‹ 1793-1805 (volume 2)Chapitre 13 sur 62 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dans la séance tenue par le Directoire, le 6 juillet, le général de division Chérin, l'ancien compagnon de Hoche, avait été désigné comme commandant en chef de l'expédition qui devait comprendre un effectif de 8,000 hommes en deux divisions d'égale force.

Mais, soit que Ton ne voulût pas perdre de temps, soit que les prélèvements faits à l'armée d'Angleterre aient paru trop considérables pour qu'elle pût détacher 8,000 hommes, on décida de faire partir immédiatement le corps déjà préparé à Brest et celui de Rochefort, qui seraient confiés aux généraux Hardy et Humbert, le corps principal devant suivre dans un délai très court. C'est ce qu'exprime Chérin dans la lettre ci-dessous adressée au Ministre de la guerre, et dont il adressait une copie au Ministre de la marine (1).

18 jaiUet.

L'honorable témoignage de confiance qui vient de m'étre accordé par le gouvernement m'impose des devoirs dont je ne cesse pas un moment de sentir toute rétendue. Je ferai de mon mieux pour seconder ses intentions et

acquitter la dette que, de son aveu, m'a léguée mon illustre ami Hoche

Vous vous rappelez, citoyen Ministre, que, lorsqu'il y a huit jours, vous

m'offrîtes, au nom du Directoire, la mission je n'hésitai pas à l'accepter,

en observant, toutefois, qu'il ne me serait possible de partir et de me livrer

(1) Archives de la Marine ^ BB«^, 122.

aux fatigues glorieuses que nécessitait cette campagne, que lorsque je me serais délivré de l'incommodité qui m'afflige. Alors, sur Totre proposition, il fut arrêté au Directoire que, pour ne pas différer l'accomplissement des dispositions importantes qu'il avait adoptées, le général de brigade Hardy recevrait l'ordre de partir de suite, et de conduire sur les lieux les corps de troupes déjà rassemblés, avec la qualité de commandant provisoire, ayant sous ses ordres les généraux Mesnage, Humbert, et l'adjudant général Simon. C'était l'avantgarde ; moi, je devais partir ensuite, sous un délai très court, avec le reste des troupes et la qualité de commandant en chef

C'est dans un ordre d'idées analogues que furent rédigées les instructions adressées aux généraux Hardy (1) et Humbert. Mais il n'est plus question de Chérin.

Instructions au général de brigade Humbert (t),

!•' thermidor (19 juillet).

Le Directoire exécutif, voulant secourir les Irlandais-Unis qui ont pris les armes pour secouer le joug de la domination britannique, a donné des ordres pour faire passer en Irlande des armes et des munitions de guerre, et il a confié le commandement supérieur de cette expédition au général de brigade

Hardy.

Une division de bâtiments de guerre, sur laquelle cet officier général doit s'embarquer, est en armement à Brest.

Une seconde division, composée des frégates la Concorde, la Médée et la Franchise, commandée par le chef de division Savary, est arrivée à Rochefort, et les mesures sont prises pour y embarquer :

i bataillon d'infanterie ;

1 demi-compagnie d'artillerie à pied ;

3 canons de campagne, leurs trains, caissons et munitions ;

3,000 fusils avec leurs baïonnettes ;

3,000 gibernes ;

400 sabres ;

200,000 cartouches ;

1000 uniformes français.

Plein de confiance dans vos talents et votre valeur, le Directoire exécutif vous a confié le commandement de cette seconde expédition. Vous voudrez bien, en conséquence, partir sur-le-champ pour Rochefort : vous vous concerterez avec le commandant des armes, l'ordonnateur de la Marine et le commandant de la division, pour l'embarquement des troupes et des munitions de

(1} Les instructions au général Hardy, datées du 30 juillet, seront données ci-dessous. (2) Archives de la Marine, BB»», 122.

guerre, et tous accélérerez cette opération par tous les moyens qui sont en votre pouvoir.

