‹ 1564-1621, Daniel ChamierChapitre 4 sur 80 · III. Ijc manuscrit da «fournal de Charnier · texte numérisé non relu

III. Ijc manuscrit da «fournal de Charnier

Jean-Ezéchiel Chamier, après avoir été Secrétaire en chef et Membre du conseil de la présidence de Madras, mourut le 23 février 1831 . Comme héritier du nom, il avait conservé ce qui subsistait encore des papiers de la famille, après tant de vicissitudes; et parmi ces papiers, il avait discerné un vieux cahier de trente-deux pages in-folio, intitulé : Journal du Voyage de M. Chamier à Paris, en 1607. Depuis longtemps il l'avait fait relier avec grande précaution, et sur le premir feuillet il avait, en 1829, tracé ces lignes que nous traduisons de l'anglais :

Poiir être soigneusement gardé et déposé, après ma mort, entre les mains du Révérend J.-W. Mackie, qui en fera la remise aux héritiers et descendants de la famille Chamier. 20 mars 1829. Jean CHAMIER.

Par suite de cette disposition, le précieux manuscrit passa à l'aîné de ses fils, l'honorable M. Henry Chamier, qui à son tour, conserve religieusement les titres et les glorieuses traditions de la famille. Ayant su qu'il nous serait très agréable d'en recevoir communication , il nous le confia avec le plus obligeant empressement, cl accueillit ensuite avec bonheur la pensée d'en faire l'objet d'une publication. Déjà, par ses soins, avait paru à Londres, en 1852 (in-8''de vii-121 p., chez Samuel BentlcY), une Notice sur Daniel Chamier et ses descendants, dans laquelle se trouvaient insérés quelques fragments traduits en anglais du Journal de 1607 : ce sont ces extraits qui nous avaient appris l'existence du document et nous en avaient révélé toute la valeur. La connaissance du texte entier ne poureçue chez Des Champs, près do Bergerac, porte : Fortis, Gexerosus, Fidelis. L'autre est commemorative des circonstances qui forcèrent nos ancêtres ù chercher un refuge à l'étranger; elle exprime le noble besoin de la liberté de conscience dans cette formule éloquente : Aperto vivere voto.

vait que confiriner pleinement celte première appréciation ; noire attente se trouva même dépassée. Malheureusement, au lieu d'un original autographe, ce n'était qu'une copie, ancienne et authentique, mais fautive et incorrecte en bien des endroits. Dans l'impossibilité de la collationner, nous l'avons soumise à une révision attentive ; nous avons exactement recherché si le sens était d'accord avec la lettre , et nous avons accompagné notre texte de notes et d'observations propres à reporter l'esprit du lecteur dans le milieu historique où la scène se passe (1).

Nous parlons plus loin des circonstances qui motivèrent le voyage de Daniel Chamier : c'est là précisément un point qui avait donné lieu à des commentaires erronés, et qui se trouve maintenant éclairci par notre relation. Disons seulement ici que le Journal de Chamier nous a fourni matière à d'utiles rapprochements avec plusieurs des mémoires contemporains les plus importants , ceux de La Force et de Castelnaut, ceux de Sully , ceux de d'Aubigné, et que nous avons trouvé notre auteur en concordance parfaite avec ces divers documents qu'il confirme ou complète, ainsi qu'on le verra.

Démarches réitérées auprès des personnages influents de lu cour; — nombreuses stations dans l'antichambre royale; — entrevues et conversations, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, en attendant l'audience sollicitée ; — puis, celte audience obtenue, le séjour dans la capitale, les visites aux pasteurs, le prêche hebdomadaire à Charenton , la poursuite d'une procédure au conseil , des acquisitions de livres, des règlements de comptes d'auberge, etc., tout cela occupe une large place dans le Journal de Chamier, et présente, on le comprend, une foule de délaiis curieux, piquants, instructifs. Mais, ce qui donne à

(1) Nous y joignons aussi, avec le bon concours de >1. le pasteur Verny, des notes bibliographiques sur les livres dont Charnier enrichit à tout instant sa bibliothèque. C'est, on l'imagine aisément, la partie la plus estropiée du manuscrit. Pour ne pas trop surcharger le texte, nous avons jugé convenable de réuniritoute cette bibliographie et de la donner à part, en appendice au Journal.

