LAYS
Des trois coupables, l'un n'ayant pas été pris sur le fait, n'avait pu être puni; l'autre venait de reconquérir sa liberté par son talent; Rousseau seul était arrivé à bon port à Bruxelles, d'oîi il bravait les foudres du ministre. Le comité de l'Opéra se désolait de la perte de cet excellent sujet et harcelait Amelot pour qu'il le fît ressaisir. Il émettait encore ce vœu dans la séance du 20 août, sans savoir que depuis un mois le ministre
attendait une réponse de Bruxelles. « Il seroit bien
essentiel que le ministre fît l'impossible pour faire
* Mémoire! secrets, 8 septembre 1781.
** Archives de l'Opéra. Registres des Menus-Plaisirs.
revenir le sieur Rousseau de Bruxelles, d'autant que cette ville est le seul azile pour les sujets de l'Opéra, et la seule où ils puissent exercer leurs talents ; si par des causes inconnues on ne pouvoit pas ravoir les sujets qui yroient se réfugier dans cette ville, il y auroit à craindre que cela ne dévastât l'Opéra des jeunes sujets à qui on feroit un sort considérable à Bruxelles avant même qu'ils n'eussent un talent décidé : c'est au ministre à juger ces observations. »
Le lendemain , le ministre recevait de Sénac de Meilhan, intendant de la province du Hainaut, résidant à Valenciennes, une relation très complète des précautions qu'on avait prises en pure perte pour arrêter Rousseau. Celui-ci était en sûreté à Bruxelles depuis un mois que la garnison de Valenciennes le guettait encore au passage.
Monseigneur,
J'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré le 17 du mois dernier, à laquelle étoient joints des ordres du Roi pour faire arrêter et constituer prisonnier le nommé Rousseau , acteur chantant de l'Académie royale de musique, qui avoit pris la fuite et que l'on croyoit devoir passer par Valenciennes, pour aller en Allemagne.
A la réception de ces ordres, je les fis remettre sur le champ, avec plusieurs copies du signalement du sieur Rousseau, au Prévôt général de la maréchaussée de Valenciennes, lequel en fit tout de suite part au Lieutenant du Roi de cette ville, à qui il remit plusieurs copies du dit signalement : ce commandant fit distribuer, sans perte de tems, ces copies à tous les consignes des portes de Valenciennes, avec ordre de faire
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descendre, soit à l'entrée soit à la sortie, tout voyageur en voiture quelconque, pour pouvoir signaler tout entrant et tout sortant.
Le Prévôt général, qui avoit pareillement remis des copies dudit signalement aux officiers et cavaliers de la maréchaussée de la Résidence de Valenciennes, en leur promettant une récompense, s'ils parvenoient à arrêter le dit Rousseau, vient de me rapporter les ordres du Roi en m'assurant qu'il avoit fait tout ce qui avoit pu dépendre de lui, et pris les mesures les plus exactes pour parvenir à s'assurer de la personne du dit sieur Rousseau, et qu'il étoit certain qu'il n' avoit point passé par Valenciennes; en conséquence j'ai l'honneur de vous renvoyer les dits ordres du Roi.
Si l'on n'avait pas rattrapé Rousseau, ce n'était certes pas faute de signalements.
Pour comble de disgrâce, le ministre de la Maison du roi recevait le même jour de son collègue aux Affaires étrangères la nouvelle que leur démarche diplomatique à Bruxelles avait complètement échoué. Voici ce que le comte de Vergennes écrivait à Amelot le 2 1 août :
J'ai l'honneur, Monseigneur, de vous envoyer la réponse du Gouvernement général des Pays-Bas Autrichiens au mémoire présenté par le sieur de la Grèze, chargé des affaires du Roi à Bruxelles en l'absence de M. le comte d'Adhémar, pour requérir l'arrêt du nommé Rousseau, haute-contre de l'Opéra de Paris, au sujet duquel vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28 juillet dernier. Vous verrez par cette réponse, monseigneur, que le Gouvernement des Pays-Bas ne trouve dans le cas dont il s'agit que la matière d'une action privée à la charge de Rousseau, contre lequel la
direction de l'Opéra seroit obligée de se pourvoir en justice réglée.