Le commandant de la division recevra des instructions détaillées sur la route qu'il devra suivre, sur les précautions à prendre pour échapper à Tennemi, et sur la partie des côtes d'Irlande où il doit aborder. Quoique le mouvement insurrectionnel des habitants de cette lie soit presque général, il est des points où il n'a pas été assez marqué pour attirer les forces de FAngleterre, et où cependant la première occasion favorable le fera nécessairement éclater. C'est sur l'un de ces points que le Directoire a pensé que vous deviez descendre, afin de trouver la moindre opposition possible de la part de l'ennemi, de faire facilement la distribution de vos armes, et de rassembler sous vos dni^eaux tous les Irlandais que leurs* sentiments, à l'appareil de nos forces, porteront à se soulever.

Toutes les dispositions nécessaires pour le débarquement devront être faites à l'avance : vous vous concerterez avec le chef de division Savary, pour que les individus et les choses soient mis à terre dans l'ordre le plus prompt et le plus convenable, et de manière à repousser le plus efficacement possible les attaques du dedans et du dehors.

Si vous ne pouviez pas, pour un motif quelconque, effectuer votre débarquement sur un des points indiqués au commandant de la division, vous feriez tous vos efforts pour descendre sur une autre partie de la côte. Dans tous les cas, vous ne débarquerez les armes et les habits qu'après avoir pris connaissance de l'esprit des habitants du pays et de la situation des Anglais. Pour obtenir ces renseignements, il sera nécessaire qu'aux atterrages vous vous empariez des bateaux pilotes ou des pécheurs que vous pourrez rencontrer, que vous en interrogiez les équipages, et que vous ne négligiez aucun moyen de savoir positivement la force et la position respective des deux partis. Je dois vous prévenir aussi qu'un certain nombre d'Irlandais-Unis se sont rendus à l'avance dans leur patrie, pour annoncer les dispositions du Directoire exécutif en leur faveur ; que plusieurs d'entre eux doivent se présenter à vous soit au moment où vous débarquerez, soit dans le cours de votre marche ; et que, pour éviter toute surprise, je suis convenu avec eux d'un mot d'ordre que vous trouverez ci-joint et qui vous servira mutuellement de reconnaissance.

Lorsque votre débarquement aura été opéré, vous chercherez à savoir si la division qui porte le général Hardy est arrivée. Vous l'informerez à l'instant de votre situation, de celle des forces anglaises et irlandaises sur la partie des côtes où vous aurez descendu, et vous prendrez des ordres sur ce que vous devrez faire ultérieurement. Si vous précédez le général Hardy, vous ne négligerez rien pour être instruit sans délai de son arrivée, et vous lui rendrez compte de ce que vous aurez fait en attendant ses instructions.

Dans tous les cas, vous dirigerez votre marche et l'emploi de vos troupes avec la plus grande prudence jusqu'à ce que vous ayez rallié le général Hardy ou un parti d'Irlandais assez considérable pour tenter des opérations importantes. Vous aurez soin de vous entourer d'hommes connus par leur dévouement à la cause de la Liberté, de correspondre avec les chefs des patriotes qui vous offriront une garantie sur laquelle vous puissiez vous reposer, et d'agir autant que possible de concert avec eux. Pour éviter les pièges que l'ennemi pourrait vous tendre, vous interrogerez fréquemment et séparément les hommes

qui pourraient tous suiyre, ou tous donner des aTÎs : en un mot, tous Teillerez constamment à ce que tos troupes et tos munitions ne soient pas compromises.

Vous ferez afficher et circuler uu grand nombre de proclamations ci-jointes : TOUS les ferez réimprimer partout où tous en trouTerez les moyens ; et tous TOUS annoncerez soit comme le précurseur, soit comme un parti détaché de l'armée que le Directoire exécutif enToie au secours des Irlandais- Unis.

Lorsque vous obtiendrez des succès, vous aurez soin de les publier par tous les moyens possibles, pour exciter la confiance et le courage des patriotes; tous récompenserez tous ceux qui serviront sous vos ordres, soit français, soit étrangers, lorsqu'ils se seront distingués par des talents ou des actions d'éclat ; TOUS établirez, parmi tos soldats, la plus stricte discipline, de manière qu'ils senrent de modèles aux troupes irlandaises.

