MAI ET JUIN 1T
Le général Hoche venait d'être, le 21 août 1794, nommé au commandement de Tarmée des côtes de Cherbourg, quand, dans une proclamation datée du 15 septembre, il dévoilait en ces termes son projet de porter la guerre en Angleterre :
« inespéré que bientôt, ne connaissant plus d'ennemis dans ces départements « (Manche, Calvados et Orne), l'armée que je commande pourra porter ses « armes contre les auteurs de tous les maux qui ont affligé ces belles et mal- « heureuses contrées et punir les étrangers perfides d'avoir cherché et malheu- « reusement réussi à semer la division parmi le peuple régénéré (1). »
Dès son séjour à Dunkerque en 1793, en qualité de chef de bataillon, Hoche avait, en effet, voué aux Anglais une haine profonde. L'aspect de ces provinces de l'Ouest, dévastées par une lutte que fomentait avec acharnement l'Angleterre, devait entretenir le jeune général dans ces dispositions, et c'est ainsi que tous les efforts de sa trop courte carrière eurent pour dernier objectif Tinvasion des îles Britanniques.
Ayant réussi, après une année de travail, à donner à la Vendée une sécurité relative. Hoche reprit son projet favori (2).
(1) Chassin, Pacification de l'Ouest, tome I, p. 37.
(2) Lettre de Hoche aa Comité do Salut public, octobre 1793. Citée par MM. Guillon, Escande et Sorel.
Dans une lettre au Comité de Salut public, en date du 20 mars 1795, et à la nouvelle que des projets d'oflfensive anglaise venaient d'être découverts par la saisie de la corresdance entre Puisaye et le Comité central de Bretagne, il proposa de prévenir nos adversaires en les attaquant sur leur propre sol; et, pour pouvoir plus \îte consacrer toutes ses forces à la lutte contre Tennemi du dehors, il demande à faire aux rebelles de Tintérieur les plus larges concessions : on mettra en liberté les prêtres réfractaires et, à prix d'or, on gagnera leurs bons offices, on traitera avec les chouans et Ton campera sur le pays 25,000 hommes prêts à marcher.
Quant aux Anglais, on commencera par protéger contre eux nos côtes par de nombreuses chaloupes canonnières, changeant de place tous les jours, et par Torganisation d'une défense active au moyen de détachements mobiles qui s'opposeront au débarquement et à l'envoi aux insurgés d'armes, de poudre et d'argent.
Dès qu'on le pourra, on passera à TofiFensive ; on attaquera Jersey et Guernesey. Elnfin on organisera une chouannerie en Angleterre,
C'est la première manifestation d'une idée assez singulière, plus tard poursuivie par des moyens que l'on ne peut approuver, mais que justifient dans une certaine limite les calamités de tous genres causées alors à la France par l'ingérence du gouvernement anglais dans ses affaires intérieures, le soutien persistant donné à des rebelles et les procédés de guerre, tels que les faux assignats justement flétris par l'histoire.
« Ce grand rapport, dit l'historien Ghassin (i), aurait sans doute reçu une <( réponse digne de lui, si Carnot eût encore été membre du Comité de Salut « public. Il Tenait d'en sortir et avait été remplacé au bureau de la Guerre « par Lacombe du Tarn. »
« Quant à son plan d'expédition à Jersey et en Angleterre, il l'avait aban- « donné pour un autre dont l'exécution est confiée à Aubert du Bayet, qui '< consiste à aller aux Indes et pour laquelle Hoche doit fournir 3,600 hommes. »
Effectivement, les projets de Hoche ne reçurent, à cette époque, aucun commencement d'exécution.
(I) Chassin, loc. cit., p. 251.
Peu après, d'ailleurs, le gouvernement et Hoche lui-même avaient à parer à un danger urgent. C'était l'expédition des Anglo-émigrés à Quiberon, donnant le signal d'une nouvelle guerre civile, puis le débarquement du comte d'Artois à l'île d'Yen.
C'est seulement après la prise de Charette (29 mars) et la mort de Stofflet, qu'il pouvait être question d'agir ofiFensivement contre l'Angleterre en reprenant les projets du début de la guerre, lesquels, interrompus seulement par les événements, s'enchaînent étroitement avec les plans formés par la suite.