Le Gouvernement de Bruxelles allègue à ce sujet l'exemple des deux acteurs qui, en 1777, avoient abandonné le théâtre de cette ville et contre lesquels le directeur de spectacle fut réduit à plaider ; il s'agit des sieurs d'Azincour et Beauval qui, après avoir contracté des engagements pour le spectacle de Bruxelles, s'attachèrent ensuite à ceux de Paris ; j'eus l'honneur de vous en écrire le 12 may 1777. Par vôtre réponse du 24, vous jugeâtes mal fondée la réclamation du directeur de Bruxelles contre l'acteur Beauval, comme M. le maréchal de Duras avoit de son côté rejette la réclamation contre d'Azincour. Il paroit que le Gouvernement des Païs-Bas s'autorise de cet exemple pour refuser d'employer la voie de l'autorité contre Rousseau ; mais outre que les circonstances de l'affaire étoient très différentes, nous pourrions objecter que, de même que le Roi étoit alors en droit de retenir des sujets nés dans ses états et jugés nécessaires au service des spectacles de la capitale , sa Majesté peut aussi réclamer un de ses sujets qui a furtivement quitté ces spectacles pour aller s'engager à celui de Bruxelles. Malgré cela je prévois, monseigneur, beaucoup de difficultés à obtenir de l'autorité du Gouvernement des Païs-Bas l'arrêt et l'extradition de Rousseau. Il est engagé dans la troupe de Bruxelles à raison de 36o francs par mois pour le restant de l'année théâtrale. Vous trouvères dans le bureau de la direction de l'Opéra beaucoup d'exemples de sujets qui, ayant quitté ce spectacle sans permission pour passer en pais étrangers, ont été vainement réclamés, tels que le sieur Petit et la demoiselle Villebon à Bruxelles, les sieurs Vestris en Pologne, d'Auberval en Angleterre, Lefebvre en Russie, et d'autres qu'on pourra vous citer.
Après ces exemples, monseigneur, vous jugerés
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peut-être qu'au lieu de nous exposer à compromettre en vain le nom du Roi pour de semblables objets, il seroit plus convenable d'employer d'autres moyens soit pour empêcher les sujets utiles aux spectacles de les quitter, soit pour les rappeller après leur abandon. Au surplus, lorsque vous aurés bien voulu vous faire rendre compte de ces observations en général et particulièrement de la pièce cy-jointe, je vous serai très obligé de m'informer de vos dispositions en conséquence.
Réponse au mémoire remis par M. de la Grè^e, le 2 aoiist ij8 1 .
Le Gouvernement général a toujours saisi avec empressement les occasions où il pouvoit se prêter à des démarches dictées par le système de complaisance ; mais la demande sur laquelle porte le mémoire de M. de la Grèze tend à des dispositions qui dépendent uniquement du ministère de la justice et non de l'autorité du Gouvernement.
On ne trouve en effet dans le cas du nommé Rousseau dont il s'agit que la matière d'une action privée que la direction de l'Opéra de Paris peut avoir à la charge de Rousseau, et c'est ainsy à elle à l'attaquer, si elle croit en avoir matière, par devant son juge compétent qui rendra certainement bonne et prompte justice sur* ses conclusions, après avoir entendu la partie intéressée.
C'est sur ce pied aussi que la Cour de France a envisagé un cas de pareille nature arrivé en 1777, et où il s'agissait de deux acteurs qui avoient abandonné le théâtre de Bruxelles. La direction du spectacle de Bruxelles a également été réduite à la ressource de plaider, comme il se voit d'une lettre écrite à M. le comte de Mercy-Argenteau par M. le comte de Vergennes le 26 mai 1777.
