtes. Il fut, en 1611, envoyé avec le conseiller d'Etat de Boisson, en qualité de commissaire, à l'assemblée de Saumur.
(4) Avant le nom il y a dans le texte, en interligne, du connétable. Nous ne pouvions admettre cette addition, qui est une erreur évidente : Lesdiguières ne fut connétable qu'en 1622. De 1593 à 1614, c'était Henri, duc de Montmorency. Le manuscrit original portait sans doute ici un mot mal écrit; mais à coup sûr ce ne pouvait être celui de connétable. L'auteur de notre copie a mal déchiffré ou suppléé ce mot, et l'a accolé au nom de Lesdiguières, sans songer à l'anachronisme. Nous avons dit que cette copie paraît être de la main peu exercée d'un enfant. Nous avons cru un instant que le mot connétable avait été substitué à celui de maréchal, mais Lesdiguières ne devint maréchal qu'en 1608.
(5-6) La Forêt, seigneur de Blacons, en Dauphiné, prit les armes dès la première guerre de religion, servit avec distinction sous Des.\drets, le seconda vigoureusement avec le capitaine Condorcet, à la prise de Lyon (1562), fut gouverneur de la ville pendant quelque temps, et l'un des otages et des négociateurs pour la trêve conclue vers la fin de l'année avec Nemours. Il fui ensuite un des plus braves capitaines de Lesdiguières, en Provence, s'empara d'Orange en 1586, s'y installa comme gouverneur pour le parti huguenot, et lorsqu'il fallut, en 1604, rendre cette pla'ce au prince Philippe de Nassau, qui était catholique, Blacons fit long-
28 lOURNAL DU VOYAGE DE DANIEL CHAMIER
11" nov. — Le dimanche au matin^ je fus voir M. de Bouillon^ qui nie dit que le Roy disoit que M. le Connétable avoit à se plaindre de moy^ dont je lui dis la vérité (1) ; et de là je fus vers M. Du Fresne, qui me dit qu'il n' avoit point encore parlé de moy au Roy. Puis je trouvai M. de La Force, à qui je rendis les lettres des pasteurs, et il m'entretint assez sur les propos que je devois teuir au Roy. Après cela nous nous en allâmes à la cour.
L'après-dîné je fus voir M. Du Fresne, qui me dit avoir parlé au Roy, et pour mon fait me dit que le Roy parleroit à moy, et que je me trouvasse le lendemain matin à son pourmenoir, que je recevrois tout contentement.
Quant au collège, qu'il l'avoit remis au conseil, étant besoin d'ouïr partie; et comme je lui dis que nous ne demandions que l'Edit, il le prit et lut l'article 38'', au lieu que dans le cahier j'avais marqué le 27«, et dit qu'il ne falloit pas douter que le Roy ne \ oulùt qu'il fût observé.
Le même jour je fis compte avec l'hôte et trouvai avoir dcspandu, pour le jeudi, vendredi et samedi, douze livres en dépense de bouche, et non compris le loyer de la chambre.
temps des difficultés, tant parce que ce prince était catholique que parce que le roi, dit Sully, s'y prit mal, d'abord avec Blacons, en lui dépêchant Lesdiguières, son adversaire personnel, qui eût été hien aise de lui faire de la remise de son gouvernement une humiliation.
Notre copie porte Gouvreur. Ce doit être Gouvernet. — René de La Tour du Pin Gouvernet. un des meilleurs lieutenants du brave Ch. Du Puy de Montbrun, et ensuite de Lesdiguières. Nommé maréchal decamp en 1591, chambellan du roi de Navarre, il devint, après l'avènement de Henri au trône, conseiller d'Etat, commandant du Bas-Dauphiné, et gouverneur de Die, Mévouillon, Montéhmar, etc. — Cette famille est restée protestante jusqu'après la révocation de l'Edit de Nantes; on trouve son nom dans le refuge de Brandebourg,
(1) On lit dans une lettre de Yilleroy à Sully, datée de Fontainebleau, le 11 novembre 1607 : «Comme j'écris présentement à M. le Chancelier par le commandement du Roy, une escapade que l'on lui a fait entendre avoir esté faite par le ministre Charnier envers M. le Connestable, passant à Montèjimar, dont il vous informera, S. M. m'a donné charge aussi de vous adresser un autre advis, qui est (încore plus important et digne de blâme et de répréhension que la faute dndit Charnier, etc. » — Trois jours après ( 14 novembre), Yilleroy écrit encore à Sully: « J'ay fait voir ce matin au Roy ce que vous m'avez éiTit sur les advisque je vous ay donnés par son commanderrient, tant des emportements du ministre Cliamier que des lettres que l'on prétend avoir esté escrites par ceux de La Rochelle en Angleterre, pour avoir le ministre Malvin ; de quoy je vous asseure que S. M. est demeurée très contente, et m'a commandé de vous faire savoir que ça esté le ministre Prime-Rose qui a porté lesdites lettres en .Angleterre, et qui à son retour l'a dit à Sa Majesté. Il a sur cela obtenu de S. \\. permission de retourner à Bordeaux pour y exercer le ministère, et a fort entretenu S. M., laquelle n'a encore oiiy ledit Charnier, ayant employé à la chasse ces deux jours de temps. » — Enîin, Villeroy écrit encore à Sully le lendemain, 15 novembre: «M. de Bullion vous dira toutes nouvelles, tant de Charnier que l'advis de La Rochelle, etc. » (Œcon. Roy., l. II, ch. 15. — V. aussi les Mém. de Sully, par l'abbé de [.écluse, liv. XXIV.)
