‹ 1793-1805 (volume 4)Chapitre 59 sur 65 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les instructions de Villeneuve en date du 12 décembre parvinrent à Toulon le 19.

Le v/ce-am/ra/ Villeneuve, grtind^officier de la Légion d'honneur, oommandant en chef de l'eaoadre impériale dans la Méditerranée, à Son Excellence le Ministre de la marine et des colonies (I).

A bord da vaisseau le Bucentaure, en rade de Toolon, le t8 friinaire an xin (19 décembre 1804), et le prenier

do règne de Napoléon.

Monseigneur,

J'ai reçu toutes les dépêches que tous m*avez adressées par couirier extraordinaire le 20 de ce mois, et parmi lesquelles se trouvaient mes instructions. Je Tais me mettre en devoir de les exécuter dans tout leur contenu.

Quant aux dispositions que tous avez arrêtées pour compléter les équipages de Tescadre, il y a quelque chose à en rabattre ; au lieu de 800 hommes du 2* régiment, le général Lauriston ne m'en doYine que 600 ; au lieu de 300 Grecs du bataillon d'Orient, on ne doit m'en remettre que 160 ou 180. Les conscrits de la Corse et de Ttle d'Elbe ne se porteront qu'à environ 120 hommes; ainsi, pour compléter 1500 hommes, je ne pourrai réunir qu*environ 900 hommes; mais cela ne m'arrêtera pas, et j'ai donné l'ordre à l'escadre d'être prête à mettre sous voile dimanche prochain 2 nivêse.

Quant aux vivres, je ne suis pas très rassuré par les calculs que vous avez bien voulu m'adresser ; mais je puis espérer beaucoup de chances heureuses de ma navigation. Les commis aux vivres sont ordinairement des coquins qui embarquent le moins possible et que, malheureusement, la surveillance des of&«

(1) At*chives de la Marine, BB"', 207.

ciers n'éclaire pas assex. Je joins ici Tordre du jour, qui au moins leur fera ouvrir les yeux (1).

Les conscrits qui me sont destinés sont en dépôt à Antibes; j'avais expédié dès hier au soir les bricks le Furet et la Nafade pour aller les prendre, mais ils ont été obligés de rentrer ce matin par la violence des vents d'est.

Je prie Votre Excellence d'agréer l'hommage de mon respect.

VlLLEXEUN-E.

La circulaire rédigée deux jours plus tard par TAmiral mérite d'être conservée surtout si on la rapproche des fautes qui firent du combat du Cap Finistère un engagement indécis et qui amenèrent plus tard la défaite de Trafalgar.

Le v/ce-amira/ Villeneuve, grand-officier de la Légion d'honneur, oom-

mandsint en chef l'escadre impériale dans la Méditerranée, à M

commandant le vaisseau le (2).

' A bord da vaisseau le Bucentaure, en rade de TooIob,

le 30 frimaire an xin (tl décembre 1804), et le premier

du règne de Napoléon.

Monsieur,

Je vous avais annoncé, en prenant le commandement de cette escadre, qu'elle n'était pas éloignée, Tépoque où l'Empereur allait nous appeler sur les mers. Sa Majesté m'a fait transmettre ses ordres, et je Tai assurée de la juste confiance que je mettais dans le zèle, le déyouement et le courage de chacun des capitaines sous mes ordres, pour la gloire de ses armes et la prospérité de son empire.

Dès que le corps de troupes expéditionnaires sera embarqué, nous mettrons sous voiles. Je dois vous faire connaître ici, Monsieur, quelle est ma pensée soit pendant la navigation que nous allons entreprendre, soit dans le cas de la rencontre de lennerai; je désire que vous vous en pénétriez bien, et, si je suis compris, je ne doute pas que l'intelUgence, Texpérience et le courage de chaque capitaine ne lui fasse choisir, dans toutes les circonstances, le parti le plus favorable à la mission commune et le plus conforme à l'honneur du pavillon, auquel est attachée la gloire particulière de chaque officier. Que chacun se pénètre bien de celte pensée, que de la campagne que nous allons entreprendre dépendent peut-être la tranquillité de l'Europe et la paix de la patrie; que nous sommes destinés à jouer un grand rôle dans ce réveil de la marine impériale; enfin que les yeux de l'Empereur et de tous nos concitoyens sont fixés sur nous. En est-il assez pour exciter notre émulation ?

(1) Cet ordre du jour se termine ainsi : Tout commis aux vivre» qui par dol, frande ou malversation aurait compromis la mission de son vaisseau, sera jugé par une commission militaire nommée par le général, ot, s'il en est résulté l'impossibilité de suivre une mission ou quelque autre malheur public, il sera condamné à mort et exécuté sur-le-champ.