14 introduction;

ce Journal un inlcrcH capital et de l'ordre le plus élevé, c'est le récit développé qu'il contient de plusieurs entretiens familiers de Henri IV avec Charnier, soit sur des questions personnelles à celui-ci, soit sur les affaires des Réformés en général ; entreliens reproduits avec une naïve vérité, qu'on pourrait dire sténographiéSj et qui mettent dans tout leur jour les caractères des deux interlocuteurs. Le Béarnais y déploie toutes les ressources de cet esprit incomparable, éblouissant, qui ajoutait la supériorité de riiomme au pouvoir du prince, et qui était encore plus séduisant que sa faveur. Mais le ministre dauphinois, avec sa raison ferme et son noble caractère, ne laisse point de résister à tous les attraits de l'homme d'esprit, et il tient bon contre les insinuations et les offres du grand roi (1). A côté de ces scènes remarquables, se présentent aussi quelques rencontres accessoires, telles que celles avec Bouillon , avec le père Cotton , avec Sully; et ces rencontres donnent lieu à des communications importantes ou à des croquis pris au passage et pleins de

vie Le tableau même devant être tout à l'heure sous les

yeux du lecteur, nous n'anticiperons pas ; nous lui laisserons en entier le plaisir de la nouveauté.

11 y aurait d'ailleurs trop à analyser, et trop de réllexions à l'aire. C'eût été la matière d'un demi-volume; il fallait nous borner.

1%'. IjC portrait de Daniel Chaiiiier. — Sa Vie par •!. <|iiick. — Bibliothèque du D*^ ^Villiaiu!».

Parmi les bibliothèques de Londres, il en est une, située

(I) Cliamier rapporlo avec beaucoup de uaturel et de simplicité ce (jui le concerne, il ne se donne pas cet air un peu/hro^/cAc dont l'a revêtu l'histoire oflicielle ; mais son attitude est franche et digne. 11 nous remet en mémoire ces magnifiques paroles de l'orateur d'Athènes : « En ne me laissant " pas corrompre par Philippe, j'ai vaincu l'hilippe. Le corrupteur triomphe « quand on prend son or; il est raincu quand on le rejette. ^la patrie a « donc été invaincue dans ce qui a dépendu de moi! » Harangue de Démosthène sur la Couronne, traduction de .M. Plougoulm. In-8°, Paris, I83i.

duns Red Cross Street, qui a j)ris le nom de son londaleur, le docteur Williams , ministre j3resbytérien, mort en 1715. Elle est administrée par un comité de gardiens ( Iruslees ) , qui la tiennent à la disposition du public. C'est dans cette bibliothèque, d'ailleurs peu fréquentée , que se sont rencontrés deux objets pleins d'intérêt pour les descendants de la famille Charnier, savoir : l** un portrait original de leur célèbre aïeul; et 2" sa vie écrite, vers la tin du dix-septième siècle, par un homme qui avait entretenu d'intimes rapports avec les protestants de France, et qui s'est montré plus jaloux qu'eux-mêmes de conserver les souvenirs de leur histoire.

Le portrait, c'est celui que nous joignons à ce volume, d'après une gravure sur acier en taille-douce, que M. Henry Charnier en a fait faire. Comme il n'est point inscrit parmi les dons faits à la bibliothèque, et qu'il est mentionné dans une ancienne liste des portraits qui s'y trouvaient, on peut en conclure qu'il a appartenu au docteur Williams. Peut-être lui venait-il de sa seconde femme, Jeanne Guill, dont le père , autre réfugié de la Révocation de l'Edit de Nantes, avait laissé à Tours des biens considérables , pour échapper aux convertisseurs.

Ce portrait a d'autant plus d'intérêt, que nous avons constaté l'absence d'aucun portrait de Chamier au département des estampes de la Bibliothèque impériale. Peut-être n'en avait-il jamais été gravé aucun.

La biographie inédite de Chamier, que renferme cette même bibliothèque, est de John Quick, ministre de l'Evangile, nonconformiste comme le docteur Williams. Elle fait partie d'une série de soixante-dix biographies des plus célèbres professeurs, ministres et autres protestants de France et d'Angleterre, sous le titre à^Icones sacrœ gallicanœ et anglicanœ. Les priMuières sont au nombre de cinquante , en commençant par Le Fèvre d'Etaples, pour s'arrêter à Claude Brousson. Celle de Chamier est la quinzième, et il y est dénommé le Grand Chamier. Il n'est pas inutile de donner quelques renseignements sur l'auteur de

celte galerie, qui forme deux volumes in-folio. Aussi bien, a-t-il de justes droits à l'estime de tous, et particulièrement à la reconnaissance des protestants français.