Le même jour fut fait marché avec mon hôte de la dépense de moy seu\, à 22 s. 6 d. pour repas^ qui font 45 s. par jour, non comprise la dépense de mon homme.
12e nov. — Le lundi, j'attendis le Roy à son sortir, et le suivis longtemps par les allées sans pouvoir parler à lui : enfin même lui fis dire par M. le duc d'Espernon (1) que je désirois me présenter à lui : mais il me renvoya à une autre fois.
J'achetai deux rabats, qui coûtèrent 22 s.
13^ nov. — Le mardi matin il monta à cheval pour aller dîner aux champs et recevoir le Connétable.
Et ce même jour arriva M. de La Noiie (2), à qui tout soudain le Roy parla de moy et de ce que M. le connétable lui avoit rapporté, que j'avois dit en me servant du mot de Papistes; et, en étant repris, le Roy les appellera comme il voudra, mais je les appellerai ainsi. Le Roy lui dit aussi qu'il ne vouloit point de collège au Montélimar.
Ik^nov. — Le lendemain, mercredi au matin, arriva M. de Bullion, avec lequel je devisai long-temps, et il fut résolu que je ne me présenterois point à parler au Roy qu'il ne l'eût vu auparavant. Aussi bien le Roy partit assez matin pour aller au Pressoir (3) et de là à la chasse, d'où il ne revint qu'il ne fut tard, et toutefois il avoit dit à M. d'Espernon qu'il parleroit à moy, seulement que je me présentasse.
15« nov. — Au matin, je fis compte avec l'hoste du Cerf pour sept jours, et lui payai trente-cinq livres, en tout 351.
Outre douze sols tous les jours, que je baillai à mon homme, qui font pour quatre jours 211.8 s.
(1) Jean-Louis de Nogaret de La Valette, duc d'Espernon, fut avec le duc d'Anjou au siège de La Rochelle^ en 1573, s'attacha ensuite pour quelque temps au parti du roi de Navarre, qu'il quitta pour la cour de Henri III, dont il fut un des favoris. Il abusa de son crédit de toute manière, et se fit disgracier et exiler à Loches, en 1588. Pendant la Ligue, il se montra l'im des plus hostiles au roi. Henri IV^ lui pardonna ces tristes antécédents et le fit gouverneur de Provence. Il fut bientôt obligé de le remplacer par Guise, qui dut livrer bataille pour lui faire céder la place. Henri eut encore la faiblesse de le nommer gouverneur du Limousin et de le maintenir dans ses bonnes grâces. Il était dans le carrosse du roi, lorsque Ravaillac accomplit son assassinat, et l'on sait qu'il ne s'est jamais lavé de certains soupçons de complicité de ce crime.
(2) Odet de La Noue, fils du brave et loyal François de La Noue, dit Bras de Fer, qui avait été également regretté des protestants et des catholiques. Il fut nommé par le roi député général des Eglises réformées pour l'ordre de la noblesse, sur la liste de trois personnes proposées par l'Assemblée de Cliâtellerault, en 1605.
(3) Le Pressoir, qui existe encore , est un pavillon dépendant du château de Fontainebleau, à une demi-lieue environ, du côté de Thomery. C'était dans l'origine le Pressoir royal, et la cour allait IVéqufiimient s'y promener.
Le jeudi, il parla au Roy sur le tard, et ayant commandement du Roy de s'en retourner le lendemain à Paris porter quelque dépêche au Chancelier (1) et à Mons^ de Rosni, il supplia S. M. de me dépêcher auparavant, et il me commanda de me présenter le lendemain à son lever.
16^ nov. — Le vendredi donc, de bon matin, je fus trouver ledit S»" de RuUion , qui me mena en la première chambre et me dit d'aitendre qu'il vînt ; ce qu'ayant fait, enfin le Roy sortit, et il me dit que le Roy lui avoit dit qu'il ne pouvoit pour lors parler à moy, à cause que M. le Connétable étoit présent, et qu'il ne vouloit pas qu'il s'y trouvât quand il me parleroit.
Le Roy s'en alla à la chasse au loup; M. de RuUion et M. de La Noue partirent pour aller à Paris.
M. de RuUion me dit aussy que le Roy sembloit être adouci, et que, parlant à M, Du Fresne du collège, il avoit dit que la chose étoit assez claire.
17e nov. — Le samedi bon matin, je fus à la chambre de M. de Loménie {"2), qui me dit que le Roy devoit prendre médecine ce matin; teUement que je ne pouvois parler à luy, toutefois que j'attendisse en l'antichambre.
