MOIS
M. Chéron
M. Lays
M. Rousseau
Avril
Mai
Juillet
Aoust
Septembre
Novembre
Décembre
Février
Mars , . . . .
Total. . . .
75 fois.
27 fois.
45 fois.
Le lendemain, Dauvergne adressait encore au surintendant des Menus une nouvelle lettre, où il chargeait à plaisir Lays et Rousseau, qu'il juge avec trop de de'faveur, mais où il atte'nue au contraire les torts de Chéron, et vante beaucoup le zèle et le bon esprit de Lainez, qui avait tenu bon contre toutes les tentatives de ses camarades. Ce dernier devait donner plus tard l'exemple de l'indiscipline et du mauvais vouloir *.
* Dauvergne avait déjà touché deux mots de cela dans sa lettre de la veille (2 heures), en disant que Lainez chanterait deux soirs de suite Adméte et Achille : 1 Cela est très louable, ajoutait-il, et mérite des éloges : il en mérite
AKT, ARGENT ET POI, ITIQUK III
J'ai appris en détail, dit Dauvergne, les vives sollicitations que ces trois jeunes gens ont faites au sieur Lainez depuis quinze jours pour l'engager à se lier à leur complot; il les a très mal reçus et leur a fait des remontrances, il a même avoué qu'il n'y avoit que les sieurs Lays et Rousseau acharnés à le persécuter, que le sieur Chéron lui avoit paru, par ses propos et par son air, fort peu content de ce projet; que la seule crainte d'être maltraité, par les deux autres, l'avoit forcé de se lier avec eux; cet homme, quoiqu'avec une tête légère, sent bien qu'il est le seul des trois qui soit fait, par son physique et la nature de sa voix, pour parvenir un jour, en travaillant, à remplacer le sieur Larrivée, car pour le sieur Lays il ne sera jamais qu'un chanteur de concerts, et pour jouer quelques rôles de caricatures : pour le sieur Rousseau, il a une assés jolie voix, chante assés bien une ariette, mais il ne sera jamais qu'un acteur au-dessous du médiocre, etc.
A Taide de ces renseignements, M. de la Ferté composa un rapport très-sévère, et dont la rédaction dut lui coûter assez de peine, à en juger par les nombreuses ratures dont il a surchargé son brouillon. II adressa cette pièce au ministre, mais conseillé sans doute par Dauvergne, qui voulait que la répression fût éclatante, il eut aussi l'idée de faire publier ce document dans une feuille publique, et il choisit les Affiches de Paris.
Mais ce procédé ne laissait pas d'inquiéter un peu le directeur du journal, l'abbé Aubert, qui redoutait sans doute l'éclat qui en pourrait résulter. Cette crainte assez
encore plus de s'être refusé constamment de s'associer au complot des sieurs Lays, Rousseau et Chéron; je parierois ma tète que si, vous, monsieur, ou le ministre, iaisiés venir le sieur Chéron seul chés vous, il diroit qu'il a été forcé, par les menaces des deux autres, de se lier avec eux malgré lui. "
112 L OPERA SECRET AU XVUl' SIECLE
vive perce sous le ton obséquieux d'une note non signée adressée à La Ferté et jointe au projet d'article.
L'article, tel que M. de Watteville aura l'honneur de le remettre à M. de La Ferté, pourroit entrer dans un supplément aux Affiches, que je ferois faire exprès et il produiroit plus d'effet là qu'ailleurs.
Je ne vois pas du tout où je pourrois le placer, pour qu'il parût promptement et qu'il désabusât principalement la capitale.
Mais en offrant de le mettre dans les Affiches, je prie M. de La Ferté : rde me procurer l'attache de M. le baron de Breteuil ; 2" de ne pas exiger, à moins que le ministre ne l'ordonne absolument, que les trois acteurs soient nommés. Je ne veux pas m'exposer aux clabauderies de ces messieurs. Tout Paris sait leur histoire; et on les reconnaîtra de reste.
C'est pour obliger M. de La Ferté, pour faire ma cour au ministre, à qui il croit que cet article fera plaisir, et pour soutenir le ton de la vérité qui caractérise les Affiches que je consentirois à publier cet article , pourvu que j'y fusse réellement autorisé. M. de Watteville, que je charge de tous mes respects pour M. de La Ferté, lui dira le reste.
Le « reste » était peut-être qu'il serait sage de ne rien publier. Voici d'ailleurs le projet d'article tel que Watteville le porta à M. de la Ferté. Les deux premiers paragraphes avaient été rédigés par le directeur de façon à expliquer un peu cette singulière philippique. La suite est une copie exacte du rapport de La Ferté.
Le courage avec lequel , de notre propre mouvement, et pour l'honneur seul de la vérité, nous ne cessons de nous récrier contre de faux principes, de fausses lumières et de vaines prétentions, qu'on s'efforce
ART, ARGENT ET POLITIQUE Il3
aujourd'hui d'accréditer et qui ne trouvent que peu de partisans dans la société, nous a plus d'une fois procuré l'avantage de voir l'administration se servir utilement de nos feuilles, pour présenter les choses sous leur vrai point de vue, et pour porter l'évidence dans les discussions qui intéressent essentiellement les plaisirs du public. C'est alors d'après des pièces authentiques, des faits avérés, des raisonnements invincibles, que nous élevons la voix, et le public, qui ne désire que d'être éclairé, revenant bientôt de ses préventions, nous sait gré de les avoir détruites. Il en sera ainsi (nous sommes du moins fondé à le croire) de l'examen que nous allons faire des motifs qu'allèguent, pour demander leur retraite, trois sujets de l'Opéra, véritablement recommandables par leurs talens, mais qui paroissent avoir mal calculé avec eux-mêmes.
On se rappellera qu'en annonçant, dans notre feuille du 24 janvier 1784, l'arrêt du conseil du 3, dont toutes les dispositions, disions-nous, tendoient à donner à ce spectacle un nouveau degré de perfection, nous observâmes qu'il augmentait le sort actuel de tous ceux qui en sont l'ornement et qu'il leur en assuroit un honnête pour l'avenir; sur quoi nous ajoutâmes qu'il y avoit lieu de se persuader que ces nouvelles grâces accordées aux acteurs, actrices, danseurs et danseuses, les feroient redoubler de zèle et de travail pour répondre dignement aux vues de Sa Majesté; et qu'animés par la reconnoissance et par l'envie de plaire à leurs concitoyens, on ne les verroit plus si fréquemment demander à porter chez l'étranger des talens dont ils doivent compte à un monarque qui sait si bien les récompenser. D'aussi justes espérances ont malheureusement été trompées, et cependant on a encore donné depuis, à ces grâces, une extension qui sembloit devoir pleinement contenter ceux à l'égard desquels elle a eu lieu.
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Suit le rapport de La Ferté que nous allons analyser. Les trois acteurs qui demandent aujourd'hui à se retirer, avaient obtenu, à Pâques lySS, le traitement des premiers sujets (9,000 fr.), bien qu'ils n'eussent que le titre de remplaçants. Loin d'exciter leur zèle, cette faveur contraire aux règlements paraît l'avoir attiédi. Durant la dernière année, l'un aura chanté au plus quatre vingts fois, ce qui, à raison de 9,006 francs, fait environ 112 fr. pour chaque représentation ; l'autre n'aura chanté que trente fois, soit 3oo fr. par soirée ; et le troisième cinquante fois, environ 160 fr. par soir. Ces trois acteurs demandent 18,000 fr. fixes pour l'année prochaine, avec assurance d'une pension de 3,000 fr. après quinze ans et une pension de 6,000 fr. de la Cour. Ils se sont, disent-ils, associés pour formuler cette demande ; ce qui est contraire au bon ordre et à tous les règlements. Ils appuient leur requête sur ce que recevant 9,000 fr. et i,5oo de retraite, ils ne sont pas mieux payés que les acteurs d'il y a dix ans qui touchaient 3, 000 fr. fixes, 2,000 de gratification et 1,000 de retraite. Les vivres et l'entretien ont doublé, disent-ils, depuis dix ans. « Heureusement pour tout le monde, dit La Ferté, ces objets ne sont pas doublés depuis si peu de temps. » Il est vrai, d'autre part, comme le disent les plaignants, que les parts des acteurs de la Comédie-Française ont parfois monté à 24,000 livres ; mais combien de dettes ont contractées auparavant ces comédiens qui, reçus d'abord à l'essai sur le pied de i 5 à 1,800 fr., sont forcés de se composer à leurs frais une très riche garde-robe, qu'il leur faut continuellement renouveler ou compléter. De
plus, la Comédie ne fournit rien au plus pauvre de ses artistes, ni le feu, ni la lumière de sa loge ; les comédiens sont de véritables entrepreneurs exposés à des pertes , et plusieurs fois ils ont dû emprunter pour avoir quelque chose à se partager : enfin ils jouent l'année entière, ne quittent jamais Paris, et n'ont pas, comme les chanteurs, la ressource de chanter au Concert-Spirituel (qui rapporte à ceux-ci jusqu'à 1,000 écus) ou dans les concerts particuliers, ou d'obtenir des congés pour aller, soit dans les provinces, soit à l'étranger. Les plaignants ne sauraient non plus s'autoriser des fortes pensions, que touchent de la Cour Vestris le fils et la Guimard. En effet, le premier n'a que 7,000 fr. à l'Opéra, et pour la seconde, si elle reçoit aussi de la Cour une pension de 4,800 fr., c'est la juste récompense de ses vingt années de services assidus. La Ferté terminait en rappelant les arrêts du roi, qui défendaient à tout sujet sorti de l'Opéra sans motif légitime de chanter sur aucun théâtre ou concert du royaume, et en repoussant tout net la demande des trois rebelles.
