1770-1790
f"^^g-j,^ORsauE j'enlrepris de rechercher aux Ar- ^.. chives de l'Etat tous les papiers ayant trait an séjour en France de Sacchini et de Salieri, ainsi qu'aux ouvrages qui leur furent commandés par V Administration pour F Académie de musique, je jus tout d'abord effrayé des liasses énormes qu'il me fallait dépouiller : il s'agissait, en effet , de seize cartons contenant en moyemie chacun trois cents pièces, sans aucun classement méthodiaue ni chronologique.
Ce beau désordre, auquel il serait d'ailleurs très difficile de remédier, rend 1rs redierches cxirêmernent longues, car telle pièce qui parut d'abord insignifiante et dont la trace est perdue , peut acquérir une grande importance rapprochée de tel autre papier quon découvre beaucoup phis tard : ou comprend dés lors quel rôle joue la mémoire pour un travail de ce genre, dans l'impossibilité où l'on est de noter toutes les pièces qui passent sous les veux.
A mesure que je poursuivais mes recherches, je découvrais de nouvelles données très intéressantes sur r Opéra du dix-huitième siècle, et je m'assurais, sans trop m'en étonner, que tons les écrivains qui se sont occupés de l'histoire de notre premier théâtre n'ont jamais eu l'idée de consulter ces documents, où fourmillent les révélations les plus piquantes : c'est pourtant là, et non ailleurs , que se trouve la véritable histoire de V Opéra.
Seul, Castil-Bla-:^e , a eu connaissance des trésors enfouis dans les cartons des Archives, mais il n'en tira aucun parti et ne sut même pas reproduire exactement les rares renseignements qu'il y puisa. M. Desnoires terres, du moins, les' a dépouillés avec réflexion et a su '
les mellre à conlribulion pour son travail si cotiiplc! au point de vue documentaire sur Gluck et Piccinni.
J'en ai, à mon tour, extrait soigneusement toutes les pièces visant Sacchini et Salieri, les plus importantes comme les moins saillantes, et elles ont toutes trouvé place dans mon ouvrage sur la Cour et l'Opéra sous Louis XVI.
Mais je ne m'en suis pas tenu là, et, m'y reprenant à plusieurs fois pour ne rien laisser échapper de curieux , fai voulu écrémer tous les papiers présentant quelque intérêt et les produire au jour. De là ces différents articles , ayant trait à tel artiste célèbre, à telle intrigue demeurée secrète, qui parurent d'abord dans divers journaux et qui forment, réunis ensemble, une histoire mystérieuse et vraie de l'Opéra pendant les années qui précédèrent la Révolution.
Du jour où je les publiai, plusieurs de ces pièces se répandirent très vite dans la presse. La plupart de mes cofifrères voulurent bien nommer celui qui les avait recherchas , mais plusieurs se les approprièrent sans plus de façon. Certain rapport de Dauvergne, notamment, a obtenu un vif succès de curiosité, mais l'intérêt même excité par ces documents à leur appari-
lion a pu faire constater gui les avait, le premier, découverts et publiés.
Tous les papiers vianuscrils réunis dans ce volume ont vu le jour par mes soins, et, quant à ceux qu'on pourrait déjà connaître en partie pour les avoir lus sous une autre signature, ils étaient extraits de mes propres articles. Au besoin, la date de publication en ferait foi et je ne fais , pour ceux-là, que reprendre mon bien chez autrui.
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ERS la tin du dix-huitiéme siècle, un homme exerça une influence dominante à l'Opéra, i|' influence supe'rieure même à ?^ celle du ministre qui de'tenait le pouvoir nominal , mais qui laissait son second gouverner.
Ce personnage considérable ne jouissait pas seulement d'une autorité occulte, car lui-même était décoré du titre de Commissaire du Roi près l'Académie de musique, mais il avait su par son esprit d'intrigue, par son habileté à flatter le tiers et le quart, se faire peu à peu une place beaucoup plus grande que ses fonctions ne le comportaient d'abord. Il sut enfin occuper ce poste envié pendant les dix années qui précédèrent immédiatement la Révolution, et ne fût-ce que par la durée de son autorité, il mériterait qu'on
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s'occupât sérieusement de lui, alors même qu'il n'aurait pas eu une si grande influence sur les destine'es de notre Opéra, partant sur celle de la musique dramatique en France.
C'est d'ailleurs une figure singulière et bien curieuse à étudier que celle de ce Papillon de la Ferté, parti d'une position assez modeste et arrivé aux fonctions les plus enviées, jouissant d'un crédit sûr et l'employant volontiers pour ses favorites, homme aimable d'ailleurs et très affable , trop affable même , doué d'une grande activité et d'un sens droit, ne boudant pas au travail, imaginant, proposant, essayant quantité de projets qu'il croyait être pour le bien de l'Opéra ; homme de mérite, au résumé, mais, pour employer une expression toute moderne, faux bonhomme au premier chef. Ce n'est pas assez d'un mot pour expliquer ce caractère complexe, et il ne suffit pas d'injurier La Ferté, comme fait Castil-Blaze le déclarant : « vieux dévot, libertin et frappé d'imbécillité dès ses plus jeunes ans, » pour le juger. Celui-là mérite mieux qu'une appréciation sommaire, qui sut jouer un tel rôle dans notre histoire musicale, qui gouverna presque souverainement l'Opéra durant une période aussi glorieuse pour ce théâtre, puisqu'elle, vit éclore les chefs-d'œuvre de Sacchini et de Salieri.
Né d'une famille vouée aux fonctions financières, le jeune Papillon* obtint d'abord des intérêts dans les
* Denis-Pierre-Jean Papillon, dit La Ferté, fut inscrit à la p.iroissc de Notre- Dame de Châlons le 18 février 1727, ainsi qu'il résulte des copies de son acte de naissance et de son acte de décès (i" thermidor II) conservées aux archives de l'Opéra.
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fermes ; puis, lors de la suppression des sous-fermes, il acheta assez cher une charge des plus recherchées et fut nommé Intendant-contrôleur de l'Argenterie et des Menus Plaisirs de la Chambre du Roi. Multiples et délicats étaient les devoirs de ces fonctionnaires, appelés plus brièvement intendants des Menus. Ils devaient examiner en détail la recette et la dépense, tant ordinaire qu'extraordinaire, qui se faisait dans la chambre du roi, tant pour sa propre personne qu'à l'entour d'elle; ils en tenaient contrôle et devaient faire rendre compte aux trésoriers généraux de l'Argenterie et des Menus , d'abord devant les premiers gentilshommes de la Chambre, puis à la Chambre des comptes. La dépense pour la personne du roi comprenait ses habits, linges, ornements, joyaux, etc. ; la dépense hors de sa personne embrassait les meubles et l'argenterie pour les appartements royaux, plus les dépenses extraordinaires, telles que bals, ballets, mascarades, carrousels, tournois, baptêmes, sacres, couronnements, mariages, pompes funèbres, services, enterrements, anniversaires, etc.. Les intendants des Menus prêtaient serment de fidélité entre les mains du chancelier et à la Chambre des comptes, à laquelle ils soumettaient, chaque année de leur exercice finissant, le résumé de tout le contrôle exercé par eux. Leurs gages et droits étaient portés sur les états de la dépense ordinaire de l'Argenterie, mais ils avaient en outre pour « leur bouche à cour en argent » chacun 1,200 livres à la Chambre aux deniers, au lieu de la bouche à cour qu'ils avaient précédemment à la table des premiers valets de chambre et secrétaires du
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cabinet, et ils avaient enfin pour leur propre usage chacun deux mulets de l'équipage du roi*.
