LE PLAN DU 27 FÉVRIER-2 MARS
En même temps que Napoléon recevait de TAutriche des assurances assez pacifiques, pour qu'il ait cru pouvoir suspendre ses préparatifs militaires en Italie, Beurnon ville, ambassadeur à Madrid, envoyait, sur l'activité déployée par les Espagnols, des assurances de nature à modifier Tidée qu'on s'était longtemps faite du peu de valeur de leur coopération militaire et navale.
Ces nouvelles assez inattendues, contraires aux renseignements que Beurnonville avait lui-même envoyés au début de la guerre (1), devaient être en partie justifiées par les faits, puisque l'Espagne parvint à fournir à Falliance 31 vaisseaux N de guerre, chiffre énorme, dans l'état de délabrement où était
^ tombée sa marine, des équipages peu exercés, mais braves,
enfin des officiers tels que Gravina, dont le courage, l'intelligence, le noble caractère et le dévouement méritent de ne pas ^ être oubliés en France.
Madrid, le 15 plaviftse an xni (4 février 1805). Monseigneur,
M. ramiral Gratina est arrivé il y a quatre jours à Madrid (2) ; avant-hier il est allé prendre les ordres du roi à Aranjuez ; hier nous avons ou une conférence chez le Prince de la Paix, et aujourd'hui l'amiral se met en route pour Cadix.
0} Voir d-dessns.
(2) Archives des affaires étrangères, Espagne.
Les renseignements que l'amiral Gratina a obtenus dans les bureaux de la marine sont plus satisfaisants qu'il ne s'y était attendu : le redoublement d'actÎTité que sa présence va faire naître dans les ports lui fait espérer qu'au lieu de 20 vaisseaux, il est possible d'en armer 3f , sayoir : 10 à Cadix, 9 au Ferrol, et 6 à Carthagène.
Personne ne se flatte pourtant que de telles forces soient véritablement prêtes pour le mois de mars, et si l'on peut mettre en armement une flotte aussi considérable, il n'est pas moins vrai non plus que les hommes et les yivres seront insuffisants pour compléter les équipages et pour assurer leur subsistance dont M. l'amiral Gravina porte à. 8,000,000 de rations la quantité indispensable.
Le général Beurnonville.
Madrid, le 6 reniftie an xiii (25 février 1805) (1). Monseigneur,
Le seul but vers lequel se dirigent aujourd'hui et les efforts du gouvernement espagnol, et l'attention générale, est l'armement rapide des escadres. Cet objet parait toujours se suivre avec une activité sans relâche, et, de jour en jour, les rapports que je reçois à ce sujet deviennent plus satisfaisants.
Du Ferrol y M. Ailhaud me marque que 2 vaisseaux et 2 frégates sont en rade, et il termine son tableau de la situation du port par assurer que, très incessamment, l'escadre de Sa Majesté Catholique y sera de 8 vaisseaux et de 4 frégates.
De Cadix f M. Le Rby confirme tout ce que M. l'amiral Gravina me donne lui-même d'espoir, relativement au nombre de vaisseaux qui peuvent être prêts à l'époque convenue. Ce nombre est de 12 à Carthagène. Toutes les relations particulières s'accordent sur ce que 6 vaisseaux sont presque entièrement armés, et le Prince de la Paix m'a constamment donné des assurances conformes à ce qu'on écrit de ce port.
Mais un point sur lequel les avis sont malheureusement unanimes, et qui me parait donner une inquiétude égale à l'amiral Gravina et à nos commissaires, c'est la formation des équipages, et l'approvisionnement en vivres. On presse de toutes parts, et le nombre des matelots augmente peu à peu. On convertit en biscuits tout ce qu'on a de farines disponibles, mais il n'y a encore ni assez de matelots, ni suffisamment de biscuit, et, pour s'en procurer, il faut des blés étrangers, beaucoup d'argent, et l'emploi des mesures extraordinaires que prescrivent les conjonctures importantes où nous sommes.
Les régimonts d'infanterie et d'artillerie, destinés à être embarqués sur les escadres, sont rendus en partie à leur destination; c'est le maréchal de camp Don Jiian de Kindelan qui commandera les troupes d'expédition au Ferrol. Il est arrivé à son poste.
Le général Beurnonville.
(1) Archives des affaires étrangères, Espagne.
LE PLAN DU 27 FÉyRIER-2 MARS. 359
Les rapports de Gourdon (1) confirmèrent d'ailleurs ces nouvelles satisfaisantes en ce qui concerne le Ferrol.