Cette réponse était de tout point irréfutable, mais il était inutile de la publier. Un tel article, s'il avait paru dans les Affiches, aurait pu causer un vif émoi dans Paris, et le ministre répugnait justement à soumettre au jugement du public la conduite de l'Administration; il estimait que « le plus sûr moyen de ramener ces mauvaises tètes était de mépriser leur cabale, » et, de peur de donner trop d'importance à cette misérable affaire, il refusa absolument de laisser t rien publier days aucun papier public, rien qui eût trait à l'inso-
Ilb L OPERA SECRET AU XYIII* SIECLE
lente prétention de ces artistes. » Telle est la teneur de la lettre qu'il adressa à La Ferté le 2 3 mars.
Ce ménagement dut d'autant plus désappointer Dauvergne, que la surveille il avait été turlupiné par ses ennemis de la façon la plus drôle. Il faut l'entendre raconter lui-même à La Ferté, dans sa lettre du 2 1 , cette longue série de quiproquos.
J'avais, avant de sortir pour aller chez vous, donné des ordres pour aller chez les sieurs Lays, Rousseau et Chéron , pour l'opéra de ce soir. Le sieur Rousseau, chés qui l'on a été le premier, s'est dit malade d'un étouffement et d'un vomissement, ce qui peut être vrai ; le sieur Chéron a dit qu'il étoit fort incommodé et qu'il ne pouvoit pas chanter: on a été de là chés le sieur Lays, qui a demandé à l'avertisseur si les sieurs Chéron et Rousseau chanteroient, il lui a répondu la vérité, le sieur Lays lui a dit : « S'ils avoient chanté, j'aurois chanté pour eux et non pour l'administration; et si l'on me forçoit de chanter aujourd'hui, je ne chanterai pas demain à Versailles le rôle de Panurge.» Lorsqu'on m'a rendu le compte cy-dessus, j'ai commencé par arranger l'opéra avec les doubles, après quoi, j'ai renvoyé chez le sieur Chéron, qui m'a fait dire qu'il chanteroit, quoique j'eusse recommandé à l'avertisseur de lui dire la réponse du sieur Lays : j'ai renvoyé de même chés le sieur Lainez, qui m'a fait dire que, quoiqu'il fût très enrhoué, il verroit comment il se trouveroit après son dîner et qu'il feroit tout ce qu'il lui seroit possible, pour peu qu'il se trouva un peu moins mal , qu'il me prioit néanmoins de faire
tenir son double prêt en cas d'événement Je ne
puis pas m'ôter de la tête qu'il y a une cause première et très cachée qui fasse mouvoir ces trois mauvaises têtes.
La Ferté adressa immédiatement cette plainte au ministre à qui la patience échappa cette fois, et qui lui répondit dès le surlendemain.
Le prétexte, monsieur, que les sieurs Laïs, Chéron et Rousseau ont allégué pour se dispenser de chanter hier à l'Opéra est d'autant plus mal fondé que la Reine ne veut pas que ces acteurs viennent à son concert de Versailles les jours où leur service sera nécessaire à l'Opéra. Vous voudrez donc bien, s'ils refusoient une autre fois de faire leur devoir et qu'ils en alléguassent le même motif, ne point y avoir égard et leur signifier qu'ils aient avant tout à remplir leurs engagemens et leurs obligations à l'Opéra. Je vous renvoie ci-joint la note concernant ces acteurs.
Une colère sourde perce sous la forme modérée mais un peu sèche de cette lettre. Le baron de Breteuil commençait à se lasser des dérangements perpétuels que lui occasionnaient ces trois personnages : il jugea qu'il était temps que cette comédie prît fin. Il les fit mander à Versailles. Ceux-ci s'y rendirent l'esprit joyeux, espérant que leurs menaces avaient produit de l'eiFet, et qu'on allait, pour les retenir à Paris, les couvrir d'or et de compliments. Jugez de leur déception quand le baron de Breteuil, les accueillant avec une grande froideur, leur déclara tout net, sans attendre aucune explication, qu'ils devaient rester encore un an plein pour avoir droit à leur retraite ; que, dans ce cas même , ils ne l'obtiendraient qu'à condition de n'entrer dans aucune troupe, de ne jouer nulle part dans le royaume, et que, s'ils en sortaient pour aller chanter à l'étranger, toutes leurs pensions seraient supprimées sur
1 i8 l'opéra secret au xviîio siècle
l'heure. Pareil langage donna à réfléchir à nos gens, qui se retirèrent l'oreille basse*.
Chéron vint le premier à résipiscence. Lays résista plus longtemps, par la bonne raison qu'on lui offrait un traitement inférieur à celui de son camarade, mais Lasalle, le secrétaire du comité, se mit en frais d'éloquence et lui représenta que cette différence n'aurait qu'un temps, qu'on la comblerait au besoin par une gratification extraordinaire, etc. Tout cela ne satisfaisait pas l'amour-propre de Lays, qui voulait être traité sur le même pied que Chéron; alors le pauvre Lasalle eut recours à d'autres arguments qu'il avoue ingénument à M. de la Ferté dans sa lettre du 3o juillet. « Je lui ai exposé, dit-il, les dangers que je courrois personnellement parce que j'étois soupçonné d'être l'instigateur de la démarche ridicule qu'il a faite et que dans la circonstance où je me trouve, mon état étant ma seule ressource, il serait affreux qu'il me le fit perdre et qu'il ne conservât pas lui-même le sien à l'égard duquel on avait pris des précautions qui assu-
roient infailliblement son service » A force de
paroles et de prières , Lasalle amena Lays à s'en remettre à la justice et à la bonté de M. de la Ferté. '< Je lui ai assuré, écrit-il au surintendant le i"^' août, qu'il n'auroit qu'à s'en louer et qu'il ne devoit imputer
* Lays dut surtout se repentir d'avoir levé ce lièvre. En examinant les comptes qu'on lui avait remis au sujet de ces trois chanteurs, le ministre avait appris que Lays devait à l'Opéra 4,200 livres, qu'il s'était fait avancer peu à peu. Il écrivit alors à M. de la Ferté de lui faire retenir 550 livres par mois jusqu'à parfaite liquidation de cette dette. (Archives nationales. Ancien régime. O i, 634. Lettre du ministre, du 22 avril 178e. Voir aussi les lettres de Dauvergne, des 18 juin et 25 juillet 1786. (O i, 63;.)
ART, ARG ENT KT POI. ITl QUK Iiy
votre indifférence ù son égard qu'à la conduite qu'il avoit tenue. Puissiez-vous être convaincu que la mienne ne s'est jamais démentie sur les intérêts de l'Opéra que j'ai pris et prendrai dans toutes les occasions où vous daignerez m'accorder votre confiance. » Le bon apôtre que ce Lasalle ! Il avait une si belle réputation de fourbe et d'intrigant, qu'on pouvait lui attribuer, sans trop risquer de se tromper, tous les désordres qui survenaient à l'Opéra ; mais autant il était habile à nouer des intrigues contre ses supérieurs, autant il était prompt à courber l'échiné pour détourner de lui le soupçon par son obséquiosité. Il était très possible qu'il eût incité les trois chanteurs à se liguer contre le pouvoir directorial et ministériel, mais sitôt qu'il jugea la partie perdue, il afficha le plus grand zèle envers La Ferté et imagina, pour rentrer en grâce auprès de lui, le moyen le plus singulier qui soit :
Monsieur, lui écrit-il le 4 août, je crois maintenant pouvoir me flatter que votre prévention sur ma conduite à l'égard de l'affaire des jeunes gens, n'est plus la même ; si je suis en état de grâce, permettez-moi de vous en demander une, ce seroit d'accepter soit pour votre terre, soit pour l'île Saint-Denys, les Chinois et Chinoises que j'ai été obligé de réformer et qui m'embarrassent dans un corps de garde dont j'aurai besoin cet hiver.
Ces figures, empreintes de deux couches d'huile grasse bouillante, résisteront à l'air autant que la terre cuite, elles seront même plus propres et plus finies ; vous les ferés ensuite peindre et costumer en telle couleur qu'il vous plaira. Les chariots des Menus pourroient les transporter; si vous me refusés, j'aurai
120 l'opéra secret au XV 111'' SIÈCLE
encore la douleur de penser que vous avés de moi une opinion défavorable, cela me fera beaucoup de peine.
