L. HOCHB
Le 27 septembre, les ressources en armes, munitions et canons déposés à l'arsenal de Brest étaient les suirantes :
t pièces de 12, 4 pièces de 8,
12 pièces de 4, 4 obusieurs de 6 pouces.
856,765 cartouches de fusils et 1,500,000 autres qui vont dire prêtes ; 26,527 fusils de différents calibres dont 4,111 à réparer.
« II sera long et difficile de classer les fusils ainsi que tous l'avez ordonné. Ceux qui
Bien que, le 22 septembre, quelques mutineries aient éclaté parmi les troupes au sujet de la solde en retard, à Brest, Vitré, Domfront (i), la Guerche (où Ton avait réuni des déserteurs étrangers), mutineries vite et vigoureusement réprimées, les troupes étaient prêtes à rembarquement dès la fin de septembre, mal nourries, mal payées et mal habillées, mais énergiques et plus nombreuses (2) qu'il n'était nécessaire en raison des ressources de la marine (3).
Mais à peine arrivé à Brest, Hoche avait été assailli de plaintes et de récriminations de la part des officiers et fonctionnaires de la marine, blâmant l'expédition et opposant aux demandes du jeune général la pénurie des ressources matérielles, le mauvais état des navires, le manque de matelots. Un seul d'entre eux, l'amiral Bruix, alors directeur des mouvements du port de Brest, était entré franchement dans Tentreprise à laquelle il rêvait depuis longtemps et opposait au tableau attristant qu'on donnait des moyens disponibles, des dénégations formelles.
Mon général, érrivait-il le 22 septembre, tous désirez de connaître Tétat actuel de notre marine et saToir ce que vous pourriez faire pour hâter l'opération qui vous est confiée.
Il m'est plus aisé de m'apercevoir et de gémir des causes qui nous
retiennent dans une « honteuse stupeur » que d'en rendre compte Nous
avons assez d'argent, de vivres, de vaisseaux de guerre et de transports pour l'exécution du plan convenu Les vaisseaux de guerre sont armés et prêts
sont venus de Port-Malo, Lorient et Brest sont tous mélangés et les caisses faites
« Le citoyen Braix estime qa'il pourra embarquer sur les transports et les bâtiments de guerre, 15»200 hommes. — II tous attend avec impatience. »
(Lettre du Directoire en date du tO août (Archives de la guerre), — Accusé de réception du 24 septembre de l'adjudant général Simon (Archives de la guerre),
(Lettre de l'adjudant général Simon au général Hoche (Archives de la guerre),
(1) Escande, Hoche en Ir.'ande, p. 153.
(2) Les drapeaux, étendards et cocardes du corps expéditionnaire avaient été fixés minutieusement par arrêté du Î3 juin (Reg. n« 13, fol. 78. n« 218).
(3) La dépêche chiffrée ci-dessous montre quel était l'état d*esprit de Hoche. — La personne dont il annonce l'arrivée est Vi. Tone qui avait pris du service sous le nom de Smith.
Hoche à Clarcke.
12 fructidor, an iv (29 août 1706).
Ton file vers Brest avee lenteur, notre pénurie est incroiable. J'ai été bien conten de la person talens locaeité vrai patriotisme, nous orame convenu de tou no faits. — L'Irlande veut parler. I^s deffenders sont bien organisé. Nous trouveron en arivan 15,000 hommes au moins et cinq mil chevau, des magasin et enfin. ...
à faire Toile aussitôt que l'arrirée des gens de mer permettra de compléter les équipages; les transports sont en armement dans le port. Déjà la moitié de ces bâtiments sont (sic) en état de recevoir leurs vivres et tous le seraient si J'eusse été soutenu par les hommes qui ont Tautorité et conséquemment les moyens en main.
La pénurie de cordages n'emte que pour quelques jours encore, car
Tofficier qui partit pour Nantes le lendemain de la conférence où j'eus Thonneur de vous voir, a trouvé dans cette ville tout ce qu*il nous faut en ce genre, quoique l'administration de la marine eût prononcé que cette place de commerce ne pouvait nous offrir la moindre ressource.
Il manque encore quelques pièces à eau ; Tordonnateur ne veut pas construire les fours, faire les aménagements.
Le plus puissant moteur manquera au mouvement de cette machine, je veux
dire cette volonté opiniâtre, ce dévouement absolu Au lieu de cette auto-
rite morcelée entre des mains faibles, incertaines et ayant des intérêts divers, il faudrait que toute Fautorité, débarrassée des formes administratives, fût concentrée dans les mains d'un seul homme Cet homme, mon général, je
voudrais que ce fût vous Je suppose que le ministre vous invitant à vous
rendre parmi nous ordonnât la tenue d'un comité qui s'assemblerait tous les deux jours, où il serait en votre présence rendu compte des progrès de l'armement et où l'on s'occuperait de la recherche de tous les moyens propres à l'activer, où l'on arrêterait les travaux â faire de préférence, l'emploi, la répartition des bras, des matières, les mesures à prendre en général et où enân vos décisions provoquées par les discussions seraient obligatoires pour nous tous Voilà le seul moyen qui m'eût paru propre à en finir
Quel était Tétat réel des ressources maritimes disponibles à Brest, c'est ce qu'il est difficile de savoir au juste, la plupart des écrivains, qui ont été très sévères pour les officiers de l'armée de mer, ayant négligé de préciser la valeur réelle des moyens qui leur étaient confiés.