(2) Archives de la Marine. BB»*, 207.

La mission de l'escadre a un but : c'est vers ce but que nous devons tendre sans déviation, L^escadre ne chassera aucun bâtiment qui la détournerait de sa route, à moins que ce ne fût une division de bâtiments de guerre qu'on aurait la certitude de joindre et dont la défaite formerait un événement assez important pour mériter de fixer Tattention ; les frégates ne doivent se livrer à la chasse des bâtiments particuliers qu'avec la certitude de pouvoir rallier Tescadre avant lu nuit.

Je naviguerai avec toutes les précautions nécessaires, pour éviter les avaries dans la mâture et la voilure des vaisseaux mauvais voiliers ou plus mal équipés; mais, dans- le cas où il en surviendrait, rien ne doit être négligé pour les réparer le plus promptement possible et les vaisseaux se donneront réciproquement les secours dont ils auraient besoin, sans en attendre Tordre ou le signal. Ceci s'adresse à tous indistinctement, mais particulièrement aux commandants des frégates.

La nuit je ne ferai de signaux que ceux absolument nécessaires. Les bâtiments particuliers n'en feront que lorsqu'il leur sera impossible de me transmettre leurs avis verbalement, au moyen des frégates ou corvettes, et qu'il sera indispensable que je sois informé sur-le-champ de l'objet du signal.

La nécessité de cacher la marche de l'escadre doit indiquer à chaque capitaine commandant combien l'usage des signaux de nuit doit être employé discrètement, et l'attention qu'ils doivent avoir â cacher leurs feux pendant leur navigation de nuit. Les mêmes motifs doivent leur faire sentir la nécessité de se tenir ralliés, et de se communiquer verbalement la position, la voilure et la route de l'amiral, lorsqu'elle peut laisser quelque incertitude.

Je ne me propose point d^ aller chercher V ennemi, je veux même V éviter pour me rendre à ma destination, mais si nous le rencontrons, point de manœuvre honteuse, elle découragerait nos équipages et entraînerait notre défaite. Si Vennemi est sous le vent à nous, maîtres de notre manœuvre, nous formons notre ordre de bataille, nous arrivons sur lui tous à la fois; chacun de 7ios vaisseaux combat celui qui lui correspond dans la ligne ennemie, et ne doit pas hésiter de Vaborder si la circonstance lui est favorable. Je vous ferai très peu de signaux, mais f attends tout du courage de chaque capitaine, de celui des officiers et des équipages et de la circonstance heureuse qui aura réuni à bord de nos vaisseaux une portion des plus braves troupes de l'Empereur.

Tout capitaine commandant, qui ne serait pas dans le feu, ne serait pas à son poste; celui, dont le matelot d'avant ou d'arrière serait plus près de l'ennemi que lui, ne serait pas à son poste, et un signal pour l'y rappeler serait une tâche déshonorante pour lui.

Les frégates doivent également prendre part à l'action, je n'en ai pas besoin pour répéter les signaux, elles doivent choisir le point où leur coopération peut être avantageuse pour décider la défaite d'un vaisseau ennemi, pour soutenir un vaisseau français trop vivement pressé, lui donner le secours de la remorque ou tout autre qui lui serait nécessaire ; combien de chances de gloire sont ouvertes aux jeunes officiers commandant les frégates dans un combat tel que celui que je viens de tracer.

Si l'ennemi, au contraire, se présente au vent à nous et témoigne l'intention de nous attaquer, nous devons l'attendre sur une ligne de bataille bien serrée. C'est à l'habileté et à l'intelligence du vaisseau de tète â ne faire que la voile

S94 DEUXIÂMB PARTIS. — CHAPITRE Y.

nécessaire et à ne tenir le Tent qu'autant qu'il le faut pour faToriser la formation de cet ordre.

L ennemi ne se bornera pas à se former sur une ligne parallèle à la nôtre et à venir nous livrer un combat d'artillerie dont le succès appartient souvent au plus habile, mais toujoiu*s au plus heureux ; il cherchera à entamer notre arrière-garde^ a nous traverser , et à porter sur ceux de nos vaisseaux qu* il aurait désunis, des pelotons des siens pour les envelopper et les réduire ; dans ce cas, c'est bien plus de son courage et de son amour pour la gloire qu'un capitaine commandant doit prendre conseil que des signaux de l'amiral qui, peut^tre lui-même engagé dans le combat et enveloppé dans la fumée, n*a plus la faculté d'en faire. C'est encore le cas ici de répéter qu^un capitaine qui n'est pas dans le feu n'est pas à son poste. L'ordre étant rompu, tous les efforts doivent tendre à se porter au secours des vaisseaux assaillis et à se rapprocher du vaisseau amiral, qui en donnera l'exemple. A cette manœuvre défensive doit en succéder une offensive ; par suite d'une semblable manœuvre, l'ennemi doit avoir des vaisseaux démâtés, qui doivent rester au milieu des nôtres, c'est à les réduire que chacun doit s'appliquer, et c'est encore ici que les frégates peuvent jouer un beau rôle et couvrir de gloire les officiers qui seront pénétrés de l'étendue de leurs devoirs, comme des droits qu'ils acquerront aux gr&ces de l'Empereur.