La Ferté employa d'abord toute sa diplomatie à conquérir la sympathie de ses supérieurs, les gentilshommes de la Chambre du roi , qui avaient mal accueilli sa nomination, et il y parvint après un temps relativement assez court. A la suite de l'insuccès de l'administration de la Ville, en 1776, il fut choisi une première fois par le roi, pour mettre un peu d'ordre dans les affaires de l'Opéra; il n'y resta guère plus d'un an, mais ce court ofhce lui suffit pour montrer de réelles qualités d'administrateur théâtral. Aussi quand, après de nombreux essais et de nouveaux échecs, le roi dut encore enlever la gestion de l'Opéra à la Ville en 1780, rintendant des Menus se trouva tout naturellement désigné par ses services antérieurs pour surveiller de près la direction du théâtre, confiée d'abord à Berton, puis à Dauvergne : c'est de ce jour que date le règne artistique de La Ferté.
La toute-puissance de La Ferté s'explique par ce simple fait que, pendant les dix années qu'il resta Commissaire du Roi près l'Académie de musique, il vit se succéder au-dessus de lui quatre ministres de la Maison du roi, qui devaient nécessairement prendre ses avis pour paroles d'Evangile en un sujet où ils ne connaissaient pas grand'chose, et qui ne restaient pas assez longtemps en place pour apprendre à juger par eux-mêmes les contestations si compliquées et si
* Etat de la France, t. I, p. 290. Le dernier Etat de la France a été publié en 1749, six ou sept ans seulement avant l'entrée en fonctions de La Ferté.
délicates qui s'élevaient presque chaque jour à l'Opéra. La Ferté savait très habilement jeter le grappin sur eux dés qu'ils entraient en fonctions, et, sous prétexte de leur éviter tous les désagréments d'une « machine aussi compliquée » à conduire, il ne leur expliquait que ce qui était absolument nécessaire; il leur présentait chaque affaire en litige sous le jour le plus propice à ses vues ou à ses projets et leur dictait le plus souvent leurs ordres, qu'ils n'avaient qu'à signer.
Une lettre comme exemple précis. A peine le comte de Saint-Priest eut-il pris possession du ministère, que La Ferté lui écrivit la lettre suivante, qu'il avait déjà dû envoyer aux ministres précédents :
Monseigneur,
Je respecterois trop vos occupations pour oser vous en distraire dans un moment aussi intéressant, si je ne croyois de mon devoir de vous éviter par cette même raison les importunités qu'ont même éprouvées dans des temps plus tranquilles MM. vos prédécesseurs, à leur avènement au ministère, relativement à l'Opéra. Pour les éviter, je penserois , Monseigneur, que jusqu'au moment où vous pourrez me sacrifier quelques instants pour avoir l'honneur de vous rendre compte de l'administration de l'Opéra et des raisons qui ont déterminé le roi à réunir ce spectacle à son domaine, il seroit à propos que vous écartassiez toutes les demandes importunes qui pourront vous être faites surtout relativement à des congés, en répondant que vous ne pouvez rien entendre à cet égard qu'après vous être fait rendre compte de la position de l'Académie royale de musique. J'ai l'honneur de vous prévenir. Monseigneur, à l'avance que ce n'est pas une des plus
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faciles de votre ministère. Mais j'espère qu'avec M. le vicomte de Saint-Priest, qui m'a témoigné de la bonté, nous pourrons vous épargner l'ennui qui est la suite de cette administration et dont j'ai cherché à éviter autant que j'ai pu les dégoûts à MM. vos prédécesseurs*....
Lorsque La Ferté fut chargé de la surveillance supérieure de l'Opéra, en mars 1780,11 avait au-dessus de lui le ministre Amelot, — et c'est avec lui qu'il en prit le moins à son aise, parce que Amelot voyait de plus près les affaires, au moins celles de l'Opéra, que ne firent ses successeurs. Mais lorsque Amelot fut remplacé parle comte de Breteuil au courant de 1783, lorsque celui-ci céda la place, le 24 juillet 1788, à M. Laurent de Villedeuil, qui fut remplacé l'année suivante par le comte de Saint-Priest, La Ferté n'eut plus de conseils à prendre de personne : il en donnait, au contraire, à ses supérieurs, qui les accueillaient le plus souvent avec l'empressement de gens trop heureux d'être aussi bien renseignés. Durant ces dix années, La Ferté n'eut sous ses ordres qu'un seul directeur de l'Opéra, Dauvergne, excepté pendant trois ans, d'avril 1782 à Pâques 1785, durant lesquels Dauvergne, exaspéré par l'insubordination et les réclamations des artistes, avait dû se retirer et les laisser se gouverner en république ; mais le comité des artistes était alors dans la main de La Ferté par son beau-frère Morel. Peu importait dès lors à l'intendant des Menus
■ Archives nationales. Ancien régime. O i. 626. Lettre de La Ferté du 20 juillet 1787.
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qu'il y eût oui ou non un chef nominal à la tète de l'Opéra, d'abord parce qu'il devait facilement s'entendre avec ce directeur, puis, parce qu'en cas de de'saccord avec lui, il pouvait le faire combattre par le comité dont il tenait tous les fils et qui était toujours prêt à contrecarrer son chef immédiat. De quelque façon qu'on s'arrangeât, c'était toujours lui, La Ferté , qui demeurait le conseiller nécessaire et le maître souverain.
Des quatre ministres précités , c'est le baron de Breteuil qui resta le plus longtemps à la Maison du roi : c'est aussi sur lui que La Ferté exerça le plus d'empire, précisément parce que le baron était peu au courant des choses du théâtre et qu'il marqua d'abord pour elles un extrême dédain, si l'on en croit Métra. « En s'installant dans son département, M. de Breteuil a trouvé fort plaisant que, depuis le ministère de M. Amelot, il y eût douze volumes in-folio de lettres respectivement écrites entre ce ministre et l'administration de l'Opéra ; il a bien assuré que tel long que pût être son règne, il ne laisserait jamais dans les archives ministérielles des dépôts aussi complets de son attention en cette partie, et c'est ce que tous ceux qui connaissent la gravité respectable de M. de Breteuil ne balancent point à croire ; il y a bien quinze ans qu'on ne l'a vu au spectacle, et certainement il se respecte trop et respecte trop les hommes pour donner autant de temps à des choses futiles en comparaison de celles que l'on néglige, et qui intéressent le bonheur et la paix de la société *. »
' Correspondance secrète, 23 novembre 1783.
lo l'opéra secret au xviii*' siècle
Il n'y a qu'à ouvrir les cartons des Archives nationales pour s'assurer que M. de Breteuil, malgré sa « gravité respectable », a dû s'occuper beaucoup de ces «choses si futiles », et plus peut-être qu'aucun autre ministre, car les pièces échangées entre lui, le commissaire royal et le comité, durant les cinq années qu'il resta ministre, sont presque innombrables. C'est autant de perdu pour sa réputation de gravité, mais c'est autant de gagné pour l'histoire *.
