LIVRE DE CAISSE
Didon, la Chercheuse .
Alexandre
Orphée
Didon
Didon
Alexandre
Orphée
Didon, Chercheuse . . .
L'Inconnue, la Ro:{ière Didon, Chercheuse . . .
L'Inconnue, la Rosière
Didon
Iphi génie en Tauride
(Gluck) Chercheuse .
Didon
Didon
Iphi génie en Tauride
(Gluck) Ro:{ière . . .
Devin, Ro:{ière
du lundy i". .
du mardy 2 . . du jeudy 4 . .
du vendredy 5 du dimanche 7 du mardy 9 . .
du jeudy 11..
du vendredy 12 du dimanche 14 du mardy 16 .
du jeudy 18. .
du vendredy k»
du dimanche 21 du mardy 23 . .
du vendredy 26.
du dimanche 28 du mardv 3o . .
La Reine prtsente
i56 l'opéra secret au xviii* siècle
« J'écrivis de verve cet opéra, dit-il, et dans toute l'illusion que peut causer un sujet pathétique à celui qui en peint le tableau. Mais ce fut cette illusion qui me trompa. D'abord je me persuadai que la fidélité de l'amour conjugal aurait sur la scène lyrique le même intérêt que l'ivresse et le désespoir de l'amour de Didon, je me persuadai encore que, dans un sujet tout en situations, en tableaux, en effets de théâtre, tout s'exécuterait comme dans ma pensée, et que les convenances, les vraisemblances, la dignité de l'action y seraient observées comme dans les programmes que j'en avais tracés à de mauvais décorateurs et à des acteurs maladroits. Le contraire arriva ; et, dans les moments les plus intéressants , toute illusion fut détruite. Ainsi la belle musique de Piccinni manqua presque tous ses effets. Saint Huberti la releva, aussi admirable dans le rôle de Pénélope qu'elle l'avait été dans celui de Didon; mais quoiqu'elle y fût applaudie toutes les fois qu'elle occupait la scène, elle fut si mal secondée que, ni à la Cour, ni à Paris, cet opéra n'eut le succès dont je m'étais flatté, et c'est à moi qu'en fut la faute. Je devais savoir de quels gens ineptes je faisais dépendre le succès d'un pareil ouvrage, et ne pas y compter après ce que j'ai dit de Zcmire et A^or. »
Du reste, si le public ne fit pas bon accueil à cet ouvrage, les musiciens et les gens éclairés lui accordèrent plus d'attention et d'estime. Une étude tant soit peu suivie leur fit apprécier de fort belles pages qu'ils avaient tout d'abord dédaignées : entre autres, les deux airs de Pénélope : Je la vois, cette ombre errante... et : // est affreux, il est horrible! puis la grande scène
des prétendants entrecoupée des plaintes amères de la foule et des larmes de Pénélope , et la scène où Télémaque vient annoncer à sa mère le retour d'Ulysse dans un air de superbe allure auquel répondent les défis des prétendants, riant du foi espoir de la reine et du peuple d'Ithaque.
Ce fut encore Saint-Huberty qui sauva d'un désastre complet le Thémistocle de Philidor, que la cour avait assez bien accueilli, mais que la ville reçut avec une défaveur marquée (2 3 mai 1786) : ce ne fut pas un de ses moindres succès que d'avoir animé la pâle figure de Mandane. Mais quelle dut être la joie de la tragédienne quand elle put acquitter la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers son premier maître, Lemoine ! Lui aussi, de retour à Paris, prétendait arriver à la célébrité. Il avait bien fait représenter en 1782 cette Electre qui n'avait eu qu'un succès d'estime, mais la partie qu'il allait jouer était de beaucoup plus importante. Aussi, M™« Saint-Huberty usa-t-elle de tout son crédit pour faire passer la Phèdre de son maître avant l'Œdipe de Sacchini, qui attendait aussi son tour avec impatience.
Elle réussit, — malheureusement ! Sacchini avait la promesse de la reine que son ouvrage serait le premier représenté à Fontainebleau , devant la cour. Il avait bien cru remarquer chez elle un peu de froideur, mais il attendait avec une entière confiance, quand un jour la reine l'aborda et lui dit avec émotion : « Monsieur Sacchini, on dit que j'accorde trop de faveur aux étrangers. On m'a si vivement sollicitée de faire représenter, au lieu de votre Œdipe, la Phèdre
i58 l'opéra secret au XVIII* SrÈCLE
de M. Lemoine, que je n'ai pu m'y refuser. Vous voyez ma position, pardonnez-moi. » Ce fut le coup de grâce pour le malheureux compositeur. Il revint à Paris désespe'ré et tomba malade le soir même : trois mois après, il mourait à l'âge de cinquante-deux ans, dans toute la force de son talent, sans avoir pu assister à la naissance du chef-d'œuvre qui devait rendre son nom immortel. La Phèdre de Lemoine ne re'ussit guère à la cour non plus qu'à la ville , et ce fut en vain que la grande artiste fit appel à tout son génie dramatique pour sauver l'œuvre de son maître : dès la troisième représentation la salle restait vide*.