Ses deux camarades ayant capitulé, Rousseau ne pouvait pas ne pas en faire autant. Telle fut la fin de cette prise d'armes. Les rebelles se radoucirent et restèrent à l'Opéra où ils continuèrent de charmer le public : Chéron brillant surtout dans Agamemnon à'Iphigénie en Anlide^ le pacha de la Caravane du Caire^ Qrmus de Tarare et Œdipe du chef-d'œuvre de Sacchini ; Rousseau excitant les plus vifs transports dans Orphée ou Renaud ; Lays applaudi de préférence dans les rôles gais de Panurge, que Grétry avait écrit pour lui, du marchand' d'esclaves de la Caravane^ et dans Anacréon, son triomphe. Ils ne quittèrent l'Opéra que contraints par l'âge ou ravis par la mort. Rousseau disparut le premier et mourut d'une maladie de langueur en 1800 : il n'avait pas trente-neuf ans. Deux ans plus tard, Chéron prenait sa retraite et se retirait à Tours, puis à Versailles où il mourut en 1829. Quant à Lays, leur aîné de deux ans, il conserva toute la beauté de sa voix jusqu'à un âge très avancé et ne quitta le théâtre qu'en octobre 1822, -après quarantetrois années pleines de service : il vécut encore assez longtemps et mourut en i83i, à soixante-treize ans, dans la maison qu'il s'était fait bâtir sur les bords de la Loire, aux environs d'Angers.
'ÉTAIT au commencement du mois de septembre 1777. On préparait à l'Opéra VArmide de Gluck et il régnait par tout le théâtre cette animation . cette à-;, fièvre qui précède les grands combats dramatiques, ceux d'où doit découler la gloire d'un artiste, le triomphe d'une idée, la fortune d'un directeur. Et l'ouvrage qu'on allait représenter avant quinze jours était précisément de ceux d'où dépendaient ces trois choses ordinairement disjointes, inconciliables même en plus d'un cas et que le génie d'un homme avait su subordonner toutes ensemble à la réussite de son opéra. La répétition n'était pas encore commencée , et c'était un remue-ménage indescriptible sur la scène, où se coudoyaient tous les gens qui étaient de la maison ou qui croyaient en être : d'abord les artistes des deux
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sexes, puis les parents de ceux-ci et les protecteurs de celles-là. Les femmes surtout étaient au grand complet, les reines du chant et les étoiles de la danse : Durancy, Bcaumesnil, Rosalie Levasseur, Sophie Arnould, La Guerre, Duplant, Heinel, Peslin, Guimard, Allard, Cécile Asselin, Dorival, les unes s'apprêtant à roucouler, les autres à tournoyer; d'autres enfin, celles qui ne déclamaient ni ne sautaient, à entendre, à voir et à médire.
L'assemblée était des plus brillantes et des plus bruyantes ; c'était à qui rirait et babillerait le plus fort parmi les demoiselles du ballet ou les dames des chœurs et dans le camp des fillettes du magasin, toutes jeunes beautés à peine écloses qui devaient se faire rapidement un nom dans les fastes de la galanterie. Dans un coin retiré du théâtre se tenait modestement assise une jeune femme à l'aspect souffreteux, au visage fatigué, et dont la tenue presque misérable formait un contraste attristant avec les toilettes fastueuses qui l'entouraient. Si petite qu'elle se fit dans la foule, elle n'avait pu passer inaperçue, et plus d'une souriait de pitié en la regardant, lorsqu'une voix moqueuse s'écria : « Ah 1 tiens ! voilà madame la Ressource ! » Et Gluck se retournant : « Vous l'avez bien nommée, dit-il tout haut, car elle sera un jour la ressource de l'Opéra. »
Cette pauvre femme, ainsi raillée par le vice, ainsi défendue par le génie, s'appelait de son nom de guerre madame Saint-Huberty, et si l'auteur d'Orphée avait pressenti en elle une artiste de race en la voyant opiniâtrement travailler, il était loin de soupçonner, tant s'en faut, quels succès, quels triomphes Paris et la
France entière re'servaient, avant peu, à cette simple coryphe'e, encore voue'e aux rôles de confidente ou de divinité secondaire. Antoinette-Cccile Clavel était née à Toul, en lySb, d'une famille fort pauvre. Son père l'avait emmenée à Varsovie où il vivait misérablement de ses appointements de répétiteur dans une troupe d'opéra français au service de l'Electeur palatin. Par bonheur, la petite Clavel rencontra là-bas un bienfaiteur et un maître dévoué dans la personne du chef d'orchestre Lemoine, un compositeur que Paris devait plus tard applaudir.
Au bout de quatre années de travail, Cécile était engagée à Berlin et y remportait quelques succès, mais elle fit la folie d'y épouser un certain chevalier de Croisy, ou Croisilles, spirituel, galant, excellent garçon et enragé joueur. Il perdit. Il fallut tout vendre, linge, vêtements, bijoux. Il se battit en duel. Il fallut fuir Berlin en toute hâte. Le ménage fugitif se sauvait vers Paris, mais il dut, faute d'argent, s'arrêter à Strasbourg, et pour vivre M™'= de Croisy se fit recevoir au théâtre de la ville à condition de jouer tous les rôles. Elle faisait depuis trois ans cet ingrat métier, quand, au mois de juin 1777, elle reçut un ordre de début pour l'Académie de musique; et le 23 septembre, elle paraissait a l'Opéra, sous le nom de Saint-Huberty*, dans le
* C'est là k véritable orthographe de ce nom de théâtre. Dans la plupart des pièces originales des Archives, rapports du comité, lettres du directeur, du ministre, etc., ce nom est écrit par un i; mais l'actnce l'écrivait par un y. Le paraphe qu'elle ajoutai: à sa signature empêche de bien distinguer la dernière lettre, mais, pourtant, c'est plutôt un y, et j'en ai trouve la preuve dans quelques pièces où elle signe sans paraphe : il faut donc écrire, comme elle, Saint- Huberty.
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petit rôle de Mélisse, d'Armide. On ne fit guère attention à la nouvelle venue au milieu d'un événement aussi important que l'était l'apparition d'un nouvel ouvrage de Gluck. Qu'était-ce que cette modeste débutante auprès de personnes aussi marquantes que celles de Legros, de Larrivée, de Gélin, de Lainez, et surtout de M"«^ Rosalie Levasseur et Durancy, deux actrices de grand talent ? Aussi bien, peu de spectateurs firent attention à la pauvre Mélisse, et l'on déclara tout d'une voix que la débutante p était fort laide, très mauvaise et qu'elle ne pouvait se maintenir longtemps sur la scène tragique. »
C'est avec tous ces désavantages qu'elle entreprit de réussir. Sans amis, sans protecteur, mais fière en sa détresse, et soutenue par l'ambition qui la mordait au cœur, M™^ Saint-Huberty vivait seule en son pauvre logis, situé dans un quartier assez éloigné de l'Opéra, ' rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Du soir au matin, elle travaillait, s'étudiait à corriger ses défauts de nature, ne sortait presque que pour aller tenir au théâtre son modeste emploi. Tant de persévérance ne fut pas perdue : en 1779, elle fut définitivement reçue à l'Opéra, moins encore pour son talent qu'en raison de sa bonne volonté à toute épreuve. L'année suivante enfin (novembre 1780), elle recueillit le prix de ses efforts : elle fut appelée à jouer le rôle d'Angélique du Roland de Piccinni. Personne ne s'attendait à la voir réussir dans un rôle tout plein du brillant souvenir de la Levasseur, et chacun de blâmer à l'avance sa présomption. Vaines paroles : cette soirée fut un nouveau succès pour le compositeur, et pour la cantatrice
MADAME SAI NT-HUBERTY l'^J
un véritable triomphe. « Où est Saint-Huberty ? demandait Piccinni les yeux mouillés de larmes, où est-elle ? Je veux la voir, je veux l'embrasser , la remercier, lui dire que je lui dois ma gloire. » Cette soirée doit compter dans les fastes de l'Opéra : une nouvelle actrice s'était révélée, qui devait faire la gloire de la scène française.
A un mois de là, M""® Saint-Huberty assurait avec Laïs le succès d'un assez pauvre ouvrage de Rochon de Chabannes et Floquet , le Seigneur bienfaisant, où elle rendit d'une façon saisissante le désespoir delà pauvre Lise. Puis viennent le Thésée, de Quinault. remis en musique par Gossec, où elle joue Eglé, princesse d'Athènes, et l'Electre, de son maître Lemoine. jouée le 2 juillet 1782, dans laquelle elle reprend le rôle principal faiblement rendu par M"<= Levasseur. Non contente de payer de sa personne, elle employa la légitime influence qu'elle commençait à posséder h l'Opéra pour faire prolonger les représentations de ce médiocre opéra *.
On ne voulut pas rejeter ouvertement sa demande.