Dites souTent à tos compagnons d'armes qu'ils doivent considérer les Irlandais-Unis comme des frères, comme des citoyens du monde persécutés par un gouvernement féroce, ennemi de tous les hommes libres ; et que, combattant pour la même cause, ils doiTent être unis par les mêmes liens et les mêmes sentiments.

// vous est expressément recommandé de respecter et de faire respecter les mceursy les usages et les pratiques religieuses des Irlandais et de ne souffrir, dans aucun cas, qu'il soit porté atteinte aux personnes ou aux propriétés. Tout officier ou soldat qui s'écarfera de la ligne des deToirs que l'hospitalité commande, deTra être puni d'une manière exemplaire, et tous aurez soin de publier le nom du coupal>le et le jugement qu'il aura subi.

Vous correspondrez avec moi par toutes les occasions qui vous offriront sûreté et célérité et tous me rendrez compte de tos opérations antécédentes et de votre situation dans le moment. Je tous indiquerai des moyens d'assurer cette correspondance et d'en dérober le secret à l'ennemi.

Vous garderez pour tous seul les présentes instructions ainsi que les ordres qui TOUS seront transmis ultérieurement soit par moi, soit par le général Hardy.

Le Directoire exécutif ne doute pas, citoyen Général, que tous ne répondiez î\ sa confiance. Il espère que vous tous montrerez également redoutable aux Anglais et dévoué aux intérêts des Irlandîiis-Unis ; que vous saurez multiplier TOS forces et vos ressources et que votre présence en Irlande sera le présage des triomphes, que la cause sacrée de la Liberté y doit obtenir.

Le général Hardy, arrivé le 14 juillet à Paris, mandé par télégraphe de Strasbourg, en repartit le 18 pour Brest. Ses instructions lui parvinrent le 1®' août.

Quant au général Chérin, d'ailleurs malade à ce moment, il restait bien nominalement le commandant en chef, mais sans attributions, sans autorité, sans qu'on le consultât pour les choix des officiers, dans une situation difficile et que ses relations personnelles, assez mauvaises avec le général Scherer, allaient rendre intenable.

Chéri n au Ministre de /a guerre (1).

6 thermidor (24 Juniet).

Plus j'avance dans la connaissance des dispositions dont tous me faîtes

part plus je suis h portée de me convaincre qu'un grand nombre de ces

dispositions sont incomplètes, et que les choses qni me sont annoncées comme

prêtes ne le sont pas du tout U importe au succès de l'expédition qu'une

demi-compagnie d'ouvriers d'artillerie reçoive l'ordre sur-le-champ de se

rendre à Brest avec leurs outils renfermés dans un c^sson Je vous

demande aussi une compagnie* d'artillerie à pied Je vous prierai de

donner des ordres pour augmenter l'artillerie que vous m'avez annoncée de

2 obusiers de 6 pouces, I pièce de 4, 2 affûts de 4 de rechange i 7,000 fusils

et 9,000 habits.

Vous me marquez que c'est moins par économie que le Directoire s'est déterminé à fixer un nombre inférieur de ces objets que pour éviter, en cas d'accident, d'en perdre une plus grande quantité; mais quand on expose 4,000 braves commandés par des officiers d'élite, comment peut-on attacher tant d'importance à des armes dont l'usage doit quintupler nos forces et nos espérances ?

La réponse est un refus pur et simple :

Guerre à Chérin.

8 thermidor.

Je vous préviens, que le Directoire exécutif à qui j'ai fait part de vos désirs à ce sujet (augmentation de l'effectif des troupes d'artillerie et du matériel), s'en tient aux premières dispositions qui ont été faites.

Un crédit de 200,000 livres avait été accordé pour l'expédition. Le Ministre le répartit entre les deux généraux de brigade, si bien que Chérin n'a plus rien à sa disposition.