Le Gouvernement général a donc lieu de se pro-
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mettre que la Cour de Versailles reconnaîtra qu'il ne sauroit employer les voies de l'autorité' pour remplir l'objet du mémoire de M. de la Grèze et que c'est une affaire qui, par sa nature et ses circonstances, est du ressort de la justice.
Fait à Bruxelles, le ii aoust 1781.
Il faut reconnaître que la diplomatie française avait fait là un véritable pas de clerc.
Les prétentions et distinctions soulevées par le comte de Vergenjies étaient tout à fait insoutenables. Luimême le reconnaît de bonne grâce et ne semble les présenter à Amelot que pour masquer un peu leur défaite. Amelot le comprit ainsi, et crut prudent de ne pas se faire battre une seconde fois sur le terrain judiciaire après avoir été vaincu sur le terrain diplomatique. Il prit le parti le plus sage , qui était d'attendre que Rousseau consentît de lui-même à venir reprendre son service à Paris. La première chose à faire était de l'assurer de l'impunité la plus complète : ce qu'on fit. Mais il en coûta encore une somme assez ronde pour rapatrier le ténor fugitif ; car il fallut payer un dédit considérable au directeur de Bruxelles, ainsi qu'il ressort de cette note de l'État de la dépense extraordinaire de l'année 1781-82 : « Comme il n'a pas été porté en dépense sur le compte de 1781 à 82 la somme de 1,200 livres qui ont été remboursées à M. de Vougny pour le retour de M. Rousseau de Bruxelles, il seroit nécessaire de la porter sur cet objet. Cy : i ,200 livres.* »
* Archives nationales. Ancien régime. O i. 654.
De cette façon les trois amis se retrouvèrent réunis, à la fin de l'anne'e , dans la troupe de l'Opéra , et reprirent de plus belle le cours de leurs succès : leur talent eut bien vite effacé dans la mémoire du public le souvenir de leur folle équipée. Si bien qu'on les surveillât, on n'était jamais sûr de les tenir longtemps, malgré leurs protestations verbales et leurs soumissions signées; aussi avait-on toujours l'œil sur eux. « Le Comité a appris avec douleur que MM. Lays, Rousseau et Chéron étoient surchargés de dettes ; il craint que l'embarras où ils se trouvent ne les détermine à une fuite inopinée ; le ministre est en conséquence supplié de faire surveiller ces sujets, qui sont précieux à l'Académie. * » Ces trois indisciplinés n'avaient rien diminué de leurs prétentions artistiques et pécuniaires. Il semblait même qu'on les eût desservis en les retenant à Paris et qu'on dût les dédommager de cette perte imaginaire. Leurs récriminations et leurs réclamations ne laissaient pas de trêve au directeur, leurs exigences dépassaient toute mesure : ils ne cessaient de se plaindre de leur maigre traitement et de maugréer contre l'Administration. La fortune semblait même les pousser dans cette mauvaise voie par la constance qu'elle mettait à les favoriser.
Le retour de Dauvergne à l'Opéra en lySS exaspéra les artistes, ces trois-là surtout, qu'on avait écartés du comité. De plus , ils étaient singulièrement irrités par l'application de l'arrêt rendu par le roi en son conseil
* Archives do l'Opéra. Registres âcs Menus-'Plaisirs. Compte que le comité rend au ministre de ce qui s'est passé en son assemblée du 15 novembre 1781, tenue chez M. de !a Ferté et en sa présence.
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(i janvier 1784), établissant un maximum pour les différents traitements et supprimant les feux ; eux-mêmes avaient pourtant beaucoup contribué à ce changement et y avaient applaudi naguère. Bien qu'ils ne fussent que remplaçants, on leur avait, à Pâques 1785, attribué le traitement de premiers sujets, à seule fin de les apaiser un peu ; mais ils ne montrèrent aucune satisfaction de cette générosité et continuèrent de se plaindre à tout propos, disant qu'ils étaient humiliés quand ils se comparaient aux artistes des Comédies française et italienne , et qu'ils ne pouvaient voir de sang-froid la part de ceux-ci monter parfois jusqu'à trente mille francs, alors qu'eux-mêmes, sujets du premier théâtre de l'Europe, gagnaient beaucoup moins. Ils se lassèrent enfin de crier et voulurent agir. A l'approche de Pâques 1786, leur mauvais vouloir prit peu à peu des proportions inattendues et se traduisit par des refus de service réitérés.
