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saires. Vaines représentations : les deux rivales s'emparent des armes et s'ajustent. Mais Rey, tout en pérorant, avait eu soin de déposer les pistolets sur le gazon humide. On tire : les pistolets ratent. Les témoins perdent leur gravité d'emprunt et éclatent de rire. Il ne restait plus qu'à s'embrasser : ce que les champions firent de grand cœur.
Théodore était très aimée de ses camarades et du public. Sa réputation de vertu, son esprit, sa façon de penser libre, philosophique, sa grâce et sa gentillesse lui avaient conquis tous les coeurs. Elle dansait gaiement, avec malice, et savait surtout rebondir à merveille, à ce qu'assure Etienne Despréaux, qui, dans son poëme de l'Art de la Danse, dit en vers de mirliton :
Que jamais votre corps ne perde son aplomb : En sautant, imitez le ressort du ballon. Dans cet art enchanteur que le public adore, C'est par là que plaisait l'aimable Théodore.
Aussi fut-on fort inquiet, vers Pâques 1784, quand la charmante danseuse, qui n'avait toujours pas un goût bien vif pour son état, manifesta l'intention de se retirer. Son maître Lany prétendait bien qu'elle manquait de sensibilité d'âme, et que sa supériorité dans tout ce qui tenait du mécanisme venait justement de sa froideur naturelle ; mais Lany se trompait. Si M"« Théodore se montrait si fiére et si rebelle, c'est que son pauvre cœur était pris d'amour pour le séduisant Dauberval. Elle s'était amourachée de lui et voulait l'épouser, tandis que celui-ci, habitué à voler
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de la brune à la blonde et à mener de front dix intrigues galantes, se souciait peu du mariage et faisait la sourde oreille. Ses refus humiliaient bien Théodore, mais elle ne se sentait pas la force de partir, et son dépit amoureux la forçait de demeurer au théâtre, auprès de celui qu'elle voulait à la fois fuir et ne pas perdre de vue.
Elle resta, et réussit enfin à toucher le cœur du barbare; mais elle devait, avant d'arriver à ses fins, avant de porter le beau nom de Dauberval, subir un terrible retour de fortune. Les mémoires et gazettes du temps ne parlent qu'en termes discrets et prudents de cette mésaventure ; mais j'ai trouvé, aux Archives, des pièces secrètes concernant la punition que le ministre infligea alors contre toute justice à M"= Théodore, et je vais raconter cet événement, qui montre combien les artistes du temps jadis se trouvaient exposés à l'arbitraire, au caprice et au courroux du ministre ou de ses protégés.
Au mois de mars 1782, M"e Théodore avait accompagné à Londres Noverre, qui allait se faire connaître des Anglais comme chorégraphe et comme danseur; elle l'avait parfaitement secondé dans son entreprise. et avait obtenu auprès des insulaires un succès fou. « Elle triomphe ici, écrivait-on de Londres aux Mémoires secrets, le 1 3 mars, et l'on aime autant son caractère que son talent sans exemple. »
Cette faveur extraordinaire, et qui se traduisait pour elle en bel argent bien. sonnant, incita la danseuse à se fixer en Angleterre. Elle écrivit alors plusieurs lettres au surintendant des Menus-Plaisirs, M. de
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la Ferté, et une dernière (le 3 juin) à M. Amelot, alors ministre de la maison du roi gouvernant l'Opéra, pour lui demander soit un congé absolu, soit un congé de trois ans, soit un congé de huit mois chaque année. Elle ne possédait, disait-elle, qu'une quarantaine de mille livres amassées durant son voyage à Londres, et, ne voulant jamais avoir que son talent pour ressource, elle devait, avec cette somme, aider sa mère et soutenir un oncle et deux tantes. Or, elle gagnait, à Paris, tout au plus, cinq à six mille livres, tandis que mille louis au moins lui étaient assurés à Londres! « Vous vous refusés encore, concluait-elle, à me donner les premiers appointements, de sorte que je renonce à ma fortune, si je retourne, pour n'être dédommagée par rien. Mais si votre volonté ou les règlements de l'Opéra s'y opposent, au nom de Dieu, Monseigneur, accordez-moi une autre faveur en me donnant ma liberté, car je me dois encore plus à mon bonheur et à celui de mes parents qu'à tout ce que j'ai pu promettre*. » Le ministre renvoya cette lettre à M. de la Ferté, qui répondit, le i8 juin, que la demande faite par la danseuse d'un congé de trois ans ou d'un congé de huit mois par an, était tout-à-fait inacceptable, si l'on ne voulait pas détruire l'Opéra, car tous les sujets se croiraient le droit de demander la même chose à leur tour. Enfin, pour mieux persuader le ministre, il s'appuie sur l'avis de Dauberval, qui, « malgré l'intérêt qu'il prend à la demoiselle Théodore, a été le premier à dire que sa proposition était inadmissible, et qui
• Archives nationales. Ancien régime. O i, 639. — Sauf indication contraire, toutes les pièces ici reproduites se trouvent dans ce même registre.
