‹ 1793-1805 (volume 5)Chapitre 18 sur 61 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Depuis le début de la guerre contre l'Angleterre, Tidée déjà ancienne de se servir contre cette puissance de flottilles de petits bâtiments, canonnières, chaloupes, bombardes avait été plusieurs fois présentée (1); quelques essais avaient été faits dans les ports de la Manche. Mais on n'avait choisi ni un type de ces bâtiments, ni surtout précisé le rôle qu'on pourrait leur faire jouer.

Vers le milieu de mars 1796, se présenta au Directoire un certain Muskeyn, flamand de naissance, qui, après avoir servi dans la compagnie anversoise des Indes, et en Suède comme lieutenant de vaisseau, venait mettre au service de la France l'expérience de l'emploi des flottilles qu'il avait acquise dans la guerre contre les Russes.

Le Directoire accepta très vite ses projets; voici comment le ministre de la marine les appréciait :

Observations sur les propositions du citoyen Muskeyn, lieutenant de vaisseau (2).

J'ai rendu compte au Directoire exécutif que le citoyen Muskeyrij officier de la marine suédoise^ est Tenu présenter au Gouyernement français les plans de chaloupes canonnières dont les Suédois se sont servis avec beaucoup d'avantages

(1) En 1759 on avait déjà projeté de transporter en Angleterre, par an moyen analogue, deux corps d'armée commandés par Chevert et d'Aiguillon, (î) Archives de la Marine, BBi^, 99.

dans la dernière guerre contre les Russes. D'après l'examen que j'ai fait moimême de ces embarcations et I'htis des généraux de l'artillerie que j'ai consultés, il a été reconnu qu'elles pouvaient être infiniment utiles ; et j'ai donné Tordre aux administrateurs de Dunkerque de disposer et aménager les bateaux canonnières, existants dans ce port, à l'instar des chaloupes suédoises. Cette opération a parfaitement réussi, et bientôt un bataillon {sic) de ces petits bâtiments sera en état de défendre nos côtes et peut-être même d'attaquer celles de l'ennemi.

I/équipage et la garnison de ces chaloupes devaient fixer pailiculièrement mon attention. On sait que le double service de terre et de mer auquel il convient de les affecter demande des hommes robustes et courageux. Il est essentiel de les exercer aux manœuvres militaires et navales et au genre d'évolution particulièrement propre à ces embarcations. Tous les soldats ne peuvent remplir indifféremment cet objet. Il faut donc former un corps particulier d'hommes qui se dévouent volontairement à ce service et qui réunissent les qualités qu'il exige. C'est ce que propose le citoyen Muskeyn (I).

Malheureusement, si le ministre précisait avec tant de raison la nécessité d'employer pour ce genre de guerre nouveau et assez impressionnant des soldats de choix, Tidée de ne se servir contre TAngleterre que d'éléments étrangers à Tarmée régulière, idée qui avait fait proposer la *< chouannerie » devait se manifester une fois de plus. Au lieu de vétérans, on ne devait consacrer à la flottille que des déserteurs, tirés des milleries organisées à Péronne, ou des indisciplinés.

A la fin de mars Muskeyn, dûment accrédité, partit pour Dunkerque et commença à faire construire de nouvelles chaloupes canonnières et à transformer les bâtiments des différents types qui se trouvaient dans le port.

Dès son arrivée, le 8 avril, il écrivait au ministre :

Les constructeurs m'ont assuré que nos chaloupes canonnières sont

très propres h. subir le changement que j'ai proposé Elles ne tireront pas

plus de 3 pieds i/2 (au lieu de 4 i/2)

Je suis obligé de me plaindre du peu de feu qu'on met à mes construc-

(1) Les bateaux plats avaient pour inventeur le vice-amiral suédois et célèbre architecte naval Cbapman. Us se divisaient en trois espèces : 1* les chalcupes canonnières à fond plat, tirant 7 à 8 pieds d'eau an plus, ayant deux mâts, et pouvant porter chacune 4 pièces de canon de 24, 100 soldats et 24 marins ; V* les bateaux canonniers, à fond plat, tirant à peu près autant, armés d une pièce de 24 à l'avant, et d'une pièce de campagne à l'arrière (celle-ci devant servir de pièce de débarquement), et deux chevaux; 3* les péniches, canots étroits et longs de 20 mètres, marchant le plus souvent à Taviron, et portant un obusier, quelques matelots et 60 soldats dressés au métier de rameurs. Ces trois types ne furent complètement réalisés qu'en 1801.