Jean Quick était né à Plymouth, en 1636. Après avoir étudié à Oxford, il reçut les ordres sacrés en 1658. L'acte du Parlement dit d' Uni for mité , de 1662 , l'ayant mis en demeure de se prononcer, il n'hésita pas à suivre l'impulsion de sa conscience et à se déclarer non - conformiste , bravant la calomnie, le mépris, la pauvreté, la prison. Arrêté en chaire, au milieu de sa prédication, le 13 décembre 1663, et incarcéré, traduit devant la justice une première fois, puis une seconde, puis une troisième, il se montra d'une fermeté calme, mais inébranlable, disant que son devoir lui commandait d'évangéliser son troupeau, et qu'il devait obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. En 1679, il fut appelé aux fonctions de pasteur de l'Eglise anglaise de Middlebourg, en Zélande. Il retourna à Londres en 1 681 , et y devint pasteur d'une congrégation de fidèles qui se réunissaient à l'enclos Saint-Barthélémy. 11 était très instruit, bon prédicateur et grand travailleur; plein de charité, il aimait à secourir les malheureux, et se dévoua au service des pauvres protestants de France que la révocation de l'Edit de Nantes chassait de leur patrie. Il avait souffert la persécution pour sa foi, il savait apprécier l'abnégation et les sacrifices de ces milliers de coreligionnaires qui fuyaient dispersés de toutes parts. Sa profonde sympathie pour eux l'avait porté à étudier leurs annales, à en réunir les matériaux; enfin il publia, en 1692, en deux volumes in-folio le cr Sijnodicon in « GaUia reformata, ou Recueil des actes, décisions, etc., des « Conciles des Eglises réformées de France, etc., avec une in- « troduction (de 143 pages) sur l'histoire de la religion réformée « en France, depuis son origine jusqu'à son renversement par « Louis XIV, » introduction dont la dernière partie est pleine de faits et de documents intéressants. Quick s'était appliqué depuis une vingtaine d'années à rassembler les éléments de ce

précieux ouvrage, qui a précédé de beaucoup celui d'Ayinon : c'était une lourde tâche qu'il s'était imposée, il ne put l'accomplir qu'à force de zèle, et en l'exécutant jusqu'au bout il a rendu un service eminent à l'histoire. Le Synodicon est dédié au duc de Bedford. Un portrait de Quick et une gravure, représentant une assemblée synodale^ se trouvent en tète, comme dans l'ouvrage d'Aymon , qui n'est, à vrai dire, qu'une copie du recueil anglais, traduit et malheureusement non corrigé, ce qui eût été fort essentiel.

Les Icônes sacrœ étaient aussi destinées à l'impression et elles auraient été publiées par Quick, si l'argent nécessaire ne lui eût fait défaut. Le vieux duc de Bedford était si content de cette œuvre , qu'il avait résolu d'en faire les fonds : la mort l'empêcha de donner suite à ce projet. Quick mourut lui-même, le 29 avril 1706, assisté dans ses derniers moments par son ami le D' Williams. On ignora pendant longtemps ce qu'étaient devenus ses manuscrits. Wilson, dans son Histoire des Eglises dissidentes (1810) qui nous a fourni beaucoup des informations ci-dessus, dit que s'ils existaient encore, il serait bon d'en faire profiter le public en les déposant dans quelques bibliothèques oii ils fussent à sa portée. Ils avaient sans nul doute été vendus avec les livres provenant de la succession de Quick. En dernier lieu , ils étaient parvenus en la possession d'une demoiselle Adams, qui en fit don à la Bibliothèque du D"" Williams, le 21 novembre 1817.

Ayant été informé qu'une vie de Daniel Charnier se trouvait au nombre des Icônes gallicance, M. Henry Chamier s'empressa de s'en procurer une copie, et c'est à lui encore que nous devons d'en pouvoir joindre ici une traduction. On nous approuvera certainement de n'avoir fait subir au récit aucune modification ; nous avons cru devoir laisser intacts, non-seulement son caractère scripturaire, mais sa physionomie originale et même un peu étrangère, aussi bien que ses redondances et ses formes surannées. Le lecteur n'oubliera pas que c'est un An-

i 8 INTRODUCTION.