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même était d'avis que son congé absolu lui fût donné avec défense de revenir à Paris ». On voit par là que Dauberval répondait encore assez froidement aux poursuites matrimoniales de sa camarade, et qu'il était bien aise de la tenir à distance pour s'en mieux garantir.
Mais La Ferté n'était pas d'avis qu'on intimât cette défense à Théodore. « Je n'approuverois point cette dernière clause, dit-il au ministre, d'autant qu'il y a tout à parier qu'elle ne seroit point exécutée, ce qui ne feroit que compromettre l'autorité. Ainsy, je penserois qu'il vaudroit mieux se borner à faire répondre à la demoiselle Théodore qu'elle est absolument libre de faire tout ce qui lui conviendra, et qu'on a pourvu à ce que sa place soit remplie à l'Opéra. Cette réponse pourroit peut-être l'humilier plus que toutes les menaces, d'autant qu'il paroît que son parti est bien pris de rester trois ans en Angleterre *. »
Le ministre adopta cet avis, surtout en considération de la protection accordée par la reine à la danseuse, et il répondit, le 22 juin, à M. de la Ferté, lui répétant, dans les mêmes termes , la décision qu'il prenait à l'égard de la danseuse , et le priant de la lui signifier. M"= Théodore reçut donc le congé absolu qu'elle avait
* Archives nationales. Ancien régime. O i, 639. — Et cependant, quelques mois auparavant, pour dtcider le ministre à refuser les propositions de M"= Théodore, La Ferté écrivait au ministre qu'elle n'avait aucun succès à Londres : « J'ai vu hier M. le chevalier Humbert qui m'.i dit qu'il avoit reçu des nouvelles d'Angleterre, et on lui niandoit que le directeur ne se soucioit pas du tout de garder la demoiselle Théodore, à laquelle on ne trouve toujours que la même danse... Je crois qu'elle sera trop heureuse de revenir. » (Archives de l'Opéra, Registres dis Menus-Plaisirs. Lettre de La Ferté .i .M. Amelot, du 17 avril 1782.)
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demandé, et recouvra son entière liberté', sans aucune condition ni restriction, comme cela ressort des lettres de La Ferté à Amelot. La danseuse commit l'imprudence grave de trop se fier à la parole comme à l'écrit du ministre. Quand la saison de Londres fut finie, elle rentra tranquillement en F'rance, et alla s'installer en Champagne, dans un château appartenant à Dauberval *.
C'est là que l'attendait Amelot, qui avait des raisons particulières pour en vouloir h la trop spirituelle danseuse. De plus, le tout-puissant La Ferté, qu'elle n'avait jamais flatté, — tout au contraire, — s'entendait fort bien à attiser le courroux du ministre, et il lui écrivait le 19 juillet 1782 : « ... J'ai l'honneur. Monseigneur, de vous envoyer une lettre que je' reçois de Dauberval ; je vais lui répondre de manière à l'inquiéter, en lui disant que vous étiez déjà informé, et que vous avés trouvés mauvais qu'il donna retraite à M"« Théodore, que je crois qu'il faudrait faire arrêter aussi pour l'exemple. »
Amelot accueillit cet avis avec empressement, et, dès le lendemain, il écrivait au lieutenant de police, Lenoir : « Je n'ai que le tems, monsieur, de vous envoyer un ordre du roi pour arrêter la demoiselle Théodore, que j'ay appris s'être retirée chez le sieur Dauberval, au château de Poinchy, par Chablis, en Cham-
* Lui-même venait de se faire donner un congé de trois mois à partir du 15 juillet, sous prétexte d'aller se soigner aux eaux, et s'était retiré dans ses terres. (Archives nationales. Ancien régime. O i, 629. Lettre de Dauberval au ministre et lettre du ministre à La Ferté, du 4 juillet ) — O i, 659. Compte que Il comité rend au ministre de ce qui s'est passé dans sa séance du } juillet 17S2.