Ils trouvaient continuellement de faux prétextes pour ne pas chanter et ne semblaient occupés que des moyens de compromettre les intérêts du théâtre. Depuis la rentrée de Pâques 1785, leur hostilité ouverte avait mis bien souvent le directeur dans l'embarras. Chéron avait pris prétexte d'une indisposition pour ne plus paraître au théâtre, et Lays, avait refusé quantité de fois de chanter son rôle dans la Caravane. Ces difficultés forçaient à tout moment le directeur de substituer des pièces usées à des ouvrages qui attiraient la foule, et il en résultait une diminution notable dans les recettes. Récemment encore, bien qu'on les eût prévenus à l'avance que le roi, la reine, l'archiduc et l'ar-
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chiduchesse honoreraient peut-être le spectacle de leur présence, Rousseau et Lays avaient résisté à toutes les instances qu'on leur faisait de chanter dans la Caravane du Caire : ils s'étaient trouvés enrhumés de concert. Rousseau avait ajouté qu'il se ménageait pour remplacer le lendemain Lainez dans l'Admète d'Alceste, si celui-ci venait à être indisposé. Cette hypothèse invraisemblable se réalisa pourtant, mais Rousseau refusa encore de chanter, sous prétexte que son mal de gorge avait augmenté, si bien qu'on avait dû avoir recours à Lainez, qui, très-fatigué et très-enroué, se força pour chanter, au risque de voir ses forces le trahir et sa voix se briser.
Cet état de luttes intestines ne pouvait durer, et la direction avait pris le parti d'adresser au ministre une notice anonyme où tous ces griefs se trouvaient exposés au long, et oîi elle exprimait à la fin l'avis qu'il serait plus avantageux pour l'Opéra de congédier ces trois SU) ets rebelles, dont la mauvaise volonté démontrée était d'un très-dangereux exemple , et qu'il valait mieux les perdre tout à fait que de laisser le théâtre dans la continuelle inquiétude de savoir s'ils voudront bien jouer ou non. a Leur absence, du moins, laisseroit la liberté d'offrir avec plus de confiance au public de nouveaux sujets auxquels il s'accoutumeroit, et qui dédommageroient, par une conduite plus régulière, de la perte qu'on auroit faite, et qui seroit bientôt réparée par l'expérience que ces nouveaux acteurs acquerroient journellement *. »
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 626. C'est dans ce carton que Si trouvent toutes les pièces de cet incident.
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Par malheur, ces artistes rebelles avaient des protecteurs en haut lieu, ainsi qu'il appert par la lettre suivante que Dauvergne adressait à La Ferte' le 6 mars au matin :
Comme je ne doute nullement que votre intention ne soit que cette année-cy s'achève sans fermer la porte de l'Opéra, il faut vous rendre compte de tout ce que j'ai presque vu et apperçu hier : voici de quoi il est question.
M. le comte d'Ossun est venu me dire que la Reine désiroit avoir à son concert de samedi prochain, 1 1 de ce mois, les sieurs Lays, Rousseau et Chéron; je lai ai observé que ce dernier étoit chargé du rôle de Calchas dans Ylphigénie que l'on donnoit pour la capitation ce jour-là, et que les deux autres étoient des doubles qui pouvoient devenir nécessaires d'un moment à l'autre; il m'a fait entendre que la Reine compteroit au moins sur les sieurs Lays et Rousseau, etc.