D'ailleurs La Ferté avait su très habilement s'y prendre pour établir son crédit auprès du ministre et de son secrétaire, M. Comyn. Il leur faisait assidûment la cour, il les invitait à tour de rôle à sa petite campagne de l'île Saint-Denis, il jouait à merveille la lassitude, il se plaignait fort à propos des ennuis de cette administration, — juste assez pour qu'on le complimentât, sans songer à l'en décharger ; — il se représentait volontiers comme « enrhumé ou enfluxionné » et jouait d'autres fois la résignation. « Monseigneur, je serai privé aujourd'hui d'avoir l'honneur de vous faire ma cour , étant incommodé , étant arrivé au mo-
* M. de Breteuil compromit bien aussi cette belle gravité par sa conduite légère. Outre ses relations avouées avec une de ses sujettes, la première danseuse Victoire Sauluier, il était le cavalier servant de M™= Griraod de la Reynière, femme du fermier général et mère du gastronome incomparable, le plus lettré des gourmands et le plus gourmand des lettrés, comme dit M. Monselet dans son intéressante étude sur Grimod de la Reynière. M. de Breteuil fît arrêter et incarcérer le (ils de sa maîtresse, en avril 17S6, pour se venger, elle et lui, de quelques traits moqueurs. « Un ministre, écrivait plus tard Grimod, dont le nom sera longtemps célèbre dans les annales du despotisme et de la brutalité, m'exila dans une abbaye au fond de la Lorraine. Il n'était nullement question du gouvernement dans mon mémoire, et cet exil fut une vengeance personnelle du ministre, auquel, il est vrai, je n'avais jamais pris la peine de dissimuler mon profond mépris. >>
ment fâcheux qui m'avoit été annoncé , il y a plus de dix ans, si je continuois à mener une vie aussi sédentaire sur mes papiers : mais c'est chose faite *. » Il avait à l'occasion le mot pour rire et savait dérider ses supérieurs, après les avoir apitoyés. « Le temps affreux qu'il fait à Paris a presque fait fermer aujourd'hui l'Opéra ; les sujets ne trouvant pas de voiture, les rues étant des rivières, ils se sont rassemblés au magazin, d'où ils m'ont fait prier de leur prêter un chariot couvert des Menus avec des cheveaux, pour les mener et ramener de l'Opéra ; on a arrangé le tout en dedans avec des chaises et bancs, j'espère qu'il ne leur arrivera pas malheur et que cela ne ressemblera pas au voyage de Ragotin **. »
Le ministre était assez porté sur sa bouche, à ce qu'il paraît, et La Ferté s'entendait fort bien à flatter son faible pour la bonne chère : leur correspondance administrative est assez souvent entremêlée de détails culinaires qui font venir l'eau à la bouche. « Monseigneur, écrivait certain jour La Ferté, je suis bien fâché de la raison qui me prive de l'honneur de vous posséder demain, j'espère cependant que votre guérison sera aussi prompte que je le désire et que vous voudrez bien alors me dédommager. Je ferai en sorte, si je suis un peu moins enchaîné, d'avoir l'honneur d'aller m'informer demain de votre santé et de vous faire, Monseigneur, ma cour ; je vous prie de vouloir bien agréer
■ Archives nationales. Ancien régime. O i. 62b. Lettre de La Ferté au ministre, du 24 février 1784.
" Ihid. Lettre de La Ferté au ministre, du 2 janvier 1784.
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un outardeau qui m'est arrivé, je désire que vous le trouviez de votre goût *. »
Mais après manger il faut boire, et La Ferté étant allé passer quelque temps en Champagne, à l'automne de 1784. le baron de Breteuil lui adresse une petite lettre dont voici le passage important : « Je vous remercie des informations que vous voulez bien me donner sur les différentes espèces de vins de Champagne, dont votre séjour dans cette province vous a mis à portée de prendre connaissance. Je vois que le bon est assez rare. Si vous voulez en rapporter quelques essays, je verrai h votre retour, à me décider sur la quantité que je pourrai m'en procurer **. » La Ferté était trop bon courtisan pour ne pas offrir à son chef tous les « essays » que celui-ci désirait ; et nul doute que M. de Breteuil n'ait pavé le vin de Champagne de la même monnaie que l'outardeau.
Malgré toutes ces prévenances, La Ferté essuyait parfois quelques rebuffades du ministre, mais le nuage était bientôt passé. Comme tous les gens pénétrés de de leur importance et qui se savent indispensables, La Ferté ne négligeait aucune occasion de faire du zèle : il paraissait se donner beaucoup de peine pour résoudre les questions les plus simples et faisait semblant d'apercevoir de graves complications là où il n'y avait nul embarras. Ainsi écrit-il certain jour au ministre (27. mars 1784) que tout le comité de l'Opéra, le bailli du
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 62e. Lettre de La Ferté au ministre, du 12 janvier 1784.
" Archives nationales. Ancien régime. O i, 634. Lettre du ministre à La Ferté, du 25 octobre 1784.
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Rollet et Salieri, sont venus le trouver tout en émoi pour lui exposer de graves réclamations. L'apparition des Danaïdes, lui ont-ils dit, a été fixée au lundi 19 avril, de façon à assurer le paiement des sujets pour la fin de ce mois ; cette représentation importante est attendue avec impatience par le public, et voilà qu'on répand le bruit que M"° Montansier voudrait faire chanter trois ou quatre fois à Versailles, la semaine prochaine, les artistes de l'Opéra. Ce retard dans les répétitions pourrait causer à l'Opéra une perte de plus de i5o,ooo francs, car les recettes seraient presque nulles pour le mois d'avril, et les appointements des acteurs resteraient encore en suspens. Cependant, ajoute La Ferté, ces considérations, si graves qu'elles soient, doivent céder devant les désirs de la reine, si c'est vraiment pour répondre aux intentions de Sa Majesté que la Montansier veut attirer les sujets de l'Opéra à Versailles et les déranger des répétitions : c'est ce qu'il faudrait éclaircir en toute hâte, à son humble avis.
A lire cette lettre si pressante, il semblait vraiment qu'il y eût péril en la demeure. Le ministre ne s'en émut pas beaucoup et fit simplement répondre par son secrétaire que « le projet en question n'avait pas le moindre fondement, que M. de La Ferté en a pris allarme à tort ; » puis il ajouta de sa main, non sans une nuance d'impatience : « Vous aurez tous les jours des inquiétudes nouvelles, si vous ouvrez les oreilles aux propos *. »
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 626. Lettres de La Ferté, des 17 et 27 mars 1784. Lettres du ministre, des 27 et 28 mars.
14 l'opéra secret au xviii^ siècle
Avant même d'être chargé de la direction de l'Opéra, La Ferté, qui avait su prendre assez vite le premier rang parmi les intendants des Menus pour que le ministre et les gentilshommes de la Chambre aient voulu, en 1762, réunir les trois charges d'intendants sur lui seul, La Ferté voyait déjà onduler autour de lui une cour nombreuse de flatteurs, de ces gens à l'œil exercé, au flair subtil, qui savent discerner entre mille le puissant du lendemain, le maître futur, et qui s'attachent dès lors à sa destinée avec une obstination d'autant moins touchante qu'elle est plus tôt récompensée.
Poinsinet, l'illustre, l'unique Poinsinet, Poinsinet le mystifié, était un des courtisans les plus empressés de La Ferté, et lorsque sa comédie du Cercle fut représentée à la Comédie-Française , il s'empressa de la dédier à son protecteur *. Cette flatterie lui valut aussitôt une dure leçon :
On s'étonne et même on s'irrite
De voir encenser un butor ;
N'a-t-on pas vu l'Israélite
Jadis adorer le veau d'or ?
Un auteur peut, sans être cruche,
Emmécéner un La Ferté ;
C'est un sculpteur qui d'une bûche.
Sait faire une divinité **.