* Métra juge ainsi l'ouvrage de Guillard et Lemoine : « Le musicien et le poète ont assimilé leur verve et donné tous les deux dans des excès incroyables. La musique n'est qu'une succession de mélodies plaintives, d'accents aigus ou larmoyants, et d'accompagnements aussi brusques qu'outrés. On est fatigué de ces contrastes continuels, et nul air ni récitatif ne soulage l'attention au milieu de ce bouleversement musical. Dans les premières représentations, M. Lemoine avait mis jusqu'à sept paires de timbales : il n'y en a qu'une pour un escadron de cavalerie. Jugez de l'effet d'un pareil tintamarre dans une salle de spectacle. » [Correspondance secrcU, 24 juillet 1782.) Métra était vraiment un grand amateur de mélodie, et pour que la musique lui plût, il fallait qu'elle fût comme celle de la Chiméne de Sacchini, qu'il déclare « conforme à ce principe fondamental dont les seuls Italiens ne s'écartent jamais , toujours charmante, quelquefois pathétique, le plus souvent douce et voluptueuse. »
mais on imagina un adroit stratagème pour ne pas rejouer un ouvrage qui avait une influence désastreuse sur la recette. La Ferté écrit à ce propos au ministre le 6 décembre 1782 : « M™* Saint-Huberty est venue cet après-midi pour me prier de la faire jouer Electre dimanche, je lui ai d'abord représenté que l'on ne devoit plus donner cet opéra; elle m'a répondu qu'ayant eu la peine d'apprendre le rolle, elle désiroit que le public la jugeât, et qu'elle étoit persuadée qu'elle feroit plaisir aux auteurs auxquels elle s'intéresse beaucoup ; j'ai vu alors que c'étoit une menée du sieur Guillard, et je lui ai répondu que j'allois faire ce qui dépendroit de moi; j'ai envoyé chercher le sieur Lasalle et je lui ai dit de feindre qu'il avoit l'ordre et en même tems de faire naître des difficultés de la part du comité, ce qui a été fait. Le comité a représenté à la dame Saint- Huberty que ne pouvant donner demain et dimanche le ballet de Ninette à la Cour, qui fatiguoit trop M"' Guimard , alors on feroit une recette de 8 à 900 livres au lieu de 3, 000 livres, et qu'ainsi elle feroit perdre 2,000 livres à l'Opéra; elle s'est rendue, mais elle a exigé que l'on donnât cet opéra de dimanche en huit, il faudra faire quelque obstacle, mais cela lui donnera de l'humeur; c'est la première fois qu'une pareille prétention s'élève de la part d'un sujet, et avec celui-là, l'on est plus embarrassé qu'avec aucun autre *. »
Dès le lendemain, le comité, qui avait obtenu huit jours de répit de la Saint-Huberty, se mettait en
* Archives nationales. Ancien régime. O l, 63S.
devoir de susciter « l'obstacle désiré » et demandait au ministre, dans son rapport ordinaire, « d'ordonner que l'opéra d'Electre soit absolument retiré du théâtre d'ici à Pasques. » A quoi le ministre répondit aussitôt : 0 Quelque désir que j'aye d'obliger M™* Saint-Huberty pour reconnaître son talent et son zèle, il m'est impossible de consentir à la remise d'Electre qui feroit un tort trop sensible à la recette de l'Opéra *. » La chanteuse avait prouvé, par cette chaleureuse intervention, combien étaient profondément gravés dans son cœur les sentiments de reconnaissance pour son maître et bienfaiteur, pour celui dont, au dire de Grétry, « elle se glorifiait de tenir tout ce qu'elle savait. »
Depuis quelque temps la mode était à TOpéra de composer un spectacle entier avec des actes extraits de divers ouvrages: le public avait pris goût à ces sortes de représentations, dites de Fragments, qui n'exigeaient pas une grande attention et distrayaient l'esprit par la variété des sujets et de la musique. Le 24 septembre i782,on joua ainsi dans une même soirée leJeu^ tiré des Eléments^ musique de Y-dèlmann^ Ariane dans l'île de Naxos, un acte nouveau de Moline et Edelmann, puis Apollon et Daphné^ encore un acte nouveau de Pitra et Mayer. M"'' Saint-Huberty qui tenait le rôle d'Ariane à côté de Laïs en Thésée, jugea l'occasion favorable pour tenter une innovation qu'elle méditait depuis quelque temps et, pour apporter de timides correctifs à la fantaisie exagérée de ses vêtements de
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 638.
l3o r.'oPÉRA SECRET AU XVIIl'' SIECLE
théâtre : elle agit en cela d'accord avec le peintre Moreau, qui la conseillait et qui avait dessiné de nouveaux costumes pour chacun de ces opéras.
« On a vu pour la première fois, dit le Journal de Paris, sur le théâtre, dans les personnages principaux, le costume rigoureusement observé ; mademoiselle Joinville dans celui de la Vestale ; mademoiselle Saint - Huberti et Laïs dans celui d'anciens Grecs. Ces dessins ont été faits sur le dessin de M. Moreau le jeune, avantageusement connu dans les arts par le nombre , la variété et la continuelle beauté de
ses ouvrages A l'égard de mademoiselle Saint-
Huberti, on ne sait ce qui la sert le mieux, de sa figure, de sa voix ou de son jeu ; elle sait donner à son chant des inflexions qui causent les émotions les plus vives. »
Lewacher de Chamois a tracé, dans son livre d'esthétique de la parure théâtrale, une description poétique du costume imaginé par la Saint-Huberty, en insistant sur la mésaventure que cette initiative faillit lui attirer. « On a vu cette actrice paroitre vêtue d'une longue tunique de lin attachée sous le sein, les jambes nues et chaussées d'un brodequin antique. De sa tête libre descendaient avec grâce plusieurs nattes faites de ses cheveux qui jouoient sur ses épaules. Ce costume neuf pour les spectateurs, et aussi vrai qu'élégant, fut applaudi avec une sorte d'ivresse ; mais, malgré l'aveu du public, malgré le suffrage des artistes, il vint des ordres qu'on appela yninistériels , qui défendirent à M"* Saint-Huberti de rcparoître sous ce beau costume, et à la seconde représentation de l'ouvrage, elle fut
MADAME SAINT-HUBERTY l3l
obligée de se remontrer avec l'attirail lourd et ridicule de nos coquettes et de nos prudes *. »
Ginguené. de son côté, rapporte dans sa notice sur Piccinni, comment la Saint-Huberty dut à la protection du célèbre compositeur de n'être pas rayée du personnel de l'Opéra après cette heureuse création du rôle d'Ariane : elle avait montré en cette occasion des vues trop indépendantes et un talent trop original. « Elle était pour la première fois chargée d'un rôle principal. Le succès qu'elle y obtint , excita contre elle toutes les petites passions des coulisses. On étoit prêt à la renvoyer de l'Opéra. Piccinni seul la soutint. Il rappela à ceux qui étoient les puissances de cet Etat, le mot plaisant et sensé de Gluck, il leur prédit qu'en effet ils auroient bientôt besoin d'elle, et qu'ils seroient trop heureux de l'avoir. Le choix qu'il fit d'elle pour le rôle intéressant de Sangaride et la manière supérieure dont elle en rendit non-seulement les airs, mais les scènes, mirent tout le public de son parti , et la fixèrent sur ce théâtre, dont elle a pendant dix ans fait la gloire. »
Cette reprise d'Atys remanié dans ses ballets et dans son dénouement qui avait paru trop lugubre, eut lieu au commencement de 1783 : la célèbre chanteuse y remplit le principal rôle avec une ardeur reconnaissante qui donna un nouvel essor à sa puissance dramatique : elle se trouvait ainsi partager ses sympathies entre les deux camps ennemis et prêter tour à tour
* Lewacher de Chamois , Recherches sur les costumes et sur les théâtres de toutes les nations, I, 3) .
l32 1,'OPÉRA SECRETAU XYIII^ SIECLE
avec une égale conviction l'aide de son grand talent aux deux compositeurs rivaux : à Gluck qui l'avait le premier produite à l'Opéra, à Piccinni qui l'avait garantie de l'exil.
Peu auparavant, le 27 novembre 1782, la tragédienne lyrique avait fait preuve d'une rare souplesse de talent en rendant avec beaucoup de charme et de gaîté le gracieux rôle de Rosette dans ce misérable ouvrage de Grétry, l'Embarras des richesses, dont le poème, de Lourdet de Santerre , surnommé par les plaisants Lourdet sans tête^ n'était qu'un amas d'énormes balourdises, — les habitants d'Athènes, au temps de Périclès, y parlaient du dimanche^dn carême^ de deux cents louis\ on y voyait aussi danser les quatre parties du monde, y compris l'Amérique; — et est demeuré célèbre grâce à cette jolie épigramme :
Embarras d'intérêt.
Embarras de paroles, Embarras de ballet.
Embarras dans les rôles ; Enfin de toute sorte On n'y voit qu'embarras; Mais allez à la porte.
Vous n'en trouverez pas.
M"' Saint-Huberty mit enfin le sceau à sa réputation en enlevant un second rôle à sa célèbre rivale. Renaud, de Sacchini, venait de voir le jour (28 février 1783). A la quatrième représentation, elle reprit le rôle d'Armide, confié d'abord à M"" Levasseur, qui le rendait avec un rare talent de tragédienne, mais sans autorité comme chanteuse. L'artiste de génie
MADAME SAIN T-HUBERTY l33
releva l'ouvrage prés de sombrer et fit accorder pleine justice à cette partition, trop vite jugée, qui renferme des pages de premier ordre. Elle sauva du même coup le pauvre musicien qui débutait à Paris et l'honneur de l'Opéra, qui, en résiliant son traité avec Sacchini (comme il en avait été question avant ce premier essai et comme on n'eût pas manqué de le faire après un tel échec), aurait perdu ces deux chefs-d'œuvre : Dardanus et Œdipe à Colone.