Etant en l'antichambre, arriva M. Du Laurens (3), qui me demanda
(1) Nicolas Brulart de Sillery, un des politiques les plus habiles de son temps, fut d'abord négociateur pour Henri III. puis ambassadeur de Henri IV en Suisse, président au Parlement en février 1597, et plénipotentiaire pour la paix de Vervins. Ce fut lui qui traita à Rome ralîaire du divorce et du second mariage du roi. Ses succès lui valurent les sceaux en mars 1G05, ainsi que la dignité de chancelier de Navarre. 11 devint enfin chancelier de France en 1607, à la retraite du vieux Pomponne de Bellièvre, et mourut le 3 avril 1608. Il fut souvent en mésintelligence avec Sully, qui, avec lui, se tenait toujours sur ses gardes. Bien doué par la nature, il n'avait presque pas étudié, et l'on connaît le mot de Henri IV sur « son Chancelier qui ne savait pas le latin et son Connétable qui ne savait ni lire ni écrire. »
(2) Antoine de Loménie, seigneur de la Ville-aux-Clercs, fils de Martin de Loménie, seigneur de Versailles, qui fut tué à la Saint-Barthélémy, comme zélé huguenot et'dévoué au roi de Navarre. Henri IV le nomma ambassadeur à Londres, et ensuite secrétaire d'Etat, ministre de sa maison. Il remplit ses fonctions de telle manière, qu'on l'appelait Vhomme de bien. C'est lui qui rassembla avec grand soin cette précieuse collection de documents mss. concernant les affaires du royaume, que Pierre Du Puy rangea en 340 volumes et enrichit de 19 autres, et qui passa plus tard, par les soins de Colbert, dans la bibliothèque du roi, où, sous le nom de Fonds de Drienne, elle constitue une des parties importantes de notre grand trésor historique.
(3) André Du Laurens, de Montpellier, où il occupait une chaire, fut appelé à la cour en 1600, comme médecin ordinaire du roi, devint en 1603 premier médecin de la reine, et en 1606 premier médecin du roi, au décès de Marescot. Il mourut le 16 août 1609. D'après L'Estoile, les exigences de son service auraient abrégé sa vie, surtout « les veilles qu'il lui falloit souffrir près le Roy, lequel.
des nouvelles de M. Claude (1), et me dit qu'il alloit éveiller le Roy pour luy faire prendre sa médecine,
18«' nov. — Le dimanche matin je baillai à mon hôtesse quatre livres et demie pour trois jours de la chambre seulement et dix sols de bois 51.
Et pour ma bouche trouvé avoir despandu deux ecus d'or^, qui font sept livres 7 1.
Je prins une chambre chez M. Collet^, chirurgien du Roy.
Et m'en allai prêcher à Bois-le-Roy (2), d'où^ comme je fus de retour^ le Roy fut allé à la chasse du sanglier.
lO"" not'. — Le lundi au matin, allant voir M. de Loménie^je le trouvai sorti pour aller au Cabinet;, et peu après le Roy s'en alla au Pressoir fort matin.
Le bruit courut que M''* le Chancelier et de Sully arriveroient eu ce même jour ou le lendemain. Et j'étois bien aise de rendre audit sieur de Sully les lettres que j'avois à luy [remettre] avant que de parler au Roy.
Le même jour M. Maynar me rendit des lettres de M. de Bullion, désirant sçavoir si j'avois été expédié, et je parlai à M. de Loménie, qui me dit de me trouver au retour du Roy de la chasse, mais cela fut trop tard.
20«' nov. — Le mardi au matin, je trouvai M. de Loménie, qui me dit de me tenir à l'antichambre. Après y avoir été jusqu'à onze heures, il me fit dire que le Roy ne pouvoit lors parler à moy, mais que ce seroit à une heure du jour.
Je me trouvai donc au dîner du Roy, qui fut près de deux heures après midi, lequel achevé, le Roy se retira à la chambre de la Reine; j'attendis toutefois jusqu'à ce que M. de Loménie me fit dire que je ne pouvois rien faire pour ce jour; que le lendemain donc je me trouvasse au lever du Roy.
21^ nov. — Le mercredi matin, ayant manqué M. de Loménie, je
quand il ne pouvoit reposer, envoyoit quérir ledit Du Laurens pour lui venir lire et le iaisoit souvent relever en plein minuict.» '
(1) Rien ne nous indique quel peut être ce M. Claude. Est-ce quelque personnage désigné ici par son prénom seulement, ou bien serait-ce François Claude ministre a Montbazillac , puis à la Sauvetat, et père du célèbre pasteur Jeaii Claude?
(2) Le temple de Bois-le-Roy, près Fontainebleau, subsista jusqu'en 1682. Un arrêt du conseil d'Etat du 6 juillet de cette année, ordonna sa démolition et interdit l'exercice du culte de la R. P. R. audit lieu, '
m'en allai au logis de M. Du Fresne, qui me promit de parler au Roy pour moy, et que j'attendisse en l'antichambre.
Enfin, sortant, me dit que le Roy parleroit à moy au sortir de son dîner, à la gallerie.