M""* Saint-Huberty n'avait pas assez des applaudissements de Paris, de l'admiration de toute la cour; il lui fallait les acclamations de la France entière. Elle les obtint, et l'enthousiasme qu'elle souleva en province touche à la folie. Pour elle Lyon , Toulouse, Marseille, Strasbourg organisent de véritables réjouissances publiques ; partout la population entière lui fait cortège, lui décerne trophées et couronnes. Marseille fait tirer le canon à son arrivée et lui donne le spectacle d'une fête en mer** ; puis les dames grecques
* La pièce se releva bientôt, grâce à l'intervention d'un ami de l'auteur. Cet ami n'était autre que Quidor, l'inspecteur de police, qui avait certaines dames sous sa surveillance : il les invita d'une façon qui ne souffrait pas de refus à suivre et à faire suivre les représentiitions de Phèdre. La salle, déserte le premier soir, se remplit de monde les jouis suivants : des toilettes éblouissantes s'étalaient dans toutes les loges. Et il fallait voir comme on claquait ! C'est que Quidor avait placé au parterre et dans les hauts ses escouades de policiers avec ordre de frapper fort. Cette tactique fit merveille : à la dixième représentation, le vrai public arrivait et applaudissait de concert. La farce était ;ouée. {Mcmoires secrets, 20 décembre 17S6.)
** Voir dans l'Académie de Musique, de Castil-Blaze (I, 471), la lettre datée de Marseille (i; août :7Sj), où l'on rend compte tout au long des honneurs rendus à la grande cantatrice.
établies dans la ville lui font hommage d'un superbe costume grec, présent bien digne de l'artiste qui avait tant fait pour la restauration du costume. A Strasbourg, en 1787, elle reçoit un galant madrigal, qu'on attribue souvent à Napoléon Bonaparte, et cela contre toute vraisemblance, puisque le jeune officier, alors souffrant, passa presque toute l'année 1787 en Corse. Il n'arriva à Paris qu'au mois de novembre et fut dirigé de là, non sur Strasbourg, mais sur Auxonne, où était son bataillon d'artillerie.
Romains, qui vous vantez d'une illustre origine, Voyez d'oîi dépendait votre empire naissant.
Didon n'eut pas de charme assez puissant Pour arrêter la fuite où son amant s'obstine : Mais si l'autre Didon, ornement de ces lieux,
Eût été reine de Carthage, Il eiit, pour la servir, abandonné ses dieux, Et votre beau pays serait encor sauvage.
Enfin M"" Saint-Huberty revint à Paris après avoir accompli à travers la France un voyage triomphal tel que n'en eût pas fait une reine véritable. Elle reparut à l'Opéra dans le rôle de Didon et les ovations recommencèrent de plus belle : à la fin du spectacle, elle fut de nouveau couronnée sur la scène. Dans ces dernières années, les rôles nouveaux avaient inanqué qui fussent à la hauteur de son talent : elle soutint sa réputation en redisant d'anciennes pièces, notamment les ouvrages de Gluck, et, à chaque reprise, elle faisait remarquer de nouvelles beautés au moven de nuances et
i6o I. 'opéra secret au xviiio siècle
d'intentions dramatiques qui dénotaient une science profonde et parfaite.