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pagne. Comme elle a manqué à la parole qu'elle m'avoit donnée de revenir ici après l'expiration de son congé, je crois cet acte de sévérité nécessaire pour servir d'exemple et en imposer... Je vous serai obligé, en la faisant conduire à l'hôtel de la Force, de recommander expressément qu'on ne la laisse parler à personne. »
Lenoir chargea de cette mission délicate un inspecteur de police fort expert en ces sortes d'expéditions, Quidor, très connu et très choyé dans tous les théâtres de la capitale, par la bonne raison que c'était presque toujours lui qui était chargé d'appréhender au corps les artistes récalcitrants : ce qu'il faisait d'ailleurs avec la meilleure grâce du monde, et en ayant pour eux les plus grands égards. Quidor partit sur l'heure et fit grande diligence pour arriver à Poinchy avant que des amis n'aient pu prévenir la danseuse du coup qui la menaçait. Au bout de quatre jours, il était de retour à Paris avec son importante capture, qui, du reste, ne lui avait pas donné grand'peine à prendre, comme il appert du rapport qu'il adresse, le 23 juillet, à son chef:
J'ai déposé cette nuit à l'hôtel de la Force, avec la consigne du secret, la demoiselle Théodore que j'avois trouvée au château de Poinchy. Malgré les avis donnés par la demoiselle Guimard à sa mère et ceux qui lui avoient été donnés directement par la poste, elle étoit dans la plus grande sécurité, se confiant dans une lettre qu'elle dit avoir de M. de La Ferté, et écrite au nom du ministre, dans laquelle en lui annonçant qu'elle n'est plus sur l'état des sujets de
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l'Opéra ni de la Cour, on la rendoit libre de contracter les engagements qu'elle jugerait à propos. Elle a reçu ma visite et mon compliment avec un he'roïsme romanesque et paraît disposée à faire assaut de courage et de fermeté contre les attaques de l'autorité.
Pendant le peu d'heures que j'ai passées à Poinchy, j'en ai assés vu et entendu pour pouvoir vous assurer que la demoiselle Théodore et Dauberval sont mariés depuis huit jours, que c'est pour ce grand coup de théâtre que la demoiselle a hasardé un voyage en France et à Paris, d'où le sieur Dauberval l'a emmenée furtivement à sa terre où s'est faite la cérémonie. Quoique j'aie la certitude de ce que j'avance, comme c'est encore un mistère, je vous supplie, monsieur, de ne pas paroître tenir la nouvelle de moi.
Lenoir envoyait immédiatement le rapport de Quidor au ministre, et, le lendemain 24, il lui adressait le « mémoire de cet officier concernant la capture, conduite et emprisonnement de la demoiselle Théodore, réglé selon la taxe ordinaire. »
Mémoire des déboursés faits par le sieur Qiiidor, conseiller du Roi, inspecteur de police, dans l'exécution de l'ordre du Roi contre la demoiselle Théodore, qu'il a été chercher au château de Poinchy, près Chably^ et qu'il a amenée à l'hôtel de la Force :
Sçavoir :
De Paris à Poinchy, 26 postes et demie y compris la poste Royale, à 7 1. 10 s. par poste pour l'officier, et 3 1. pour l'homme de confiance, fait la somme
de deux-cent-soixante-dix-huit livres cinq sols, cy 278'
Pour l'exécution de l'ordre du Roi contre la demoiselle Théodore 46
Pour le retour à Paris avec ladite demoiselle et sa femme de chambre, la quantité de 26 postes et demie à 7 1. 10 s. pour l'officier, 3 1. pour l'homme de confiance et 6 1. pour la demoiselle et sa fernme de chambre, font 16 1. 10 s. par poste, la somme de 437
Plus, pour deux jours de nourriture des deux demoiselles à 5 1. par jour, fait ... 10
Total 771 ' 10*
Voilà ce qu'il en coûtait au siècle dernier pour arrêter, à quarante lieues de Paris, une danseuse et sa femme de chambre. Les moindres chiffres de ce compte sont des plus curieux à examiner, depuis la poste qui coûtait 7 liv. 10 s. pour Quidor, et seulement 3 liv. pour « l'homme de confiance » ou chacune des prisonnières, jusqu'à la nourriture, qui revient à 5 liv. par jour pour deux personnes. Cela met le repas de chacune à 25 sols, mais, eu égard à la valeur de l'argent à cette époque, ces 25 sols représentaient bien 3 francs de nos jours : on voit donc que la danseuse et sa camériste n'étaient pas soumises à un régime trop dur.
Quand le bruit se répandit dans Paris de l'arrestation de M"" Théodore, ce fut un mouvement général de tristesse et de stupeur. Tous les amateurs brûlaient du désir de la revoir, de lui témoigner par leurs bra-