Je me trouvai donc au dîné du Roy, sur la fin duquel le cardinal Du Perron (1) arriva, qui fut reçu du Roy avec grandes caresses.
Gomme le Roy se retiroit avec ledit cardinal, je lui fis la révérence; il me dit par deux fois : Je parlerai à vous tantôt; et se tournant vers le cardinal, lui dit un peu bas : Voilà le plus mauvais de tous les ministres.
Le même jour arriva M. le duc de Sully (2).
22'^ nov. — Le jeudi au matin, le Roy étant sorti pour aller au canal, me fit apeller, et j'étois chez M. de Sully, sans avoir pu parler à lu y.
Je trouvai le Roy accompagna de M. de La Force, lequel il quitta soudain qu'il nie vit, et je lui dis être devant S. M. de la part des églises du Dauphiné. Premièrement, pour le remercier de la favorable réponse qu'il lui avoit plu faire à M. de La Colombière (3) sur les affaires d'Orange (4), dont elles étoient merveilleusement contentes, et su-
(1) Jacques Davy Du Perron, de lamille réfugiée en Suisse pour cause de religion, fils d'un ministre de Berne. Il vint en France et comprit que pour servir son ambition il fallait entrer dans l'Eglise romaine et dans l'état ecclésiastique. Ses complaisances pour Gabrielle d'Estrées, au moins autant que ses talents, lui gagnèrent les bonnes grâces de Henri IV, qui le fit évéque d'Evreux en 1591. Il s'employa dès lors activement pour la conclusion des troubles, pour l'abjuration du roi, pour son absolution par le pape. Habile compère de Henri, il entraîna Du Plessis Mornay dans le traquenard de la conférence de Fontainebleau, où il devait remporter un triomphe assuré et mériter le chapeau de cardinal, qu'il n'obtint pourtant qu'en 1603, grâce à de nouvelles complaisances. Suivant L'Èstoile, on le lui avait fait espérer"dès 1595, et on tint par là son zèle en haleine durant plusieurs années. C'était un beau et infatigable parleur, expert en ménagements, très choyé du roi, tout en servant le pape, et du pape, tout en servant le roi.
(2) On voit par les Mémoires de Sully que le roi lui avait écrit, le 18 novembre, de venir à Fontainebleau « avec le Chancelier, pour deux ou trois jours au plus. » Il paraît que celui-ci ne put partir avec Sully, et n'arriva que le surlendemain, 23 novembre.
(3) Marc de Vulson, sieur de la Colombière, natif du Dauphiné, commença par le métier des armes, fut ensuite conseiller à la chambre de l'Edit de Grenoble, puis vint à Paris, où il acheta ime charge de gentilhomme ordinaire du roi. La famille de Vulson était, dit-on, originaire d'Ecosse, et il paraît que son nom était dans le principe Wulson ou Wilson. — M. de Vulson était à l'Assemblée de Loudun, et fut chargé d'apporter au synode national de Saumur (3 juin 1596) les lettres et propositions de cette Assemblée. ( V. art. 24 des f. g.)
('i) Blacons avait fini par rendre, l'année précédente, la place d'Orange, le roi étant intervenu d'une manière décisive, à l'occasion du mariage du prince Philippe de Nassau avec Mademoiselle de Bourbon , fille du prince de Condé , première princesse du sang, qui devait se conclure bientôt après à Fontainebleau. Ce mariage célébré, le prince s'était rendu dans sa principauté avec sa jeune
plioient S. M. de vouloir au plus tôt dépêcherie gentilhomme qu'elle avait promis, à ce que M. le Prince, informé de sa volonté, donnât du repos à ses sujets. Secondement, pour la suplier de leur accorder l'établissement du collège à Montehmar, et trouver bon que son Conseil y pourvût. Pour au troisième, que j'étois aux pieds de S. M., sur les avis que j'avois eu que les malins m'avoient mis bien avant dans sa malgràce par des calomnies, desquelles je ne savois encore rien de particulier; pourtant je supliois S. M. de croire que Dieu m'avoit fait la grâce de sçavoir ce qu'on doit aux Roys, et particulièrement de sçavoir combien les églises dévoient à S. M. par-dessus tous les autres Roys.
Le Roy répondit que pour le premier, il envoyeroit le plus tôt qu'il pourroit un gentilhomme au Prince, pour l'informer de sa volonté, à laquelle il n'auroit garde de contrevenir. Pour le second, qu'à la vérité il n'avoit point trouvé propre de mettre le collège à Montelimar, mais qu'il verroit ce que son Conseil lui en diroit. Et le Roy faisant brève pause, je dis que nous ne demandions que suivant la teneur de son Edit; et il réphqua qu'il feroit que son Edit fût accompli, et qu'il avoit fait connoître que sa volonté étoit non-seulement de l'observer, mais aussi d'y ajouter.