tions Voudriez-vous, Ministre, avoir la bonté de recommander qu'on force

mes canonnières, et de dire que vous en voulez 24 de prêtes sous six semaines dans Tarrondissement de Dunkerque

D'après les connaissances que j'ai prises de vos canonnières et de vos bateaux plats, ou pour mieux dire de vos chaloupes canonnières, il serait facile d'en former une flottille très formidable

Je travaille à faire une tactique poiu* vos canonnières, qui ne savent pas manœuvrer ensemble

Pour les chaloupes canonnières, il en faut 48 pour exécuter deux plans, savoir : pour la côte d'Angleterre et pour le Rhin

Je suis étrange {sic) ici ; personne ne me secour (sic) je suis perdu si

votre bonté ne vient pas à mon secours (i).

Malgré Topposition qu'il trouvait chez certains, les grandes qualités de Muskeyn lui ralliaient bien vite des concours dévoués, car, le 28 avril, les officiers commandant les canonnières, dans une adresse au ministre, témoignaient hautement de leur confiance dans leur nouveau chef (2).

La lettre suivante du ministre montre aussi et la grande confiance qu'il témoigna à Muskeyn et Tétendue que prirent très vite les préparatifs.

Au citoyen Muskeyn, lieutenant de vaisseau à Dunicerque.

1 3 floréal an iv (S mai).

Les observations que vous me faites sur la position des rameurs et le

parti qu'on pourrait tirer de l'artillerie me paraissent très justes Je vous

invite aussi à vous occuper de la rédaction d'une tactique particulière pour cette flottille.

Je vois qu'il existe à Granville et à Cherbourg 7 bateaux canonniers,

«lont un seulement est entièrement achevé, et que le Havre en a 19 disponibles, dont iO sont déjà installés en bâtiments de charge, 4 sont armés d'un canon de 24, 3 d'un mortier de 12 pouces et poun*aient l'être en outre d'un ou 2 canons de 8, et 2 enfin sont peu avancés

Vous pouvez être assuré. Citoyen, que je serai très empressé à favoriser vos opérations

Bientôt après, Muskeyn précisait les besoins de la flottille en matière d'équipages et de soldats. Il insistait, avec une justesse de vues que Tévénement montra bien vite, sur la

(1) Archives de la marine, BB»», 99.

(î) Archives de la marine, loc, cit.

74 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE ir.

nécessité de consacrer à ce service nouveau et rude des éléments de choix.

29 floréal aa iv (18 mai).

11 me faut 28 à 30 soldats pour chaque équipage. Je tous prie de me

les faire avoir et surtout que ce soit (sic) des forts et robustes pour pouvoir

ramer A Téçard des canonnières déjà armées, je n*ai pas (5iC) encoi-e pu y

apporter aucun changement puisqu'elles sont toujours en voyage

En même temps, il avait achevé de rédiger sa « tactique », qui n'a pas été retrouvée et qui serait intéressante à connaître.

13 prairial (28 mai).

Je suis très flatté de Taccueil favorable que vous avez fait à ma tactique Je vais en donner communication aux ofBciers

Sous huit à dix jours, un peloton ou deux de chaloupes canonnières seront prêts A partir pour servir de modèles aux autres

(11 demande à recruter des marins en Belgique, comme étant du pays et «ayant dans sa première jeunesse été au service de la Compagnie des Indes d'Anvers.)

Le ministre accepta sa proposition de lever des matelots en Belgique et lui donna ce sage avis « de bien recruter ses officiers (1) ». Des ordres pressants furent expédiés pour activer les constructions à Calais, Boulogne, Cherbourg où Ton envoya deux des chaloupes neuves pour servir de modèle aux charpentiers (2). Rien qu'à Boulogne, on comptait avoir 18 bâtiments (3).

Muskeyn écrivait, le 12 juin :

t De retour de mon voyage à Calais et Boulogne, je prends la liberté de vous rendre compte de mon voyage. J'ai été peiné de voir que ces deux ports négligent ces constructions; le mécontentement général des ouvriers en est en

grande partie cause

Le port de Boulogne a beaucoup de ressources : il y a moyen de construire

i8 à 20 chaloupes canonnières

A Dunkerque, il y en a plusieurs de lancées, et deux sont prêtes à prendre

la mer Il n'est plus nécessaire que je me mêle des constructions; d'autres

soins m'appellent, si vous avez la bonté de me confier le commandement de la

(l) Lettres du 28 mai et da 1» juin.