En 1790, M™8 Saint-Huberty donna sa démission. Depuis quelque temps déjà, elle était tourmentée, inquiète; sa pensée n'était plus à Paris, elle suivait de loin, en exil, l'homme qu'elle aimait d'un ardent amour et dont elle était pareillement aimée, le comte d'Antraigues*. C'est à lui qu'elle écrivait, au milieu de la période la plus laborieuse et la plus lucrative de sa carrière, cette lettre charmante conservée par MM. de Concourt, ce billet si aimant où elle mettait mieux que son esprit, tout son cœur : « Tâche un peu que Cabanis m'aime, afin qu'il me guérisse ; j'ai peur de mourir, depuis que tu m'a dis que tu croyais pouvoir m'aimer toujours. Je te crois autant qu'il est en moi de croire ce qui ne dépend pas de nous. Voilà ce que c'est d'aimer les gens pour eux ou pour leurs vertus ; parce que, avant de t' aimer, je désirais toutes tes bonnes qualités... Mon bien-aimé, quand je pense
* j'ai évité de parler dans cette étude de la vie privée de la Saint-Hubertv, qui fut celle de toutes les femmes de théâtre au siècle dernier. On trouve la mention suivante dans le Tarif des filles du Palais-Royal, etc. (vers 1790) :
i< Saint-Uberthy (sic), rue Jean-Pain-Mollet 48 livres. » Dauvergne porte
une accusation grave contre la célèbre chanteuse , dans sa lettre du 25 septembre 1788, adressée à La Ferté : «Je connais, dit-il, les talents de M"= Hus qui chante très bien, qui est d'une très belle figure, mais dont la voix n'est pas encore revenue des fatigues qu'elle a essuyées en apprenant à chanter de la dame Saint-Huberti , et de celles que lui a occasionnées le goût de cette femme pour son sexe, car tout le monde sçait que les jeunes filles qu'elle a attirées chez elles ont été les victimes de ses débauches. » A défaut de preuves concluantes pour ou contre, je me borne à transcrire ce passage inspiré peut-être par l'inimitié que Dauvergne nourrissait contre la Saint-Hubertv ; je ferai seulement observer que l'ardente amitié témoignée successivement par la Saint-Huberty à plusieurs jeunes filles de la troupe, notamment à M"= Gavaudan cadette, ne serait pas faite pour contredire les méchants propos de Dauvergne.
qu'il ne tiendra qu'à nous d'être heureux, mon cœur tressaille de plaisir, mais cette idée ne rend pas le moment pre'sent plus agréable. Je travaille à être indépendante et je me tue; si j'ai perdu, par mes fatigues réitérées, la fraîcheur de la jeunesse, qui est un agrément pour le vulgaire des hommes, j'espère qu'en formant mon cœur sur celui que j'aime, il me tiendra lieu de tout ce qu'un autre que toi peut désirer. »
Elle rejoignit l'émigré à Lausanne, et, le 29 décembre 1790, elle devenait sa femme. Homme d'initiative et d'action, le comte était profondément dévoué à la cause des Bourbons; sa femme embrassa ses convictions et partagea ses fatigues et ses dangers. Elle n'abandonna pas son mari d'une minute , et cependant, chargé de missions diplomatiques tantôt pour l'Espagne, tantôt pour la Russie, il traversait à tout moment l'Europe. Le comte quittait "Venise pour se rendre à Vienne quand ses papiers furent saisis; lui-même fut arrêté et enfermé dans la citadelle de Milan, d'où il parvint à s'échapper avec l'aide de sa courageuse compagne. A la suite de cet événement, M. d'Antraigues publia son union avec la célèbre cantatrice, et le comte de Provence, devenu roi de France en Allemagne, fit remettre à l'actrice, avec qui il s'était lié jadis de bonne amitié, le cordon de l'ordre de Saint-Michel. Une seule femme, jusqu'alors, avait été honorée de cette distinction, et c'était encore une comédienne, M"*' Quinault. Successivement, nous retrouvons le comte à Dresde, à Berlin, à Vienne, partout où se trame quelque ligue contre Napoléon, partout où l'on espère la restauration des Bourbons
Ib2 I. OPERA SECRET AU XVllI* SIECLE
Enfin en 1812, M. et M'"" d'Antraigues s'étaient retire's en Angleterre dans un charmant cottage : ils s'apprêtaient à jouir de la vie qui s'ouvrait si belle devant eux, qu'ils s'étaient promise si pleine de félicités et de pures jouissances. Le 22 juillet, au moment où ils allaient monter en voiture pour se rendre à Londres, ils furent assassinés par un de leurs domestiques. Cet homme avait livré à des agents de Fouché la correspondance de son maître avec lord Canning; craignant de voir sa trahison découverte, il résolut et accomplit froidement ce double meurtre. Après, il se fit sauter la cervelle.
Ainsi périt la plus grande tragédienne lyrique qu'ait eue la France. Mais elle ne mourut pas tout entière : son souvenir demeura gravé dans l'esprit de ses admirateurs et elle laissa après elle comme une trace lumineuse de son passage sur la scène de l'Opéra. Sa généreuse influence se fit sentir encore durant de longues années : ses triomphes excitèrent bien des ambitions, enflammèrent bien des courages. Elle resta un objet d'admiration et d'émulation pour tous les artistes, pour ceux qui l'avaient vue comme pour ceux qui, plus tard, ne la connurent que de renommée. Elle réunit en effet au plus haut degré deux qualités ordinairement disjointes : le plus rare talent de cantatrice et le plus grand art de tragédienne. Elle fut dans toute la force du mot une artiste de génie.