Quant au troisième point, qu'à la vérité on lui avoit fait mil raports de moy, comme d'un homme violent, mutin et séditieux; que je m'opposois à la souveraineté et à la personne des Roys; qu'en toutes les assemblées, comme de Gap, de Chatelerau[lt] et ailleurs, je m'étois montré tel et avois prins toujours toutes commissions, si bien que s'il y avoit un chat à foueter, il falloit que je le fisse (1). Qu'il le trouvoit
épouse. « Les ministres et consistoires des églises réformées d'Orange et de Courthezon, dit l'iiistorien De La Pise, ne le cédèrent pas aux autres en respect et en l'obéissance qu'ils lui devaient. » Le 25 avril 1607, ent lieu un renouvellement public des privilèges et libertés du pays, et le 23 août suivant lut rendu VKditde paix^&w sujet duquel il y eut un lit de justice. Mais il parait que néanmoins on n'était pas satisfait, puisque l'on avait recours à l'intervention du roi pour obtenir du repos.
(1) Charnier, il faut le rappeler ici, avait été député au synode de Saumur (juin 1596), et à l'Assemblée de Loudun; l'année suivante, il prit une part active aux travaux de la même Assemblée transférée à Vendôme, puis à Saumur, et enfin à Chàtellerault; il fut député au synode national de Montpellier ( 26 mai 1598), où il apporta des lettres de l'Assemblée de Cliâtellerault, avec l'Edit de Nantes; il fut l'un des deux secrétaires du synode national de Gergeau (9 mai 1601) ; président de celui de Gap (1'' octobre 1603) , qui délibéra le fameux article 31 sur V Antéchrist. Enfin, il eut un rôle important dans l'Assemblée de Chàtellerault de juillet 1605. Sully, qui y assistait pour le roi, dit bien que les « députés du Dauphiné » s'animèrent beaucoup et réclamèrent à grands cris la présence de Du Plessis Mornay, qui n'était point député, et il se fait honneur de la résistance opposée par lui à cette prétention.
Nous devons rappeler ici en quels termes était conçu l'article sur VAnteclu-ist :
étrange de moy/ car il avoit connu mon père à la suite de M. de Saint-Roman (1)^ qui n'étoit point de telle humeur, qu'elle étoit aussi messéante à un ministre; et que si je continuois, il me feroit chasser de son royaume, non point comme ministre, mais comme françois, et qu'il s'estimoit être Roy des ministres, des prêtres et des évêques.
Je répondis que j'avois eu l'honneur d'avoir été souvent employé par les églises, mais jamais en chose qui fût contre son service, et que je m'étois acquitté fidèlement desdites charges, et que j'en rendrois bon compte non-seulement à ceux qui m'avoient délégué, mais aussi à S. M., quand il lui plairoit, et n'avois point peur d'être trouvé avoir desservi S. M.
Qu'à la vérité j'avois parlé quelquefois assez hardiment à des Grands (et le Roy dit : Ouy, ouy) , comme au cardinal de (2), à l'archevêque d'Embrun (3), mais que ce n'étoit que dans des conférences pour la Religion, esquelles eux ne se rendoient parties, et que je ne croyois pas que S. M. m'imputât cela à crime. Aussi me dit-il que ce n'étoit pas cela. Puis continuant, je dis que M. le maréchal de Bouillon m'avoit dit que S. M. étoit malcontente de quelques propos que j'avois
« Et puisque Tévêque de Rome s'étant dressé une monarchie dans la chrétienté en s'attnbnant une dominalion sur toutes les églises et les pasteurs, s'est élevé jusqu'à se faire nommer Dieu, à vouloir être adoré, à se vanter d'avoir toute-puissance en ciel et en terre, à disposer de toutes choses ecclésiastiques, à décider des articles de foi, à autoriser et interpréter a son plaisir les Ecritures, à faire trafic des âmes, à dispenser des vœux et serrnens, à ordonner de nouveaux services à Dieu, et, pour le regard de la police, à fouler aux pieds l'autorilé légitime des magistrats, en ôtant, donnant et changeant les royaumes : nous croyons et maintenons que c'est proprement l'Antéchrist et le lils de perdition, prédit dans la Parole de Dieu sous l'emblème de la paillarde vêtue d'écariale, assise sur les sept montagnes delà grande lité, qui avoit son règne sur les rois de la terre; et nous nous attendons que le Seigneur le déconlisant par l'esprit de sa houche, le détruise finalement par la clarté de son avènement , comme il Ta prorais et déjà commencé de faire, n
(1) M. de Saint-Romain, parrain de Daniel Chamier. Ce gentilhomme avait été archevêque d'Aix, et l'un des sept prélats que le pape avait cités devant l'Inquisition, en même temps que le cardinal Odet de ChàtiUon, en 156H, comme suspects d'hérésie. Ayant embrassé le métier des armes avec la religion rélormée, il fut général d^s huguenots dans le midi de la France, et, si nous ne nous trompons, gouverneur de Nimes.
(2) Le manuscrit porte BoKf/î5. C'est vraisemblablement SoMrf/?,y, ou plutôt encore Gondi qu'il faut lire; car il n'y avait pas de cardinal de Bondis. Le cardinal de Sourdis était François d'Escoubleau, archevêque de Bordeaux, promu en 1598. Le cardinal Pierre de Gondy, tils du maréchal de Retz, était évéque de Paris. 11 seconda Vincent de Paule dans ses premieres entreprises de charité, à la sollicitation de son frère, le général des Galères, lequel eut pour his le fameux coadjuteur de Retz.
