L'INSURRECTION D'IRLANDE
Vers le mois de février 1798, le Directoire irlandais avait pris des mesures définitives pour préparer la rébellion dès Tarrivée des Français impatiemment attendus. Il avait donc institué un comité militaire et décidé Tenvoi en France d'Arthur O'Connor, du prêtre Coigly et de John Binns. Arrêtés à Margate, les émissaires furent retenus en prison et Fun d'eux, Coigly, fut pendu (1).
En même temps la trahison de Thomas Reynolds, colonel des Irlandais-unis du comté de Kildare, amenait l'arrestation, le 12 mars, des 13 membres du comité de Leinster, puis celle des directeurs Emmet, Mac Newin et Bond. Un autre traître, nommé Armstrong, livra les papiers des conspirateurs, de sorte que, le 13 mars, le gouvernement anglais déclarant « qu'il y avait une conspiration contre la sûreté de l'Etat » donna, avec les pleins pouvoirs, l'ordre au général sir Ralph Abercromby, commandant en chef, de s avancer et d^investir les comtés où des troubles avaient éclaté (1).
Sir Ralph Abercromby, soldat distingué, nommé depuis peu au poste de commandant en chef, que briguaient ses deux lieutenants Dalrymple et Lake, devait être mal secondé par ces derniers et gêné dans ses opérations par le lord lieutenant et le gouvernement de Londres. Il s'était proposé, dès son arrivée, de concentrer les troupes en vue de résister à
(1) Gordon, Histoire de Pirlande.
une invasion et de laisser la répression des troubles de peu d'importance aux autorités locales secondées par les yeomen ; il voulait ainsi restaurer la discipline gravement compromise par les excès auxquels se livraient les soldats dans leurs exécutions militaires, et interdire aux o£iiciers réguliers d'opérer sans la réquisition et hors de la présence des magistrats civils (1). Il se heurta pour l'exécution de ces mesures à une violente opposition de la part de plusieurs membres du cabinet et des Chambres, considérant comme une véritable trahison tout ce qui n'était pas conforme à leur aveugle haine de l'Irlande et des Irlandais. Profondément découragé, le général donna sa démission.
Avant son départ, il avait dû révoquer la plupart de ses mesures, à l'occasion de quelques désordres qui avaient éclaté dans les comtés de Leinster et de Munster.
« La petite ville de Cahir, dans le comté de Tipperary, « avait été occupée en plein midi par un parti de rebelles « armés et montés, au nombre d'un millier, d'après un rap- <( port du lord lieutenant, de 300, d'après les estimations les « plus basses, lesquels avaient procédé à l'enlèvement systé- « matique des armes (2). »
Abercromby reçut en conséquence, de lord Cambden et sous peine de disgrâce immédiate, l'ordre de « reprendre les armes enlevées, et d'écraser la rébellion ».
Sauf la tentative isolée de Cahir, aucun acte ayant un caractère nettement insurrectionnel n'avait été encore mis à exécution.
« L'attente de la révolution était universelle, mais elle ne « devait pas éclater avant l'arrivée des Français (2). »
Le S avril, le général Lake, chargé de l'opération, arriva à Kildare, d'où il adressa à la population un manifeste enjoignant de rendre les armes et menaçant d'exécution militaire ceux qui résisteraient.
(1) Ordre du 26 février, cité par Leckj, p. 203, t. V, History ofirland.
(2) Lecky, ibxd.
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D'après les ordres exprès venus de Londres, « les officiers « n'avaient pas à attendre la réquisition des magpistrats civils « pour écraser les mouvements insurrectionnels et s'emparer « des armes. Us pouvaient mettre des garnisons à leur guise, M enlever chevaux, voitures, fourrages, pro\'isions, tenir des
« cours martiales Les armes devaient être rendues dans
« un délai de dix jours, et, passé ce délai, ceux qui seraient « suspectés d'en détenir encore auraient à nourrir les soldats « qu'on leur enverrait à discrétion, sans préjudice de mesures « plus sévères (1) ».
Sir Ralph Aberrcomby étant parti d'Irlande dès la fin d'avril, c'est sur la mémoire de son successeur, le général Lake, que pèse la responsabilité de l'exécution de ces mesures draconniennes.
« La proclamation (2) ouvrit une ère d'horreurs rarement « dépassées dans le cours de l'histoire moderne de l'Eu- <c rope. » Le pillage, l'incendie, les outrages envers les femmes, « la torture systématiquement employée pour forcer M à dénoncer les dépôts d'armes cachées (2) », furent journellement pratiqués par une soldatesque indisciplinée, parmi laquelle la milice de Cork (nord), les Gallois, les Hessois se firent particulièrement remarquer par leur licence et leur cruauté (3).