Rien ne doit nous étonner dans la vue d'une escadre anglaise ; leurs Taisseaux de 74 n'ont pas 500 hommes à bord, ils sont harassés par une croisière de deux ans ; ils ne sont pas plus braves que nous, et ont infiniment moins de motifs d'enthousiasme et d'amour de la patrie. Ils sont habiles à les manœuyrer, dans un mois nous le serons autant. Enfin, tout se réunit pour nous donner la confiance des succès les plus glorieux et d'une nouvelle ère pour la marine impériale.

Je vous renvoie au surplus aux instructions pour les capitaines, au règlement à l'usage de l'armée navale et à l'instruction particulière pour la répétition des signaux, imprimés à la tête du .livre des signaux à l'usage de l'escadre; ils contiennent d'excellentes maximes dont vous devez bien vous pénétrer et que je maintiens dans toute leur étendue.

11 me sera bien agréable si, par la suite de cette campagne je n'ai, comme je l'espère, que des éloges à donner à la conduite, à l'habileté et à l'exactitude dans le service de tous les commandants et officiers attachés à l'escadre. Vous connaissez assez l'Empereur et combien est grande la manière dont il récompense les bons services, et vous ne devez pas douter de la part qui vous en est réservée par suite de la campagne que nous allons entreprendre.

Veuillez bien recevoir l'assurance de mon sincère attachement.

Villeneuve.

Au contre-amiral Dumanoir,

Je vous envoie, mon cher Général, une copie de ma circulaire aux capitaines commandants de Tescadre ; je sais tout ce que je peux attendre de votre coopération bienveillante et il me sera bien agréable si, pendant le cours de la campagne, j'ai des occasions de vous placer dans l'évidence due à votre jB^de,

LA PRKMtArE sortie DE VILLENEUVE (18 JANVIER 1805). 295

à Totre zèle et à tos moyens. Nous allons courir les mêmes ayentures; qu^elles soient heureuses, et j'espère que tout le monde sera content. Je TOUS renouf elle Tassurance de mon bien affectueux attachement.

Signé : Villeneitve.

Un temps affreux qui survint à ce moment empêcha rembarquement des troupes : « on ne pouvait même pas communiquer d'un bâtiment à Tautre dans la grande rade (1) ». La tempête une fois calmée, les troupes montèrent à bord, mais à ce moment Tescadre anglaise était signalée soit sur la côte d'Espagne, soit tout près de Toulon; et il devenait impossible de lui échapper à moins d'un nouveau coup de vent.

Le Wce-am/ra/ Villeneuve, grand-offloier de la Légion d'honneur, commandsint en chef l'escadre impériale dans la Méditerranée, k Son Excellence le Ministre de la Marine (2).

A bord da Bucentauret en rade de Tooloa, le 9 niyftse an xm (30 décembre 1804), et le premier da règne de Napoléon.

Monseigneur,

Tout est prêt pour le départ. Si le yent d'hier eût continué, j'aurais mis à la Toile aujourd'hui ; les Tents ont encore retombé à l'est et au sud dehors.

L'escadre de l'amiral Nelson a été Tue le 5 (26 décembre) par les vigies de la côte, au nombre de 11 vaisseaux et 2 frégates. Il a fait Toile vers la côte de Catalogne. Toute la Méditerranée sait que l'escadre est sur son départ; Nelson ne l'ignore pas, et il ne sera pas facile d'échapper à sa surveillance ; ses frégates qui nous obser? ent sont signalées au large journellement.

Je prie Votre Excellence d'agréer l'hommage de mon respect.

Villeneuve.

Le 4 janvier, Nelson paraissait plus menaçant que jamais et le vent restait contraire (3).

Le vice-amiral Villeneuve, grand-officier de la Légion d'honneur, commandant en chef l'escadre impériale dans la Méditerranée, k Son Excellence le Ministre de la marine (4).

En rade de Toulon, le 17 niyftse an xm (7 janyier 1805).