(3) C'était, depuis l'an 1600, Honoré Du Laurens, frère du premier médecin du roi.
tenus à M. le Connétable. 11 me dit qu'ouy. Puis je dis que je supliois S. M. de trouver bon que je lui en fisse le récit.
Ce fut sur la sortie du parc, où il y avoit de grandes boues, tellement qu'il me dit : Et bien, nous en parlcions au jardin, et demanda son cheval (1). Je le suivis, mais à l'entrée du jardin, M. de La Force revint à nioy et me dit que le Roy lui avoit dit que le propos qu'il avoit commencé avec moy étoit long, qu'il se trouvait un peu incom^ mode en sa santé, tellement qu'il désiroit ne mettre point pied à terre; pour ainsi qu'il me renvoyoit à une autre fois.
L'après dîné, comme le Roy sortit pour aller à la chasse, je me tins au bas des degrés qui- descendent de la salle des Gardes à la basse cour de la Fontaine (2); il me vit et me cria : Monsieur Chamier, le père Coton (3) vous a reconnu aussitôt qu'il vous a vu (c'étoit au dîné
(1) Il n'est pas défendu au lecteur de penser que Sa Majesté en avait assez pour le moment, et qu'elle eut au moins autant de peur du récit où notre brave pasteur voulait l'engager que des grandes boues de son parc. Elle s'esquiva comme elle savait si bien le faire quand elle n'était pas d'humeur à écouter les gens.
(2) Elle est entre la cour du Donjon ou Ovale et celle du Cfieval blanc. Les degrés dont il est parié ici sont sans doute l'escalier à double rampe qui s'y trouve, au renfoncement de la façade.
(3) Pierre Cotton, de Néronde en Forez, «grand théologien, assure le Supplément à L'Estoile, mais encore plus grand courtisan.» Reçu Jésuite en 1585, après avoir étudié à Milan et à Rome. Lesdiguières, qui l'avait connu et goûté à Grenoble, parla de lui à Henri IV,. qui le fit venir, le prit en affection et l'adopta pour confesseur. Il ouvrit ainsi la liste des Jésuites confesseurs des rois de France, dans laquelle figure son trop célèbre petit-neveu, le père De La Chaise. — Prêchant devant le roi sur le Saint Sacrement, le dimanche 1"" juin 1603, « il renouvela, dit l'auteur que nous venons de citer, l'opinion du pape Innocent, qu'une souris (mangeant l'hostie) mange le vrai corps de Dieu. Au reste, il réfuta si modestement les opinions de ceux de la Religion sur cet article, que chacun en était étonné. « Nos adversaires, disait-il, quant à la religion, et non pas autre- « ment; appela Calvin monsieur, «qui étoit le premier, ainsi qu'on disoit , de sa profession qui l'avoit tant honoré. Au sortir du sermon, S. M. demanda à M. de Rosni ce qu'il luy en sembloit; lequel lit réponse que ce n'éloit que babil que tout son sermon.» — « Le dimanche 21 (dec. 1603), le père Cotton, dit le même chroniqueur, prêcha dans la grande église de Noire-Dame de Paris, où le roi, la reine, les prmces, les princesses et toute la cour se trouvèrent. Son sermon fut du courtisan, car pour gratifier le roi (duquel lui et toute sa Société avoient à faire), il prêcha qu'il étoit meilleur et plus saint de payer les tailles que de donner l'aumône; que l'un étoil un conseil et l'autre un commandement. Ce qu'il a depuis reprèché souvent.» Pour bien comprendre la parenthèse, il faut se rappeler que la grande affaire du rétablissement légal des Jésuites en France était pendante devant le Parlement. Ces échantillons de la prédication du père Cotton et celui que nous avons cité pins haut (p. 282) justifient amplement son talent de courtisan, mais à un moindre degré son mérite de théologien. — Sully, qui n'était pas ami du Jésuite et qui eut de grands démêlés avec lui, rapporte de lui des traits caractéristiques (années 160i et 1605).— Comme on le pense bien, le nom du révérend père donna lieu à une foule de brocards et de quoHbets. L'Estoile cite, à la date du 23 janvier 1C04, ce quatrain, qui circula alors :
« Autant que le Roy fait de pas, « Le père Cotton l'accompagne ;
;]() JOURNAL DU VOYAGE DE tiAMEL CHAMIER
(hi Roy), et dit qu'il vous a écrit fort honnêtement. — Ouy, Sire, aussi ai-je à hii. — Il dit qu'il vous veut accoster, quand il vous verra; soyez sage.