Les grands services que M"« Saint-Huberty n'avait cessé de rendre à l'Opéra et le beau talent qu'elle avait montré dans ces différents rôles, firent comprendre à l'Administration combien il était important de s'attacher définitivement une artiste de cette valeur pour remédier à l'appauvrissement occasionné par la retraite de M"' Laguerre et le déclin de M"' Levasseur. Durant l'année 1782, M™« Huberty n'avait gagné que 5,5oo livres, ce qui était très peu eu égard à l'attraction qu'elle exerçait sur le public. La Ferté en jugea ainsi, et il écrivait le 22 novembre au ministre que, dans la perspective du départ définitif de M'i^ Laguerre, toujours à la veille de quitter le service , il fallait s'occuper sérieusement des moyens de fixer la dame Saint-Huberty à l'Opéra : « C'est une très mauvaise tête, ajoutait-il, mais l'on ne peut s'en passer, vu le mauvais service et la mauvaise volonté de la demoiselle Levasseur; ainsi donc tout ce que l'on peut désirer, est que la dame Saint-Huberty fasse les conditions les moins onéreuses possibles, et je crois qu'il n'y aura pas à hésiter pour lui donner les i,5oo livres de la place de la Cour, destinées d'abord à la demoiselle Laguerre »
i34 l'opéra secret au xviii" siècle
La Ferté profita de la visite que la cantatrice lui fit à propos d'Electre, pour lui faire quelques ouvertures dans ce sens, et il ajoutait dans sa lettre au ministre, du 6 décembre, citée plus haut : « J'ai saisi cette occasion pour sonder ses intentions pour l'année prochaine, en lui disant que vous étiez déterminé à la bien traiter d'abord du côté de la Cour; elle m'a répondu qu'elle verrait cela dans quelques mois. J'ai tâché de l'amadouer de mon mieux, mais elle n'est pas sortie de là. S'il faut attendre Pâques pour sçavoir à quoi s'en tenir, on se trouvera, Monseigneur, dans le plus grand embarras, car il n'y a personne pour la remplacer, M"^ Levasseur surtout ne servant que fort peu; il faudra cependant prendre un parti d'avance, car il serait fâcheux d'attendre au dernier moment.* »
La chanteuse se décida enfin à formuler ses demandes, et le 27 décembre — on voit que c'était bien avant Pâques — La Ferté put les transmettre au ministre, en y joignant quelques réflexions sur la décision qu'il convenait de prendre. M™" Saint-Huberty demandait : « 1° 3,000 livres de grands appointements ainsi qu'elle en jouit; 2° les feux et jetions ainsi qu'elle en jouit; 3° une gratification extraordinaire de 3, 000 livres; 4° i,5oo livres sur l'état de la musique du Roi; 5° un congé de deux mois tous les ans, y compris la clôture de Pâques; 6° de ne céder aucuns de ses rôles à personne que de son propre mouvement. » La Ferté accédait volontiers à quatre de ces propositions, mais il annotait ainsi la troisième : « Lui promettre la plus
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 658.
MADAME SAINT-HUBERT Y lOO
torte que les circonstances le permettront; » et il déclarait la sixième « impossible comme contraire aux règlements. » Le ministre penchait à être encore plus coulant, et, après avoir longuement discuté par lettres et de vive voix les observations de La Ferté, il accorda à M""^ Saint-Huberty toutes ses demandes, sauf une restriction de forme dans le sixième paragraphe. Tous ces points une fois arrêtés , Amelot adressa à la chanteuse, le 20 mars lySS, cette lettre destinée à tenir lieu de traité et qui consacrait les avantages exorbitants concédés à la grande artiste. Elle ne devait pas tarder à abuser de la situation exceptionnelle qu'on avait eu le tort de lui créer en dehors de toutes les règles.
J'ai eu l'honneur de rendre compte au Roy, Madame , des demandes que vous faites pour continuer vos services à l'Opéra; je n'ai point laissé ignorer à Sa Majesté que vous méritiés ses bontés, d'après la manière dont vous avés rempli vos devoirs à la satisfaction du public; elle a bien voulu, pour vous attacher plus particulièrement à son service, vous accorder une place de quinze cents livres sur l'état de la musique et vous continuer la place de premier sujet de l'Opéra aux appointements de neuf mille livres par an, c'est à savoir 3,000 livres sur l'état des grands appointements; et, dans le cas oii les feux et partages ne vous produiraient pas les 6,000 livres qui doivent compléter les 9.000 livres, vous toucherés ce qui s'en manquera chez le trésorier de la maison du Roy, en raison de l'emploi qui sera fait de cette somme dans les états des Menus, et ce pendant l'espace de huit années, ainsi que vous le désirés, à commencer du i*^' janvier prochain. Mais comme vous savés à quel point les traitements particuliers ont été nuisibles au bien de l'Opéra et leurs dange-
i36 l'opéra secret au xviii'' siècle
reuses conséquences pour le soutien d'une administration aussi dispendieuse, j'ai assuré le Roy que vous m'aviés donné votre parole d'honneur de n'en point parler et de paraître vous contenter vis-à-vis de vos camarades du traitement de premier sujet. Sa Majesté a consenti en outre que vous jouissiez, ainsi que vous le désirés, d'un congé de deux mois par chaque année, y compris le temps de la clôture du théâtre. A l'égard de la gratification de 3,000 livres que vous demandés, je vous la ferai toucher à la clôture du théâtre prochaine.
Je suis très-aise, Madame, d'avoir pu vous procurer cet arrangement avantageux; j'espère que, par votre zèle à continuer votre service et par votre discrétion, je n'aurai aucun sujet de me reprocher d'y avoir contribué. Je veillerai, d'ailleurs, à ce que vous ne soyés contrainte à céder les rôles que vous aurés créés qu'autant que vous y aurés consenti; vous avés trop d'expérience du théâtre pour ne pas sentir la nécessité de laisser quelquefois jouer les doubles; ainsi, l'on peut avec tranquillité s'en rapporter sur cela à votre zèle pour le bien du service.
Comme l'intention expresse du Roi est que ce traitement soit absolument ignoré de tout le monde, cette lettre qui vous sera remise par une personne sûre et discrète, vous servira de titre et d'engagement; mais, comme il faut que vous y souscriviés, vous voudrés bien en signer le double et y ajouter seulement au bas qu'au moyen des arrangements contenus dans cette lettre, vous vous engagés à rester à l'Opéra l'espace de huit années, à commencer du i" janvier prochain.
Je suis, etc.
Amelot.
Plus bas est écrit de la main de la chanteuse : Conformément aux arrangemens contenus en cette
MADAME SAINT- HUBERT Y I Sj
lettre, je m'engage à rester à l'Opéra l'espace de huit années, à commencer du i^»" janvier 1784. Paris, ce 22 mars 1783*.
De Saint-Huberty.
Mais voici venir Didon, le triomphe de la grande tragédienne.
Lorsqu'il avait accepté l'engagement que lui offrait M. de Breteuil, notre ambassadeur à Naples, Piccinni avait cru trouver enfin une position à la fois honorable et tranquille. Il vint à Paris et s'aperçut, aussitôt débarqué, qu'on n'avait songé à lui que pour donner un rival au compositeur qui révolutionnait alors notre scène lyrique. Le pauvre artiste fut tout troublé de cette découverte, mais il avait signé : il fallait accepter la position telle qu'elle était, non telle qu'il l'eût souhaitée. D'un caractère doux et timide, ennemi de la brigue et des cabales, Piccinni était l'homme du monde auquel convenait le moins cette existence de lutte et de discussion. Qu'était-ce donc que cette guerre des Gluckistes et des Piccinnistes? Une simple querelle de mots. Elle se fût apaisée d'elle-même, si les hommes de lettres et les philosophes, tous gens qui n'entendaient pas grand'chose à la musique, ne l'eussent envenimée par leurs quolibets, leurs théories en l'air et aussi par leurs injures. Il a fallu la fureur de disputer, si terrible au siècle dernier, pour troubler
" Et ce traité fut exécuté .i la lettre, car je trouve l.i note suivante dans un registre des Archives de l'Opéra : « M™" Saint-Hubeny, reçue en'1778, toucha 3,000 livres de fixe et 6,000 de gratification. » — J'ai trouvé aussi la mention d'un sieur Saint-Hubert}' « basse du petit-cœur. » A quel degré cet honorable artiste était-il parent de sa célèbre homonvme?
iSS l'opéra SRCRET ATI XVlll" SIÈCT.K
l'esprit de tous ces gens de goût, au point qu'ils aient préféré entamer des discussions sans tin et sans profit, qu'ils aient voulu à tout prix immoler l'un des deux musiciens à la gloire de son rival, plutôt que d'admirer tout ensemble les chefs-d'œuvre de Gluck et ceux de Piccinni, et de rendre un double hommage à ces deux hommes de génie. « Voilà vingt ans, disait un jour Gœthe à ses amis, que le public dispute pour savoir quel est le plus grand, de Schiller ou de moi. Ils devraient être bien contents qu'il y ait là deux gaillards sur lesquels on peut discuter. » Cette sage parole du poëte s'applique au mieux à la guerre des Gluckistes et des Piccinnistes : elle est la condamnation absolue de ces querelles de parti pris qui nuisent tant aux intérêts de l'art.