■ Cette petite comédie, le Cercle ou la Soircc à la modi, renfermait, parait-il, plusieurs scènes de la comédie de Palissot jouée à Nancy et imprimée dans ses œuvres sous ce même titre du Cercle. Comme ou demandait à Palissot pourquoi il n'avait pas revendiqué cette comédie ; " Serait-il décent, dit-il, que Géronte revendiquât sa robe de chambre sur le corps de Crispin? >> Cette petite pièce, en forme de mosaïque, renfermant quelques peintures assez vraies de ce qui se
passait parmi les gens d'un certain monde, le duc de disait à l'auteur :
I. Il faut, monsieur Poinsinet, que vous ayez bien écouté aux portes. »
" Mémoires secrets, 2 octobre 1764.
Cette injurieuse facétie n'empêcha pas Poinsinet de tomber en récidive pour mieux s'assurer les bonnes grâces de son illustre patron, car moins d'un an après il composait une pièce de vers bien élogieuse et bien fade pour célébrer la fête de M'"'^ Razetti. « Qu'est-ce que c'est que cette dame ? demande Bachaumont. C'est la maîtresse de M. de La Ferté. Qu'on juge de là avec quelle infamie M. Poinsinet prostitue sa muse. A quelle bassesse ne se dégrade-t-on pas, quand on a perdu les mœurs * ? »
La Ferté se fait plus sévère et plus rigide qu'il n'était lorsqu'il se pique en certain mémoire d'avoir dirigé cette gent intraitable des artistes avec une équité parfaite, de s'être écarté d'eux autant que possible et de n'avoir jamais eu ni faiblesse ni tendresse pour aucune de ses charmantes sujettes. Cette indépendance de cœur est toujours bien difficile à conserver pour un homme placé dans une position où mille occasions le sollicitent de faillir, et M. de La Ferté succomba tout comme un autre. Cet homme qui se targue d'une rigidité inattaquable eut au moins, sans parler des bonnes fortunes passagères, deux liaisons sérieuses : l'une dans la danse, l'autre dans le chant. Il va sans dire que celles qu'il avait distinguées n'étaient ni les plus mal vues ni les plus mal traitées à l'Opéra.
Il honora d'abord de ses faveurs cette charmante Cécile Dumesnil, demeurée célèbre sous son prénom et qui brillait à l'Opéra par ses talents autant que par ses grâces juvéniles. Elle avait débuté en 1776, sous
* Mémoires secrets, 25 janvier 176$.
l6 l'opéra secret au XVIII' SIÈCLE
l'administration de Berton, et avait obtenu du premier coup le plus vif succès : c'était Gardel l'aîné qui lui avait enseigné la danse. Il eut aussi le bonheur envié de toucher le premier son cœur novice, au grand désespoir des nombreux paillards qui s'étaient mis sur les rangs, comme le ténor Legros, et qui enrageaient de ne pouvoir plus posséder ce trésor que de seconde main, — au plus tôt *. La tendre Cécile avait décidément un faible pour ses camarades de la danse, car moins d'un an après, alors qu'elle était déjà la plus courtisée, elle se refusait aux adorateurs les plus distingués et les plus riches pour reporter ses préférences sur le danseur Nivelon o qui possédait en homme tout ce qu'elle avait en femme. » Mais, par une de ces bizarreries trop communes en amour, le beau danseur ne répondait pas aux soupirs de Cécile, tout épris qu'il était d'une danseuse figurante, M^i" Michelot, honorée des faveurs du comte d'Artois, mais dont les appas n'étaient pas comparables à ceux de sa toute jeune rivale. Dans un accès de jalousie exaspérée, celle-ci s'était laissée aller à toute sa fureur contre la demoiselle Michelot, qu'elle maltraita fort : il fallut bien des efforts et des conseils pour calmer cette tigresse, dont le mérite personnel pouvait seul faire excuser la fougue et les écarts **.
M"*^ Cécile avait eu certain jour des velléités de cantatrice et elle avait imaginé de jouer Colette du Devin du village avec sa camarade de la danse, M"« Do-
* Mémoires secrets, 1 8 mars 1777.
** Ibid., 17 février 1778.
rival, pour Colin. Le public se porta en foule à ces représentations inattendues, mais il fil clairement comprendre aux chanteuses improvisées qu'il préférait leur plumage à leur ramage, — l'une avait la voix aigre et l'autre chantait faux, — et elles se contentèrent dès lors de danser *. Très peu de temps après ce caprice vocal, M"= Cécile se faisait renvoyer du théâtre pour un coup de tête. Elle avait refusé de paraître en scène parce qu'on ne voulait pas lui donner un costume aussi brillant que celui de la Guimard, et Amelot, qui se trouvait précisément au spectacle ce soir-là, l'avait fait conduire au For-l'Evêque en prononçant son exclusion de l'Opéra. Mais la rebelle avait un protecteur tout-puissant dans la personne du prince de Conti, et celui-ci n'eut pas de peine à faire réintégrer la danseuse, au grand plaisir des amateurs de spectacle, que cet événement imprévu avait jetés dans la consternation **.
Après une nouvelle absence inexpliquée. M"" Cécile était rentrée au théâtre comme maîtresse en titre de La Ferté, qui l'avait mise dans la plus grande opulence. Elle avait reparu dans le prologue de Sylvie et avait obtenu des applaudissements enthousiastes, car cette retraite semblait avoir encore augmenté son talent aux yeux de ses admirateurs, mais les préférences que lui valait la protection de La Ferté la faisaient mal voir de ses camarades, jalouses déjà de sa figure et de ses charmes. Six mois n'étaient pas écoulés depuis cette
Mimoirts secrets, i8 mai 1778.
' Ibid., I et 2 juin 1778.
iS L OPÉRA SECRET AU XVIII" SIECLE
rentrée triomphale que la jolie enfant mourait subitement en couches, à peine âgée de vingt-deux ans. Cette perte cruelle plongea dans une affreuse douleur le financier qui pensait alors, paraît-il, à l'épouser en reconnaissant ses enfants, mais le confesseur appelé au lit de mort de la danseuse exigea qu'elle éloignât d'elle son amant et qu'elle déclarât que les enfants nés durant le temps de leur union n'étaient pas de lui. Cet aveu public, fait en présence de toute la maison appelée en témoignage, humilia au dernier point le pauvre intendant : il aurait pourtant dû s'en douter *.
La Ferté, qui avait perdu sa femme depuis longtemps, était bien libre de courtiser les filles d'Opéra dont il avait la direction supérieure, mais l'âge venant, il éprouva le besoin d'avoir des affections plus solides et il crut les retrouver dans les liens légitimes d'un nouveau mariage. Il convola en secondes noces, au commencement de 1782, et parut se ranger de plus en plus dans son intérieur ; il se voua même très ostensiblement aux pratiques religieuses, et c'est alors surtout qu'il se rapporta des soins profanes de l'Opéra à son ancien caissier, cet intrigant Morel, devenu son beaufrère et qui, après avoir contrôlé les voitures publiques sur la grande route, se mêlait d'avoir de l'esprit et de
* Mémoires secrets, ii janvier, 21 et 22 août 1781. — M'i' Cécile, dont la carrière fut si courte, avait été reçue danseuse en double en 1777, aux gages de i,$oo livres. Au bout de deux ans, elle est arrivée au rang de « remplacement « à 2,000 livres d'appointements : elle était la deuxième de cette classe et n'avait devant elle que M"'' Dotival, lorsqu'elle vint à mourir. Il ne la faut pas confondre avec une autre M"= Duraesnil, reçue comme danseuse en double en 1772 et qui se retira en 1777, l'année même de la réception de Cécik-. (^Registre des Archives de l'Opéra )
UN ROI DE COULISSES iq
faire des vers, — en attendant mieux, — grâce au concours discret de l'abbé Le Beau de Schosne *.