(S) Lettre du 23 juin.

(3) Du 29 ; Ministre, 17 Juin

flottille. Je désire être autorisé à faire agir vos chaloupes canonnières déjà

prêtes Je pars pour la Belgique (lever des matelots), je ferai connaître

aux Belges qu'ils seront commandés par im Belge et qu'ils risquent d'avilir la grande réputation de bravoure acquise autrefois contre les tyrans s'ils ne s'empressent pas de me seconder. (Suit la demande d'échanger deux marins pris par les Anglais, Georges Marancourt et Henry Gaspard, contre deux prisonniers anglais « qui se promènent ici et que je voudrais voir bien loin d'ici »).

Je vois avec plaisir que les travaux de Calais et de Boulogne viennent

de recevoir une impulsion nouvelle, et que ce dernier port principalement pourra fournir 18 h. 19 chaloupes canonnières.

En ce qui concerne les troupes à embarquer, les observations de Muskeyn sur le choix à exercer avaient été agréées; mais, toujours pour ne pas risquer un corps constitué, on avait demandé aux régiments de fournir des volontaires.

Au citoyen Muskeyn.

9 thermidor an iv (27 juin).

Je vous envoie, Citoyen, une expédition de l'arrêt que le Directoire exécutif a pris, le 7 de ce mois, sur la formation d'un corps de volontaires destinés à s'embarquer str les chaloupes canonnières que vous commandez. Vous verrez que les officiers et soldats qui doivent composer ce corps seront extraits des demi-brigades actuellement existantes.

Pour remplir les intentions du Directoire sans affaiblir dans un trop grand rapport les troupes de ligne, vous voudrez bien tirer un petit nombre d'hommes

de tous les bataillons qui se trouvent aux environs de Dunkerque Vous

ne sauriez apporter dans cette opération trop de mesure et d'esprit de conciliation J'ai invité le Ministre de la guerre à prescrire aux chefs de corps

de favoriser par tous les moyens l'exécution de l'arrêté du Directoire Ce

ministre m'annonce qu'il a donné des ordres pour qu'on mît à votre disposition : 3 tentes d'officier, 3 autres pour les officiei*s mariniers et les matelots, et le nombre de celles nécessaires pour le campement de 652 volontaires

Muskeyn répondait :

1 1 Juillet (23 messidor).

Je suis flatté de l'adoption, par le Directoire, du projet de former un

corps de volontaires spécialement destinés au service des chaloupes canonnières.

Je vous envoie mes idées sur la formation des compagnies de ce corps.

Une compagnie sera formée de 150 soldats dont A canonniers. Elle sera commandée par i capitaine, un lieutenant et t sergents. La compagnie sera divisée en quatre parties qui s'embarqueront sur i chaloupes canonnières et qui formeront une division du bataillon. Le capitaine sera à bord de la chaloupe du chef de division Il y aura 1 canonnier à bord de chaque chaloupe

11 faudrait donc 450 hommes de troupes pour le bataillon de Dunkerque, non compris les officiers et bas-officiers.

Il ne devait obtenir du ministre que la vague promesse, qu'il allait insister auprès du Directoire exécutif pour la composition et Torganisation de ce corps (1), et en était réduit à aller solliciter des soldats auprès du général Liébert, commandant à Lille. Dès ce moment ses tribulations allaient commencer.

Je viens, — écrit Muskeyn, le 8 août — , d'avoir une conférence (avec le général Liébert, à Lille). Il m'assure qu'il est entièrement impossible de satisfaire votre demande, n'ayant presque point de troupes pour le moment. Il dit aussi n'avoir aucune nouvelle du Ministre de la guerre

Il n'y a point assez de troupes dans les environs pour composer les 2 bataillons qui vont être en état d'agir , l'un est prêt et l'autre le sera aussi

dans peu de temps. Il est seulement malheureux qu'on ne travaille que l\ où je suis et que je ne suis pas plus tôt parti d'un endroit qu'on laisse tout. Je suis peu secondé.