Monseigneur,

Les croisières ennemies se sont multipliées sur la côte; et l'escadre anglaise,

■ 1 I - a^^aa^^W

(1) Lettre de Villenenve, tt décembre.

(«) Archives de la Marine, BB^, 207.

(3) Lettre da 4 Janyier» dtée par Jnrien de la Orayière.

(4) Archives de la Marine, BBi^, t30. . ,

diaprés lés rapports que j'en «ai, croise fort près d'ici, quoique hors de i^ue ; on les a TUS jusqu'au nombre de 15 vaisseaux de ligne; il ne tous échappera pas, d'après un tel état de choses et la connaissance généralement répandue de notre prochain départ, combien il me sera difliciie de parvenir jusqu'au détroit sans rencontre : puisse l'honneur de la marine en sortir avec éclat! Les vents continuent à Vest et le temps est au beaUy ce qui ne permet pas départir avec la moindre espérance de franchir les premières croisières; j'attends le premier vent de nord-ouest qui puisse me promettre de me faire faire trente lieues dans la première nuit; mais il serait possible que j'attende encore quelque temps cette chance unique, d'autant plus que nous entrons dans le second quartier de lune, et que les nuits sont aussi éclairées que le jour, et vous penserez comme moi qu'il vaut mieux attendre quinxe jours que de compromettre aussi évidemment une expédition aussi importante.

Je vous ai entretenu dans ma dernière dépêche du traitement de table des officiers ; si Votre Excellence ne vient pas à leur secours, ils courent le risque de devenir tous scorbutiques avant d'arriver à leur destination.

Je prie Votre Excellence d'agréer l'hommage de mon respect.

VlLLENEU\-E.

Le viœ^Rmiral Villeneuve, grtind^officier de la Légion d'honneur, commandant en chef l'escadre impériale dans la Méditerranée, à Son Excellence le Ministre de la marine (I).

En rade de Toolon, le 17 nivôse an xiii (7 janvier 1805).

Monseigneur,

J'ai reçu les dépêches que Votre Excellence m'a adressées par courrier le H de ce mois; mon départ jusqu'à présent n'a tenu qu'à la contrariété des vents; je l'efiTectuerai dès qu'une circonstance de temps me permettra de le faire avec quelque apparence de pouvoir soustraire ma sortie à la surveillance de l'ennemi, et me faire faire dans une nuit assez de chemin pour couper la ligne de leurs croisières; l'amiral Nelson croise près d'ici, quoique hors de vue, le 10 il était avec 12 vaisseaux dans le sud du cap Croisette, et, à 8 ou 10 lieues, un vaisseau croise nord et sud des lies d'Hyères; de temps à autre, on découvre d'autres voiles, mais très au large. Cet état de choses et le bruit répandu dans toute la Méditerranée du départ de l'escadre et de l'embarquement des troupes, me parait exiger une grande prudence dans le choix du moment de mettre sous voiles; si cette circonstance se présente, j'en profiterai sans hésiter.

J'ignore ce qui a pu occasionner le retard de l'accusé de réception de vos dépèches au général Lauriston, je ne puis me faire aucune supposition sur ce qui peut avoir occasionné cette omission.

J'ai vu avec bien du plaisir l'ordre que vous donnez de payer le traitement de table de frimaire aux états-majors.

Je prie Votre Excellence d'agréer l'hommage de mon respect.

VlLLENEU\T. .

(1) Archives de la Marine, BB»t, 230.

Il en était de même le 10 : « rennemî, disait Villeneuve, multiplie ses croisières. Hier on a signalé 3 frégates et un vaisseau ». Le 14, le temps s'annonçait comme prêt à changer et lés navires anglais n'étaient plus en vue de la côte (1).

En réalité Nelson s'était trouvé le 1 6 décembre à la baie de Pula dans le golfe de Cagliari et le 19 à Palma, de là il s'était porté sur le cap Saint-Sébastien où il était arrivé le 23. De ce point il avait envoyé V Amazon relever devant Toulon la Phœbe et VHydra qu'il craignait de voir manquer d'eau. Son intention était « de se porter de sa personne devant Toulon, puis « au rendez- vous 97 (2). En cas de tempête du nord-ouest, il « éviterait de se laisser entraîner au sud des Bouches de « Bonifacio et se rendrait à la Maddalena, où il serait en tous « cas avant le 7 janvier. ... »

Du 26 décembre au 10* janvier Tescadre anglaise resta à proximité de Toulon. Laissant devant le port les deux frégates Active et Seahorse, elle vint mouiller le 11 à la Maddalena où arriva le 15 le Siiperb venant d'Alger. « Je voudrais bien, écrit « Nelson, que les Français se décident à sortir, mais je com- « mence à désespérer qu'ils le fassent.... Je les ai vus il y a « quatorze jours; les frégates les ont vus le 6. Depuis ce « moment le vent a soufflé de l'est. Ils n'auraient donc pas pu « 5^ rendre à Naples » (3).