Roland et Atys avaient réussi, en dépit des efforts du parti gluckiste qui en avait combattu le succès avec rage, mais Iphigénie en Tauride succomba. La lutte était inégale : Piccinni pouvait bien lutter avec Gluck, il ne pouvait pas le vaincre. Découragé, avide de repos, il résolut alors de garder le silence, mais il avait compté sans son ami et fidèle allié Marmontel qui tenta de relever son courage et y réussit. Le maréchal de Duras, gentilhomme de la Chambre en exercice, avait demandé à Marmontel un opéra absolument nouveau pour jouer à Fontainebleau. « Monsieur le maréchal, répondit l'auteur, tant que mon musicien Piccinni sera consterné comme il l'est, je ne puis rien vous promettre, et vous seul pouvez le relever de son abattement. — Que faut-il faire pour cela ? — Une chose très facile et très juste : changer en pension la
gratitication annuelle qui lui a été promise lorsqu'on l'a fait venir en France, et lui en accorder le brevet. — Très volontiers, reprit le maréchal. Je demanderai pour lui cette grâce à la reine et j'espère l'obtenir. »
« Il la demanda, et l'obtint, — écrit Marmontel dans ses Mémoires^ — et lorsque Piccinni alla avec moi l'en remercier : « C'est à la reine, lui dit-il, qu'il faut marquer votre reconnaissance, en composant pour elle cette année un bel opéra. — Je ne demande pas mieux, me dit Piccinni, en nous en allant, mais quel opéra ferons-nous ? — Il faut faire, lui dis-je, repéra de Didon ; j'en ai depuis longtemps le projet dans la
tète. V Le temps nous pressait ; j'écrivis très rapi-
ment le poème ; et, pour dérober Piccinni aux distractions de Paris, je l'engageai à venir travailler près de moi dans ma maison de campagne ; car j'en avais acquis une très agréable, où nous vivions réunis en famille dans la belle saison. En y arrivant, il se mit à l'ouvrage ; et lorsqu'il l'eut achevé, l'actrice qui devait jouer le rôle de Didon, Saint-Huberti, fut invitée à venir dîner avec nous. Elle chanta son rôle d'un bout à l'autre à livre ouvert, et l'exprima si bien, que je crus la voir au théâtre. »
Au moment même où Marmontel et Piccinni lui proposèrent de jouer leur Didon, M"io Saint-Huberty allait entreprendre un voyage en province; elle accepta leur offre avec empressement et voulut emporter son rôle pour l'étudier en route, assurant qu'elle serait prête avant tout le monde. Pour ne pas perdre de temps, les auteurs firent mettre la pièce à l'étude et chargèrent une choriste de lire le rôle de la reine de Carthage. La
140 l'opéra secret au xviii'= siècle
véritable reine revint enfin : elle avait tenu parole, elle était la première prête. La cour était à Fontainebleau et le jour de la représentation approchait. La grande actrice résolut d'apporter un changement radical dans son costume. Elle pensait, en femme de goût, que, pour représenter au vrai les personnages de l'antiquité, il faut se bien pénétrer de leurs moeurs, de leur caractère, et connaître exactement les vêtements qui leur étaient propres ; elle regardait le théâtre comme un tableau qui ne peut produire d'illusion que par l'heureux accord de toutes ses parties, et elle était loin de rencontrer cet accord dans une tragédie dont les vers vous transportaient à Rome ou à Sparte, mais où l'on voyait paraître des Grecs couverts d'une robe de brocart, la tête chargée d'un turban galonné, et des Romaines affublées de toutes les petites prétentions de la coquetterie des boudoirs.
Cette fois, elle réussit mieux que dans Ariane, et fit preuve d'une sévérité extrême : sacrifiant jusqu'aux moindres recherches de la mode, elle prétendit que son costume fût exactement copié sur un dessin envoyé de Rome par Moreau, dessinateur du Cabinet du roi, alors en Italie. La tunique était de toile de lin, les brodequins lacés sur le pied nu, la couronne entourée d'un voile qui retombait par derrière, le manteau de pourpre, la robe attachée par une ceinture au-dessous de la gorge.
M"'^ Saint-Huberty avait choisi pour la conseiller dans cette réforme un véritable artiste, que choquaient vivement le mauvais goût et le luxe à contre-sens qui régnaient a l'Opéra , et qui avait déjà offert d'y porter remède si l'on voulait lui en donner mission. Deux
ans auparavant, Moreau avait en effet adressé au ministre Amelot un court mémoire, où il demandait que le spectacle de l'Opéra cherchât à obtenir une illusion plus complète, en observant mieux les lois des arts du dessin en peinture et en architecture. « Les artistes, disait-il, qui font journellement l'étude des habits des différents peuples dans les différents siècles, sont, on ose le dire, peut-être les seuls à consulter sur cet article , et ceux que l'on consulte le moins. Ils sont en état de surmonter par degré les anciens préjugés d'habitude, et de façonner en quelque sorte et les acteurs et le public au vrai costume. Par exemple, dans le spectacle de l'Opéra, où sont toujours représentées des actions héroïques, et par conséquent des temps reculés, les vrais artistes baniroient l'usage des gands. Ce seroit déjà une épargne considérable. Ils ne souffriroient pas que les habits des divinités infernales et des démons fussent bordés en paillette ni galonnés d'or et d'argent. Ils se garderoient bien d'habiller Jupiter et Apollon en habits romains très riches, et couverts d'un casque garni de diamant. Apollon et Jupiter seroient toujours la tête découverte , vêtus d'un habit couleur de chair, avec un beau manteau. Et, certainement, ce vêtement serait moins coûteux , plus noble et plus conforme aux idées reçues. Il seroit trop long d'entrer dans mille détails , où les artistes apporteroient en même temps et le goût et l'économie ».
Qu'advint-il de ce mémoire ? Amelot l'adressa à l'intendant des Menus-Plaisirs, M. de la Ferté, en ajoutant : « Il me paroît contenir, au sujet des habits de costumes, de premières observations qui peuvent mé-
142 l'opéra secret au XVIII* SIÈCLE
riter l'attention, je vous invite à engager le sieur Moreau de venir chez vous pour causer avec lui , et me faire part ensuite de vos réflexions à cet e'gard *. » M. de la Ferte' se donna-t-il la peine d'écouter les théories novatrices de cet esprit chagrin ? C'est peu probable. Le rapport fut déposé en lieu sûr; quant à l'auteur, on réconduisit sans doute avec les paroles les plus flatteuses, mais en lui refusant le poste qu'il demandait. Il était beaucoup plus simple de laisser les choses aller leur train : on y gagnait de ne rien dépenser et de ne pas discuter.
Qu'on juge de Tétonnement du comité, de l'intendant des Menus et du ministre, quand ils virent M°" Saint- Huberty exiger, un dessin de Moreau à la main, qu'on lui fît un costume absolument pareil à ce modèle antique ! Elle osait patronner ces idées novatrices, naguère condamnées, et prétendait introduire à l'Opéra un costume dessiné par ce réformateur qu'on croyait avoir vaincu. Toutes les autorités résistèrent à ces prétentions exorbitantes, mais que servait de batailler contre une artiste toute-puissante par le droit du génie ? Il fallut céder et en passer par où elle voulait. Mais ses exigences de ce genre renaissaient presque chaque jour, et son goût, encore bien hésitant, trouvait toujours quelque chose à reprendre dans ses costumes. «Je viens de commander l'habit de M""' Saint-Huberty, mais cela est terrible! » écrit M. de la Ferté au ministre le 10 décembre 1783. Et le lendemain : « J'ay
* Archives nationales. Ancien régime O r, 629. — Lettre de M. Amelot du 26 janvier 1781, jointe au mémoire de Moreau.
tâché de satisfaire k la fantaisie de M'"^ Saint-Huberty, au meilleur marché possible, en la faisant déterminer à se contenter de quelques changements dans son habit de Didon *. » M"'* Saint-Huberty et Moreau remportèrent là de concert un avantage signalé sur le goût du jour **.
La Chimène de Sacchini et la Didon de Piccinni furent représentées à la cour durant l'automne de 1783. Malgré de grandes beautés, Chimène essuya un échec immérité qui fut, du reste, réparé par le succès qu'elle obtint plus tard à l'Opéra. Didon et sa sublime interprète remportèrent au contraire un véritable triomphe. Jamais la cour n'avait laissé éclater un tel enthousiasme; le roi lui-même, que l'opéra ennuyait assez d'ordinaire, déclara que « cet opéra lui avait fait autant de plaisir qu'une belle tragédie. » Il décida aussitôt qu'une pension de i,5oo livres serait donnée à la cantatrice, et il envoya le maréchal de Duras la complimenter et lui témoigner toute sa satisfaction ***.
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 626.
*• Un an plus tard, quand elle dut jouer le rôle d'Armide dans une représentation donnée en l'honneur du roi de Suéde, M™= Saint-Huberty envoj-a encore au comité le dessin d'un costume qu'elle désirait adopter, et le comité consentit, après avoir réfléchi que « cet habit servirait dans la suite aux actrices qui la remplaceraient, et aussi parce que la prise de ce rôle par M"''^ Saint- Huberty pouvait donner à l'ouvrage le charme d'une nouveauté, et à l'Opéra des recettes avantageuses pendant plusieurs représentations. » Le ministre approuva cette délibération en ces termes : « Bon pour cette fois seulement et sans tirer à conséquence pour l'avenir, tous les sujetB indistinctement devant se servir des habits qui leur sont fournis par l'administration de l'Opéra, lorsqu'ils auront été reconnus et jugés en état de servir. » ( Archives nationales. O I, b26. Rapport que fait h comité au ministre de ce qui ^est passé en son assemblée extraordinaire du vendredi 12 novembre 1784.)