Tout de'vot et marié qu'il fût, La Ferté ne tarda pas de retourner à son vomissement , pour employer l'énergique expression des Mémoires secrets : il devint amoureux de M"*^ Maillard, et pour faire valoir sa jeune protégée , il imagina de lui donner en chef le personnage de Didon, dans le chef-d'œuvre de Piccinni **. Mais M™e Saint-Huberty tenait ce rôle avec un succès éclatant, et le difficile était de l'évincer. La Ferté crut avoir trouvé un biais : il lui écrivit qu'elle devait éviter de se fatiguer et se réserver pour des ouvrages plus nouveaux ; mais la grande tragédienne , qui entendait bien ne pas céder ainsi un de ses plus beaux succès, répondit aussitôt que sa santé lui permettait de jouer tous ses rôles, et elle joignit à sa lettre un certificat du médecin attestant sa parfaite santé. Repoussé de ce côté, La Ferté se retourna vers le ministre, et lui démontra si bien l'utilité qu'il y avait à
' Mémoires secrets, 14 avril 1782.
" 'M^' Maillard, qui devait tenir le premier rang à l'Académie de musique durant toute la période révolutionnaire, depuis le départ de M'^'^ Saint-Hubertv jusqu'à l'arrivée de M'"^ Branchu, venait d'être enlevée de droit par l'Opéra au théâtre des Petits-Comédiens du bois de Boulogne. Elle avait débuté, le 17 mai 1782, par le rôle de Colette dans le Devin du village, puis par celui d'Aline dans la Reine de Golconde; le 15 mai 1783, elle joua pour la première fois le rôle à' Ariane, que M"' Saint-Huberty lui céda avec une obligeance bien mal récompensée par la suite, et le 15 juillet elle représenta Armide dans Renaud. Elle n'était encore que dans les « doubles » avec 2,000 livres d'appointements, dont 200 variables, mais, au courant de 1784, elle devenait « remplacement pour les rôles de princesses » avec un traitement de 7,000 livres; enfin, dans le courant de 1786, elle passait premier sujet, l'égale de M"=^= Saint-Huberty, à raison de 7,000 livres. La marche était assez rapide, et l'on voit que La Ferté avait dû passer par là. (Registre des Archives de l'Opéra.)
produire une nouvelle chanteuse dans Didon, que celui-ci envoya au comité l'ordre exprès de confier ce rôle à M"<' Maillard. Très froissée de ce passe-droit, M'"® Saint-Huberty écrivit au comité qu'une indisposition subite l'empêchait de paraître en scène, que ce malaise durerait probablement très longtemps et que cette révolution subite arrivée dans sa santé l'obligeait de demander son congé définitif pour Pâques prochain. Cette pique d'amour-propre mit en émoi tout le tripot lyrique, et l'on assurait que M. de Breteuil et La Ferté, irrités d'être tenus en échec par une chanteuse , lui avaient certifié qu'elle avait tout juste huit jours pour se déterminer et revenir de sa bouderie, mais qu'après ce délai passé, ses velléités de retraite seraient jugées définitives.
Le rédacteur des Mémoires secrets retarde sensiblement en ne racontant cette querelle que le 23 février, car elle datait du commencement du mois. Les lettres échangées h ce propos entre le ministre, l'intendant des Menus et la chanteuse, sont conservées aux Archives nationales* et elles sont presque toutes du 5 février 1784. Elles ne nous apprennent d'ailleurs rien de nouveau ni de piquant, sinon que La Ferté était à peu près dans son droit en voulant faire jouer M""^ Maillard, car les règlements ordonnaient que les doubles joueraient tous les rôles, après la dixième, représentation, sans que les acteurs en premier pussent s'y opposer. Quant à la prétention soulevée par Marmontel, à l'instigation de la Saint-Huberty, de faire
* Ancien régime. O i, 634.
répéter sa nouvelle interprète en particulier, elle était tout à fait insoutenable, non-seulement parce que jamais auteur n'avait eu cette prérogative, mais aussi parce que M"" Maillard , ayant répété trois ou quatre fois en place de la Saint-Huberty et l'ayant vue jouer une vingtaine de soirs, était tout à fait en état de tenir le rôle. Une de ces lettres est pourtant bien curieuse en ce qu'elle montre combien la cour, voire la reine, prenait de part à ces rivalités de coulisses , et comment La Ferté se voyait obligé de défendre sa nouvelle favorite jusqu'au pied du trône.
Pour mettre sous vos yeux, Monseigneur, toutes les prétentions ridicules de cette actrice et que j'ose assurer destructives de l'Opéra, je les réunis cy-joint avec les articles à côté des règlements qui peuvent faire le fondement de votre décision ; car il est indispensable, vu l'état des choses, que vous en donniez une. J'ay imaginé que cette forme de vous présenter cette affaire seroit plus précise et qu'elle vous mettroit peut-être, Monseigneur, dans le cas d'en conférer avec la Reine, car il paroîteroit très important que Sa Majesté pût être véritablement instruite des difficultés toujours renaissantes qui s'opposent au bien que l'on voudroit faire ; cela détermineroit peut-être à nous écouter et moins gâter ces sortes de sujets ; je ne vous cacherai pas même. Monseigneur, qu'il paroît, suivant ce que le S"" Gardel prétend, que la Reine lui a fait l'honneur de lui dire, qu'elle n'a pas grande opinion de la D'^° Maillard. Vous seul, Monseigneur, pouvez (sans paroître instruit de cela) faire sentir que cette jeune actrice est dans ce moment-cy le seul sujet d'espérance en femme pour l'Opéra, et que c'est ce qui excite la jalousie de la dame Saint-Huberty, et qu'il seroit très
22 l'opéra secret AU XVIIl^ SIECLE
fâcheux qu'on ne lui procura pas les moyens de se former, vu les difficultés de cette première actrice, sur laquelle on ne peut même trop compter, ainsi que vous aviez pu le remarquer par quelques termes assez e'quivoques de sa lettre et par les mots année de grâce qui sont très soulignés. J'avois prévu. Monseigneur, tout ce qui arrive, quand j'ai vu que l'on s'empressoit de la gâter à Fontainebleau; j'ose croire qu'il n'y a point de sacrifice auquel on ne doive se déterminer pour prévenir la destruction totale de la machine, plutôt que de céder ainsi aux fantaisies de la dame Saint- Huberty, qui doit suivre les règlemens comme les autres et remplir ses engagemens ; elle seroit fort embarrassée de trouver ailleurs ce qu'elle a à Paris, et le public, instruit de ses mauvaises difficultés, ne seroit pas pour elle, et il oublie bientôt ceux qui le quittent ou qu'il perd, nous l'avons vu à la retraite des grands sujets; aujourd'hui il ne pense pas au sieur Vestris*.
Le ministre, adoptant l'avis de La Ferté, répondit quatre jours après « qu'il ne fallait rien changer au règlement ». Cet arrêt laconique portait le coup de grâce aux tentatives de révolte de M"' Saint-Huberty, qui dut effectivement céder le rôle de Didon à son ancienne protégée, devenue sa plus redoutable rivale. Tout marchait donc au gré de La Ferté, lorsqu'un accident vulgaire , un faux pas , vint arrêter pour quelque temps le cours des succès de M"^ Maillard. 0 Je vous prie, écrit-il au secrétaire du ministre, dé vouloir bien prévenir M. le baron de Breteuil, que malheureusement on ne donne pas aujourd'hui
' Archives nationales. Ancien régime. O i, 626. Lettre de La Ferté au ministre, du 6 février 1784.