Dans ces conditions, le concours de TEspagne prenait une valeur, dont Imfluence sur les projets de Napoléon allait bientôt se faire sentir.
La première trace d'un plan de coopération entre les escadres françaises et espagnoles se remarque dans la lettre, écrite le 19 février, nar l'Empereur au Prince de la Paix, en lui annonçant la visite du colonel-général Junot, envoyé en Portugal. Le gouvernement de Madrid était mis en demeure de faire connaître exactement l'état des forces qu'il pourrait fournir à l'alliance contre l'Angleterre. Dans les instructions données à Junot, il était dit (2) : ?< C^ que j'attends du Prince de la PaLx, c'est une seule chose : que les flottes espagnoles soient prêtes pour les grandes expéditions que je médite. . . . J'exige qu'il prenne des mesures efficaces pour qu'il y ait, du 20 au 30 mars, 6 vaisseaux de ligne, 2 ou 3 frégates à Cadix, sous les ordres de l'amiral Gravina, 6 vaisseaux et 2 ou 3 frégates, au Ferrol, sous les ordres d'un amiral sûr ; que ces escadres soient approvisionnées pour sept mois et aient leurs équipages complets, plus 150 soldats par vaisseau, c'est-à-dire un millier d'hommes de débarquement sur chaque escadre, tous infanterie, c'est-à-dire de troupes de débarquement ; que les escadres françaises se présenteront devant ces ports et les débloqueront, et qu'au moment où V Aigle joindra, l'escadre française, l'amiral Gravina, sans perdre une heure, s'y joigne de même ; et qu'au moment où mon. escadre du Ferrol joindra l'escadre qui débloquera le Ferjol, Tescadre espagnole la joigne aussi, mais sans une heure de retard .... ; les vaisseaux doivent avoir leurs quatre mois d'eau, et être approvisionnés de 6 mois de vivres. . . ; mon intention n'est pas que mes escadres entrent à Cadix, ni au Ferrol ; la jonction devra se faire étant à la voile .... » *
Le lendemain. Napoléon écrit (3) : « Voilà la saison des
grandes opérations .... de grandes opérations se méditent
(1) Archives de la Marine, BB^r, t29.
(2) Correspondance de Napoléon, 8350, 23 février.
(3) Correspondance de Napoléon, 8360, à Lacépède, 24 février.
ici » Le 27, il demande au maréchal Soult « un mémoire
très détaillé sur Tétat du fort en bois, du bassin et des ports de Boulogne, de Wimereux et d'Ambleteuse et la situation
des différentes divisions de la flottille (1) « Mettez-moi à
même de connaître la situation de l'armée, car le temps n'est pas éloigné où nous commencero?is enfin nos opérations ».
Le même jour, Decrès expédie les nouveaux ordres. Le premier de tous a pour but de remédier au fâcheux avis, expédié le 27 janvier, et qui a compromis d'une façon grave la coopération de l'escadre de Missiessy. Expédié trop tardivement, malgré la précaution prise d'en faire trois envois distincts (2), Tordre ci-dessous ne parviendra pas à destination et, quoi qu'on doive tenter par la suite, la division de Rochefort sera irrémédiablement perdue pour les opérations d'ensemble.
Le Ministre de la marine au général Miasieaay, k la Martinique {%
Paris, lo 27 férrier 1806.
(it'néral.
Je vous préyiens que V intention de V Empereur est que votre escadre reste aux Antilles jusqu à la fin de juin, si c'est nécessaire, pour y attendre de nouvelles dispositions dont vous serez informé d'ici à cette époque (sic). Vous devex tous tenir prôt à vous rallier aux forces de Sa Majesté, qui pourront se rendre aux Antilles pendant le séjour que vous y ferex.
Si, à la./în(?), aucune force ne vous avait rallié, vous ferez votre retour en France, comme il est prescrit par vos instructions.
Je vous réitère rassura nce de mon -sincère attachement.
Sign^ : Dkcrks.
Mme Missiessy jouit d'une bonne santé, elle désire savoir où vous êtes, et dans peu de jours je l'en informerai.
11 importe que vous ayez au moins deux mois de vivres en juin.
Le même jour et le lendemain il était expédié au contreamiral Gourdon, commandant la division du Ferrol, des instructions complètes sur son rôle éventuel.
(!) Correspondance de Napoléon, 8369. C'est en réponse à cçt ordre qu'est établi le rapport du 8 mars cité ci-dessus.
(2) Voir ci-dessat.
(3) Archives deja Marine, BBiv, 217.