L'effet d'un pareil système, sur des populations hostiles mais restées calmes jusque-là, ne peut être mieux apprécié qu'en citant les propres paroles du grand historien Lecky, auquel il a déjà été fait de si larges emprunts :
« C'était une politique désespérée ; elle eut des effets c< désespérés. Elle eut des succès au point de vue strictement « militaire, mais c'est pour une large part à son application « qu'on doit attribuer la férocité qui se montra plus tard « pendant l'insurrection. Elle contribua puissamment aux
(1) Ordres da 30 mars, Leeky, Hisiory ofirland. (t) Lecky, ibid,
(3) Lord Edward Fita Gerald, arrêté à Dublin, mourut eu prison des blessures reçues en défendant sa liberté.
« fléaux qui désolèrent Flrlande pendant de longues ance nées Si la loi martiale provoqua une explosion pré-
« maturée de t insurrection^ ce qui en rendit la répression
« plus facile^ elle réduisit au désespoir beaucoup de gens
« qui peut-être seraient restés neutres Quand on
« demanda à Emmet les causes de Tinsurrection, il répondit:
« les garnisaires, les incendies, les tortures, les exécutions
« militaires dans les comtés de Kildare, de Carlovv et de
« Wicklow Un autre rebelle déclara que c'était la
« défense personnelle qui Favait jeté dans le parti des
«insurgés Les pauvres gens qui se sont soulevés
« avaient, ajoutait-il, peu ou pas d'idées politiques
« C'est un péril de mort imminente qui en a fait des
« révoltés. »
Enfin la conclusion du rapport fait au comité secret institué plus tard pour examiner la période des troubles, ouvre les yeux sur un côté tout particulier de la question :
« Une foule de preuves établissent que r insurrection n'au- « pas éclaté à cette époque^ sans les mesures opportunes « prises par le gouvernement lors de la proclamation du
« 30 mars (1) Grâce à la vigueur et à f à-propos de ces
(( acteSy les chefs du mouvement furent réduits à falternative w d'une insurrection immédiate ou à fahandon de toute entre- « prise. C'est à cette seule cause qiion doit attribuer texplo- « sion prématurée et désespérée de Pinsurrection^ ce qui en « facilita la compression d'une façon si évidente, »
Si Ton rapproche cette date du 30 mars de celle où le Directoire français abandonna le projet d'envahir les Iles- Britanniques, on ne peut, en effet, qu'être frappé de Tàpropos avec lequel le cabinet de Londres adopta vis-à-vis de rirlande sa politique de provocation systématique. N'y a-t-il pas là une coïncidence trop parfaite pour être le pur effet du hasard?
(1) Cité par Lecky.
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Quoi qu'il en soit, ce fut sans attendre les Françsds que, réduits au désespoir, les Irlandais prirent les armes.
D'après le plan arrêté par les chefs des rebelles, il fut décidé que Tinsurrection commencerait pendant la nuit du 23 mai, par Tattaque du camp de Lebaunstown, à 7 milles au sud de Dublin. Deux détachements devaient enlever Tun, Fartillerie stationnée à Chapelezood, à 2 milles à Touest, Tautre le château. Tout fut découvert par les Anglais. Le 21, lord Castlereagh en informa par lettre le lord-maire Thomas Fleming, et, le 22, les Chambres, en ayant eu connaissance par un message, votèrent une adresse de confiance envers le gouvernement.
Les troupes furent disposées à l'avance, de sorte que les paysans, soulevés la nuit convenue, furent facilement mis en déroute, sauf à Dunboyne et à Barrestown, où ils battirent de faibles détachements de « fencibles ». Us réussirent aussi à enlever le village de Prospérons, à 17 milles de Dublin, et celui de Kilvellen, mais ils échouèrent devant Naas et le 25 devant Carlo w.
Leurs défaites furent suivies de sanglantes représailles de la part des soldats du général Lake, et d'exécutions cruelles parmi lesquelles il faut citer celle du baronnet sir Edward William Crosbie.
Le 29 mai, le général sir James Duffe reprit Kildare et A7lenllen et battit 2,000 insurgés à Knockwalin-Hill : Dublin était dégagé.
Malgré ces graves échecs, l'insurrection s'étendit dans le comté de Wexford où elle n' était pas préparée ^ et une colonne de milice, sous les ordres du lieutenant-colonel Foote, fut taillée en pièces à Oulart, Profitant de ce succès, le chef des insurgés de Wexford, Murphy, gagna Fergus et Enniscorthy qu'il enleva malgré sa garnison de 300 hommes, moitié yeomen et moitié volontaires. Le 30, après avoir battu l'avantgarde du général Faweel, il se rendit maître de la ville de Wexford que la garnison de 1200 hommes évacua sans combat.