ERS 1770, il y avait à l'Opéra un danseur qui ravissait le public et faisait tourner toutes les têtes féminines par sa grâce, son agilité , sa gaieté franche et communicative. Il possédait des talents remarquables dans la pantomime gaie; il savait (pour parler le langage de l'époque ) « atteindre au point de vérité le plus agréable et le plus folâtre », autrement dit, il était légèrement grivois , et ne se gênait pas pour faire en scène toutes les farces qui lui passaient par la tête. Pour rien au monde , il n'aurait esquissé une pirouette : il dédaignait cet ornement de mauvais goût, que les puristes de la danse condamnaient d'une voix unanime ; mais il se tortillait, se disloquait, se déhanchait avec une grâce peu commune, et se livrait à mille folies que le public applaudissait à tout rompre, et qu'il aurait silïlées chez tout autre que son favori.
It)b I. OPERA SKCRET AU X V I I 1 ' SIECLE
Ce joyeux ballerin était un des élèves préférés de Noverre. Il était né à Montpellier, le 22 août 1742, et avait débuté à l'Opéra à l'âge de dix-neuf ans. Il s'appelait de son vrai nom Jean Bercher; mais, au moment de paraître à l'Académie, il avait changé ce nom trop commun contre celui plus gracieux de Dauberval. Il s'était montré d'abord, le vendredi 12 juin 1761, dans les pas du danseur Lyonnois au second acte du ballet héroïque de Cahusac et Rameau, Zaïs^ dont une reprise venait d'être faite au mois de mai et qui avait dû un regain de succès au charme de la musique et à l'agrément du ballet *. La vigueur du débutant, sa jeunesse, sa belle humeur n'avaient pas tardé à lui gagner les faveurs des belles dames, nobles et bourgeoises, de Paris et de Versailles ; en un mot, il était la coqueluche de toutes les femmes. Mais le jeune artiste était trop fin pour se contenter de l'appui du sexe faible : il avait voulu gagner aussi celui du sexe fort, et il s'y était pris de la meilleure façon.
Au moment où s'ouvre ce récit, en janvier 1770, tout Paris courait voir un magnifique salon que Dauberval venait de faire construire dans son hôtel de la rue Saint-Lazare, et qui lui coûtait environ quarantecinq mille livres. C'était une merveille de goût, d'élégance et de richesse, dans la décoration comme dans les ameublements. Il y avait, en outre, un ingénieux
* Le surlendemain du début de Dauberval , le dimanche 14, M"' Peslin, qui devait aussi s'élever au premier rang, avait paru à son tour dans les pas de >!'•= Lany. Le Mercure note ces deux débuts, mais il ne se compromet pas et il attend sagememt. «pour juger les talents des deux nouveaux sujets, que le public les ait décidément appréciés. » Prudence est mère de sûreté.
UN MAKiAGE CHORÉGRAPHIQUE 1 67
mécanisme par lequel le salon se transformait à volonté en salle de spectacle, puis encore un énorme vestibule, qui se montait et démontait en quelques minutes, pour mettre à couvert la livrée des gens qui assisteraient aux bals que le danseur voulait donner dans ce palais, et dont il répandait déjà les prospectus.
Dauberval tendait à conquérir la faveur des grands: il mit donc à leur disposition son théâtre, pour combiner les fêtes qu'ils voudraient donner, pour répéter leurs comédies de société, dont la vogue était alors dans son plein. Dès le premier jour, plusieurs dames et seigneurs de la cour avaient choisi cet hôtel pour se préparer en secret à briller aux divertissements qui devaient avoir lieu lors du mariage du Dauphin ; enfin , quelques seigneurs s'étaient fait ménager des loges secrètes pour assister, à la dérobée , aux fêtes licencieuses qui ne pouvaient manquer de se célébrer dans ce temple consacré au plaisir*.
Dauberval menait donc la vie la plus joyeuse du monde, également chéri des dames de la cour, qui raffolaient de lui, et des grands seigneurs, qui le traitaient avec une affectueuse familiarité, quand il se trouva subitement en butte à l'attaque directe d'une de ses victimes **. M"« Dubois, l'actrice de la Comédie- Française, plus célèbre encore par ses débordements que par son talent de tragédienne , le poursuivait
• Mèmoirts secrets, 23 janvier 1770.