Vous devés calculer de là ce que la scène que prépare le ministre à ces trois jeunes gens va produire : ils yront se plaindre à Versailles, par l'entremise et même par la bouche de M . d'Ossun, qui ne me ménagera sûrement pas : ils se plaindront encore à des personnes qui ont besoin d'eux pour leurs ouvrages ; joignes à cecy les comités clandestins qui se tiennent chés le sieur Lasalle. Entin , monsieur, sauf votre meilleur avis, je serois de celui d'attendre la clôture du théâtre pour faire mander ces trois jeunes gens, ainsi que lesieur Gardel, chés le ministre qui alors leur diroit cfequ'il convient...
La Ferté transmit le jour même cette lettre au ministre, avec une note très-pressante de sa main : « Vous verrez, dit-il, combien M. d'Ossun nous met d'entra--
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ves ; il est très-malheureux qu'il s'ingère ainsi de tout. Il n'y auroit qu'un parti à prendre, qui seroit de représenter à la reine que l'Opéra ne peut subsister ainsi, surtout si les sujets trouvent les moyens de faire parvenir jusqu'à elle des plaintes aussi injustes que déplacées quand ils ne font pas leur devoir .. » Et d'autre part, il mande à Dauvergne de suspendre jusqu'à nouvel ordre l'envoi aux trois artistes des lettres les engageant à chanter à la cour.
Les mutins, de leur côté, faisaient de grands efforts pour recruter des alliés parmi leurs camarades ; l'assemblée générale des sujets copartageants, qui se tenait tous les mois, vint leur fournir une excellente occasion pour déblatérer contre l'administration et le directeur, — et ils ne s'en firent pas faute. Le pauvre Dauvergne recueillit fidèlement toutes ces attaques, et en composa un Compte rendu des propos indécents tenus dans la séance de V Académie royale de musique le I"" mars 1786, qu'il adresse en hâte à M. de la Ferté, pour décider le ministre à sévir.
Les sieurs Lays, Rousseau et Chéron ont dit qu'il faudrait que l'on rendît compte à l'assemblée générale des sommes provenantes de l'augmentation des loges à l'année, ainsi que de toutes les sommes perçues au nom de l'Opéra : que les acteurs n'étoient point faits pour employer leurs talents et leurs peines pour soutenir une école fondée par le Roi, d'où il nétoit sorti aucun sujet depuis deux ans qu'elle existoit : qu'il en sortoit seulement des batimens pour y jouer l'opéra.
Le sieur Lays a ajouté qu'il ne tenoit à rien dans un pays où il n'étoit pas payé selon son mérite ; après quoi ils ont dit tous les trois qu'on les avoit exclus du
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comité, d'où ils étoient, parce qu'ils y voyoient trop clair, et qu'à présent il e'toit composé d'aveugles, etc.
Le sieur Gardel l'aîné a étayés tous ces propos en disant que l'on n'avoit pas besoin d'une institution pour avoir des sujets, puisqu'il n'en étoit point sorti depuis deux ans : qu'il n'y avoit pas d'administration, parce que si le comité en étoit une , on lui rendroit un compte général de toutes les redevances de l'Académie : qu'alors elle demanderoit l'emploi desdites sommes, etc.
On se permettra seulement d'ajouter à ce compte rendu le caractère des quatre personnages cy-dessus :
Le sieur Lays a le caractère aussi noir que son visage le dénote :
Le sieur Rousseau a de l'esprit et seroit fort bon enfant, quoiqu'avec une tête picarde^ s'il ne fréquentoit que très-peu le sieur Lays, qui le rend vicieux :
Le sieur Chéron a la tète aussi légère qu'un jeune homme de douze ans, il est fort bon enfant, mais le sieur Lays, et peut-être Rousseau, l'ont menacé souvent de lui donner des coups de bâton s'il se désunissoit d'avec eux.
Tout le monde connoît le sieur Gardel pour un homme très-faible, il détestoit le sieur Lasalle qui avoit voulu le perdre, mais celui-cy, chés qui réside le foyer de la cabale, lui a tant fait de bassesses l'année dernière qu'il l'a séduit et ramené chés lui, où se tiennent les petites assemblées pour tracasser l'administration.
Nommer le sieur Lasalle, c'est tout dire.