Rapport au Directoire exécutif par le Ministre de la guerre.

3 thermidor ({{juillet).

Le Directoire exécutif ayant chargé le général de division Chérin du commandement en chef d'une expédition particulière à Brest, laquelle lui nécessitera des dépenses secrètes et extraordinaires,

(1) Archives nationales, AF»", 149.

Le Ministre invite le Directoire exécutif à déterminer le montant de la somme qu'il juge à propos de mettre à la disposition de ce général en chef. Mention portée au bas de la pièce de la main du Ministre : Le Directoire accorde 200,000 francs, savoir : 50,000 francs à Humbert et i50,000 francs à Hardy.

Signé : ScHÉRER.

Il en est réduit à avancer de ses deniers les frais de route des officiers d'administration envoyés à Brest (1).

Un moment, pourtant, Chérin paraît avoir gain de cause. Admis à la séance du 25 juillet, il obtient du Directoire tout ce qu'il, demande.

Arrêté (2).

25 Juillet (7 thermidor; .

4** Le Ministre de la marine est chargé exclusivement de toutes les mesures relatives à l'expédition qui se prépare à Brest. Le Ministre de la guerre déférera sans retard à toutes les demandes qui lui seront faites sur cet objet par le Ministre de la marine ;

2° Le Ministre de la marine fera toutes dispositions convenables pour qu'il soit embarqué, sous le plus bref délai, une quantité de troupes au moins égale à Tavant-garde, commandée par le général Hardy;

3^ Il sera mis à la disposition du commandant en chef une somme qui sera déterminée ci-après, et ce, indépendamment des 200,000 franco accordés aux généraux Hardy et Humbert ;

4° Les Ministres de la guerre et de la marine seront chargés chacun en ce qui le concerne de Texécution du présent arrêté qui ne sera pas imprimé.

Le dernier article doit tout perdre. Au lieu d'un seul ministère, il fallait l'entente de la guerre et de la marine. Or, Schérer est absolument hostile au projet.

On n'arriva pas à se mettre d'accord au sujet du crédit, car le Ministre de la guerre affecta de confondre les 200,000 livres allouées le 25 juillet avec la somme égale répartie le 22 juillet entre les deux généraux de brigade, et qui ne leur parvenait d'ailleurs pas.

(1) Lettre à Bruix, du «6 juillet (Archives de la Marine, BB«% lt3). (t) Archives nationales, AF"«, 3382, 3396, 534.

Chàrin au Ministrû de la marine (de Paris).

9 thermidor (27 jnillot).

Je pars, mon cher Ministre, pour ma campagne, où loin du tracas de Paris, je pourrai m*oecuper avec plus de tranquillité du rétablissement de ma santé, en sorte que je sois prêt sur \otre premier ordre à me rendre diligemment à Brest, lorsque tous y croirez ma présence nécessaire.'.... Il n'y a pas de

dégoûts dont on ne cherche à m'abreuver pour lasser ma patience ; j'espère

que TOUS m'aiderez à triompher Que pensez-vous de la détermination du

Ministre de la guerre, qui me mande que 200,000 francs sont à ma disposition, savoir : 150,000 sur son récépissé au général Hardy et 50,000 au général Humbert ? Quelle ironie ! C'est ainsi qu'il a agi sur le reste avec moi. Tout est prêt, rien n'est prêt.

Tout ce que vous demanderez sera accordé : on refuse tout sans cesse.

De sa retraite, Chérin continuait à s'occuper de l'expédition et à protester contre les choix que faisait Schérer de certains officiers dont les antécédents étaient médiocres.

Au Ministre de la marine,

10 thermidor (t8 juillel).