Telle était en efi'et la supposition préconçue dont Nelson ne put jamais s'affranchir : que l'expédition préparée à Toulon était destinée « à l'Est » [sic). Il fut d'ailleurs constamment entretenu de cette idée par les rapports de ses agents en particulier par « Brandi » , dont la correspondance donna sur la force progressive des Français les renseignements les plus précis (4).

Le Ministre de la marine avait adressé le 2 janvier un nouvel ordre à Villeneuve de presser son départ (5). Le 14, l'amiral répondait que « le temps parait vouloir changer et les croi-

(1) Lettres du 10 et du 14 jadvier, citées in extenso par l'amiral Jurien de la Gravière,

(2) Lettre an capitaine Parker, 23 décembre.

(3) Lettre à Elliott, 13 janvier.

(4) Bntish Muséum, vol. 34950. En particulier, lettres du 29 novembre 1804 et du 16avrin805. )

(5) Registre de correspondance du ministère de la marine.

<( sières ennemies n'ont pas paru. Ces circonstances paraissent nous promettre une occasion favorable pour effectuer le départ et j'en profiterai ». Cependant le vent restait toujours

à Test ; le 16 il tomba presque tout à fait. Dans la nuit du 17

au 18 il passa au nord-ouest avec tous les signes précurseurs

d'une tempête. Villeneuve se décida à partir.

Le y/od-am/ra/ Villeneuve, grand-^ffloler de /a Légion d'honneur, commandant en ohef Peeoadre impériale dans la Méditerranée, à Son Exoellenoe le Ministre de la marine (1).

Le 28 nivAie an xui (18 j&nTier 180&).

Les vents ayant passé cette nuit au nord-ouest et paraissant devoir tenir, j'ai fait des signaux préparatoires de l'appareillage ; et, dans ce moment, celui de mettre sous Toiles est hissé, dans une heure toute Tescadre sera dehors.

J'ai fait chasser les deux frégates ennemies qui nous obsenraient; il ne me reste plus d'autres vœux à faire que la fortune réponde à mon désir de remplir les intentions de l'Empereur.

Le préfet maritime tous adressera le contrôle nominatif des troupes expéditionnaires que TOUS m'a?ez demandé.

Je prie Votre Excellence d'agréer Thommage de mon respect.

VlLLEPrBU\'E.

Voici de quelle escadre disposait Villeneuve au moment de son départ (2).

Vaisseaux.

Bacentaure 80

Formidable 80

Neptune 80

Indomptable 80

Mont-Blanc.

A nnibal, . . .

Swiftsure . . .

Scipion

Atlas

Intrépide, . .

Berwick, . . .

Total : il

Frégates.

Bhin 40

Uranie 40

Comélie 40

Bortensc 40

Tliémis 40

Syrène , 40

Incorruptible 40

Total : 7

Bâtiments légers.

Naïade (corrette) 00

Furet (brick) 00

Total : 2

En tout : 20 Toiles.

(1) Archives de la Marine, BB»'. t30.

(t) Archives de la Marine, BB»', J35.

LA PREMIÂRE SORTIE DE YILLENEUTE (18 JANVIER 180S). 299

TROUPES PASSAOÉRBS.

Grand et petit état-major 117

2« régiment 656

19* chasseurs à chenal 199

Artillerie 241

Ouvriers 72

Ti-ain 94

Sapeurs 129

Total 6,333

Dans la journée du 16, le vaisseau V Intrépide avait eu Tordre d'écarter les frégates anglaises Seahorse et Active qui croisaient à l'entrée du port. Mais son cabestan s'était cassé et il n'avait pu mettre à la voile. La surveillance de l'ennemi était donc restée entière.

Voici d'après Villeneuve ce qui se passa.

A Son Excellence le Ministre de la marine et de9 colonies (1).

En rade de Toulon, le 1" plaviAse an xin (21 janvier 1805).

Monseigneur,

J'ai de tristes détails à vous donner de l'escadre et de sa rentrée sur cette rade. Je suis parti le 28 comme j'eus l'honneur de vous en informer, le vent au nord-ouest, joli frais ; dans la nuit il a soufflé tourmente et le lendemain au jour je me suis trouvé séparé du Taiseau V Indomptable, des frégates VHortense, la Comélie et V Incorruptible, J'appris par VAnnibal que VIndomptable avait démâté de ses deux mâts d'hune et je suppose que les 3 frégates se seront attachées â lui pour lui porter secours.

