LA RIVALITÉ
La rivalité de la France et de l'Autriche remplit deux siècles. Elle a été marquée par la lutte de François Ier et de Henri II contre Charles-Quint, par l'intervention victorieuse de Richelieu contre Ferdinand II, par les succès diplomatiques de Mazarin qui brisèrent le pouvoir impérial, par les désastreuses et injustifiables agressions de Louis XIV. En 1756, une autre ère commence pour l'Allemagne. Un nouvel État s'est élevé ; la Prusse a grandi, et la France, qui était nag-uère son alliée contre l'Autriche, se retourne contre la maison de Brandebourg-. C'est le tableau de cette seconde rivalité que nous nous proposons de tracer. Elle a pris naissance il y a plus de cent ans ; elle
a traversé des phases diverses ; elle a été de nos jours la cause de guerres et de révolutions dont le souvenir est ineffaçable; et, après tant de changements et de vicissitudes, elle demeure toujours vivace ; elle continue de dominer toutes les autres préoccupations.
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La Prusse doit ses agrandissements successifs à la maison de Brandebourg", féconde en guerriers et en politiques éminents.
En 1608, l'électeur Jean-Sigismond réunissait le duché de Prusse à l'électorat de Brandebourg et prenait pied sur le Rhin par l'acquisition de la moitié de la succession de Juliers. Quarante ans plus tard, Frédéric-Guillaume, surnommé le Grand-électeur, obtenait, par le traité de Westphalie, l'archevêché sécularisé de Magdebourg et les évêchés également sécularisés de Minden, de Kamin et de Halberstadt ; vainqueur des Suédois à Fehrbellin, il ajoute à ces acquisitions la Poméranie orientale. « Avec peu de moyens, dit le royal historien de la maison de Prusse ('), il
(') Mémoires pour servir à l'histoire de la maison de Brandebourg , dans les Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, 1847), t. l«.
fit de grandes choses, se tint lui seul lieu de ministre et de général, et rendit florissant un État qu'il avait trouvé enseveli sous ses ruines. « Il y attira des colons des Pays-Bas et, en 1685, y donna asile à 20,000 protestants français chassés de leur patrie parla révocation del'Édit devantes. « Vingt mille Français s'établirent dans les États de l'Électeur; leur nombre répara en partie le dépeuplement causé par la guerre de Trente ans... Cette colonie prospéra toujours et récompensa son bienfaiteur de sa protection : l'Électorat de Brandebourg puisa depuis dans son propre sein une infinité de marchandises, qu'auparavant il avait été obligé d'acheter de l'étranger. »
Le 18 janvier 1701, Frédéric Ier se fait sacrer roi à Kœnigsberg. « C'était, dit le vainqueur de Rosbach, une amorce que Frédéric jetait à toute sa postérité, et par laquelle il semblait lui dire : « Je vous ai acquis un titre, « rendez-vous-en digne : j'ai jeté les fondements de votre « grandeur, c'est à vous d'achever l'ouvrage. »
L'empereur Joseph 1er, persuadé que l'Autriche n'aurait jamais rien à redouter d'une monarchie de 1,600,000 âmes, avait acquiescé à la prétention de Frédéric I", sous condition toutefois que cette élévation n'altérerait en rien les devoirs de l'Électeur comme membre de l'Empire. Mais, en dépit de cette réserve, le couronnement de Frédéric 1er détruisit virtuellement la suzeraineté exercée par la maison de Habsbourg sur celle de Brandebourg et fonda dans l'Allemagne protestante du Nord une puissance qui allait devenir la rivale de l'Autriche.