Le ministre Schérer persévérant (1), je ne sais pourquoi, à donner

publiquement à l'expédition la plus importante par ses résultats, le caractère d'une expédition de flibustiers et d*enfants perdus^ admet à mon insu et indistinctement, toutes les demandes d'officiers qui se présentent à lui pour être employés

Aujourd'hui que l'arrêté du Directoire exécutif, me pla(;ant sous vos ordres, vous charge exclusivement de toutes les mesures relatives à l'expédition, veuillez bien, si vous accueillez mes représentations, nous replacer à la hauteur dont nous sommes dignes, et engager le ministre Schérer à ne plus être si libéral de brevets d'activité dans nos rangs, de manière à ce qu'il attende à l'avenir que vous le provoquiez sur la composition de l'état-major de l'armée.

Vous sentirez comme moi que l'objet de l'expédition ne doit pas être regardé comme une porte largement ouverte à tous les individus dont on veut se débarrasser

Faites en sorte, citoyen Ministre, que je puisse avoir quelques fonds (chez vous) \ ma disposition. Je viens de faire partir à mes frais, une partie des employés d'administration de l'avant-garde.

(I) Archives de la Marine, BB^^, 123.

Pour la seconde expédition, l'arrêté du 26 juillet resta lettre morte.

Chérin au Ministre de la marine.

!•' fructidor (18 août).

Il m'est pénible de voir que la 1 "* division va partir avec Tincertitude

de se voir secourue à temps, puisque les préparatifs relatifs à la seconde division n'ont même pas, jusqu'à présent, le moindre caractère ostensible. Je croyais les choses beaucoup plus avancées.

Chérin au Ministre de la marine (de Montmorency).

18 thermidor (6 août).

La célérité est la première garantie du succès de Timportante

opération conçue par le Directoire : aussi avez-vous justement senti qu'aux termes de son arrêté pris le 7 (23 juillet), les préparatifs de la 2* division, que je conduis en personne, devaient être activés do manière qu'elle arriv»\t promptement au secout^ de l'avant-garde

Je vous prie de vouloir bien prendre les ordres du Directoire sur les objets suivants et me transmettre en conséquence les vôtres :

1° Combien les bâtiments de la marine affectés à la 2* division peuvent-ils

recevoir de troupes je crois pouvoir dire que 3,000 à 4,000 hommes me

suffiront ; ainsi la 2* division se trouverait à peu près de la même force que lai";

2* Lorsque le nombre des troupes destinées à la 2* division sera réglé, il est nécessaire que les ordres soient expédiés de suite pour leur réunion au fieu d'embarquement

3** il serait nécessaire que vous voulussiez bien me faire connaître

l'époque i\ laquelle vous prévoyez que les bâtiments seront prêts à mettre à la voile ;

À° L'arrêté du Directoire, du 7, exprime qu'il sera mis à ma disposition des fonds pour dépenses extraordinaires, mais leur quotité et le mode de versement n'étant pas déterminés, il est indispensable que cette énonciation soit établie. J'ai déjà pris sur moi de faire quelques avances

Qu'irais-je faire à Brest ou dans tout autre port, si je ne sais d'avance quels sont les troupes, les fonds et les bâtiments mis à ma disposition.

A Brest même, il n'était pas question de la seconde expédition.

L'adjudant général Leoat au général Chérin (de Brest).

th thermidor (13 août).

Mon cher Général, j'ai vu le commandant d'armes à qui j'ai communiqué

mes ordres : il paraissait étonné de ma mission quant à ce qui regarde la 2« expédition, sur laquelle, me disait-il, il n'avait reçu aucun ordre

Enfin, un ordre du Ministre enjoig'nit à Chérin de partir pour ritalie. Cette fois, le général donna sa démission.

Lettre de Chérin au directeur Treilhard (t).

23 août 1708.