glais qui parle, un Anglais du dix-septième siècle, un ministre dissident, et s'il rencontre quelques termes mal sonnants, il se souviendra surtout de ce que nous avons dit de l'ardente foi de ce digne ministre de l'Evangile, manifestée par la noble conduite de toute sa vie. Il faut convenir que notre langage moderne a beaucoup gagné (généralement parlant) en politesse ; aujourd'hui nous avons un goût parfait; nous avons fait disparaître de notre style ces aspérités tliéologiques des 'purilains d'autrefois, et, comme dit Molière, nous « mâchons ce que nous avons sur le cœur », lorsqu'il arrive que nous y ayons quelque chose. Mais ce beau mérite, par lequel nous sommes si supérieurs à nos aïeux, ne viendrait-il pas de ce que, suivant l'image de Luther, notre pauvre humanité pencherait aujourd'hui de quelque autre côté, c'est-à-dire de ce que les objets de notre passion , de notre foi , de nos prédilections auraient changé? Quoi qu'il en soit, le bon Quick, même avec son bagage de métaphores bibliques, avec ses expressions tour à tour rudes ou tleuries, ses digressions et ses lenteurs, excitera, nous n'en doutons pas, le plus sympathique intérêt. S'il montre une haine vigoureuse de ce qu'il croit le faux, en matière de culte, on sent que c'est parce qu'il aime profondément ce qu'il croit la vérité, et l'on serait encore assez heureux de rencontrer toujours ces conditions chez un écrivain. Nous lui avons donc maintenu sa couleur locale et caractéristique. Par là même et par son extrême ingénuité, il devra plaire à plus d'un lecteur. Ainsi, nous le laisserons employer le vocabulaire et les images de l'Apocalyse; — appeler l'église d'Aubenas un candélabre d or et 'petits agneaux les petits enfants de Chamier; — raconter la vie de ceux-ci avant celle de leur père; — intercaler dans son récit des épisodes, des détails de mœurs, des pièces justificatives; — dire en passant quelques mots à l'adresse de M. Bayle, le grand critique... Rien de tout cela ne devait être altéré, et le morceau n'en est que plus instructif; la forme n'en a que plus de charme et de prix.

\'. lies Motes et Appendices.

A ces textes principaux, — le Journal du voyage de i607 et la biographie de Quick, — nous avons rapporté, en suivant l'ordre chronologique des faits, les nombreuses pièces justificatives, le plus souvent inédites, qui venaient, au fur et à mesure, compléter ou rectifier nos deux documents. On ne nous saura sans doute pas mauvais gré d'avoir donné une large place à la partie bibliographique et aux citations des ouvrages mêmes de notre auteur, comme aussi d'être entré, à l'occasion, dans des détails assez circonstanciés sur certains points accessoires. C'est dans ces commentaires que nous avons pu insérer des notices succinctes sur la postérité de Daniel Chamier, et conduire ainsi jusqu'à notre temps et même jusqu'à ces derniers jours l'histoire de ses descendants.

Nous permettra-t-on de clore ces préliminaires par quelques lignes plus personnelles, et de dire ici qu'indépendamment de l'attrait qu'avait pour nous, au point de vue historique, le présent travail, un intérêt qui nous est particulier s'y trouvait accidentellement mêlé? En effet, c'est dans cette ville du Dauphiné où Daniel Chamier résida pendant la majeure partie de sa vie, c'est à Montélimar, que nous fûmes appelé à exercer, il y a une quinzaine d'années, nos premières fonctions de magistrat. C'est là que nous avons connu et apprécié ce beau pays de la Drôme, cette riche plaine du Rhône, d'un si riant aspect en la première saison des mûriers l Nous nous plaisions, dans nos loisirs, à y rechercher les traces, désormais bien effacées, de ce XVI" siècle où Montélimar, ayant tout d'abord embrassé la Réforme, fut désignée comme une pelile Genève, Souvent nous y avons examiné d'un œil curieux cette cave, ou salle basse, où se tinrent les premières assemblées, — cette

20 INTROniCTlON.

place où lut le Temple, et qui en a gardé le nom, — et nous avons interrogé des traditions et des archives, hélas! presque entièrement disparues. Nous aimions, parmi nos rêveries, à évoquer les ombres du passé, et surtout la frappante figure de Daniel Chamier, — soit dans le cloître de l'ancien couvent transformé en Hôtel de Ville et en Palais de Justice, — soit au pied des vieux remparts , tombés depuis sous le marteau démolisseur, — soit encore au fond du Val solitaire d'Aiguebelle, chez ces bons moines de la Trappe, à qui nous allions demander l'hospitalité...

Ce temps est déjà loin de nous ! Mais nous avons été heureux de revenir, par les études auxquelles nous ramenait notre publication, à un |)ersonnage et à des lieux qui étaient demeurés associés pour nous dans un affectueux souvenir. Dans ce retour vers le passé, nous avons goûté le charme indéfinissable qui s'attache aux souvenirs, et vérifié une fois encore cette douce parole du divin poète, qui souvent autrefois s'était offerte à notre esprit :

. . . Et hxc olim meminisse juvahit l

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