*• On trouve la note suivante sur les exploits de Dauberval dans les rapports de police sur les femmes galantes de Paris (1759-60): «M. de Bougainville a couché avec mademoiselle Mirey. Il l'avait déjà eue avant d'aller aux Indes. Elle l'a repris pour son ami de cœur , c'est-à-dire payant, car il donne
i68 I. 'opéra secret au xviiî« siècle
depuis dix ans d'un amour qui éprouvait par moments de subites recrudescences. Elle venait de quitter la Comédie et voulait mettre fin à ses débauches, pour vivre bourgeoisement avec cet amant , dont elle prétendait avoir un gage précieux en un charmant enfant de quelques années. M^^^ Dubarry avait maintes fois témoigné ses bontés à M^'^ Dubois; celle-ci pria donc la comtesse de l'aider dans son projet, qui ne devait pas être une mauvaise affaire pour le danseur, eu égard à la belle fortune qu'elle lui apporterait en dot.
La comtesse se prêta volontiers à ce désir. Elle manda à Versailles Dauberval, qu'elle protégeait d'une façon toute particulière (la chronique galante le donne même comme un rival heureux du roi), et l'engagea vivement à épouser la tragédienne. Dauberval se récria, prétendit qu'il n'avait jamais eu de goût bien décidé pour M"" Dubois, que la passion même de celle-ci était fort intermittente, et qu'enfin vingt autres — au moins — avaient autant de droits que lui sur le petit garçon dont elle voulait bien le déclarer le père. La comtesse céda à ces justes remontrances. Mais, comme elle voulait à toute force le rendre heureux, elle lui proposa de l'unir à M"^ Raucourt, qui venait de débuter à la Comédie, dans Didon, avec un succès inouï, et dont la beauté, le renom de vertu et le grand talent tragique
beaucoup. Elle a encore Dauberval, ce qui lui occasionne quelquefois de grandes disputes avec mademoiselle Dubois qui ne voudrait point do partage, et c'est celle-ci qui paie le plus. Mademoiselle Dubois et mademoiselle Siane l'ont meuble. Mademoiselle Mire)- n'est pas généreuse : aussi n'a-t-clle que les jour.s que les autres sont prises. » (Revue relvospective, 2= série, t. III.)
UN MARIAGE CHORÉGRAPHIQUE l6q
excitaient par toute la ville un enthousiasme voisin du délire. Dauberval s'excusa encore de l'honneur qu'on voulait lui faire , et sauva finalement son indépendance contre les attaques matrimoniales de la comtesse *.
Cette nouvelle ramena le calme dans tous les cœurs, et plus d'une habituée de l'Opéra applaudit Dauberval de meilleure grâce, quand elle fut assurée qu'il refusait de « s'engager dans les liens de l'Hyménée ». Mais l'année ne devait pas finir sans que le danseur causât à ses admiratrices de nouvelles inquiétudes. Dans les premiers jours de décembre, le bruit se répandit que Dauberval n'avait pas paru aux fêtes de Versailles, et qu'il se disposait à partir pour la Russie, où l'appelait l'impératrice Catherine II. C'était le dérangement de sa fortune (il devait 60,000 livres, au bas mot) qui forçait le danseur à s'exiler.
L'annonce de ce départ causa dans Paris un émoi indescriptible; mais M™" Dubarry, que le départ de son favori aurait vivement affectée, imagina un ingénieux moyen pour le retenir. Elle organisa une quête en sa faveur. Cette quête fut, pendant quelques jours, la grande préoccupation de la cour. Grâce à la généreuse émulation des courtisans, grâce aussi à la bienveillance du roi, qui contribua pour 10,000 livres au rachat de son rival, la recette atteignit bientôt un chiffre considérable **. Dauberval se laissa faire la douce violence d'accepter l'offrande qui s'élevait à 90,000 livres, et la comtesse reçut ou fut censée avoir
* Mémoires secrets, 4 mai 1775.
"* Ibid., 14 décembre 1775, t. XXVII (supplément).
170 L OPERA SECRET AU XVlIl'^ SIECLF
reçu cette longue épitre de remercîments, véritable chefd'œuvre de vanité cynique et d'impertinence galante.