Chimène, ce qui est très malheureux pour M. Sacchini , M™e Saint-Huberty se disant enroue'e. On ne peut pas non plus donner Didon^ M. de Vermonde ayant défendu à la demoiselle Maillard qui est tombe'e et qui a été saignée, de jouer...* » Un rhume d'un côté, une chute de l'autre, excellentes conditions pour équilibrer les chances contraires de Sacchini et de Piccinni.
Questions de discipline ou questions d'argent, telles étaient les deux préoccupations constantes de La Ferté, car si plusieurs des sujets étaient incorrigibles, comme M"<= Dorival , d'autres étaient insatiables , comme M"es Levasseur et Guimard, et ce n'était pas une petite affaire que de toujours punir ou gronder, de toujours donner ou marchander. Voici, par exemple, M''^ Dorival qui arrive un soir pour danser en état d'ébriété complète. On eut toutes les peines du monde à combiner le spectacle d'autre façon pour se passer d'elle, et La Ferté la fit immédiatement conduire en prison, puis il appela l'attention du ministre sur ce scandale et lui conseilla de faire un exemple. « Vous avez fort bien fait de prendre des mesures nécessaires pour faire punir la demoiselle Dorival de sa crapule et de son manquement à ses devoirs, lui répond M. de Breteuil le i6 janvier 1784. Je la ferai retenir au moins huit jours en prison et je chargerai M. Lenoir de lui faire sentir tout le mécontentement que j'ai de sa conduite **. » Pour le lui faire mieux sentir.
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 626. Lettre de La Ferté à M. Comyn, du 20 février 1784.
•* Archives nationales. Ancien régime. O i, 626 et 634.
Lenoir la mit au secret avec seule faculté' de voir sa mère, sa tante et ses principaux parents, mais, « sans qu'elle pût se divertir avec des étrangers * ». Précaution judicieuse en un temps où les actrices ainsi incarcérées faisaient bonne chère et menaient joyeuse vie en prison avec leurs amis, gens de lettres ou riches seigneurs, qu'elles conviaient à ces fêtes entre quatre murs pour narguer les sévérités de l'administration.
Quelques années auparavant, la même danseuse s'était déjà fait enfermer pour avoir manqué de respect en plein théâtre au maître de ballet, au glorieux Diou de la danse, a l'incomparable Vestris. Celui-ci avait obtenu une lettre de cachet contre elle, mais la rebelle s'était cachée pour n'être pas prise, puis elle avait procédé judiciairement contre son supérieur. Lasse enfin de garder la retraite, elle s'était constituée prisonnière, tout en promettant d'exposer son persécuteur aux risées du public dans un mémoire rédigé tout exprès : celui-ci était déjà en butte au mécontentement des spectateurs qui le couvraient de huées dès qu'il entrait en scène. M"^ Dorival ne resta en prison que deux heures ; elle reparut le dimanche i8 août au milieu d'applaudissements sans fin, tandis que Vestris tenait tète à l'orage avec sa vanité imperturbable et dansait comme un Dieu **.
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 626 et 634.
" Mémoires secrets, 17 et 21 août 1776. Cette aventure a été absolument défigurée par les inventions romanesques de Castil-Blaze. — Aussi peu convenable à l'église qu'au théâtre, M"= Dorival, et aussi Vestris, comme la plupart des artistes de l'Opéra, se fit remarquer par l'inconvenance de sa tenue et par ses agaceries au service pour le repos de l'âme de Carlin, organisé en grand pompe par les Comédiens italiens dans l'église des Petits-Péres. Les artistes de la
Danseuse aimée et applaudie, mais très décide'e et fort éprise de boisson, M"' Dorival était une des filles de l'Opéra qui causaient le plus de tracas à l'intendant par son caractère insoumis et malicieux. Trois mois auparavant, La Ferté, se trouvant à Fontainebleau avec une partie des artistes de l'Opéra, dont M"° Dorival, pendant le séjour de la cour, écrivait au ministre Amelot, resté jusqu'alors à Paris, le 24 octobre ijSS : « Autre discussion. Monseigneur, la demoiselle Dorival est venue samedi dernier me subtiliser un billet de voiture avec relais, en me disant qu'elle devoit se trouver à une répétition. Non-seulement M. Gardel vient de me dire qu'il n'en avoit point annoncé, mais même qu'elle n'avoit pas voulu faire son service à l'Opéra ; elle a maltraité fort le commis du bureau des voitures, ainsi que les gens des Menus, voulant exiger des distributions de gazes et rubans, dont elle n'avoit pas besoin ; elle a manqué empêcher un ballet ici : c'est une mauvaise tête et qui, de plus, dit-on, étoit yvre... *. »
Insubordination d'une part , course à l'argent de l'autre, chacun voulant s'amuser autant que son camarade et gagner davantage. M"" Rosalie Levasseur, par exemple, qui était alors au déclin de sa brillante carrière, mais qui faisait encore la pluie et le beau temps
Comédie française, au contraire, se tenaient avec une convenance parfaite, et les dames ne détournaient pas les yeux de grands livres tout neufs achetés pour la cérémonie. Quant à messieurs et dames de la Comédie italicnns, représentant le deuil, ils étaient trop accoutumés à aller à l'église pour ne pas s'y comporter en bons catholiques, ajoute le choniqueur avec une pointe de raillerie dédaigneuse. Ç Mémoires secrets, 28 septembre 1783.)
* Archives nationales. Ancien régime. O i. 651.