Lorsque le commandement m*a été confié, il a été convenu, en séance du Directoire, le 18 messidor, qu'elle serait formée de deux divisions d'égale force, dont la 1'* serait commandée par un général de brigade avec la qualité de commandant provisoire, et que la 2* partirait immédiatement sous mes ordres comme commandant en chef. Ces deux divisions présentent un total de 8,000 hommes, et, j'en appelle à tous les militaires éclairés, ces moyens étaient à peine suffisants pour déterminer le succès des projets conçus par le Directoire. En vain me reprocherait-on de ne pas être parti avec 4,U0O hommes seulement, et surtout avec Tincertitude de recevoir des renforts ; il n'y a personne qui, connaissant à fond l'objet de l'expédition, ne sente que, livrée à ces seuls moyens, elle ne fût trop aventurée : car, si le Ministre de la guerre n'a pas hésité à me répondre, lorsque je lui demandais des armes, que ce serait les exposer à être perdues au profit de l'ennemi, n'ai-je pas dû répliquer : des armes sont-elles plus précieuses que des hommes ? Ai-je pu ne pas me plaindre non plus des indiscrétions répétées par le même Ministre, lorsqu'elles compromettaient évidemment les hommes et les choses ?

Sur la fin de la séance du Directoire où je fus admis le 7 du mois dernier (25 juillet), il fut arrêté que le Ministre de la marine prendrait toutes les mesures convenables pour qu'il fût embarqué, dans le plus bref délai, un nombre de troupes égal à l'avant-garde. Quelqu'activité que j'aie mis dans mes communications avec le Ministre, rien n'a été fait ; et, présentement, je reçois une lettre du Ministre de la guerre qui m'ordonne de me rendre à l'armée d'Italie ; ce qui m'annonce que le départ de la 2* division, destinée à soutenir la 1*^, n'a plus lieu, ou que le commandement est déféré à un autre officier général.

C'est dans cette circonstance que j'ai donné ma démission

Pendant ce temps, le petit corps du général Humbert achevait sa préparation.

C'est le 1 2 juillet seulement que le capitaine de vaisseau Savary avait reçu le commandement de la petite division de Rochefort, composée des 3 frégates, la Concorde, la Médée,

(1) Archives de la Guei^re, t* ixpédition d'Irlande,

et la Surveillante.' he 15, il arborait son guidon sur le premier de ces navires, et le lendemain, malgré le mauvais temps, il menait sa division en rade de l'Ile d'Aix, retournant de sa personne à Rochefort où il attendit jusqu'au 1®'" août les instructions du Ministre (1).

Instructions pour le citoyen Savary, chef de division des armées navales, commandant une division en armement à Rochefort,

1« thermidor (30 juillet) (t).

Le Directoire exécutif ayant ordonné l'armernent, au port de Rochefort, des frégates la Concorde, la Médée et la Franchise, et ayant confié le commandement de cette division au citoyen Savary le Ministre de la marine et

des colonies lui fait connaître par la présente Instruction le service qu'il aura à remplir.

L'objet de Texpédition dont le citoyen Savary est chargé est de porter en Irlande un bataillon d'infanterie, une demi-compagnie d'artillerie à pied, et divers approvisionnements et munitions de guerre. Le général de brigade Humbert, choisi par le Directoire pour commander les troupes, passera avec son état-major sur la frégate que le citoyen Savary aura choisie pour s'y embarquer

Il (ce dernier) choisira pour appareiller un vent frais, et il profitera du premier jour où il aurait connaissance par les. signaux que la position de l'ennemi ne leur permet pas de découvrir la division au moment de sa sortie ; jl attendra également la fin du jour afin que la nuit le prenne et le dérobe à l'ennemi lorsqu'il commencera j\ s'éloigner de la côte.

Il passera dans le sud de Rochebonne de là, il courra à l'O. 1/4 N.-O.

60 lieues, il fera ensuite 70 lieues au N.-O. 1/4 0., après quoi 50 lieues au N.-O., et enfin 75 lieues au N., de manière à se trouver par 54° ÎO' de latitude N. et 16° de longitude occidentale du méridien de Paris. Ce point le met à 40 lienes E. et 0. de l'île Mullet de la côte d'Irlande.