Madame,
Quelles obligations ne vous ai-je pas, et comment les reconnoître? Investi, couvert, accablé de vos bienfaits, je viens d'éprouver de votre part une faveur unique et dont il n'est aucun exemple en France à l'égard d'un simple homme de talent. J'étais abymé de dettes : l'inconduite trop ordinaire dans notre état, la dissipation dans laquelle nous vivons, le luxe où nous entraîne la société brillante qui nous recherche, le jeu devenu un besoin général, étoient les causes naturelles de mon dérangement. Cela me donnait peu de droit à l'indulgence publique. Aussi, tourmenté par mes créanciers, ne sachant comment les satisfaire, i'avois pris le parti de m'expatrier, d'aller en Russie où l'on m'appeloit et dont le ciel, tout rigoureux qu'il soit, auroit eu pour moi inoins d'inclémence. Vous n'avez point voulu, madame, qu'une terre étrangère s'enrichît d'une perte bien faible sans doute et que vous avez daigné exagérer : vous avez prétendu qu'il seroit honteux que pour cinquante mille francs on laissât partir un danseur aussi précieux (ce sont vos termes, et je rougirois de les rapporter si l'on pouvoit être modeste, honoré d'un suffrage comme le vôtre) ; mais ce qui feroit tourner une tète plus forte que la mienne, c'est votre empressement à faire participer la cour entière au rétablissement de ma fortune : assurément vous pouviez seule me sauver du naufrage ; c'eût été un filet d'eau échappé d'un grand fleuve; il eût été plus doux pour mon cœur de n'avoir qu'une protectrice... Que dis-je! je n'en ai qu'une en effet, et c'est à vous, madame, que je dois rapporter les bontés de tant d'illustres personnages. Vous avez prétendu
UN MARIAGE CHOREGRAPHIQUE I7I
que tous, étant mes admirateurs, dévoient concourir à me garder : vous avez établi une souscription, et vous sembliez n'ouvrir votre porte qu'en proportion du zèle qu'on mettoit à s'y inscrire : c'étoit une véritable taxe dont vous greviez ceux qui venoient rendre leurs hommages.
Autrefois, M""^ la marquise de Pompadour, cette femme charmante qui vous a devancé dans la carrière brillante où vous entrez, que les arts ont rendue immortelle parce qu'elle les a toujours accueillis et soutenus, fit faire une loterie pour Géliotte ; on a donné des bals pour Grandval, une représentation pour Mole*; grands hommes, infiniment supérieurs à moi et par leur talent et par l'excellence à laquelle ils l'ont porté. Il vous étoit réservé, madame, d'envisager ma perte comme une calamité générale, et d'avoir recours, pour me conserver, à un de ces impôts extraordinaires que le patriotisme alarmé s'empresse de payer a l'envi. Mon dévouement, plus absolu que jamais à vos amusements, est la seule manière dout je puisse vous prouver ma reconnoissance. C'est aux artistes, c'est aux gens de lettres à vous célébrer plus dignement. Qu'est-ce que le génie ne doit pas attendre d'une divinité aussi tutélaire, si vous daignez faire tant de choses à propos d'un homme à talent, uniquement recommandable par le bonheur qu'il a de contribuer à vos plaisirs? Déjà la peinture, la sculpture, la gravure, se sont disputé la gloire de transmettre à l'Europe étonnée les grâces séduisantes de votre figure; déjà les muses vous ont couronnée de leurs guirlandes ; déjà le patriarche de la littérature, le prince de nos poètes et de nos philosophes, le vieillard de Ferney,
* Le premier de ces acteurs, tous trois célèbres par leurs bonnes fortunes, avait appartenu à l'Opéra, et le second à la Comédie-Française, où le troisième brillait alors du plus vif éclat.
s'est abaissé à vos genoux et vous a, en sa personne, rendu les adorations et du Parnasse et du Portique*. Puisse son exemple encourager ceux dont le respect captivoit la langue! Qu'il s'élève un concert général de vos louanges, et que le sceptre des arts et de la philosophie, tombé des mains de la marquise adorable qu'ils pleurent encore, passe en vos mains, et leur rende en vous une autre Minerve!
Je suis avec un profond respect, etc.
Ce 10 avril 1774 **.
Dauberval s'était préservé lui-même du mariage, la générosité de la Dubarry l'avait sauvé de la ruine et de l'exil, la maladie pensa le ravir en un instant à ses admiratrices. Il tomba dangereusement malade au mois de mars 1776, deux ans à peine après que Paris l'avait reconquis sur la Russie. C'est alors qu'on vit quels doux sentiments, quelle tendre affection excitait le célèbre ballerin. Tant qu'on eut à craindre pour sa vie, la porte de son hôtel fut assiégée d'une multitude de visiteurs, grands seigneurs et valets, qui venaient s'enquérir de ses nouvelles : on eût dit que la vie de quelque grand du royaume était en danger. Puis, quand vint la convalescence, ce fut à qui lui enverrait de légères pâtisseries, des pièces rares de volaille, des vins fins et généreux. Il guérit enfin, et la ville entière salua sa guérison d'un cri de joie. 11 vivait : tout Paris revécut avec lui ***.