Les ressources préparées en mars 1794 à Port-Malo pour une offensive contre les îles Normandes n'avaient pas, en eflFet, disparu complètement. Lorsque deux ans plus tard, en mars 1796, Hoche vint à Cherbourg, il existait quelques canonnières dans ce port, et le contre-amiral Cornic était toujours à Port- Malo avec sa flottille. Mais la prise, par les Anglais, des îles Saint-Marcouf avait détourné l'attention des îles Normandes et Tavait reportée sur cet objectif plus rapproché et qui paraissait d'un accès plus facile.
Le ministre de la marine éci;ivait, le 6 avril, au général Hoche :
Au général Hoche. — Pour voua seul.
Paris, 17 germinal an iv (6 avril 1796).
Je suis informé, Citoyen Général, que dans le cours de yotre inspection de Tarraée que tous commandez, tous aTez fait un séjour de quelques heures à la Hougue et que tous tous êtes entretenu de Vexpédition projetée sur les lies SairU'Marcouff, aTec le citoyen Cyriez, capitaine de vaisseau, commandant les bâtiments de guerre destinés à protéger le transport et le débarquement des troupes. Vous aTez tu par ce que tous a dit cet officier, que le GouTernement aTait décidé qu'on tenterait la reprise de ces lies par un coup de main ; mais si j^en crois les rapports qui me sont faits et les détails qui me sont transmis journellement sur la position de Tennemi à Saint-Marcouff, il me parait difficile que nous puissions hasarder cette tentatiTe aTec les faibles moyens qu'on se proposait d'employer.
Néanmoins, aTant de renoncer à une entreprise dont le succès nous assurerait de grands aTantages , je crois deToir tous consulter sur l'état actuel
des choses
Au cas où l'expédition tous paraîtrait possible, tous désigneriez un général pour la commander.
Je TOUS obserTe, Citoyen Général, que si Ton se décide à suiTre le projet que le GouTernement français aTait adopté, c'est-à-dire à attaquer les* îles
Marcouir par surprise, il est essentiel de presser le plus possible ce coup de main, pendant que les nuits encore longues peuvent le favoriser (1).
C'était encore trop pour la situation de la France à cette époque que de reprendre les îles Saint-Marcouf. Et il fallait renoncer à une entreprise qui paraissait facile.
Le Ministre de la guerre à Hoche,
25 floréal an iv (15 mai 1796).
J*ai reçu, Général, votre lettre du 7 de ce mois et les copies de celles du général Lemoine et du citoyen Pottier, commandant à la Hougue, qui y étaient jointes.
Je vois par celle du i*^, dont vous partagez Topinion, que toute tentative sur les lies Saint-Marcouff est désormais impossible, à raison de la supériorité des forces navales anglaises dans ces parages. La saison, d*aiileurs, ne favorisant plus cette entreprise, j'ai ordonné aux bâtiments qui y étaient destinés de se rendre à Cherbourg. Vous pouvez donc, Général, donner aux troupes cantonnées aux environs de ce port, telle autre destination que vous jugerez convenable (2).
Cependant, depuis longtemps, l'alarme était chaude en Angleterre. Le rassemblement de quelques troupes sur les côtes françaises avait été représenté, de Tautre côté du détroit, comme la formation d'une armée de 15,000 hommes prêts à débarquer. De nombreux émigrés, réfugiés à Jersey, s'étaient enfuis à l'île de Wight. Six frégates croisaient constamment entre le continent et les îles Normandes (3). Enfin, depuis longtemps déjà, les meilleurs esprits de l'Angleterre se préoccupaient de l'éventualité d'une descente des Français.
Lord Cornwallis écrivait en effet :
Lettre au colonel Ross.
26 jantior 1795.
Je pense que vous êtes de mon avis, et que vous croyez avec moi que
jamais ce pays n'a couru plus grand danger d'être envahi de façon sérieuse et formidable. Vous pensez quel plaisir j aurai, maintenant que j ai au Conseil
(1) Archives de la Marine,
(2) Archives de la Marine, BBiv.