2b L OPKRA SECRET AU X V M l" SIECLE
à rOpéra, grâce à la protection du comte de Mercy- Argenteau, ambassadeur de l'Empire, prétendait qu'il fût fait exception en sa faveur aux règlenients sur les traitements des artistes et qu'on lui accordât des prix exceptionnels. Elle allait pourtant de'clinant d'une façon assez sensible, tandis que M™^ Saint-Huberty gagnait en faveur et en talent, et La Perte' écrivait certain jour au ministre : « Je ne puis vous cacher, Monseigneur, que le public malmène beaucoup M"<= Levasseur ; elle a reparu dans Iphigénie, et, en effet, l'on ne lui trouve plus de voix, et M. l'ambassadeur... deveroit bien lui donner un conseil. »
L'ambassadeur donna, en effet, un conseil, mais dans le sens contraire aux vues de La Ferté, qui écrivait au ministre le 14 janvier 1784: « Monseigneur, M"<= Levasseur m'a envoyé demander ce matin à huit heures un rendez-vous ; je l'ai en conséquence attendue, ne doutant pas que M. l'ambassadeur ne lui eût dit qu'il m'avoit rencontré hier chez vous ; en effet, elle m'a dit qu'elle avoit appris que M. l'ambassadeur (qui, a-t-elle ajouté, étoit de tous les tems votre ami) vous avoit fait une demande pour elle et remis un mémoire, mais qu'elle ignoroit absolument ce que contenoit le mémoire et l'objet de la demande, que sans cela elle m'auroit prié de l'appuyer auprès de vous ; j'ay crû devoir feindre d'ignorer ce qu'elle désiroit, et pour ne pas la mettre dans le cas de me faire connoître ses prétentions, je me suis retranché en compliments vagues, en lui disant que j'avois été hier à Versailles uniquement pour m'informer de votre santé, que j'avois rencontré chez vous M. l'ambassadeur qui vous avoit
même trouvé fort occupé à travailler, et que j'avois saisi le moment où il sortoit pour avoir l'honneur de vous faire ma cour un instant ; c'est ainsi que j'ai crû devoir répondre à sa petite supercherie, et nous nous sommes séparés après avoir parlé beaucoup de l'Opéra et de la vie retirée qu'elle m'a dit mener * »
Il était impossible de refuser quoi que ce fût, même un passe-droit flagrant, à un homme de l'importance de Mercy-Argenteau. M. de Breteuil le comprit sans peine et répondit aussitôt à La Ferté : « Je suis dans la nécessité et le désir de faire ce qui plaira à M. le comte de Mercy dans l'objet qui intéresse la demoiselle Levasseur. » Donc, marché conclu entre le ministre et la chanteuse, qui obtint un traitement particulier sous promesse de le tenir secret, afin de ne pas donner à quelque autre artiste envie d'en demander autant. La Ferté écrivait à ce propos au ministre, le 6 février : « Dans la position actuelle des choses, fort fâcheuse pour l'Opéra, et fort ennuyeuse pour vous. Monseigneur, je crois que vous penserez qu'il est très important que les arrangements à faire pour la demoiselle Levasseur soient absolument ignorez ; et que les i,ooo livres soient sur le trésor royal. M*** exigeant la parole d'honneur de cette actrice de n'en jamais parler à personne ; car non-seulement la dame Saint-Huberty demanderoit peut-être le quadruple, mais encore tous les autres sujets qui se regardent comme nécessaires en feroient autant. Cette affaire donc, pour éviter de dangereuses conséquences, et affligeantes peut-être pour
• .archives nationales. Ancien rcgiaiî. O i, 6,6.
28 l'opéra secret au XVIII" SIÈCLE
vous-même, Monseigneur, exige beaucoup de discrétion de la part de la demoiselle Levasseur. J'espère que vous me pardonnerez ces conseils, comme une suite de mon respectueux attachement pour vous et du de'sir que j'ai que vous puissiez jouir, s'il est possible, de quelque tranquillité dans une pareille administration *. »
M"° Levasseur une fois satisfaite, il semblait qu'on pût vivre en paix et que cette première atteinte aux règlements ne dût pas tirer à conséquence. Mais l'argent n'était pas tout ce que désirait M"" Levasseur dans cette augmentation, c'était aussi la satisfiiction de se dire et de faire comprendre à autrui qu'elle était bien la première par le talent comme par les émoluments. Et comment le faire deviner sans laisser à entendre qu'elle était traitée sur un pied exceptionnel et que les règlements de l'Opéra n'étaient pas faits pour une chanteuse de sa valeur ?
Moins de deux mois après, M"" Guimard, qui devait bien avoir appris ou deviné la chose, faisait une demande analogue, et La Ferté écrivait au ministre le 3 avril 1784: «Monseigneur, j'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint la copie d'une lettre que j'ai reçue de M"° Guimard et qu'il seroit à désirer que vous eussiez la bonté de parcourir, pour que je puisse recevoir vos derniers ordres avant votre départ. Il paroît que tout ' le monde est alarmé de la crainte de perdre M"« Guimard. M. Lenoir, chez lequel je viens de dîner, m'en a môme parlé, et il lui scmbleroit juste qu'on lui don-
• Archives nationales. Ancien régime. O i, 636.
nât quelque satisfaction, en lui promettant de lui accorder les 1,000 livres de plus de pension qu'elle demande pour le tems de sa retraite ; mais à condition toutefois qu'elle n'en parleroit pas, pour que cela ne tirât pas à conséquence. Ainsi il faudrait qu'elle gardât le même secret que M"« Levasseur *. »
Une fois entamée, cette série de passe-droits mal cachés ne devait pas s'arrêter de sitôt : une injustice en amenait une autre, et l'on dut accorder bientôt à Vestris, à M'"° Saint-Huberty, à maint autre ce qu'on avait accordé d'abord à Rosalie Levasseur et à la Guimard. Le règlement n'existait plus que pour être éludé ou violé, toujours sous le sceau du secret et avec des précautions infinies qui ne trompaient personne et n'empêchaient personne de réclamer bientôt la même faveur.
Du reste, la position de La Ferté était assez délicate et il avait parfois des choses peu flatteuses à transmettre au ministre. Dans telle affaire qui causa une grande fermentation à l'Opéra, pour la retraite de Legros par exemple, il se passait dans le comité des scènes assez irrévérencieuses que La Ferté se voyait forcé de raconter au ministre, en lui conseillant même de faire comme s'il n'en savait rien. Lorsqu'il s'agit de la retraite de Legros, Amelot et La Ferté se trouvaient en opposition violente avec le comité, parce qu'ils voulaient décider le célèbre ténor à rester encore un an à rOpéra. La Ferté avait même été assez adroit pour faire écrire une lettre par laquelle quelques membres
* Archives nationales. Ancien régime. O 1,636.
3o l'opéra secret au XVIII* SIECLE
du comité, dont Gardel, demandaient a Legros de vouloir bien continuer ses services à l'Opéra, et une autre à Morel, par laquelle les mêmes personnes priaient cet intrigant de vouloir bien assister non plus à une séance du comité, mais à une assemblée générale de tous les artistes copartageants, convoquée par ordre du ministre pour s'occuper de cette importante affaire : le départ ou la rentrée de Legros. C'est là l'origine du pouvoir de Morel ; les artistes avaient introduit le loup dans la bergerie en le priant de venir les espionner. Il n'avait pas en effet d'autre tâche à remplir, comme il appert de cette phrase d'une lettre adressée à La Ferté par le ministre, le 20 avril 1783 : « Remerciés, je vous prie, M. Morel du narré qu'il a pris la peine de me faire de ce qui s'est passé à l'assemblée et de la complaisance qu'il a eu de s'y trouver et de pérorer tant de mauvaises têtes. »
En priant Legros de rester encore un an à l'Opéra, La Ferté semblait donc accéder aux vœux exprimés par une partie du comité, vœux qu'il avait eu soin de faire rédiger par la plume experte de Lasalle. Aussi écrivait-il aux artistes le 16 avril 1783 : « Je vous annonce, messieurs, que d'après la lettre que vous avés écrite à M. Legros et que le ministre n'a pu qu'approuver vis-à-vis un des plus anciens de vos camarades, M. Amelot l'a enfin déterminé hier à faire encore l'essai de ses forces et de son zèle pendant cette année, en lui accordant néanmoins un congé pour aller aux Boues de Saint-Amand. M. Amelot espère que sa santé lui permettra de chanter quelquefois cette année, ce qui assurera d'autant plus le service pendant le voyage de
UNROIDKCOULISSKS 3l
Fontainebleau. » Au reçu de cette nouvelle, les membres les plus ardents du comité, qui jouaient au directeur depuis un an qu'ils étaient parvenus à faire partir Dauvergne, et qui se montraient très jaloux de leurs prérogatives directoriales, imaginèrent ou firent semblant de croire qu'en décidant Legros à rester audelà du temps normal, le ministre et l'intendant des Menus avaient pour but caché de l'élever peu à peu à la place de directeur avec le susdit Morel. Cette idée seule causa un indicible émoi parmi les artistes du comité ; ils entrèrent en révolte ouverte contre leurs supérieurs, et la Guimard, qui était une des mauvaises têtes de la troupe, alla jusqu'à écrire à La Ferté une lettre presque injurieuse, qu'elle terminait en le sommant de lui faire réponse immédiate : « D'après cela, monsieur, je vous prie de vouloir bien me donner vos dernières intentions, et si elles sont telles qu'on me les a assurées, recevés ma parole d'honneur que je ne rentrerai pas et que rien dans le monde ne me fera changer de façon de penser ; ayés autant de confiance que j'en ai toujours eu à la vôtre. » La fermentation devint bientôt telle, que La Ferté pria le ministre d'y couper court en parlant ferme, c'est-à-dire en donnant un ordre absolu. Celui-ci fit donc signifier au comité sa volonté expresse en faveur de Legros. Mais l'effet produit par la lecture de cette lettre fut tout autre qu'on ne pouvait l'attendre ; La Ferté dut pourtant le signaler à Amelot en atténuant autant que possible l'accueil dérisoire fait à ses ordres.