* On fait allusion ici à la charmante lettre mi-prose , mi-vers , que Voltaire avait adressée à la favorite le 13 juin de l'année précédente et qui se terminait ainsi : « Daignez agréer, madame, le profond respect d'un vieux solitaire dont le cœur n'a presque plus d'autre sentiment que celui de la reconnaissance.»
** Mémoires seciels, 29 avril 2774,1. XXVII (supplément).
*** Ihid., t. IX.
UN MARIAGE CHORÉGRAPHIQUE IjS
Pendant que le beau danseur poursuivait le cours deses galants exploits, une jeune fille débutait à l'Opéra, qui devait, dans la courte carrière qu'elle allait fournir, donner, à toutes ses camarades du chant et de la danse, le double exemple d'une rare honnêteté et d'une grande instruction. Elle était d'ailleurs peu éprise de son art, et ne s'était décidée à danser que pour complaire à Lany, son professeur, qui fondait sur elle de grandes espérances. Après avoir passé un instant, en 1775 ou 1776, au dernier rang des surnuméraires, M"" Crêpé, dite Théodore, s'était retirée presqu'aussitôt du ' théâtre : elle n'y revint que pour effectuer son début officiel, le 26 décembre 1777, dans le ballet de Bocquet fils et Boutellier, mis en musique par Desormery, Myrtil et Licoris. Le Journal de Paris avait d'abord négligé de parler de la jeune débutante, mais comme elle continuait de paraître dans le même ouvrage, il lui accorda enfin quelques mots d'encouragement : « Elle est élève du sieur Lany, et le public a remarqué avec plaisir que ce maître lui a fait adopter le genre de la demoiselle Lany, sa sœur, qui a fait longtemps les délices des amateurs de la danse. » Le Mercure dit la même chose en termes plus élogieux : « M''^ Théodore a débuté avec un applaudissement général. Cette jeune danseuse a de la grâce, un maintien noble et aisé, une danse brillante, de la force et de la précision, et un talent comparable au genre de M"* Lany, qui a fait longtemps les délices de ce théâtre. »
En raison du vif succès obtenu à son apparition, M"® Théodore fut presqu'aussitôt reçue comme cin-
174 l'opéra secret au xviii' siècle
quième remplacement^ à la suite de M'i^^ Vernier, Hidoux, Asselin et Cécile (Dumesnil) : les premiers sujets de la danse étaient alors M"'=''Allard, Peslin, Guimard et Heinel. La nouvelle venue toucha d'abord i,5oo livres, qui furent augmentées de 5oo dès l'année suivante (1779): mais elle ne gagna jamais davantage et ne resta pas assez longtemps pour s'élever au premier rang dans la classe des remplaçantes. Aussi bien, elle ne s'occupait de son art qu'à ses moments perdus, et passait tout son temps à lire : c'était une sorte de philosophe en chaussons de satin, une libre penseuse en jupon court, qui s'était surtout nourrie des ouvrages de Jean-Jacques. Quand elle s'était vue à la veille d'entrer à l'Opéra, elle avait, disait-on, écrit à l'auteur d'Emile, sollicitant de son maître préféré des conseils sur la conduite qu'elle devait tenir dans cette dangereuse carrière ; et l'on prêtait au philosophe la réponse suivante :
On ne peut être plus surpris que je ne le suis, mademoiselle, de recevoir une lettre datée de l'Académie royale de musique, par laquelle on réclame des conseils pour y bien vivre.
Vos expressions peignent l'honnêteté avec tant de franchise et de candeur, que je ne vous renverrai pas, pour recevoir des conseils, à ceux qui ont coutume d'en donner aux personnes qui s'y présentent. Je ne puis cependant pas vous fournir les préceptes que vous me demandez : ne doutez nullement de ma bonne volonté à vous satisfaire; mais je suis moi-même fort embarrassé pour mon propre compte, quoique je ne sois pas dans une carrière aussi glissante. Je suis donc hors d'état de vous diriger dans celle où vous êtes entrée.