(3) Moniteur du 13 août et da 17 septembro.
toute la responsabilité militaire, de causer de cette question si grave avec un homme que j'affectionne autant que yous, "et dont j'apprécie autant le jugement et les talents (1)»
Au même.
tl janvier 1795.
Je ne puis douter que ce pays sera envahi. En vérité, je ne sais ce
que les Français pourraient faire d'autre, car ils se troubleront peu pour une armée autrichienne sur le Rhin, si vraiment elle existe, ce dont nous, qui la payons, savons trop bien que nous ne pouvons répondre (i).
Au même.
31 janvier 1795.
Si les Français débarquent, j'aurai bien peu de confiance envers le
nouveau feld-maréchal pour la défense de Gulforet. Ma situation n'est pas enviable (3).
Malheureusement, le gouvernement français était loin de se rendre compte des chances qu'il avait d'envahir TAngleterre. De la confiance exagérée du début, il était arrivé à ne plus oser tenter une vraie expédition. C'est ainsi qu'il en était réduit à agréer des projets tout à fait extraordinaires, tel que celui dit cfune chouannerie.
Dès le commencement de l'année 1796, probablement sur l'initiative de Carnot, qui avait rédigé dans ce sens une « instruction pour l'établissement d'une chouannerie en Angleterre (4) », ridée de jeter sur la côte ennemie des partisans, véritables enfants perdus chargés « d'inquiéter le gouvernement, d'occuper une partie de ses forces, de lui rendre le mal que nous a fait la chouannerie », avait pris corps dans deux mémoires signés par deux hommes aventureux, qui avaient combattu en Vendée : Humbert et La Barollière (5).
' 1796, — Idées pour établir une chouannerie en Irlande (Général Humbert).
Art. !•'. — Pour faire une expédition de ce genre, il faut de bonnes troupes, braves, robustes, jeunes et très déterminées.
(1) I-ord Cornwallis, Correspondance, tome II, p. 184.
(2) làid., p. 2S5.
(3) Ibid., p. 286.
(4) ArMves de la Guêtre, MSS. — Guillon, p. 85.
(5) Voir aussi le projet de Piqoô.
Art. 2. — En former des compagnies de 50 hommes, mettre à la tête des officiers intelligents, qu'ils sachent iire et écrire et connus pour a^oir de Taudace, être entièrement dévoués au Gouvernement et d'un physique imposant.
Art. 3. — Habiller ces troupes en carmagnoUe d'étoffe grise ou brune; pantalons de même étoffe, chapeaux ronds à haute cuve et des ceintures de résistance.
Art. A, — Armer ces troupes de fusils à deux coups, pistolets à deux coups, de calibre, avec des gibernes percées à 50 cartouches, ajouter 500 porte-mousquetons, 500 sabres et 1000 éperons pour, former de la cavalerie qu'il sera très nécessaire d'établir sitôt qu'on sera dans le pays.
Art. 5. — Aussitôt les troupes débarquées, les chefs s'empareroat des positions les plus avantageuses, comme montagne, forêts, pays couvert et fourré; elles seront dispersées sur différents cantons pour les faire vivre le mieux possible en faisant observer la plus grande discipline et sévissant surtout contre les ivrognes.
Art. 6. — Les chefs, une fois leurs positions prises, se garderont militairement. Il sera établi des signaux de reconnaissance et de rassemblement des compagnies et des cantons, on attachera à chaque compagnie et canton un certain nombre de cavalerie bien montée, aux frais du pays, pour les découvertes, les ordonnances et soulager les blessés et malades qui pourraient se trouver dans les colonnes.
Art. 7. — On recommandera aux chefs, sous leur responsabilité, de faire respecter les personnes et les propriétés ainsi que d'exercer la plus grande impartialité. Les hostilités n'auront lieu que par l'ordre des chefs supérieurs; et tous ceux qui contreviendraient aux règlements militaires seront jugés par un conseil de 5 membres pris dans la compagnie que le premier chef choisira, après avoir donné connaissance au chef du canton ou de division du délit à juger.
Art. 8. — On fera prendre à chaque chef un nom de guerre et chaque chef en donnera aux militaires les plus braves : ce nouveau baptême en impose aux paysans et, par 15, donne la terreur.