Si les vents dépendent de la partie S., il gouvernera de manière à atterrer sur la pointe d'Achill ou sur l'île Mullet ; si, au contraire, ils sont de la partie

du N., il préférera d'atterrer sur le cap Telling non seulement pour

mettre sous le vent à lui les points de mouillage indiqués, mais encore pour se tenir dans tous les cas au vent des bâtiments ennemis qui se trouveraient sur la côte au moment où il découvrira la terre

Dans la traversée il aura soin que sa division occupe le moins d'espace

possible que les feux soient éteints immédiatement après le souper de

l'équipage Il ne visitera aucun bâtiment, ne fera aucune prise, et évitera

tout coqibat même contre des forces égales ou inférieures.

(1) Journal de route de la Concorde {Archives de la Marine).

(2) Archives de Médecine, BB»v, 123.

Parrenu aux atterrages, il arrêtera les bateaux pilotes Il se concertera

avec le général Humbert sur les moyens à prendre pour effectuer le débarquement avec ordre et célérité, de manière à ne rester sur la côte d'Irlande que le temps strictement nécessaire pour cette opération.

Si, d'après les renseignements il était fondé à croire qu'il y eût du

danger à pénétrer dans la baie de Donnegal, il choisirait, de concert avec

le général Humbert, un autre point pour y débarquer. Il devra épuiser tous

les moyens pour que les troupes et les munitions soient mises à terre en

Irlande (En cas d'attaque victorieuse de l'ennemi pendant le débarque-

quement), il ferait descendre à terre les équipages et il incendierait les

bfttiments. Les marins se joindraient alors aux troupes qui suivraient les drapeaux du général Humbert Mais si, comme il y a lieu de l'espérer, il

échappe à la surveillance de l'ennemi, il ne perdra pas un moment pour effectuer son retour dans un des ports de la République

Le citoyen Savary est prévenu qu'une division, composée d'un vaisseau et de six frégates, doit sortir incessamment de Brest pour se rendre sur les côtes d'Irlande, et peut-être même dans les parages pour lesquels il est destiné

S'il rencontrait la division de Brest dans sa première traversée, il se rangerait

sous le commandement du citoyen Bompard ; s'il la trouvait à son

retour, il donnerait à cet officier tous les détails qu'il aurait recueillis sur la situation en Irlande

Le Ministre est persuadé que le citoyen Savary sentira toute l'importance de la mission dont il est chargé, et qu'il justifiera sa confiance par de nouvelles preuves de dévouement à la République.

Le 2 août, Savary, revenu à son bord, fit désaffourcher ses navires. Le surlendemain 4, ayant reçu par des chaloupes des vivres, des effets et quelques matelots de renfort, il appareilla (1) et vint mouiller en rade de la Rochelle, où rembarquement devait se faire. Le 5, à midi, le corps de Humbert en entier était à bord.

Ce général s'était multiplié pour surmonter toutes les difficultés que lui créaient surtout le manque d'argent, et pour accroître le plus possible la force de ses troupes ; le 17 juillet, il écrivait au Ministre de la marine :

Tous les officiers de terre désignés pour l'expédition, et les individus parlant la langue du pays, ont ordre de se réunir à Brest. l\ ne me reste donc presque plus rien pour m'aider dans mes faibles moyens

Veuillez ajouter aux services que vous m'avez rendus, celui de donner ordre

à l'un des deux adjudants généraux Schmitt {sic) ou Lavalette de se

rendre à Rochefort pour faire partie de mon embarquement

(1) Joamal de la Concorde.

EfTectivement Schmitt, de son vrai nom Wolf Tone, partit pour Rochefort le 21 juillet. En outre, 40 officiers (1) volontaires, destinés à commander les corps irlandais qu'on pensait à former, se réunissaient à Rochefort et acceptaient d'être, pendant la traversée, traités, sous le rapport de l'installation et de la solde, comme simples soldats (2). 45 chasseurs à cheval du 3® régiment, avec un capitaine et un lieutenant, étaient prêts à partir (3). L'artillerie était embarquée dès le 27 (4). Enfin, 52 hommes et 2 officiers, pris parmi les naufragés de la frégate la Seine, étaient mis par le général Muller à la disposition du général Humbertpour occuper, à bord des frégates, toute la place utilisable (5).