De son côté, le ministre de la marine lui annonça, le

12 août, renvoi, par les soins de son collègue de la guerre, d'un bataillon de 450 canonniers pris dans Tarmée de Fintérieur (2), et lui promit de lui en envoyer un pareil nombre. Mais on va voir, par la lettre suivante, ce que valaient ces soldats et de quelle manière ces « volontaires » avaient été choisis (3).

Le citoyen Muskeyn au Ministre de la marine.

18 août (4 fructidor).

J'ai l'honneur de vous accuser la réception de vos deux lettres des 23 et 25 thermidor par lesquelles vous m'annoncez que le Ministre de la guerre m'envoie un bataillon de 456 hommes de l'intérieur. Ils sont arrivés ici le 29 ther-

(1) Lettre du 13 juillet.

(S) Lettres du 12 août.

(3) La lettre ci-dessous donne quelques renseignements sur les déserteurs qu'on avait ridée d'utiliser.

Général Quantin au général Clarke.

14 thermidor an iv (1" août 1796).

Ijk force des dép6t8 de Péronne et de Lille est infiniment moindre que Ton ne le

inidor, dépoiurus en partie d'habillements. J'ai vu avec peine la mauvaise

volonté qui régnait dans cette troupe Il s'est trouvé 215 hommes qui

(après la revue) ont absolument refusé de s*embarquer. 11 se trouve en même temps 2 capitaines des 3 envoyés, qui, au moment de leur arrivée, m'ont adressé des pétitions pour être exempts de s'embarquer. Le grand âge de l'un qui a passé 60 ans, l'autre par ses infirmités, ont eu beaucoup de facilité à obtenir de ma part ce qu'ils désiraient. Il faut que je vous observe la manière dont on s'est servi pour faire ces troupes, d'après le rapport qui m'en a été fait. Les généraux ont donné ordre qu'on tirât de diverses compagnies les hommes les moins disciplinés et les plus mauvais ; une autre partie a été prise par force.

Le ministre de la marine s'en plaignit, mais n'obtint que des assurances dilatoires. L'expédition était fort peu du goût de Tarmée de terre.

Le Ministre de la marine au citoyen Mu$l(eyn,

5 fructidor an iv (Zt août 1796).

J'apprends avec autant de surprise que de mécontentement la composition

du bataillon de volontaires qui vient d'arriver à Dunkerque J'ai transmis

(au Ministre de la guerre) tous les détails que vous m'avez donnés sur l'état de la troupe, sur l'esprit d'insubordination et le défaut de courage qu'elle annonce. Je l'ai prévenu en même temps que vous devez lui proposer 2 officiers belges, dont la bravoure et le zèle vous sont connus, pour remplacer les 2 capitaines

supposait... Les déserteurs de Lille notamment sont dans un état de nudité et de mauvaise santé qui arrache des larmes...

PréaenU. A rbdpltal.

Prussiens 3 1

Empire, Hongrie 23 8

Pologne -29 7

Italiens i »

Russes t »

Brabançons .. . 13 3

Anglais l 1

Turcs t »

Valachie 9 t

Français 3 1

Hollandais 3 1

Palatins 9 »

Suisses 2 1

Saxons 1 »

Croates 1 »

Total 103 25

AP m, 186» (Archives nationales).

âgés et infirmes qui ne sont pas propres au genre de service que ce bataillon doit remplir. Enfin, je l'ai fortement invité à donner ordre au général divisionnaire de Lille, de seconder vos opérations pour le complément du i" bataillon.

Muskeyn était plus heureux du côté des matelots dont il parvint à recruter un certain nombre à Anvers et à Bruxelles, malgré Thostilité du clergé belge, peu sjTiipathique à la France. On prêchait à la cathédrale d'Anvers contre les enrôlements (1).

Mais l'argent manquait et les travaux s'en ressentaient. Les plaintes de Muskeyn à ce sujet sont continuelles (2).

C'est seulement, après Tadoption, malheureusement tardive, du plan d'ensemble du 17 septembre (3) que la flottille de Boulogne eut une destination précise et que le chef de l'expédition fut désigné.

Muskeyn, nommé capitaine de frégate, reçut alors (4) les instructions suivantes :

Ministre à Musiceyn. — instructions secrètes.

19 septembre 1796.

