ROSBACH
La victoire de Rosbach ne détruit point la popularité de Frédéric II en France; dès ce moment, au contraire, il est glorifié, encensé, comme le héros du xvme siècle. Les témoignages de cette admiration ne se retrouvent pas seulement dans les correspondances des philosophes et des encyclopédistes. Ne citons ni Voltaire ni d'Alembert; nous avons d'autres preuves de l'adulation dont Frédéric le Grand est l'objet. Le comte de Ségur, celui qui fut le dernier ambassadeur de Louis XVI à la cour de Pétersbourg, a eu, en 1784, une longue entrevue avec le roi de Prusse, à Potsdam, et il nous dira ses impressions : «... J'examinais avec une vive curiosité cet homme, grand de génie, petit de taille, voûté et comme courbé sous le poids de ses lauriers et de ses longs travaux. Son habit bleu, usé comme son corps, ses longues bottes qui montaient au-dessus de ses genoux, sa veste couverte de tabac, formaient un ensemble bizarre et cependant imposant : on voyait au feu de ses regards que l'âme n'avait pas vieilli; malgré sa tenue d'invalide, on sentait qu'il pouvait encore combattre comme un jeune soldat; en dépit de sa petite taille, l'esprit le voyait plus grand que tous les autres hommes ('). »
On l'a dit et redit : Frédéric II avait élevé la Prusse à un degré de puissance et de grandeur qui la constituait désormais en état de rivalité permanente avec l'Autriche.
L'empereur Joseph II ne se faisait aucune illusion à cet égard. Quatre jours après la mort de Frédéric (2), il écrivit au prince de Kaunitz, chancelier de cour et d'Etat : « Comme militaire, je plains la perte d'un grand homme et qui
(') Mémoires ou souvenirs du comte de Ségur, t. Ier, p. 412. (*) Frédéric le Grand s'éteignit à Potsdam, le 17 août 1786.
fera à jamais époque dans l'art de la guerre. Comme citoyen je regrette qu'elle est arrivée, cette mort, trente ans trop tard; Tannée 1756, elle aurait été autrement avantageuse qu'en 1786. Je n'ai plus la moindre espérance de son successeur et tant que Hertzberg sera l'âme de tout, il faudra s'attendre encore à pire (')... «
Lorsque Frédéric II était monté sur le trône, la monarchie prussienne s'étendait sur une superficie de 2,185 milles carrés géographiques avec unepopulation de 2,240,000 habitants. Après la conquête de la Silésie et le premier partage de la Pologne, le royaume acquit une étendue totale de 3,452 milles carrés et la population s'éleva à plus de cinq millions d'âmes (5,430,000). Frédéric avait donc plus que doublé la puissance de la Prusse.
En France, Mirabeau (et il n'était pas seul de cet avis) regrettait que Frédéric le Grand n'eût pas triplé et quadruplé la puissance de la maison de Brandebourg.
» La maison de Brandebourg, disait-il, a pu s'élever une fois assez haut pour servir de digue au torrent autrichien qui menace d'inonder l'Allemagne.... Que la digue soit donc réparée sans cesse et même rehaussée ! Que la maison de Brandebourg* s'élève encore!.... « Eh bien! elle s'élèvera encore, et un jour, après une succession d'événements hors des prévisions humaines, s'accomplira le vœu du plus grand orateur de la Révolution de 1789. « La monarchie française, poursuit Mirabeau, forme une masse de puissance infiniment imposante et solide, soit par son étendue,
(') Le comte de Hertzberg, né en 1725, à Lottin, dans la Poméranie ultérieure, mort en 1795. La conclusion de la paix de Huberlsbourg lui valut de la bouche de Frédéric II cet éloge : « Vous avez fait la paix, comme j'ai tait la guerre, un contre plusieurs. »