Art. 9. — Si les officiers et sous-officiers s'apercevaient que quelques militaires fussent tristes ou rêveurs, ils chercheraient à les égayer et à dissiper le chagrin qu'ils pourraient avoir. Il faut que le miUtaire soit toujours chantant pour être brave, autrement il se jette dans une espèce de consternation qui est nuisible à son courage.
Art. 10. — Les commandants de canton ou de compagnie n'agiront qu'après s'être assurés des dispositions des habitants à les servir, s'ils ne se montrent pas nos partisans ou s'ils se déclarent en état de rébellion. Ils leur feront des sommations de rendre leurs armes ; et, s'ils n'obéissent pas, ils les feront mettre à contribution jusqu'à ce qu'ils l'aient fait, et ils prendront les mesures nécessaires pour les comprimer ; par ce moyen nous les tiendrons par la crainte et, en se comportant de même envers les cantons qui les imiteront, nous pourrons nous flatter de soumettre le pays.
Art. 11. ^ Les chefs de cantons, etc., auront le plus grand soin de se conduire de manière à se faire des partisans ; à cet effet, ils se conduiront avec honnêteté, douceur, sagesse, modération, et puis ils emploieront tous les moyens
politiques pour y réussir ; il est inutile de leur parler de rhumanité, tous les Français en sont les plus grands amis.
S'ils parvenaient à s'en faire (comme il n'y a point de doute), il les traiteraient avec égard, leur donneraient des grades pour encourager ceux qui toudraient les imiter, ou s'attacheraient à gagner les principaux habitants des villages, bourgs, etc., parce que ceux-ci ont toujours beaucoup d'influence sur les autres, et les entraîneraient à notre parti.
Art. 12. — Il est à présumer que des circonstances exigeront des fonds pour les besoins d'espions, de déserteurs, d'instigateurs, ou pour tout autre motif qui pourrait nous servir. Les commandants de cantons feront des réquisitions pour s'en procurer à titre d'emprunt s'il est possible, car il faudra bien se donner de garder de vexer le paysan, on en sentira facilement la conséquence ; si cependant l'urgence exigeait des mesures vigoureuses, on les emploierait pour ne point ralentir les opérations, ni diminuer l'activité qu'on doit mettre dans ce genre de guerre.
Art. 13. — On ne ménagera rien pour avoir des espions, faire déserter des ■ennemis et se procurer des intelligences dans les villes qui a voisineront le pays occupé par nos troupes; on pourra se servir d'enfants, de vieillards et de femmes pour le premier objet et des militaires qui connaîtraient la langue anglaise, qu'on ferait travestir, rempliraient le second.
Art. 14. — Les attaques seront multipliées autant que faire se poun*a; le tout dépendra des forces de l'ennemi ; mais il est à observer que, pour l'inquiéter et le forcer de se battre en masse, il faut le harceler, c'est-à-dire l'attaquer sans vouloir livrer combat, ce qu'on pourrait appeler fausses attaques, lui tirer des coups de fusil de très loin, lui faire faire 9 et 10 lieues dans un jour, le faire bivouaquer, l'inquiéter de nouveau le lendemain, et ainsi de même toutes les fois qu'il serait à notre poursuite. Cette manœuvre nous ferait regarder comme habiles et difficiles à vaincre, et l'Anglais, par conséquent, augmenterait ses colonnes pour nous cerner et chercher à nous joindre. Alors plus ces colonnes seraient considérables, moins elles tiendraient de terrain et nous en laisseraient, par contre-coup, beaucoup à parcourir. Il y a une infinité de petits moyens de ce genre qui mettraient à l'abri d'éprouver des échecs. Il est entendu que c'est dans un pays couvert, et que toujours les retraites seraient assurées, car souvent il vaudrait beaucoup mieux avoir des déroutes simulées, qui valent des victoires.
On s'attacherait aussi à couper les communications, rompre les ponts et passages, ainsi qu'obstruer les chemins. On pourrait aussi faire des retranchements qui intrigueraient l'ennemi; tous ces moyens mis en œuvre ne pourraient que faire réussir les projets du Gouvernement.