Le Directoire exécutif voulant mettre un terme à Taudace et à la perfidie

(1) Lettre de Muskeyn, 21 juillet, (î) Lettre de Muskeyn, 14 juillet.

(3) Voir ci-dessous.

(4) Les Anglais s'étaient déjà inquiétés :

Musiteyn au Ministre.

14 juillet.

« Je sais que je suis très activement espionné par les Anglais Nous savons ici,

et mes amis de la c6te m'écrivaient tous que les Anglais sont très inquiets de mes opérations. M. Pitt lui-môme fait fortifier les côtes de la Manche. Je vous assure cependant que cela m'inquiète guère ; je commence à connaître les Français, avec eux on peut tout entreprendre. »

Pourtant l'objectif de l'expédition n'était pas encore fixé.

Ministre de la marine au citoyen Muskeyn.

Î5 thermidor an iv (12 août).

J'approuve que vous ayez provisoirement installé un bureau d'enrôlement à

Anvers Le Ministre de la guerre m'a prévenu qu'il allait mettre à votre disposition

456 eanonniers pris dans l'armée de l'intérieur

Le moment approche où je vous ferai venir ici pour conférer avec vous (du projet sur votre destination)

des plus cruels ennemis de la République, a décidé que le feu de la guerre serait porté sur leur territoire et qu'ils seraient attaqués dans leurs propres foyers. Pour parvenir à ce but, le Ministre de la marine a fait armer au port de Dunkerque une flottille de chaloupes canonnières destinées à convoyer un nombre suffisant de navires pour le transport de cinq mille hommes d'infanterie aux ordres du général Quantin, et il a conûé le commandement de cette flottille au citoyen Muskeyn, capitaine de frégate

Aussitôt que le citoyen Muskeyn sera assuré que les troupes qu'il doit embarquer sont arrivées h Dunkerque ou dans les environs il s'occupera de concert avec les administrateurs et le citoyen Quantin de les faire embarquer. '. . . . Il accélérera de tout son pouvoir cet embarquement afin de déjouer la surveillance des ennemis; et, pour éloigner leurs soupçons sur le véritable objectif de sa mission, il fera entendre qu'il a ordre d'attaquer les îles Marcouff ou celles de Jersey et Guernesey.

Il choisira un moment favorable, soit de jour, soit de nuit, suivant

les circonstances, les mouvements des ennemis, pour appareiller avec tous les bâtiments sous ses ordres, longera et serrera le plus possible la côte de France et de Hollande jusqu'au point où il jugera convenable et avantageux de traverser le canal. Seulement, il dirigera sa route de manière à attemr sur la côte est de l'Angleterre, au-dessus d'Yarmouth, afin d'éviter les bâtiments de guerre qui peuvent stationner dans ce port. Parvenu à la hauteur d'Yarmouth, il s'élèvera toujours au nord jusqu'à l'embouchure de la rivière Tyne, sur laquelle est située la ville de New-Castel (sic).

C'est là que profitant de la surprise et de la terreur que doit inspirer l'apparition subite des forces républicaines, il devra, de concert avec le général Quantin, opérer le débarquement des troupes. Si le fort qui est à l'entrée de la rivière fait quelque résistance, il disposera ses chaloupes de manière à

seconder les mesures que prendra le citoyen Quantin pour s'en emparer

S'il est nécessaire, il remontera la rivière avec ses embarcations pour assurer la marche des troupes jusqu'à Nevç^-Castel (sic)

Le citoyen Muskeyn donnera au général Quantin tous les renseignements qu'il a recueillis, pour assurer la ruine des mines de charbon, soit par le feu, soit par la destruction des pompes ou autres machines qui en préviennent l'inondation. En même temps, il brûlera ou coulera bas tous les navires qui se trouveront à cette époque dans la rivière Tyne

Cependant, si des circonstances qu'il faut toujours prévoir ne permettaient pas au citoyen Muskeyn de conduire ses navires jusqu'à la Tyne, il pourrait effectuer le débarquement des troupes, soit dans le havre de Boston^ soit diins la rivière Humber; mais ce moyen, en raison des opérations ultérieures du général Quantin, ne doit être employé que s'il est impossible d'agir autrement.

Aussitôt que les troupes seront à terre en pleine activité, le citoyen Muskeyn se disposera à revenir à Dunkerque (il ne devra) se séparer de

ses bâtiments ou les détruire « qu'à la dernière extrémité (4) ».