UN MARIAGE CHORÉGRAPHIQUE lyS
Je n'ai à vous conseiller que de vous arrêter à deux principes généraux, qui doivent être la base de toutes nos actions, dans tel état que le destin nous ait placés.
Le premier, c'est de ne jamais vous écarter du respect que vous paraissez avoir pour les bonnes moeurs; et, pour y réussir, évitez l'impulsion du cœur et des sens, et qu'une extrême prudence en soit le correctif.
Le second, dont vous devez sentir toute la nécessité, c'est de fuir, autant que vous le pourrez, la société de vos compagnes et de leurs adulateurs. Rien ne perd aussi facilement que le poison de la louange et l'air contagieux de cet endroit. Jetez les yeux autour de vous et vous remarquerez que ceux ou celles qui le respirent, sans être en garde contre son effet, ont le teint flétri et l'extérieur de machines détraquées.
Voilà, mademoiselle, les seules réflexions que je vous engage à faire. Quant au reste, vous me paraissez être douée de toute la pénétration nécessaire pour parer aux inconvénients qui renaissent à chaque instant dans ce séjour.
Acceptez, je vous prie, la considération qu'a pour vous votre serviteur.
J.-J. Rousseau*.
Théodore suivit avec fidélité, toute sa vie durant. les conseils vrais ou faux du philosophe. Elle ne se départit qu'une fois de « l'extrême prudence » recommandée, et cela dans une circonstance tragique, qui se dénoua d'une façon bien plaisante. M'" Théodore avait le sang chaud et la tête près du bonnet. Elle crut.
' Le Vol plus haut ou l'Espion des principaux théâtres de la capitale, publié à Memphis, chez Sincère, libraire, réfugié au puits de la Vérité. 1784.
176 l'opéra secret au XYIll*^ SIÈCLE
un jour, être offensée par une de ses camarades du chant, « la pastorale M"« de Beaumesnil », ainsi nommée, non à cause de son caractère, mais parce qu'elle excellait dans les rôles de bergère *. Elle lui adressa un cartel. Les deux ennemies convinrent de se rencontrer à la Porte Maillot. Elles allèrent au rendezvous costumées en amazones, et ayant pour témoins, la première deux chanteuses, M"" Fel et Charmoy, la seconde deux danseuses, M^'es Peslin et Guimard **. L'arme choisie était le pistolet. Le combat allait commencer quand survient Rey, un chanteur de l'Opéra, qui s'épuise en beaux discours pour calmer les adver-
* M"= de Beaumesnil, de son vrai nom Henriette-Adélaïde Villard, était née le 31 août 174S et avait débuté le 27 novembre 1766 par le rôle de Sylvie dans l'opéra de ce nom, poème de Laujon, musique de Berton et Trial, qui venait d'être donné le 18 novembre. C'est à la troisième représentation que cette jeune inconnue de dix-huit ans , qui n'avait jamais chanté en public , remplaça M"' Arnould, à peine rétablie d'une grave maladie de nerfs et qui avait Irop présumé de ses forces. Le Mercure, assez circonspect d'habitude, crie aussitôt au prodige, tout en reconnaissant que la jolie voix de la débutante est un peu faible, mais en marquant l'espoir qu'elle pourra gagner en volume et en force par l'exercice : « Elle chanta, elle développa des bras charmants, dont les mouvements souples et moelleux sont toujours d'accord avec le sentiment, avec le Sens des paroles, ainsi qu'avec celui de la musique. Dès ce moment, toute la
salle retentit d'applaudissements, ce qui fut soutenu jusqu'à la fin » Telle
la femme, telle la chanteuse, au gré du rédacteur qui ne se tient pas d'enthousiasme et accumule éloges sur éloges pendant cinq pages pleines. M"' de Beaumesnil se retira au courant de 1781 avec une pension de 1,500 livres.
*' En sa qualité de premier sujet de chant, M''" de Beaumesnil était assistée de deux premiers sujets de danse, tandis que M"' Théodore, premier remplacement de la danse, n'avait pour témoins que des corj-phces du chant. M"" Fel et Charmoy étaient en effet de simples choristes, comme la basse-taille Rey. Il ne faut pas confondre cette demoiselle Fel avec la célèbre chanteuse, Marie Fel. qui, née à Bordeaux en 1716, avait débuté à dix-huit ans à l'Opéra dans les Eléments, puis avait parcouru une carrière très brillante jusqu'en I7;9, époque à laquelle sa mauvaise santé et la délicatesse de sa poitrine l'obligèrent à quitter le théâtre ; toutefois, elle continua de chanter au Concert Spirituel jusqu'en 1770.