Art. 15. — Tous les chefs ne devront jamais omettre de ne faire leurs attaques que dans des positions avantageuses. Ils les dirigeront avec la plus grande activité et, s'il faut se battre, ils feront faire une fausse attaque en tète par quelques tirailleurs et réserveront leurs forces pour les diriger sur les flancs ou sur la queue des colonnes; ces dispositions ordonnées, on cherchera à entourer l'ennemi et on le poursuivra avec vigueur et acharnement. Se voyant ainsi poursuivi, il prendra la déroute et la fera en désordre en laissant beaucoup d'hommes de tués et plus encore de blessés. La cavalerie chargerait avec vivacité et poursuivrait l'ennemi jusqu'à extinction ; si l'infanterie se trouvait
trop fatiguée, elle se ferait protéger par la cayalerie et il en monterait en croupe autant que possible.
Le point principal des chefs est de laisser faire à nos ennemis leurs premières décharges, et ensuite de donner dessus à la baïonnette en se couTrant par les haies et fossés pour se parer des feux de pelotons, etc. Si Ton battait plusieui*s fois Tennemi, il faudrait Tattaquer plus que jamais pour ne point lui donner de relâche, et alors il se trouverait déconcerté et nous laisserait les moyens de diviser nos forces et d'occuper plus de terrain.
Art. 16. — Il sera fait des prisonniers si Fennemi en fait; cependant, si les chefs s'apercevaient que cela nuisit à la valeur des troupes, il n'en serait point fait, il n*y aurait que les habitants qui jouiraient de cette faveur.
Art. i7. — Les attaques se feront toujours autant qu'on le pourra en temps de pluie ou de brouillard, ce qui est très avantageux pour celui qui attaque.
Art. 18. — Il sera attaché aux troupes 4 armuriers et 4 chirurgiens, qui seront pourvus de tout ce qui les concerne.
Les généraux ne manqueront pas d'encourager leurs troupes par tous les moyens possibles, et leur montreront leur devoir et le peuple de la bravoure (sic). Le soldat français aime qu'on lui rappelle qu'il est brave et courageux.
Art. 19. — Le but le plus avantageux et qui coopérerait le plus aux succès des opérations, serait d'amener le peuple chez qui Ton serait, à demander la paix à son gouvernement ; on chercherait à lui persuader qu'il ne peut être heureux sans elle, on chercherait à lui faire goûter le gouvernement français et les avantages que promet une République. Il sera aisé de les dégoûter de celui sous lequel ils existent, et de les encourager à demander qu'il soit changé.
Art. 20. — Les chefs feront connaître aux troupes que c'est le gouvernement anglais qui nous a organisé toutes les guerres civiles en France, et que, par conséquent, nous devons en tirer vengeance.
Art. 21. — On se servira de tous les émigrés qui se trouveront dans le pays en leur persuadant que la cause que nous défendons est la leur, et qu'ils ne peuvent trouver une plus belle occasion pour se venger, de la conduite des Anglais à leur égard, mais ils ne pourront jamais rentrer sur le territoire français européen.
Art. 22. — Si l'on réussit à retirer la confiance générale de la Banque et h gagner la majeure partie des habitants à vouloir la paix, le chef commandant les troupes cherchera les moyens d'introduire quelques parlementaires auprès des ministres, afin d'entrer en pacification, et ne pourra rien conclure sans connaître les intentions de son gouvernement.
7796. — Note pour le général Clarke (Général La Barollière),
L'aperçu de projet envoyé au Directoire sur l'établissement d'une espèce de chouannerie en Angleterre demande quelques développements.