'" M. de la Ferté voyait d'un mauvais oeil cette faveur inespérée de la canwtrice et il s'efforça de lui enlever cette nouvelle gratification : « L'on gâte ici
(( Ce fut, écrit un des assistants, la plus belle scène de la soirée. Lorsque M. le maréchal de Duras entra dans les coulisses, suivi d'une foule de courtisans en habits de gala, M™« Saint-Huberty n'avait pas encore eu le temps de changer de costume. Elle était debout, sa couronne sur la tête, drapée dans le manteau de pourpre de la reine de Carthage. Marmontel et Piccinni, ivres de bonheur, s'étaient jetés à ses genoux et lui embrassaient les mains. On aurait dit deux coupables à qui elle faisait grâce de la vie. Ils ne se relevèrent pas quand M. de Duras s'approcha pour répéter les paroles du Roi. L'actrice écoutait le maréchal, et son visage, encore animé par l'inspiration, s'illuminait de la joie du triomphe, le rouge de l'orgueil montait h son front; c'était un spectacle admirable. Elle avait tant de grandeur, de noblesse, de majesté avec ces hommes à ses pieds, que, mieux encore que sur le théâtre, elle donnait l'idée de la reine de Carthage; tous les grands seigneurs présents avaient l'air d'être ses courtisans. »
Métra décrit cette scène du ton ironique qui lui est familier. Il représente Piccinni s'élançant aux côtés de la chanteuse, se prosternant et lui serrant la main
outre mesure M"" Saiiit-Hubertv, écrit-il de Fontainebleau au ministre le 24 octobre, et Tou sollicite déjà une pension extraordinaire pour elle, et ce pour avoir chanté une fois à la Cour. J'ai eu beau dire qu'elle venait d'obtenir une place de 1300 livres au concert de la Reine, et que même on avait fait courir les appointements d'une année avant son admission, il parait que cela ne contente pas son ambition. » (Archives laationales. Ancien régime. O 1,634.) — Il faut bien avouer que La Ferté n'.ivait pas tort de s'élever contre les faveurs dont on accablait la grande chanteuse et qui allaient la rendre si altière et si intraitable.
avec amour; il nous montre Marmontel, quoique plus lent à fléchir le genou, employant les serments et les expressions les plus tendres pour l'assurer qu'elle avait excité de vives et nouvelles émotions dans son cœur; puis il ajoute en forme de conclusion : « Quel plaisant contraste de se figurer dans cette scène Saint-Huberty, couverte encore de la pourpre de Didon, recevoir dignement l'encens des grands et gens de lettres, et de la voir telle qu'un voluptueux du siècle la trouva chez elle, le surlendemain à Paris, faisant tête à tète avec son jockey une partie de piquet sur un bout de tabh dont le tapis étoit un linge aussi grossier que malpropre ! O reines du théâtre, voilà bien le véritable revers de votre médaille ! »
De son côté, La Ferté mande en ces termes au ministre la réussite du nouvel opéra , dans sa lettre de Fontainebleau, en date du 17 octobre : « L'opéra de Didon a eu grand succès à la répétition générale et à la représentation hier, tout étoit plein à l'une et à l'autre. Le Roi et la Reine, ainsi que toute la Cour, sont venus à l'une et à l'autre. Les habits sont magnifiques; M™6 Saint-Huberty a été mise au-dessus de tout ce que l'on a jamais entendu, cela ne la rendra pas plus facile à manier; il est vrai qu'elle a très bien joué, mais d'ailleurs elle auroit pu ne chanter que la note, car on n'a pas entendu le quart de son rôle. Voici, Monseigneur, l'opinion de quelques personnes et qui étoit la mienne dès les répétitions : c'est que , pour donner cet ouvrage à Paris, il faut nécessairement en retrancher pour une demi-heure de longueur, et il durera encore deux heures et demie. D'ailleurs, il n'y a
pour ainsi dire qu'un seul rôle, qui est celui de Didon, par conséquent il est tuant, et il est impossible que M™^ Saint-Huberty puisse le jouer plus d'une fois par semaine, ce qui est très fâcheux, parce que, sous ce prétexte, elle ne jouera pas autre chose. Je vais m'occuper le plus tôt possible des décorations pour Paris; il n'y aura point d'autres dépenses à faire, puisqu'on aura tous les habits, la musique, et point ou peu de répétitions * )>
Quelques jours après cette glorieuse soirée et peu avant la représentation de Didon à Paris, M'"^ Saint- Huberty écrivait à un de ses amis d'Aix la lettre suivante (18 novembre), où elle lui raconte ses succès avec une modestie assez bien jouée :
Enchantée de votre souvenir; vous ne pouvez me flatter davantage qu'en me faisant accroire que l'on peut désirer de me revoir à Aix et à Marseille. Jugez combien je suis sensible au succès que j'ai obtenu dans votre pays, puisque je me propose d'y retourner.
La chaleur de votre aimable pays m'a gratifiée d'un rhume si violent, que je m'en ressens encore. Mais il m'a fallu aller à Fontainebleau jouer Didon^ qui a eu un succès fou. Le roi a bien voulu penser lui-même à augmenter ma pension d'après la satisfaction qu'il a témoignée en me voyant jouer le rôle.
On donne aujourd'hui le Cid, de Sacchini; c'est une musique enchanteresse. Vous qui la cultivez et qui l'aimez, vous allez achever de devenir fou (de la musique s'entend), j'y joue ce soir.
Le rôle de Didon étant fait pour moi , pour mes moyens, et étant le seul rôle très intéressant dans cette
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 654.
pièce, il sera impossible de la donner (en province) sans l'avoir vue repre'senter (à Paris). Cela a l'air de l'amour-propre, mais je vais vous expliquer ce qui en est. Le rôle de Didon est tout jeu ; le re'citatif en est si bien fait, qu'il est impossible de le chanter. *
Un monde infini avait entendu les répe'titions de Didon, et avait juge' que c'était un des plus mauvais ouvrages de Piccinni. Cet homme se consolait en disant : « Laissez arriver ma Didon. » A la première répétition que j'ai faite, on dit : « Ah ! ah ! mais il a refait la majeure partie de son opérai » Et il n'y avait que quatre jours d'intervalle. Piccinni entendit cela et dit : « Non, Messieurs, je n'ai rien changé au rôle, mais on jouait Didon sans Didon. » Enfin, c'est la seule pièce jusqu'à présent, à Fontainebleau, qui ait fait plaisir au roi. Il l'a fait jouer trois fois, lui qui avait l'opéra en horreur.
Je répondrais presque que Chimène fera aussi grand plaisir. Le poëme n'est pas aussi intéressant, vu que la chevalerie française n'est plus à grand degré d'enthousiasme; mais la musique est délicieuse en général.
J'écris cette lettre pour vous; j'espère qu'on n'en saura que ce que votre prudence vous dictera. Vous savez qu'il ne m'est pas permis de juger, ou plutôt que je ne me le permets que très rarement.
A propos, vous avez un frère qui peint comme un ange; rappelez-moi à son souvenir, vous m'obligerez.
Votre très humble servante.
De Saint-Huberty.
* « Vous aurez de !on)j;ues scènes à mettre en musique, avait dit Marmontel à Piccinni en lui proposant le sujet de Didon, et dans ces scènes je vous demanderai un récitatif aussi naturel que la simple déclamation. Vos cadences italiennes sont monotones ; la parole est plus variée, plus soutenue dans ses accents, et je vous prierai de la noter comme je vous la déclamerai. » Et le musicien avait accepté.
A Paris, la pièce et la cantatrice obtinrent un succès encore plus grand qu'à la cour. La soirée du i^'" décembre 1783 fut une soirée de transports et de délire. Après le grand air : Ah! que je fus bien inspirée, tout le public se leva en masse, interrompant la représentation par des applaudissements frénétiques. L'air si beau : Ah! prends pitié de 7na faiblesse, fit couler des larmes de tous les yeux. Quel plus glorieux triomphe avait jamais pu rêver la pauvre artiste en ses jours de misère et de travail !