Les troupes étaient d'ailleurs dans les meilleures dispositions.

Humbert au Ministre.

31 Jaillet.

Je me suis rendu à la Rochelle et à Rochefort je ne puis tous

exprimer l'enthousiasme et le dévouement des troupes destinées à l'embarquement de mon côté, citoyen Ministre, soyez bien persuadé que, quelque

événement qu'il arrive, je saurai, en remplissant mon devoir, faire respecter les armes françaises par tous les moyens et dans toutes les circonstances possibles.

Mais c'était encore la question argent qui empêchait de partir. La promesse essentielle de payer aux troupes l'arriéré de la solde n'avait pas été tenue, et l'on avait par ce retard manqué l'occasion d'échapper à la croisière anglaise.

Humbert à Marine.

31 jaillet.

Il est bien malheureux que nous n'ayons (sic) pas parti il y a quatre jours ;

(1) Archives de ta Marine. Lettre du Ministre de la guerre au Ministre de la marine, 21 juillet (BBi», 113).

(2) Lettre du général Muller au Ministre de la guerre (Archives de la Guerre, Année d'Angleterre, 27 juillet).

(3) Lettre ci- dessus.

(1) Le 31 juillet, Humbert recevait une proclamation destinée aux Irlandais, rédigée en Anglais par le général Clarke et dont TorigiDal est aux ArchlTes de la Marine (BB<v > 123).

(5) Lettre du général Muller, 2 août (Archives de la Guerre, Expédition d'Irlande).

nous serions maintenant hors de danger ; parce que la division anglaise qui rùdait sur ces côtes avait été forcée de rentrer à la suite du combat de la Seine, Aujourd'hui, cette division reparaît, quoiqu'elle ne nous fasse pas grand' peur.

Mon petit corps de troupes est organisé de manière à rendre tous les services dont il est susceptible ; armes, munitions, hommes*, tout est également distribué sur les frégates, de même que mes différents commandants, afm que chaque capitaine de frégate, en cas de désunion, puisse mettre des troupes h terre avec autant de sécurité que si nous étions réunis.

Le 5 août, à midi, les troupes étaient embarquées, tout était prêt pour mettre à la voile le soir même. Mais le général Humbert n'avail pas reçu la caisse contenant l'argent (1) destiné à payer aux troupes les trois mois d'avance promis. Il dut l'attendre, et le départ fut remis au lendemain matin, 9 heures.

Le général Muller au Ministre.

L'embarquement des troupes aux ordres du général Humbert s'est fait hier, depuis 4 heures du matin jusqu'à midi sur les frégates la Concorde, la Médée et la Franchise, en rade de la Rochelle. La bonne volonté des troupes, ma présence, celle du général Avril, de tout l'étatr-major, et nos soins réunis, n'ont laissé en arrière qu'un chasseur du 3' qui parait avoir déserté avec armes et bagages

Le général Humbert a fait venir de Nantes 110 chasseurs du ^i« régiment

qui sont aussi de l'expédition tous les militaires sont allés à bord avec

cette gaieté et cette ardeur qui caractérisent les défenseur? de la patrie. Je Toudrais ajouter à ce témoignage favorable la nouvelle de la mise à la voile des frégates qui devait avoir lieu hier soir, mais les vents contraires les retiennent encore. 11 est midi.

Humbert au Ministre de /a marine,

6 août (19 thermidor).

Nous appareillons, mon cher Ministre, et partons dans une minute. Tout est bien disposé pour remplir vos intentions et celles du gouvernement. Comptez

(1) On peut être surpris que cette question de payement d'une avance aux soldats ait para asses sérieuse pour motiver le sursis d'une expédition urgente et accueillie avec enthousiasme par les troupes. Pour juger des dispositions de ces soldats, qui pourtant devaient être héroïques* il suffira de voir plus loin que, pendant la traversée, Humbert n'ayant pas payé aux hommes ce qui leur revenait, dut céder sur les instances de Savary et sous la menace d'une révolte qui s'annonçait grave (Journal de route de la Concorde).

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