Il est possible et môme probable qu'on ne soit point d'accord sur le principal but de ce projet ; et, sans chercher à faire prévaloir son opinion sur celle des autres, on va ici en faire un narré succinct, dont on fera l'usage qu'oi^ jugera à propos ; et, si l'on suit quelques traces de ce qui est compris, on invite à ne point faire part qu'on en ait donné l'idée :
1° En jetant du monde en Angleterre, il ne faut point s'attendre d'abord à ■ y opérer une révolution, quoiqu'il soit possible que ces événements amènent des circonstances qui y soient un jour favorables ;
2* Si Ton pouvait espérer qu'une troupe débarquée en Angleterre, d'une force quelconque, pût forcer les Anglais à donner des escortes à toutes leurs voitures publiques, on aurait, ce me semble, obtenu de grands avantages, puisque, dans l'armée de l'Ouest, il y a plus de 60,000 hommes uniquement employés aux escortes, et que, malgré ce nombre immense de troupes, le gouvernement éprouve chaque jour des pertes, ce qui prouve combien le projet de chouannerie a d'avantages, malgré son immoralité ;
3® On croirait donc devoir indiquer au commandant, désigné pour la chouannerie en Angleterre, de suivre les mêmes principes que ceux des chouans en France, de se battre le moins qu'ils pourront et seulement quand ils y seront absolument forcés bu quand ils seront six contre un ;
D'attaquer toutes les voitures publiques et de les piller;
De prendre toutes les caisses du gouvernement dans tous les bourgs et villages, de quelque espèce qu'elles puissent être ;
D'annoncer au peuple la guerre aux châteaux et la paix aux chaumières; de déclarer aux troupes qu'il amènera avec lui, que tout ce qu'elles prendront en Angleterre est légal et pour elles ;
D'ouvrir toutes les prisons ; d'armer les détenus pour augmenter sa force ; de brûler sans restriction tout ce qui aura trait à la marine ;
De parler beaucoup de liberté, mais n'avoir positivement que le projet de détruire et point d'édifier;
De n'avoir nullement la prétention d'un corps d'armée, pour soutenir un parti quelconque, mais renouveler sur le continent ce qu'ont fait jadis les flibustiers dans les îles.
Que chaque individu qui ira faire le chouan en Angleterre y passe avec le projet d'y amasser ou d'y voler 100,000 francs, pour ensuite finir sa carrière tranquillement dans l'aisance.
Que tous les condamnés que l'on jettera dans cette île soient assurés qu'au bout d'un temps que le gouvernement limitera, ils recevront, en outre des gains qu'ils auront pu y fab'e, une absolution formelle du gouvernement.
Que les déserteurs français dont ils pourront se recruter en AngleteiTC, soit qu'ils soient émigrés ou prisonniers, aient l'espoir d'un pardon en raison des services qu'ils auront pu rendre.
Pour arriver plus probablement à l'effet qu'on doit attendre de ce plan, il faudrait non pas passer en grande masse, puisque t500 à 2,000 hommes demanderaient un bâtiment dont la destination ne pourrait pas être secrète, et qu'il est plutôt vraisemblable que les Anglais, attendant la flottille au passage, pourraient l'intercepter; mais si l'on divise les embarcations de plusieurs ports différents, on pourra plus facilement cacher l'objet pour lequel ces troupes sont destinées.
11 ne paraîtrait pas même indifférent que l'on abordât sur plusieurs points de la côte, puisque ce ne sont pas des masses qu'il faut, mais de petites troupes qui porteraient la désolation dans une plus grande étendue de pays,
Tout dépend de rintelligence des chefs, qu'il faut choisir avec la plus scrupuleuse attention.
Une embarcation pourra se faire à Brest, une autre à Port-Malo, Cherbourg, le Havre, Dieppe et Bunkei-que.
Une instruction détaillée devrait étrfe donnée à chaque commandant, avec une portion de cartes du pays et des points de ralliement dans Tintérieur de l'Angleterre, pour se rejoindre et se prêter des secours ou munitions, qui est le seul objet dont il faut emporter en grande provision.
On pourrait laisser croire que tous ceux que Ton embarquerait sont envoyés aux îles, car si l'objet est connu, certainement on manquera le but.
De grands préparatifs en habillement sont inutiles; les gens qui sont braves sauront bientôt on trouver, n'importe la couleur.
Le Gétiéral,
Ces deux projets, celui de La Barollière surtout qui, le premier, propose d'employer des criminels de droit commun à une expédition plus digne du nom de brigandage que d'action militaire, sont un signe curieux de Tétat d'exaspération auquel les Français de cette époque étaient parvenus dans leur haine contre l'Angleterre. Chose singulière, malgré ses inconvénients, l'idée de chouannerie plut et prit corps rapidement.