Le l®' juin, un parti de 4,000 insurgés, sous les ordres du prêtre Kern, enlève le bourg de Newtownhurry^ dont la garnison, composée de 500 hommes, s'enfuit sans combattre. Renforcée et ayant repris «ouï^ge, elle parvint à reprendre IX. 3
cette localité après un sanglant combat, dégageant ainsi le comté de Carlow dont les points importants : Ross et Gorey^ furent bientôt occupés. Cependant, le colonel Walpole, deux jours après son arrivée à Gorey^ en fut chassé et périt dans la déroute. Sa défaite entraîna celle de Loftus qui arrivait de Ross et qui dut se retirer à Tuilow.
Ces succès de Tinsurrection ne devaient être que partiels, car le corps principal irlandais échoua le 4 juin devant Ross au combat de Cor bel Hii/j ainsi que devant Waterford deux jours plus tard. Le parti de Gorey, qui comptait 20,000 hommes, après avoir causé la retraite de la garnison à'Arkloio ne poursuivit pas sa marche sur Dublin le long de la mer. Il échoua sur la rivière Ottoca dans ses tentatives pour débusquer les 1600 hommes du colonel Skerret, et reprit position à Gorey,
Dans le nord de Flrlande, Temprisonnement des chefs avait retardé le soulèvement de FUlster, bien mieux préparé pourtant que le Sud. Le 7 juin seulement, les insurgés essayèrent de s'emparer à'Antrim et perdirent 200 hommes dans cette tentative infructueuse. D'ailleurs, cette province comptait de nombreux protestants peu disposés à aider les catholiques. Malgré im petit succès remporté le 9 juin dans le comté de Down sur le colonel Stapleton, qui dut se retirer à Belfast, les Irlandais furent complètement battus à Ballynahuich (12 juin) et Tinsurrection du Nord s'arrêta bien vite.
Celle du Sud, isolée, allait être écrasée. Le parti qui occupait Gorey put, le 17 juin, enlever la petite ville de Tinnehally ; il fut arrêté par le général Dundas Aeydjii Racket stown^ et, le lendemain, obligé à la retraite sur le premier point de réunion : Vinegar-HilL
Bientôt, le général Lake concentra devant cette position les corps de Dundas, Duffe, Loftus, tandis que Eustache et Johnson marchaient sur Ross et Needham sur Gorey y cernant ainsi Enniscorthy ^ centre des rebelles.
Le 21 juin, l'armée royale, forte de 13,000 hommes, attaqua et battit complètement les Irlandais à Vinegar-HilL Le retard de la colonne Needham arrivant de Gorey permit à beaucoup d'insurgés de s'enfuir vers Wexford (au Sud). Malheureusement pour eux, cette ville avait été occupée par les 1200
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hommes du général Moore. La plupart des fuyards se rendirent et beaucoup furent massacrés de sang-froid.
Un corps de 1500 Irlandais parvînt à franchir les montagnes de Leinster et, se dirigeant à FOuest pour soulever le Kilkenny, força le passage du Barrow à Gorets Bridge^ et s'empara de Kilkenny. Réduits à 5,00b hommes par la désertion et ne pouvant soulever les habitants, ils furent attaqués le 26 juin par 1300 hommes et réduits à fuir au Nord-Est. Le il juillet, les débris des insurgés du Wexford; battus à Clouant^ sur la Boyne, se dispersaient. Le 14, un dériver combat près d'Ardie, sur le Lough, anéantissait les dernières bandes (l).
Mal préparée, mal conduite, sans direction et sans ensemble, rinsurrection d'Irlande était vaincue.
Les représailles furent terribles. Les cours martiales firent périr tous les chefs qu'on put trouver. Les rapines et les exactions des soldats ne le cédèrent pas aux vengeances des protestants remis en possession de leurs biens.
n est intéressant, pour se rendre compte de la gravité du soulèvement, de faire ressortir l'importance des forces militaires stationnées en Irlande dès 1797, qui n'avaient pu écraser la révolte à son début, mais qui avaient au contraire subi des échecs, et dont le succès final avait été longtemps disputé.
Les papiers de Hoche (2).
(Transmis aa Directoire par le g(5iiéral Emouf, directeur da Dépôt de ia guerre.
8 décembre 1797.)
Répartition des forces qui occupent V Irlande, d'après le journal anglais The Sun,
au iA avril j797.