(1) Ce projet présentait de sérieux défauts. Entreprendre avec ces frêles embarcations an trajet de plus de 250 milles au large, c'était les vouer à une destruction certaine pour peu que le temps fût mauvais. C'était augmenter les chances de rencontre avec des

Suivent des conseils sur la bonne harmonie à faire régner entre les soldats et les marins, et Tannonce d'un envoi de cartes et d'instructions nautiques.

Dès le 9 septembre, le général Quantin était arrivé à Dunkerque et, au rebours de ce qui se passait à Brest, il se contracta vite entre le commandant des troupes et celui de la marine une intimité qui devait résister à la mauvaise fortune.

. , . Mon armement, écrivait Muskeyn le même jom*, va aussi vite que vous pouvez le désirer. . . C'est aujourd'hui que j'ai vu pour la première fois le général Quantin. Je suis fâché de ne pas l'avoir connu plus tôt. . . Il est malheureux qu'il lui manque encore la moitié de sa force ... La marine sera prête avant la troupe de terre.

En effet, la préparation maritime était très avancée.

Muskeyn au Ministre,

1 1 septembre (25 fmctidor).

. . . Je peux pour le présent vous donner en grande partie connaissance de la force dont je compte me senir. J'aui*ai avec moi les chaloupes qui composent le bataillon de Dunkerquc. En outre, j'aurai 10 grandes canonnières,. . . 2 ou 3 avisos et le nombre de bâtiments convenables... Le tout sera prêt sous quinze jours.

Je vous prie de m'envoyer les troupes qui doivent composer le bataillon de Boulogne. Mon intention est de les embarquer sur les grandes canonnières. , . Le général Quantin est paili pour Lille, d'où il me dit qu'il fera fder sous peu les 2,500 hommes qu'il a pour le moment. Je ne sais où il prendra les autres. .

15 septembre.

. . .Les 2,500 hommes sont en route. . . J'ai choisi un petit paquebot pour le général Quantin et moi. Pour l'action, je monterai la canonnière Vlnabordable.

navires do guerre qui en auraient eu facilement raison. C'était, au point de vue militaire, s'écarter inutilement du véritable objectif, Londres, indiqué si clairement dans le travail du colonel Hauger (Voir ci-dessous).

A la vérité, les côtes orientales de l'Angleterre sont les plus vulnérables et éUicnt k répoque les moins surveillées, mais il n'était pas nécessaire de gagoer aussi loin au Nord pour pouvoir débarquer. L'appui des Écossais était des plus problématiques, et la destruction des mines de Newcastle ne valait pas comme objectif l'incendie des docks de la Tamise.

Si les Scandinaves ont, dans ces parages, exécuté des expéditions plus hasardeuses encore, leurs navires sont restés un type qu'on n'a jamais dépassé, et, comme marins et soldats, les Vikings avaient une autre valeur que le ramassis de déserteurs, d'indisciplinés, et de marins de commerce sans ouvrage, raccolés k grand'peine par Muskeyn et Quantin, sur les quais des ports, dans les prisons, ou k la porte de la cour martiale.

Vers le milieu d'octobre, la flottille était donc constituée de la façon suivante :

!«' bataillon de la 21® demi-brigade dit de Dunkerque : 450 hommes en 3 compagnies, montant 3 divisions de 4 chaloupes canonnières chacune, soit 12 chaloupes canonnières.

2^ bataillon de la 139® demi-brigade dit de Bouloçne : 456 hommes, montant 10 grandes canonnières {Inabordable y Chiffone^ Incommode^ Inquiète^ Ardente^ Enflammée^ Brûlante).

Bataillons restant des 21® et 139® demi-brigades, montant les transports Vedette^ Albo, Colombe , Rosine , Fortitude^ Charlotte),

Légion franche : transports Alerte et William- Hanna.

Généraux : Quantin, Mascheret, Liébert, Battencourt, Devaux.

Les deux bataillons, partie essentielle du corps expédition^naire, étaient composés d'hommes en état de ramer et de servir les canons des chaloupes.

La légion franche avait été formée par des déserteurs et des prisonniers consentant à prendre du service, et ne valait rien.