La perfidie de nos ennemis, — écrit le Directoire h Hoche en lui envoyant le projet La Bîirollière (i), — nous force à user de cette espèce de représailles, dont le général Humbert assure que vous avez déjà eu l'idée. Ce général s'étant offert pour conduire en Angleterre un corps de 1000 à 1500 hommes, le Directoire a accepté sa proposition et vous remet le soin de former cette troupe sans délai et d'une manière secrète. Il va donner des ordres au Ministre de la Marine pour qu'il tienne à votre disposition, soit à Port-Malo, soit à Morlaix, les transports nécessaires. Les provinces anglaises de Cornouailles et de Devonshire sont les seules où le général Humbert pourra débarquer; et, s'il y était pressé, il pourrait facilement traverser le canal de Bristol pour entrer dans le pays de Galles. On y insurgerait les ouvriers des mines, qui sont fort nombreux; et, en prenant la précaution de faire rompre les ponts de la rivière Tamar, un parti pourrait y agir avec une sorte de sûreté.
Hoche était trop ennemi des Anglais pour ne pas accueillir le projet avec enthousiasme.
Si on eût, écrit-il le 28 avril (2), adopté il y a quinze jours ce que vous
(1) GuUlon, p. 87.
•(2) Archives de la Guerre, — Cité par Guillon, p. 88.
m^ordonnez de faire, les malheureux defenders (1) eussent été armés et secourus, les régiments d'émigrés désorganisés, les îles anglaises de Jersey, etc., prises, et peut-être une partie de l'Angleterre serait-elle livrée aujourd'hui aux angoisses que nous éprouvons en Brc^tagne... Lorsque je proposai d'entreprendre quelques-unes de ces choses au Comité de Salut public, on me répondit qu'il fallait comprimer le terrorisme. Je n'en parlai donc plus.
Je donnerai tous les ordres convenables et à temps...
Nous pouvons nous servir des forçats, de 500 à 600 déserteurs rentrés. Ceux-ci ayant fait la guerre avec Stofflet et Charette, connaissent le métier. Ils sont maintenant aux îles de Rhé (sic), d'Oléron, etc.. Le difficile de l'affaire est l'objet des transports. La marine française fait en vérité pitié. Sydney Smith bloque tous nos ports... Il commande une division de 4 frégates, 2 bricks et quelques chasse-marée français. Je prie le Directoire d'observer que ce ne sont pas des transports qui peuvent servir à l'expédition. Il faut que nos hommes soient transportés par des frégates, corvettes ou même des corsaires, pourvu qu'ils marchent bien.
Sans pour cela perdre de vue Tidée d'une vraie expédition militaire, Hoche donna tous ses soins à Fentreprise.
Afin d'extraire de l'armée beaucoup de soldats qui, quoique très braves, se livrent au désordre, j'ai préféré choisir les 1600 hommes de la première expédition commandée par Humbert, dans les bataillons. Je me rends à Brest pour conférer avec l'amiral Villaret sur les moyens à employer pour jeter 1000 à l!£00 forçats sur les côtes de la principauté de Galles, et alors je pourrais les faire commander par Mascheret, qui, au demeurant, est bien le plus mauvais sujet dont on puisse purger la France...
Je crois que le Directoire pourrait penser à une expédition sérieuse sur les côtes d'Angleterre. Je m'en suis occupé autrefois, et je crois entrevoir que les circonstances ne sont pas défavorables.;. Si, dans un moment de troubles, le Parlement (anglais) est assemblé, ne peut-on espérer une révolution (2)?
Effectivement, la préparation s'effectuait sérieusement.
Humbert formait, en recrutant dans les compagnies les volontaires ou les gens désignés comme indisciplinés, une « légion franche » de 1500 hommes environ, et Ton s'occupait de réunir des armes pour 500 à 600 forçats qui, provisoirement, restaient au hagne de Brest.
Quant aux moyens de transport, ils étaient tout préparés à Port-Malo ; car, ce qui avait été considéré comme insuffisant pour tenter Fentreprise de Saint-Marcouf avec des troupes
(1) Nom que se donnaient les Irlandais rebelles.