Au partir, comme j'entrois dans la basse cour ovale (1 ) Je rencontrai Coton, qui me salua fort doucement, et moy lui. Puis fîmes quelques tours en ladite basse cour. Et bien (me dit-il), comment vont vos affaires? — Fort bien, répondis-je. — Avez-vous parlé au Roy? — Ouy. — Comment l'avez-vous trouvé? — Comme un père. — Je ne luy ai jamais parlé de vous qu'en bien. — Je le crois. Et ensuite me témoigna beaucoup d'affection, disant que ce que nous avions écrit l'un contre l'autre, c'étoit ayant tous deux un bon but et pour la gloire de Dieu, étant d'accord de la majeure, mais non de la mineure. Sur quoy
je lui dis qu'il nous fit raison du livre de (2), qui est si mauvais et
séditieux, autrement nous suplierions le Roy ou de le faire supprimer, ou de ne trouver pas mauvais que nous le traitassions comme il méritoit. 11 répondit qu'il n'étoit pas d'avis de parler de le supprimer, mais bien d'y répondre par bonnes raisons; me demanda si je travaillois fort contre Bellarmin, et si j'en étois fort avant. Je dis que j'étois marry d'en être si détourné; toutefois, que j'espérois d'achever bientôt le second tome. Alors je prie Dieu, dit-il, qu'il vous fasse la grâce, en
« Mais le bon Roy ne songe pas
« Que le fin cotton vient d'Espagne.»
D'autres vers qui couraient en 1610 se terminaient ainsi:
« Nostre bon Roy, par grand'merveille.
« De Coton se bouche l'oreille. »
Les pages du roi, en vrais l'icoliers qu'ils étaient, lui appliquaient un des cris de Paris, et murmuraient lorsqu'il venait à passer : Vieille laine, vieil coton; ce qui en fit fouetter quelques-uns, et lut cause d'un incident assez grave qui faillit coûter la vie au confesseur royal. — « Jamais homme, dit Benoît, n'a eu si parfaitement l'esprit jésuite.» 11 avait auprès du roi, en cas de nécessité, un puissant appui dans son ami le favori Fouquet La Varenne, ancien cuisinier de Madame Catherine, et maître intrigant, qui s'employa activement dans toutes les alfaires que la Compagnie eut alors à Paris, à Metz, à La Flèche, à Poitiers, etc. Tous deux se soutinrent sous Marie de Médicis, l'un aidant l'autre.
Chamier, comme personnage influent du parti huguenot, était de la part des .lésuiles l'objet d'attentions particuberes. Il était bien connu du Père Cotton, avec qui il avait eu autrefois, à Nîmes, une conférence « dont chacun, dit Benoît, s'était vanté, suivant l'ordinaire, d'avoir eu 'tout l'avantage.» Cependant les écrivains catholiques assurent que ce n'est pas le Jésuite qui s'était montré le plus habile dialecticien, et que le ministre, par une solide argumentation, l'avait contraint de se tirer d'affaire au moyen des artifices oratoires.
(1) Dite aussi Cour de l'Ovale ou du Donjon. Elle est longue et étroite, et située dans la partie la plus ancienne du château. Les appartements du roi étaient dans les bâtiments qui l'enclosent. La grande arche ou Porte-Dauphine fut construite sous Henri IV, à l'occasion de la naissance de Louis Xili.
(2) Le nom a malheureusement été laissé en blanc dans le manuscrit.
y travaillant, de trouver la vérité. Ainsi soit-il, lui répondis-je. Urne demanda si j'avois vu ua livre de M. Dumoulin, De V Eucharistie. Je dis que non, mais que j'en avois ouï parler, et espérois de le voir à Paris. Vous y trouverez, dit-il, beaucoup de choses mal alléguées, je ne sçaurois vous en rien dire. Puis me parla de la réponse qui y a été faite, qu'il disoit être bien dressée. Je répliquai ne sçavoir ce qui en étoit. Et là-dessus un gentilhomme goûteux demandant à le saluer, il print congé de moy, disant que nous nous verrions bien encore.
Le même jour, j'avois parlé à M. de Sully comme il s'alloit mettre à table pour son dîner. Il me recueillit fort humainement et m'entretint assez longtemps, tant en sa sale que depuis en son cabinet, et me discourut de mes affaires, et comme je devois me comporter envers le Roy; qu'il ne se faloit point roidir contre luy, mais céder, même confesser l'avoir offensé , encor qu'il n'en fût rien : Se jeta puis sur le propos des affaires générales des Eglises, disant qu'aux assemblées on se comportoit mal, et prenant le Roy à contrepoil et se roidissant sur des choses qui dépendoient purement de S. M.; que si on le prenoit autrement, non-seulement on feroit observer l'Edit, mais aussi on obtiendroit beaucoup d'avantage.
Enfin me mit sur les discours qui couroient^ qu'il vouloit se révolter (1) : Sur quoi je le pressai et lui représentai les bruits qui en couroient et ce que j'avois fraîchement aprins àla Cour. Il me dit qu'il avoit été sondé de toutes façons, mais qu'il étoit fort résolu et qu'il sçavoit bien le bruit qui couroit et ce qu'on disoit de quelques emplois et mariages, mais que cela ne l'ébranleroit point; some (2), que si on ne lui faisoit voir une Rible nouvelle et un Testament nouveau dont jamais on n'eut ouï parler, il ne changeroit point sa profession.