Quant aux deux demi-brigades, complétées avec des détachements tirés de tous les corps de la région, bien que devant être embarquées sur des navires véritables pour la plus grande partie, elles manifestaient pour l'expédition une extrême répugnance dès leur arrivée sur la côte. Tout d'abord il ne s'agissait là comme ailleurs que de réclamations au sujet de la solde en retard.

Muskeyn au Ministre,

17 septembre.

Quelques petites difficultés de la part des troupes de terre se sont éleTées. Us refusaient de s'embarquer ayant d'avoir reçu plusieurs petites réclamations qu'ils faisaient. Je leur ai promis tout ce qui leiur Tenait; mais, en même temps, je leiur ai dit que je regarderais comme mutins ceux qui refuseraient de s'embarquer. Ils sont tous en rade aujourd'hui, oh on les exerce à nager... les 456 hommes seront embarqués à bord des canonnières ; ils feront le service des canons.

. . .Les aides de camp du général arrivent de Flessingue. Ils assurent que toute la Hollande connaît notre expédition.

82 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE ir.

Mais bientôt la désertion devenait excessive et le découragement gî^gnait même les officiers.

GùttmsLnn, chef du 2** bataillon de la 21* demî-brigade (Bourbourg, Pas-de-Calais) au commandant Sauvage, peintre.

12 octobre.

... Avant que nous ayons reçu l'ordre d'embarquer, il ny aura, je crois, plus personne. Il m'est déserté en deux nuits, et de 4 compagnies seulement qui sont cantonnées avec moi, environ 1500 hommes. . . Ceux qui restent déclarent hautement qu'ils se feront plutôt hacher en pièces que de mettre le pied sur les bateaux plats, . . Le reste de la demi-brigade, qui se trouve à Bergues et Gravelines, est dans les mêmes dispositions. 300 hommes ont tenté de déserter à Gravelines dans la nuit du 19 au 20. . .

J*avoue qu en mon particulier, j'appréhende aussi cet embarquement. Mais Fhonneur est mon guide. . . Ce qui a le plus contribué au désordre et à la désertion, c'est que le général Quantin a donné Tordre de faire armer tous les officiers de fusils et de gibernes, qu'il ne serait souffert ni malles, ni chevaux, ni femmes, même celles autorisées par la loi, et l'inconséquence d'un adjudant général, qui a dit à la troupe que ceux qui reviendraient de l'expédition seraient gorgés d'or.

. . .Si vous pouvez me faire éviter le voyage de mer, je vous en aurai double obligation.

Le général de division, commandant les 1^ et 16* divisions militaires aux citoyens composant le Directoire exécutif de la République française,

Âu quartier général k Dunkerque, le 29 Tendémiaire an v (20 octobre 1796) de la Répttbliqae française one et Indivisible.

Citoyens Directeurs,

Le Ministre de la Guerre, par sa lettre du i«» jour complémentaire, m'avait chargé de votre part de me rendre à Dunkerque, à l'effet de m'y concerter avec le général de division Quantin pour compléter le corps de 5,000 hommes qui doit être mis à la disposition de ce général.

J'ai l'honneur de vous rendre compte que vos intentions et les ordres du Ministre ont été exécutés en ce qui me concerne. La 2i* demi-brigade et plusieurs autres détachements des troupes employées sous mes ordres ont servi à compléter ce corps de 5,000 hommes. J'ai passé ces troupes en revue et leur ai fait délivrer les effets d'habillement, équipement et armement, qui leur étaient nécessaires, et elles ont achevé aujourd'hui de s'embarquer à bord des bâtiments qui doivent les transporter; elles n'attendent que le vent favorable pour sortir du port de Dunkerque.

Prévenu que plusieurs militaires^ et surtout des offitiers, témoignaient de la

répugnance à embarquer, j'avais pris des mesures pour éviter tout désordre et toute insubordinatien au moment de l'embarquement ; je tous annonce avec plaisir qu'il s'est effectué dans le plus grand ordre, et sans que les troupes aient témoigné le moindre mécontentement.

L'administration municipale de Dunkerque m'a puissamment secondé dans cette opération, en prenant de son côté toutes les mesures de police pour prévenir le désordre.