(2) Archives de la Guerre. — Lettre du 9 juin. Expédition d'Irlande.
régulières, paraissait bien assez bon pour faire traverser la Manche et peut-être les escadres anglaises au ramassis de coquins dont on voulait se débarrasser. C^est ainsi que, le 12 juin, le contre-amiral Cornic pouvait écrire à Truguet, ministre de la marine :
Je viens tous rendre compte des dispositions prises pour Texécution du projet du général Hoche. . . Les bâtiments sont tout prêts sur rade. . . Nous ne pouvons être retardés que par Tarrivée des farines. . . Le général Humbert, qui est chargé de diriger cette opération, est arrivé avec ses troupes à Châteauneuf. . . J*ai dû lui représenter les risques du passage avec des forces bien inférieures à celles qu'ont ordinairement les ennemis dans ces parages. . . Si Ton avait le malheur de rencontrer seulement deux frégates, on courrait les plus grands dangers. . . Il n'y a que Tespérance de pouvoir profiter d'un vent propice. . . C'est ce que nous tâcherons de faire (1).
Il avait en effet à Tancre à Saint-Malo :
Le brick la Colombe (12 canons); Le brick la Belliqueuse (16 canons); Le cutter le Souffleur (iO canons j; L'aviso la Laure (6 canons) ; La flûte la Salamandre (i8 canons); Plus 6 transports pouvant porter ensemble 1600 hommes. La corvette la Tactique (18 canons) est mise à la disposition personnelle du général Hoche (arrivé le 14 prairial) (2 juin).
Le Ministre de la guerre au Directoire,
27 ûoréal an iv (7 mai 1796).
Le Directoire exécutif, par son arrêté du 21 de ce mois, a ordonné l'armement de 10,000 hommes environ dans les deux places de Port-Malo et d'Ostende, et que les armes qui leur seront destinées seront prises dans les fusils étrangers et de chasse.
Le Ministre s'empresse d'informer le Directoire que son arrêté vient d'être exécuté de la manière suivante :
4,400 fusils anglais seront pris au Port-Liberté pour Port-Malo.
2,000 formeront un premier envoi, et les 2,400 restants composeront l'autre. Celui-ci ne sera expédié qu'après la certitude de l'arrivée du premier; l'un et l'autre seront escortés (2).
Le 18 prairial, le chef de la 3® division écrit à Clarke que
(1) Archives de la Marine,
(î) Archives nationales, AF"i, 186 B.
4,000 fusils hollandais seront envoyés de Paris à Port-Malo et Brest, et 6,000 de Lille sur Ostende.
Le ministre de la marine en rendit compte au Président du Directoire Camot (1) et, le 18 juin (2), Hoche annonça que la « légion des francs » (c'était le nouveau nom du corps d'Humbert) était formée à 3 bataillons, formant 30 compagnies de 50 hommes, une compagnie de 70 hussards et une de 36 tirailleurs, sans bagages, ni chevaux. « Quant au mal à faire au gouvernement anglais (par ces gens-là), ajoutait-il, on peut s'en rapporter à eux. » Ce corps devait être jeté en Comouailles. Les forçats et déserteurs, qui formèrent ce qu'on appela plus tard la « légion noire » à cause de leur costume, devaient être envoyés dans le pays de Galles.
Tout était prêt (3) et Ton allait mettre à la voile, lorsque de nouveaux ordres du Directoire vinrent transformer Tentreprise.
(1) Lettre du 11 Juin. Ooillon, p. 92.
(2) Lettre du 16 Juin. Gnillon, p. 93.
(3) Archives nationales, AF"», 186 B
Le Ministre de la marine au citoyen Camot, Président du Directoire exécutif.
23 prairial an iv (12 Joillet 1796).
Je TOUS annonee, citoyen Président, que le projet convenu et qui doit s'exécuter à Port- Malo, vient d*ôtre concerté et arrêté entre le Commandant des armes et le général Hoche. Dix bâtiments choisis viennent d'être mis à la disposition du général Hoche et ils seront en état de transporter 1600 hommes. Tout pourra partir le 10 messidor prochain, si les hommes sont arrivés. La petite division sera bien commandée, et si la fonune nous seconde bien, nous trouverons un double avantage à mettre en mer vos 1600 braves. Une charmante corvette de 6 canons a été mise à la disposition du général pour son usage personnel.
Signé : Truoubt.