Les malheurs de cette nuit ne se sont point bornés là, VAnnibal a cassé sa Tergue de misaine et éclaté sa grande vergue, VUranie a cassé sa grande Tergue et le Furet celle de misaine.

Ces trois bâtiments se trouvaient hors d'état de suivre la campagne que j'allais entreprendre ; tous les autres vaisseaux de l'escadre m'ont signalé des avaries plus ou moins grandes dans leur voilure et leur gréement. Après avoir passé la plus grande partie du 29 â rallier l'escadre et â réparer les avaries réparables, nous nous recueillîmes avec le général Lauriston ; et, après avoir considéré l'affaiblissement qui résultait pour l'armée de terre comme pour cell^

(1) Archives de la Marine, BBi^, tzo.

de mer, de la séparation de V Indomptable et des trois frégates et du renvoi que je serais obligé de faire de VAnnihal et de VUranie, après avoir considéré aussi la détresse où se trouvaient presque tous les vaisseaux après un coup de vent reçu vent arrière et à sec, ce qui faisait craindre qu'un coup de vent qui serait contraire ne fût encore plus désastreux, nous trouvant d'ailleurs observés dés la première nuit de notre sortie par deux frégates anglaises qui ne pouvaient manquer d'attirer sur nous toutes les forces de Vennemi; n'ayant pas la possibilité de faire beaucoup de voile avec des vaisseaux aussi maltraités, il fut convenu entre nous qu'il n'y avait d'autre parti à prendre que de rentrer dans le port.

J'ai d'autant plus lieu de m'applaudir d'avoir pris cette détermination que dès la nuit suivante les vents ont passé au sud-ouest et la mer est devenue très grosse. Le lendemain au jour, j'ai trouvé encore le vaisseau le Neptune de 80 démâté de son grand mât d'hune, et tous les vaisseaux me faisant de nouveaux signaux d'avarie ; enfin je suis arrivé aujourd'hui h midi sur cette rade.

Je vous le déclare. Monseigneur, des vaisseaux équipés ainsi, faibles en matelots, encombrés de troupes, ayant des gréements vieux et de mauvaise qualité, qui au moindre vent cassent leurs mâts et déchirent leurs voiles, qui, quand il fait beau, passent leur temps à réparer les avaries occasionnées par les vents, par la faiblesse ou l'inexpérience de leurs marins, ces vaisseaux, dis-je, sont hors d'état de rien entreprendre. J'en avais un pressentiment avant mon départ, je viens d'en faire une cruelle expérience. La fortune ne m'a pas abandonné dans cette circonstance, car, si j'eusse été aperçu par l'escadre anglaise, il m'eût été impossible de lui échapper, et même avec des (orces inférieures elle nous eût mis dans une déconfiture complète. U est pénible d'avoir de pareils aveux à faire, mais je mets au rang des devoirs de fidélité que je dois à l'Empereur, de ne point cacher à son Ministre l'état des choses. Qui pourrait d'ailleurs lui faire connaître la vérité, si ce n'est celui qu'il a investi de sa confiance et, après qu'il a, par son dévouement pour l'exécution de ses ordres, acquis la certitude de ce qu'il avance.

J'expédie sur-le-champ la Noyade avec ordre de parcourir la côte jusqu'à Villefranche et d'aller de là en Corse à la recherche de VIndomptable et des trois frégates. Je suppose VIndomptable dans l'un des trois ports de Villefranche, Saint-Florens ou Ajaccio ; quant aux frégates, si elles ont ouvert leur paquet à décacheter en cas de séparation, elles y auront trouvé leur rendez-vous devant la baie de Cadix.

Ma sortie m'a conduit jusque très près du banc de la Casse ; la nuit de mon départ je fus reconnu par deux frégates anglaises, l'une d'elle ne m'a pas quitté jusqu'à ma rentrée à Toulon.

Le 29, j'ai pris un petit cutter du roi d'Angleterre nomme V Arthur ^ capitaine Cooben, ayant 15 hommes d'équipage; parti de Plymouth le 17 décembre, arrivé à Gibraltar le 3 janvier, il en est reparti le 5, ayant des dépêches pour l'amiral Nelson et Malte. Me prenant pour l'escadre anglaise il est venu avec beaucoup de confiance au milieu de nous; ce bâtiment qui n'était armé que de 6 canons de 3 ne pouvant que nous embarrasser, j'y ait fait mettre le feu.