Cependant je ne puis vous dissimuler, Citoyens Directeurs, que les corps destinés à l'embarquement, et principalement la 2J* demi-brigade, ont perdu beaucoup d'bommes par la désertion. Cette demi-brigade, que le Ministre m'avait annoncé être forte de 4880 hommes, ne s'est trouvée, lorsque je la passai en revue à son arrivée, composée que de 4500 hommes, et depuis que Je l'ai mise à la disposition du général Quantin, elle a encore perdu environ 300 hommes par la désertion, quoique j'eusse d'avance donné des ordres et des instructions aux commandants de place et de gendarmerie employés dans ces deux divisions pour faire arrêter tout militaire voyageant sans ordre légal. Je suis instruit que des volontaires de la 24* demi-brigade ont été rencontrés désertant à l'intérieur, par détachements armés et assez forts pour en imposer aux communes qu'ils ne traversent que la nuit et qui sont éloignées des places •où il pourrait se trouver des troupes en garnison. J'en rends compte au Ministre de la guerre, auquel les signalements de ces fuyards sont adressés, et je le prie de donner des ordres pour les faire arrêter dans leurs communes, où ils se sont probablement retirés.

L'opération dont le Ministre m'avait chargé étant terminée entièrement, je partirai incessamment pour me rendre à Lille, lieu ordinaire de ma résidence.

Salut et respect.

Signé : LiÊBERT.

En deux jours, la 21® demi-brigade avait perdu par la désertion 600 hommes, partis en groupes armés et assez forts pour terroriser les populations qu'ils traversaient.

Cependant l'embarquement s'exécwta tant bien que mal.

Muskeyn au Ministre.

tO vendémiaire (20 octobre).

Nous sommes depuis plusieurs jours occupés à embarquer les troupes. La journée d'aujourd'hui y a été employée, et nous avons fini de les embarquer entièrement, à l'exception de celles qui doivent être embarquées sur les bâtiments armés, et qui ne le seront qu'au moment du départ. .• Vents au nord, temps toujours mauvais.

Les mauvaises dispositions des troupes n'empêchèrent pas

84 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE If.

le ministre Petiet, responsable de la composition du corps confié au général Quantin, d'adresser au Directoire un rapport des plus optimistes.

Le Ministre de la guerre au Directoire exécutif,

Paris, le 4 bmm&ire an t (25 octobre 1796) de la République française une et indivisible.

Citoyens Directeurs,

J'ai eu l'honneur de vous rendre compte, le 12 du mois dernier, des mesure» qui avaient été prises pour compléter les 3,000 hommes destinés à être mis à la disposition du général Quantin et du cantonnement des troupes aux environs de Dunkerque en attendant leur embarquement.

Je m'empresse de vous informer que le général Liébert, qui est resté à Dunkerque jusqu'à ce moment, vient de me marquer que l'embarquement a été terminé le 29 du mois dernier et que toutes les troupes sont à bord des bâtiments qui doivent les transporter, et n'attendent que le vent favorable pour sortir du port.

Il ajoute qu'elles se sont embarquées de la meilleure volonté et sans donner aucun signe de mécontentement, ni d'insubordination, et qu'il a été puissamment secondé dans cette opération par l'administration municipale de Dunkerque.

Salut et respect.

Signé : Petiet.

p. s. — J'apprends k Tinstant même que les bâtiments destinés k cette expédition sont sortis le 1*' brumaire du port de Dunkerque pour se rendre k leur destination.

L'événement se chargea bien vite de montrer ce que valait cette « bonne volonté » dont témoignait le ministre.

Muskeyn au Ministre.

8 brumaire (29 octobre).

... Je vous dépêche mon frère (lieutenant d'artillerie de marine) en courrier extraordinaire. . . Depuis plusieurs jours, je m'aperçois de l'inquiétude des chefs sous les ordres du général Quantin. . . Les propos impolitiques de plusieurs d'entre eux dans les lieux publics excitent toute mon attention. Le véritable état de la troupe embarquée, composée pour la plus grande partie de déserteurs étrangers mal habillés et en partie sans armes, fit une peine secrète à ma sensibilité. . , Aujourd'hui, je reçus une lettre du citoyen Legros, commandant le i*' bataillon de la 139* demi-brigade embarquée, qui me communiquait les pièces incluses pour appuyer la retraite de l'expédition ... Je

donne communication au citoyen Quantin, auquel on devait supposer une* entière ignorance de toutes ces choses, . .

Mon intention est toujours de profiter du premier vent favorable pour partir (1).

Voici, en effet, ce qui résultait des pièces remises par le dénonciateur (2).

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