« Monseigneur, lui écrit-il le 22 avril, vos réponses ont été lues ce matin à l'assemblée. M"*" Guimard,
32 l'opéra SECRKT au XVII I^ SIECLE
Saint-Huberty, Nivelon et quelques autres se sont levés, ont fait une grande re'vérence sans proférer un seul mot, et successivement tout le monde s'en est allé; M"^ Guimard a accaparé M™" de Saint-Huberty qui n'a pas besoin de cela pour être une mauvaise tête ; elle a eu même la malhonnêteté de proposer au S'" La Salle de faire une délibération pour chasser M. Morel du comité, en prétendant qu'il était cause que le sieur Legros restoit ; heureusement qu'elle ne l'avoit dit qu'à La Salle et bas, et il lui a répondu de même en lui faisant sentir l'inconséquence de sa conduite, c'est sur cela qu'elle s'est retirée sans expliquer rien et qu'elle a emmenée avec elle M'"'' de Saint-Huberty et les autres ; mais il faut que vous paroissiez ignorer ce nouveau trait d'audace. Morel a bien fait de ne pas aller à cette assemblée, dont d'ailleurs on ne l'avoit pas prévenu. Sçavoir si le petit comité qui doit probablement se rassembler ce soir à l'ordinaire chez M"" Guimard, quand il s'agit de s'ameuter, ne nous fera pas paroître quelques nouveautés pour demain, car il faut s'attendre à tout. » Voir ses ordres ainsi tournés en ridicule, puis acceptés avec une soumission ironique pire que l'insoumission, et se sentir contraint de ne manifester aucune impatience contre ces insolents sujets : tel était le prudent avis de La Ferté, avis auquel le ministre se rangea non sans humiliation, mais parce qu'il était impossible de punir une irrévérence qui se traduisait par excès de politesse. « La conduite et les propos de M"'' Guimard à l'assemblée du 22, répond-il à La Ferté quatre jours après, ont continué d'être ridicules, je crois que le meilleur parti à
prendre est de n'avoir pas l'air d'y faire attention *. » Le ministre et l'intendant en étaient venus à leurs fins et avaient eu le dessus, mais de quelle pauvre façon et au prix de quelles mortifications !
Parmi les nombreux manuscrits de La Ferté, lettres, rapports, projets, règlements, qui sont conservés aux Archives nationales, il est une pièce d'un intérêt capital, d'abord parce qu'elle offre un tableau complet de la troupe de l'Opéra à cette époque, ensuite parce que les observations ajoutées après chaque nom et qui sont de la main de La Ferté, montrent qu'il savait très bien discerner et constater les mérites et les défauts de ses subordonnés, lorsqu'il n'était pas en butte à des taquineries ou à des révoltes incessantes, lorsque, toute contrariété cessant, il avait à rendre un compte sérieux de ce qu'il fallait espérer ou craindre de chaque artiste. Cette pièce est intitulée : Etat de tous les sujets du chant et des chœurs de V Académie royale de musique, avec un précis sur leurs talents et leurs services. Ce rapport n'est ni signé, ni daté, mais l'écriture de La Ferté est bien reconnaissable. De plus, il est facile d'en déterminer la date, d'abord en comparant la liste des sujets énumérés aux listes publiées chaque année par les Spectacles de Paris, et ensuite parce que La Ferté
* Lettre du ministre à La Ferté du 26 avril 1785. Archives nationales. Ancien régime O i, 637. — C'est dans le même registre que se trouvent les nombreuses pièces concernant toute cette afFaire, qu'il suffisait de résumer et dans laquelle se trouvait aussi mêlé Dauberval, que le ministre et l'intendant voulaient maintenir à l'Opéra comme maître de ballets, malgré le désir par lui manifesté de s'en aller, à la grande joie de tout le clan chorégraphique, que son départ allait faire monter d"un rang. C'est surtout contre lui que s'escrimait la Guimard, parce qu'il s'était plusieurs fois montré favorable aux prétentions excessives de sa rivale, M"= Peslin.
34 I.' OPÉRA SECRET AU XVI II* SlÈCI. E
avait fondé beaucoup d'espoir sur l'établissement prochain d'une Ecole de musique pour améliorer l'état de l'Opéra et en faciliter l'administration. Or, c'est par un arrêt du conseil d'État, en date du 3 janvier 1784, que le roi, accédant aux vues du baron de Breteuil et de M. de la Ferté, établit dans l'hôtel des Menus-Plaisirs l'École royale de chant et de déclamation, qui devint plus tard le Conservatoire. Double preuve que ce rapport date de la fin de 1783 *.
La Ferté dut le rédiger pour mettre au courant des affaires et des artistes de l'Opéra le baron de Breteuil, qui venait d'être nommé ministre de la maison du roi, et il le divisa méthodiquement en deux parties : Chant et Danse. La seconde partie est écrite toute entière de sa main. Quant à la première, il a fait dresser par un autre la liste de tous les artistes avec un jugement sommaire, mais il y a joint après coup des détails plus précis qu'il voulait transmettre en secret au ministre : ce sont ses notes qui forment les seconds paragraphes ajoutés à la plupart des artistes de chant. Ce rapport est de quatre à cinq ans antérieur à celui que Dauvergne adressa, en août 1788, à M. de Villedeuil, qui venait de remplacer le baron de Breteuil** : il y a donc,
' F étis se trompe dans le peu de lignes qu'il consacre à La Ferté quand il dit que celui-ci eut d'abord, en qualité d'intendant des Menus, la direction de l'École royale de chant fondée par le baron de Breteuil, puis qu'il administra l'Opéra pour le compte du roi. Il avait depuis trois ans et plus l'Opéra sous ses ordres lorsque l'Ecole fut fondée, précisément sur ses conseils, pour fournir des sujets plus nombreux et meilleurs à l'Académie de musique. Tout ce projet est exposé dans sa lettre et ses observations au minisire, en date du 22 octobre 1781. (Archives de l'Opéra. Registres des Menus-'PUisirs.)
*' Ce rapport de Dauvergne, que nous avons publié pour la première fois à la Revue de France, en février 1875, et qui a été depuis lors si souvent cité, forme le sujet principal du chapitre suivant : l'Opéra en fjSS.
entre ces deux états, un intervalle suffisant pour que les choses aient pu changer à l'Ope'ra et qu'il y ait intérêt à les comparer. Ils sont, d'ailleurs, fort différents l'un de l'autre ; et si celui de Dauvergne est plus rapide, plus amusant, plus incisif, celui de La Ferté est plus précis et plus instructif.