J'apprends que VAnnibal et VUranie ont fait beaucoup d'eau, qu'ils ont eu continuellement la pompe h la main, que le grand mât d'hune de V Atlas est cassé et qu'il doit être changé ; j'ai demandé des rapports à chaque capitaine

ë\ir les besoins de leur bâtiment, j^aurai Thonneur de tous les faire connaître et je prendrai, en attendant tos ordres, toutes les mesures nécessaires pour accélérer autant que possible les réparations et les remplacements en me concertant a^ec le Préfet maritime.

^ Je prie Votre Excellence, d'agréer Thonneur de mon respect.

Villeneuve.

Vlndompiabie monté parle général la Bruyère s'était réfugié à Ajaccio. Quant à la Comélie^ après une pénible navigation de 8 jours elle était arrivée à Gênes (1).

Les témoignages anglais permettent de préciser les événements.

Les deux frégates Seahorse et Active avaient gardé le contact de Tescadre française le 18 jusqu'à 10 heures du soir et voyaient encore un de ses navires à 2 heures du matin. Elles se trouvaient à ce moment par le travers d' Ajaccio et avaient constaté que la direction de Villeneuve était celle du sud-sudouest (2). Mais à ce moment, le contact fut perdu et les deux éclaireurs firent ensemble route vers la Maddalena où Nelson se trouva prévenu à 3 heures dans Taprès-midi du 19 (3). — A 6 h. 30, l'escadre anglaise, par une forte tempête de nordouest, franchissait le chenal de la Biche entre la Maddalena et la Sardaigne.

« Quoique Tobscurité fut déjà complète, dit à ce sujet Tamiral Jurien de la Gravière, Nelson prit avec le Vie tory la tête de la ligne et se chargea de conduire lui-même ses vaisseaux entre l'écueil des Biscies (sie) et l'extrémité nord-est de la Sardaigne. Ce passage, dont la largeur n'excède guère 400 mètres, n'a été tenté depuis lors par aucune autre flotte. L'escadre anglaise le franchit sur une ligne de file, chaque vaisseau portant son fanal de poupe allumé pour diriger dans le canal le vaisseau qui le suivait ».

« D'après I9, position de Tennemi au moment où les frégates « ont perdu le contact et la direction qu'il suivait, il ne peut^ « dit Nelson dans son journal, avoir d'autre intention que de « contourner le sud de la Sardaigne, » En conséquence de

TT

(1) Lettre de Laariston, 5 février.

(2) Le vent était au nord-ouest.

(3) Journal de Nelson, orrespondanco, tome VI, page 324.

304 DBUXliMB PARTIS. — CHAPITRE V.'

cette idée qui concordait si bien avec ses préventions, il envoya le Seahorse croiser vers TUe Saint-Pierre au sud-ouest de la Sardaigne; iiii*mème avec le Victory^ le Donegal^ le Superb^ le Canopus^ le Spencer^ le Tigre^ le RoyalSovereign^ le Leviathan^ le BeUeislCj le Conqueror^ le Swiftsure (1) et la firégate Active suivit son éclaireur qu'il rejoignit à 7 h. 1/2 du matin. — Il était si sûr de rencontrer son adversaire qu^à 9 h. 1/2 du soir il avait ordonné le branle-bas de combat sur tous ses vaisseaux. Mais rien ne parut de toute la journée. Au soir le mont Santo restait à 6 lieues dans le nord-ouest et pendant toute la nuit du 20 au 21 la tempête passée au sudouest ne discontinua pas. Mais les vergues hautes étaient amenées sur le pont, les perroquets calés (2) ; on n'eut donc pas d'avaries. Toute la journée et la nuit suivante, Nelson s'obstina à rester aux environs de la partie méridionale de la Sardaigne (3).

<t Dans la journée du 21, écrit-il (4), le Seahorse aperçut une « frégate française au sud de la Sardaigne...., je n'eus cette a nouvelle que le 22 et la tempête fut telle que je ne pus com- « muniquer avec Cagliari que le 26. Là on ne savait rien de « l'ennemi. — Le même jour la Phœbe m'apprit qu'un vais- « seau français de 80 était entré le 19 à Ajaccio ayant perdu « ses perroquets et subi d'autres avaries (5). Le 25 le Seahorse « fut envoyé aux nouvelles vers Naples . Le 28 , fêtais à Palerme . « J'ai communiqué avec sir John Acton. Les nouvelles reçues t< pai* la Cour de Naples font craindre que la Sicile ne soit le « but de l'expédition des Français.

« De deux choses l'une : ou bien les Français ont eu de « grosses avaries et sont rentrés, ou bien ils sont en route vers « l'est, probablement pour l'Egypte. Je n'ai donc qu'à conti- « nuer dans la même ligne de conduite. S'ils sont rentrés « avariés, il est trop tard pour les rattraper et je ne risque « rien à aller à Test. S'ils vont dans l'est je suis dans la bonne « direction. »

(1) 11 Taisseaox, dont t de 100 canoos, 1 de 80, 8 de 74.