23*^ nov. — Le vendredi, je dînai chez M. de Sully et lui recommandai le collège de Montélimar. Il me dit que nous devions laisser cela à la discrétion du Roy. Je répliquai que cela étoit contenu en l'Edit. Alors il répondit que nous nous munissions de bonnes raisons, car quand on lui bailloit une bonne cause en main, il la sçavoit bien débattre. Pendant le dîné, il disputa fort contre des Papistes, de la prédestination, et fort doctement.
(1) Il semble que ce devrait être se convertir, à moins que cotte expression, si la copie est fidèle, ne lût prise dans le même sens. Nous sommes porté à le croire.
(2) Sans doute pour en somme, ou somme toute.
Le même jour arriva M. le Chancelier, auquel pourtant je ne pus parler.
24e jiov. — Le samedi matin je parlai à M. le Chancelier, qui traita avec moy assez doucement, me reprocha pourtant les choses qui s'étoient passées à Gap, au reste m'assura qu'on ne nous retrancheroit rien de l'Edit, mais qu'on le nous feroit pleinement observer.
25^ nov. — Le dimanche, je prêchai.
26e nov. — Le lundi, je fus vers M. le Chancelier, qui, me voyant entre les autres, me tendit la main, demandant si je voulois quelque chose; et je lui dis que nous voulions suplier S. M. de continuer à MM. de Lesdiguières et de St-André (1) la commission pour l'exécution de l'Edit, qui, en plusieurs endroits du Dauphiné, n'avoit point été faite. Il répondit: Cela est juste; baillez la requête à M Bullion, et je vous l'accorderai.
Le même jour fut le duel des sieurs Zamet et Ridessans , auquel Ridessans fut tué (2).
27e noy. — Le mardi matin, M. de La Force parla au Roy pour moy et me rapporta que le Roy trouvoit bon que je l'allasse attendre à Paris (3).
MM. le Chancelier et de Sully partirent. Je fus voir M. de Sully, auquel je demandai s'il étoit vainqueur. l\ me répondit qu'il ne se soucioit de tels efforts ; que le Roy s'étoit un peu mis en colère , mais qu'il s'apaiseroit; qu'il sçavoit ce que c'étoit que de religion, et qu'à cela il ne falloit point lui opposer ni grandeurs, ni richesses , bref que
(11 Le roi avait nommé dans chaque province deux commissaires charg'és de présider à l'exécution de l'Edit de Nantes, l'un catholique, qui avait le pas, l'autre réformé. Pour le Dauphiné, c'étaient Lesdiguières, protestant, et Saint-André, catholique.
(2"! Nous n'avons trouvé aucunes indications sur ce duel. L'un des deux adversaires était sans doute le tils du financier ( V. note ci-dessus, p. 26), Jean Zamet, qui était capitaine des gardes et gentilhomme de la chambre du roi.
(3) A celte circonstance se rapporte vraisembablement ce passage des Mémoires du marquis de Castelnaut. Accueilli avec méfiance lorsqu'il se rendit à Montauban, en juillet 1621, le duc de La Force se souvint, dit-il, «qu'il y avoit là un « pasteur, nommé monsieur Chamier, qui lui avoit de grandes obligations, ayant « été jadis contraint de se rendre auprès du Roi Henri le Grand; car par de faux « donnés à entendre, on favoit rendu criminel auprès de Sa Majesté; monsieur « de La Force lit si bien que, quoique monsieur de Bouillon s'y lût manqué, « qu'il aida à sa justification, fit sa paix et le fit remettre en liberté.» Le marquis raconte ensuite comment son père, ayant été trouver M. Charnier, féclaira sur la sincérité de son dévouement à la cause, et obtint son aide et son appui pour dissiper les \)révenlions des conseils et de la population de Montauban. (Mém. déjà cités, t. IV, p. 169.) •
je ne le verrois jamais autre ^ enfin me commanda de l'aller voir à Paris.
Et eus despandu seulement en ma nourriture ou en bois, depuis le dimanche 18^ jusqu'au dit mardi 27^, qui sont, en tout dix jours, la somme de six ecus d'or, qui font vingt une livres .... 21 1.
//em je prêtai à un soldat de Grignan (1), revenant de Flandre, trente sols, il se disoit fils de l'hôtesse de l'Ecu de France.
Item pour la chambre, néant.
28e nov. — Le mercredi, je voulus partir, mais je ne pus avoir de chevaux, ni à louage à cause de ma valise, ni de la poste à cause de quelques seigneurs qui venoient. Partant je logeai pour ce soir chez maître Valentin , brodeur.
29e nov. — Le jeudi, je partis et vins à Paris en poste à trois chevaux, ayant fait six postes, despandu seize livres un sol.
A Paris, je logeai à la rue St-Honoré, au Croissant-d'Or, et y demeurai tout ce jour, en sortis le lendemain , payant 45 sols.
30e nov. — Et le vendredi, je me logeai avec M. Chalais (2), en
la même rue , aux Trois-Serins-Verds, à six ecus le mois pour la
chambre.