Cependant le ministre ne paraissait pas prendre l'aifaire autant à cœur que Dauvergne l'aurait désiré, et les choses menaçaient de bien traîner en longueur, si les trois artistes n'avaient forcé le ministre à sortir de son ca!me affecté, en rompant eux-mêmes le silence et en
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formulant leurs prétentions dans une demande en règle. Ils exigeaient qu'on leur accordât à chacun 18,000 livres, au lieu de g, 000, et menaçaient de partir en cas de refus. Ils offraient encore, si l'on ne voulait pas leur accorder un revenu fixe, de se mettre en société comme les autres Comédies, prétendant que le régime républicain, non-seulement améliorerait leur état, mais aussi soulagerait les finances du roi des sommes qu'il fallait fournir tous les ans pour combler le déficit. Le régime alors adopté pour l'Opéra n'était pas tellement différent de celui qu'ils préconisaient, et nous avons vu au chapitre précédent quels beaux résultats avait amenés à l'Opéra le régime républicain durant la défaveur de Dauvergne, de 1782 à 1785. L'on sait aussi quelle augmentation de faveurs et d'émoluments avaient valu aux artistes de l'Opéra les nouvelles idées de progrès et de liberté , mais ces trois chanteurs n'étaient nullement satisfaits, et pensaient qu'à force de solliciter et de menacer, ils obtiendraient du ministre , de guerre lasse , tout ce qu'ils voudraient. Et ils s'étaient ligués pour formuler leurs prétentions et poser leur ultimatum : c'était une sorte de grève à trois.
Cette fois , le ministre demanda à La Ferté de lui fournir les éléments d'une réponse péremptoire. La Ferté se retourna vers Dauvergne qui lui écrivit le jour même (jeudi 9 mars) deux lettres très détaillées. Dans la première, datée de deux heures, il lui proposait des mesures de rigueur et assurait que, s'il avait entière autorité à l'Opéra, il n'hésiterait pas à signifier à ces trois artistes leur congé pour Pâques 1787, en
exigeant qu'ils fissent jusque-là un service très régulier, qu'à dater de cette époque ils auraient leur congé avec défense d'exercer leurs talents dans aucun théâtre ou concert du royaume, et qu'enfin il leur ferait retenir durant cette dernière année, à raison de tant par mois, tous les emprunts qu'ils auraient pu faire précédemment à la caisse. « Voilà, tout bien calculé, ajoutait-il, ce que mériteroient ces trois messieurs qui pendant leur dernière année feroient des réflections qui leur feroient sentir leur sottise. »
Voici la teneur de sa seconde lettre :
J'ai l'honneur de vous envoyer cy-joint l'état de la quantité de fois qu'ont chanté les sieurs Chéron, Lays et Rousseau.
J'ai appris hier à neuf heures du soir que ces trois jeunes gens vous ont écrit pour vous faire des demandes sans exemples; je me doutois bien que l'explosion de la sédition auroit son effet, mais je croyois du moins que leur conseil les auroit engagé à différer à manifester leur mauvaise volonté jusqu'après la clôture. Vous voyés, monsieur, que ceci est le résultat des propos indécents qui ont été tenus dans la dernière assemblée générale.
Je charge M. Francœur de vous communiquer une lettre du sieur Rousseau, qui se sent bien la force d'aller faire quatre lieues et chanter peut-être pendant trois heures chés M. le comte d'Ossun, et qui prétend que son médecin lui deflfend de chanter le rôle d'Achille dans le cas où le sieur Lainez ne pourroit pas chanter samedi; en vérité cela seroit trop choquant si ce concert n'étoit pas pour la Reine : je me tais parce que j'aurois trop de choses à dire qu'il faut taire.
j'ai pris hier au soir une boisson pour mon rhume, qui m'a fait beaucoup de bien : j'espère d'ici à deux
jours être en état d'aller vous assurer moi-même du respectueux attachement avec lequel je suis, etc.
Relevé du nombre de fois qu'ont chanté depuis le mois d'avril iy85 jusqu'au 7 mars lySG :