(2) Jorien de la Gravière.

(3) Le 22, à 8 heures du matÎD, il était à 16 lieues à Test da cap Carbonara.

(4) A TAmirauté, 29 Janyier.

(6) C'était, en effet, V Indomptable,

LA PRBMIÈRB SORTIE DB YILLENBUYB (18 JANVIER 1805). 303

Effectivement il mit le cap dans cette direction ; le 8 février, il était à 7 lieues au nord-nord-ouest du phare d* Alexandrie, le 11 à Candie. Le 27 seulement il était de retour à Pula (1).

Tout ce voyage avait été inutile.

Au vicomte Melville, premier Lord de r Amirauté.

14 février 1805.

« Sentant toute ma responsabilité envers mon roi et mon pays, en ce moment où je suis si malheureux de ne pas avoir trouvé la flotte française, de ne pas avoir eu le moindre rensei-" gnement sur sa situation, je ne trouve pas de difficulté à vous soumettre toutes les raisons qui ont dirigé ma conduite. Je n'ai consulté personne et toute Terreur de jugement est imputable à moi seul. Je n'aurais permis à personne de m'enlever une parcelle de la gloire que j'aurais acquise si j'étais tombé sur l'escadre française et je ne veux pas davantage partager Ina responsabilité avec qui que ce soit. Tout est à moi : le bien et le mal. Maintenant je vais exposer quelles raisons j'ai eues, après m'être assuré que la Sardaigne, Naples et la Sicile étaient sauves, pour croire que l'Egypte était le but des Français ; et, en ce moment de chagrin, je sens que j'ai eu raison.

« 1® Le vent avait soufflé du nord-est au sud-est pendant quatorze jours avant que les Français ne missent à la voile alors qu'ils auraient pu sans difficulté se porter vers l'ouest ; 2^ Ils sont sortis par jolie brise du nord-ouest au nord-nordouest. S'ils avaient été destinés à aller à Naples, la chose la plus naturelle pour eux eut été de suivre leur côte vers l'est, où ils ont des ports d'abri tous les 20 lieues ; 3^ Le soir du 18, quand ils sont sortis il y avait un coup de vent du nord-ouest au nord-nord-ouest tendant à passer au sud par l'ouest, et si violent que le Seahorse a fait jusqu'à 13 nœuds à l'heure pour sortir de leur route. Désirable comme l'est la Sardaigne pour eux^ ils auraient pu s'en emparer sans risquer leur flotte, mais certainement pas aussi vite qu'en attaquant Gagliari.

<1) OoUè de Caglitri (Sardaigne).

Cependant je n'ai pas voulu omettre cette chance et je suis allé devant Cagliari. »

« Etant allé ensuite en Sicile, à Palerme et à Messine, ayant encouragé là la résistance, sachant que tout allait bien à Naples, il ne me restait plus que la Alorée et f Egypte à visiter,

« En effet, je savais bien qu'un vaisseau français avait des avaries, mais je connaissais le caractère de Bonaparte et pensais bien que ses ordres, rédigés sur les bords de la Seine, ne tenaient compte ni du temps ni des vents. A mon avis même, des accidents survenus à trois ou quatre navires n'auraient pu faire abandonner une destination importante. Par suite, l'accident ne pesa pas dans mon esprit et j'allai en Morée et de là- en Egypte. Les résultats de mon enquête à Coron et à Alexandrie me confirment dans mon jugement. Si donc, Monseigneur, mon ignorance et mon obstination ont été si grossières, je serais le premier à vous demander de me remplacer. Si, au contraire, comme je m'en flatte, il est prouvé que mes idées sur la destination probable des Français étaient fondées, je pense avoir la consolation de voir ma conduite approuvée par Sa Majesté, qui, je n'en doute pas, appréciera toute ma conduite avec justice.

« Le pacha de Coron m'a informé que l'ambassadeur de France était sur le point de quitter Constantinople le 47 ou le 18 janvier. Si l'on rapproche- cette date de celle de la sortie de l'escadre française, on peut en conclure à un plan de Bonaparte consistant à éviter cette fois d'attaquer en pleine paix une puissance amie, comme on Ten a accusé lors de l'expédition d'i^gypte. »

L'échec de la première tentative de Villeneuve n'avait donc en rien renseigné Nelson sur le but réel de l'expédition. Tout au contraire, par une chance inespérée, l'avait-il affermi dans son idée dominante de telle sorte que la seconde sortie ne devrait pas être plus gênée par les Anglais que la première.

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