LB PLAN DU 27 FÉVRIER-S MARS
Martinique, éventuellement avec Missiessy, et, revenant ensemble, balayer la Manche et assurer le passage de la flottille.
Deux sorties de ports bloqués éhacun par un ennemi supérieur, deux croisières ennemies chassées de Cadix et du Ferrol, une jonction à la Martinique déjà signalée aux Anglais par l'envoi de Missiessy, une entrée dans la Manche avec 45 vaisseaux, tel serait le programme si on s'en tenait à la lettre de ces instructions. Il a eu beau être admiré par les historiens, un tel plan ne serait digne, ni de Napoléon, ni de son génie, si l'on ne cherchait à y deviner quelque chose de plus.
Tout d'abord, il est prévu que le projet ne peut avoir de résultat au point de vue de la descente en Angleterre avant le 10 juin. C'est un extrême minimum, mais il laisse trois mois, pendant lesquels la situation politique sur le continent ne peut manquer de s'être éclaircie. En tous cas, ce sont trois mois, pendant lesquels l'armée et la flottille ne feront sûrement rien.
Puis Napoléon n'a pas l'habitude, dans ses plans de campagne, de faire ainsi abstraction de son adversaire, et, s'il ne parle pas des Anglais, on ne peut admettre qu'il ne tienne pas compte de ce qu'ils font ou feront. 11 y a, dans le projet du 2 mars, une idée primordiale, c'est d'opérer une grande concentration de forces quelque part. Ce résultat a des chances sérieuses d'être atteint malgré les difficultés qu'on est sûr de rencontrer. Mais si Ganteaiune réunit aux Antilles une énorme escadre de 48 vaisseaux, une grande bataille navale est fatale. Qu'elle se livre en Amérique ou sur un point quelconque "des côtes d'Europe, avec des adversaires comme les Anglais, on ne l'évitera pas et Napoléon le sait mieux que personne. La preuve, c'est que lui-même, plus tard, ordonnera de rechercher le combat. Mais alors, la défaite de Ganteaume, c'est la fin de l'expédition contre l'Angleterre, manquée, non par Napoléon, mais par un autre qui portera toute la responsabilité de l'échec. Nullement amoindri dans son prestige, nullement déconsidéré devant ses soldats, l'Empereur, comme il Ta dit, se retourne contre l'Autriche et lui fait payer l'échec de ses marins. Par contre, une grande victoire sur mer, c'est la ruine de l'Angleterre, et cela, sans même que la descente soit exécutée. Si la politique européenne permet de l'entreprendre, une fois maître de la mer^ et définitivement, comme seule la
force peut le faire, Napoléon pouvant utiliser sa supériorité de génie militaire et de moyens matériels, est sûr du succès. En résumé, le plan du 2 mars parait être le type de ce que Menneval, secrétaire de Napoléon, et qui a vu de près comment il opère, appelle des « thèmes à deux fins ». Le pis qui puisse en résulter est la défaite dans des mers lointaines d'escadres médiocres, défaite que feront vite oublier de grandes victoires sur terre. Enfin, le plan ne résoud aucument le problème tel qu'il est posé et tel que Bonaparte Ta nettement défini « faire la descente sans être maître de la mer ». Il recule au contraire la solution et Tajourne jusqu'après le moment où, la domination maritime étant conquise par la force, la question même de la descente, telle qu'on Ta agitée et retournée en tous sens, depuis 1793, ne se posera plus.