Un roi-soldat, dur et avare, mais qui pressentait les destinées de sa maison, créa les moyens de lutter contre l'Autriche. Dans un État dont la population ne dépassait point alors 2,400,000 habitants, Frédéric-Guillaume I^orga-
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nisa une armée de 66,000 hommes; non-seulement il sut l'entretenir par sa bonne économie, mais, en mourant, il laissait un trésor de quatre-vingts millions. « S'il est vrai de dire (ainsi s'exprimait Frédéric II) qu'on doit l'ombre du chêne qui nous couvre à la vertu du gland qui l'a produit, toute la terre conviendra qu'on trouve dans la vie laborieuse de ce prince et dans les mesures qu'il prit avec sagesse les principes de la prospérité dont la maison royale a joui après sa mort. »
A son avènement, Frédéric le Grand se servit habilement de la France pour qu'elle l'aidât à démembrer l'Autriche. Peu de jours après la mort de l'empereur Charles VI, Frédéric dit à l'ambassadeur français, M. de Beauveau : " Je vais, je crois, jouer votre jeu. Si les as me viennent, nous partagerons. » En réalité, ils ne partagèrent point : Frédéric II conquit et garda la Silésie, tandis que la France, en 1748, n'osa point garder la Flandre qu'elle avait également conquise ; elle y renonçait pour obtenir la paix avec l'Angleterre et la Hollande ('].
Huit années s'écoulent et amènent une transformation radicale dans la politique des grands États. La France et l'Autriche, après une rivalité deux fois séculaire, se rapprochent, se réconcilient et s'unissent en 1756. Menacée par cette alliance, la Prusse va devoir lutter pour son existence même. Avec 150,000 Prussiens, Frédéric II allait devoir tenir tête à 400,000 coalisés qui voulaient le réduire au seul duché de Brandebourg. Montrant une fermeté héroïque, une invincible ténacité, il sut faire face à tous ses
(') Voir, sur cet épisode, les judicieuses réflexious de M. Jules Van Praet, dans ses Essais sur l'histoire politique des derniers siècles', t. II, pp 213 et suiv.
ennemis, et, avec l'appui de l'Angleterre, il sortit triomphant d'une lutte qui dura sept années.
Ce fut pendant la guerre de Sept ans que les Prussiens et les Français se rencontrèrent pour la première fois sur un champ de bataille. Quelle journée que celle de Rosbach ! De son camp, Frédéric II adresse le billet suivant à l'envoyé de Hanovre près la cour de Vienne : « L'armée de France a eu l'air de m'attaquer, le 5 de ce mois (5 novembre 1757), mais elle ne m'a pas fait cet honneur, s'étant enfuie, sans que je la puisse joindre, dès la première décharge de mes troupes ('). » Ce n'est pas seulement le génie de Frédéric II qui, à Rosbach, triomphe de l'incapacité du prince de Soubise, c'est aussi la discipline prussienne qui l'emporte sur une monstrueuse désorganisation. Les troupes françaises, si vaillantes sous les Turenne et les Coudé, n'avaient plus même le sentiment de l'honneur (2).
(') a La journée de Rosbach avait coûté dix mille hommes à l'armée de M. de Soubise. Les Prussiens en prirent sept mille prisonniers; ils y gagnèrent de plus soixante-lrois canons, quinze étendards, sept drapeaux et une paire de timbales. » (Histoire de la guerre de Sept ans, dans les Œuvres de Frédéric le Grand, t. II, p. 155.)
(s) Le comte de Saint-Germain, qui commandait l'arrière-garde, écrivait, le 11 novembre : « Je conduis une bande de voleurs, d'assassins à rouer, qui lâcheraient pied sans tirer un coup de fusil et qui sont toujours prêts à se révolter. Jamais il n'y a rien eu d'égal ; jamais armée n'a plus mal fait. Le roi a la plus mauvaise infanterie qui soit sous le ciel et la plus indisciplinée. Il n'y a plus moyen de servir avec de pareilles troupes. La terre a été couverte de nos soldats fugitifs, à quarante lieues à la ronde ; ils ont pillé, tué, violé, saccagé et commis toutes les horreurs possibles. Notre nation n'a plus l'esprit militaire et le sentiment d'honneur est anéanti. On ne peut conduire nos troupes qu'en tremblant, et l'on De doit s'attendre qu'à des malheurs. »