Grands seigneurs, artistes, philosophes, tous s'unirent dans un concert de louanges à l'adresse de Didon et de la tragédienne inspirée. « M"" Saint- Huberti, dit Bachaumont, a joué avec un talent supérieur ; elle s'est élevée au-dessus d'elle-même. — C'est la voix de Todi ; c'est le jeu de Clairon ! s'écrie Grimm. C'est un modèle qu'on n'a point vu sur le théâtre, et qui longtemps en servira. »
« Le talent de cette sublime actrice, dit Guinguené, prenait sa source dans son extrême sensibilité. On peut mieux chanter un air, mais on ne saurait donner aux airs, au récitatif, un accent plus vrai, plus passionné. On ne peut avoir une action plus dramatique, un silence plus éloquent. On se rappelle encore son terrible jeu muet, son immobilité tragique, et l'effrayante expression de son visage pendant la longue ritournelle du chœur des prêtres dans Didon, vers la fin du troisième acte, et pendant la durée de ce chœur même. Elle ne fit aux représentations que se replacer dans la position où elle s'était trouvée naturellement à la première répétition générale. Quel-
qu'un lui parlait de cette impression qu'elle paraissait éprouver et qu'elle avait communique'e à tous les spectateurs. « Je l'ai réellement éprouvée , réponditelle ; dès la dixième mesure, je me suis sentie morte. »
Cette [réponse révèle tout le secret du talent de la grande tragédienne lyrique. Actrice de génie, elle savait garder sa tète, mais elle livrait tout son cœur, toute son âme. Le succès de Didon ne se ralentit pas de longtemps : chaque représentation était pour la Saint-Huberty l'occasion d'un nouveau triomphe. Un jour, on dépose une couronne aux pieds de l'artiste qui, hésitante, troublée au point d'en perdre la voix, ne peut que remercier du geste. La salle entière se lève et demande que Didon se couronne. L'artiste fait un geste négatif, mais M"' Gavaudan cadette, qui jouait Élise, ramasse la couronne et la met sur le front de la reine aux acclamations de la foule qui lit, brodée en or entre les feuilles, cette inscription prophétique : « Didon et Saint-Huberty sont immortelles. »
Certaine lettre, adressée par La Ferté au ministre, jette un jour nouveau sur cet incident, et aussi sur l'empire que M™« Saint-Huberty exerçait à l'Opéra. «... Autre embarras, monseigneur, je ne sçai si vous êtes informé que vendredi dernier on a jette du parterre sur le théâtre une couronne qui portoit pour devise : « A l'immortelle Saint-Huberti. » L'actrice qui jouoit avec elle l'a ramassée et l'a mise sur la tète de M™° Saint-Huberti. Ce jeu, qui paraît un arrangement concerté peut-être avec la dame Saint-Huberti, n'est pas indifférent, car ceux qui donnent ainsi des cou-
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ronnes (chose sans exemple au théâtre pour un acteur) pourraient bien s'accoutumer aussi à jetterdes pommes cuites ou oranges, comme en Angleterre, aux acteurs qui leur déplairoient ; alors il n'y auroit plus moyen de se mêler du spectacle. Cette espèce de triomphe n'a cependant pas rendu M"'^ Saint-Huberti plus reconnoissante, car elle refuse de jouer mardi prochain son rôle de Didon ; comme la recette de ce jour-là seroit me'diocre, si l'on ne donnoit pas cet ope'ra, j'ai pensé que vous approuveriez, monseigneur, que je donnasse des ordres pour faire remplacer la dame Saint-Huberti par la demoiselle Maillard, à laquelle M. Piccini a montré le rôle de Didon, et qu'il désire lui voir jouer. Si, comme elle est fort jeune, elle n'a pas autant de finesse de jeu que M'"' Saint-Huberti, elle s'en tirera toujours assez bien, malgré la cabale qu'il pourra y avoir, pour plaire au public, d'autant plus qu'elle a une voix qui peut faire envie à la dame Saint-Huberti; mais M. Piccini, qui forme des vœux pour cette jeune actrice, n'ose se montrer à découvert, de peur de déplaire à M"* Saint-Huberti. * »
M. de la Ferté , il ne faut pas l'oublier, honorait alors de ses faveurs M"' Maillard , qu'il cherchait à pousser par tous les moyens possibles. Il donna l'ordre, en effet, sur le consentement du ministre, de lui faire jouer Didon, mais M™^ Saint-Huberty se révolta et prétendit garder son rôle : peu s'en fallut qu'elle ne quittât le théâtre pour se venger de ce caprice de potentat féru d'amour.
' Archives nationales. Ancien régime. O i, 626.
Cette soirée mémorable, où Piccinni vit couronner son héroïne en la personne d'une interprète incomparable, fut une revanche éclatante pour le compositeur, pour le chantre inspiré des amours de Didon et d'Énée. Didon n'est pas seulement le chef-d'œuvre de Piccinni, c'est encore un des chefs-d'œuvre de notre Académie de musique ; c'est une de ces créations de génie qui, non plus que les Danaïdes, qu'Œdipe à Colone, que la Vestale, Fernand Corte:(, Olympie et que tous les opéras de Gluck, n'aurait jamais dû disparaître du répertoire de notre première scène lyrique. Piccinni, Salieri, Sacchini, Spontini ont, comme Gluck, illustré à jamais notre Opéra par leurs admirables créations. Leurs noms devraient toujours briller au premier rang et ne jamais s'éclipser devant des gloires qui, pour être plus récentes, ne sont pas plus pures.
Quel magnifique tableau que toute cette tragédie lyrique ! Quelles grandes figures que celles de Didon, d'Enée, d'Iarbe! Quelle fierté dans l'air d'Enée : i?egne^ en paix sur ce rivage ; quels remords et quelle douleur dans sa scène : Au noir chagrin qui me dévore!... Comme larbe montre bien son féroce orgueil dans l'air : Je veux les voir réduire en cendres ! Quelle hauteur superbe dans le défi des deux princes ! Mais c'est au rôle de Didon que le compositeur a prêté les accents les plus empreints de noblesse et de grandeur. On ne sait, à vrai dire, lequel préférer des airs ou des récits qu'il a écrits pour son admirable interprète. Est-ce l'air : Ah ! que je fus bien inspirée, ou celui: Ni l'amante, ni la reine ? est-ce cet ardent duo d'amour? est-ce cette grande scène où Enée s'engage à
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vaincre pour la reine, où les fières paroles de Didon se mêlent aux chaleureuses acclamations de son peuple, aux sourds murmures des Troyens, aux remords du fils d'Anchise ? Tour à tour ardente, inquiète, passionne'e, jalouse, accable'e par le désespoir, telle nous apparaît Didon en ces pages d'un admirable sentiment. *
Cependant la grande actrice poursuivait le cours de ses succès. La Chimène de Sacchini parut a l'Ope'ra, le 9 février 1784 : ce fut un double triomphe pour le compositeur et pour la cantatrice. Cette musique simple et grandiose convenait à la nature de y[me Saint-Huberty , qui rendit son rôle avec une expression des plus pathétiques. Un mois après, elle créait encore le joli rôle de Délie dans Tibulle et Délie, un acte de Fuzelier, mis en musique par M"= de Beaumesnil ; et cinq semaines n'étaient pas écoulées qu'elle avait l'honneur de créer l'admirable rôle
* Le jour de la première représentation de Didon (i" décembre), la recette à la porte de l'Opéra fut de ;,if9 livres i6 sous, comme on peut voir par le tableau que je donne à la page 1 54. En regard se trouvent les recettes à la porte de chaque jour pendant le mois de décembre 1783. Pour avoir la recette totale du mois, il faut y ajouter le douzième du prix des places louées par abonnement, soit 21,710 livres, en compte rond ; ce qui donne une recette totale de 68,866 1. 4 s. — Le I" décembre, la recette de la Comédie Italienne, qui donnait deux ouvrages de Grétry : Lucile et le Jugement de Midas, était de 2,003 !• '4 s- j ^^ 's produit total du mois: 8;, 07; livres, réparties en 34,573 livres de recette à la porte,' et 30,500 livres d'abonnement. (RecetWs de l'Opéra-Comique conservées aux Archives de l'Opéra.) — Le morne soir, la Comédie Française donn.iit le Roy de Cocagne, de Legrand, et Naniiie, de Voltaire. Recette : 1,291 livres 4 sous. — La comparaison des recettes du i"^ décembre 1783 dans les trois théâtres de Paris est instructive en ce qu'elle montre combien les premières représentations attiraient déjà le public au siècle dernier, puisque l'Opéra, ce soir-là, dépassa de 3 et 4,000 livres la Comédie Italienne et la Comédie Française, qui venait piteusement eu dernier.
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d'Hypermnestre dans ce magnifique opéra des Danaides^ qui devait rester au premier rang des chefsd'œuvre de notre Académie de musique et illustrer le nom de Salieri à l'égal de ceux de Gluck, de Piccinni, de Sacchini. En moins de cinq mois, du i'""" décembre au 26 avril, M"^ Saint-Huberty, surexcitée par une ardeur passionnée pour son art, avait accompli ce travail énorme, qui semblerait impossible aujourd'hui, d'apprendre , d'étudier, de composer et de représenter avec un sentiment et une vérité admirables, quatre rôles du caractère le plus varié, et dont trois au moins, Didon , Chimène et Hypermnestre, sont des plus belles ligures auxquelles l'art lyrique ait prêté vie.
Deux ans après le grand succès de leur Didon, Marmontel et Piccinni reparurent sur la scène de TOpéra avec Pénélope. Malheureusement, la vogue de leur précédent ouvrage avait fait trop espérer de cette nouvelle tentative, et bien que l'opéra fût loin d'être sans valeur, la soirée du 9 décembre 1785, que tout le monde croyait devoir être un triomphe, ne fut qu'une réception froide et cérémonieuse. Et pourtant la grande actrice avait mis tout son art dans le rôle de la vertueuse épouse d'Ulysse. Mais à quoi sert le plus rare talent s'il est mal secondé et s'il rencontre autour de lui de la négligence ou du mauvais vouloir? C'est ce qui arriva cette fois : aussi Marmontel se reproche-t-il dans ses Mémoires de n'avoir pas surveillé d'assez près la mise en scène de son ouvrage, et fait-il humblement retomber sur lui toute la responsabilité de cette défaite.
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