Les décrets de brumaire an iv (24 et 25 octobre 1795) avaient rendu aux personnels administratifs de la marine une puissance que la main de fer des Jean-Bon Saint-André et Prieur de la Marne leur avait un moment arrachée. Dans chaque port l'ordonnateur était devenu le fonctionnaire essentiel, tenant par des directeurs civils les constructions, les mouvements et l'artillerie et présidant un conseil d'administration dont l'élément combattant était soigneusement exclu. Le commandant d'armes était dépourvu de toute autorité sur l'arsenal, et ses fonctions se réduisaient à la garde militaire de la place et des batteries de côte.
Le premier acte de Truguet à son arrivée au ministère fut de se mettre en opposition avec les décrets de brumaire, dont
il obtint un moment le retrait. Battu devant les Cinq-Cents et le Conseil des Anciens, il n'en continua pas moins à ne pas appliquer la loi et à soutenir de son autorité les militaires dans leur vieille et implacable lutte contre les fonctionnaires civils. Malheureusement, les choix dans le personnel combattant éloignant des hommes de la valeur de La Touche-Tré ville, Bedout, Lacrosse, Magon, Willaumez, au bénéflce de ViUaret, Nielly, Villeneuve, Brueys et Decrès, la faiblesse ou l'incapacité de ceux qu'imposait le Ministre, contrairement à la loi, aux administrateurs civils, rendit entre ces deux éléments la lutte plus vive et plus indécise (i).
Si les corps administratifs de la marine, mécontents, avaient recours à leur tactique habituelle : la force d'inertie, beaucoup d'officiers de vaisseaux étaient découragés par les échecs des dernières années et, malgré certains succès partiels, considéraient nos forces navales comme incapables de lutte sérieuse contre celles de l'Angleterre. Aux 158 vaisseaux de cette puissance, ils comparaient nos rares navires, la plupart de construction ancienne, tant bien que mal réparés des avaries subies par le feu et par la mer, mais, qui ne sortant plus guère des ports, ne pouvaient plus être dans cet état de préparation que donne seule la pratique de la navigation. Leurs équipages, mal nourris et mal payés, n'étaient plus entraînés et, de plus, insuffisants.
La valeur du personnel comme instruction, moral et nombre, ressort clairement des renseignements recueillis dans la correspondance échangée entre Truguet et l'amiral Villaret. Le 22 mars (2), à la suite d'un petit combat livré par la division d'Augier à la sortie de Tlroise avec des forces anglaises à peine égales, Villaret écrit :
a Le commamlant se plaint amèrement de son équipage qu'il a été obligé de sabrer pour lui faire faire son devoir. Il est d'autant plus navré de Tissue de
(1) La protection qae Troguet conserva longtemps à Villenouve, la bienveillance qn'il lui témoigna, même après que ce deroior eut été relevé de son commandement, combinées avec les protestations d'estime et d*amitié faites ostensiblement envers le général Hocbe et à l'enthousiasme affecté pour ses projets, tout cela, non moins que l'inscription au moins singulière que Truguet fit de son propre nom en tcte de sa liste des vice-amiraux, jette un jour peu favorable sur son caractère et permet de douter de la sincérité de ses intentions (Kerguelen, Précis des événements),
(t) Archives de la marine, BB»*, 102.
cette affaire que Tégalité des forces semblait lui offrir Foccasion de se distinguer. Mais avec l'espèce d'hommes que nous avons, les chefs n'ont nulle chance pour eux. Que peut-on attendre d'équipages composés de novices sans force ni vertu, qui n'ont {sic) resté dans les ports que parce qu'ils ne trouvaient pas de pain ailleurs ? Qu'exiger d'hommes dénués de hardes, nu-pieds,
nourris à la viande salée et au poisson sec depuis six mois Vous connaissez
trop le matelot pour ne pas sentir l'insuffisance du Code pénal ^>
Le 18 juillet, une révolte ayant éclaté à bord du vaisseau rasé le Scévola, Famiral renouvelle ses instances pour faire appliquer aux marins le Code pénal militaire. On avait, en eflfet, supprimé les anciens et rudes règlements maritimes et imaginé de faire juger les coupables par des jurys^ qui les acquittaient systématiquement. La discipline était donc des plus précaires. Les vivres étaient si rares à Brest qu'on envoyait les frégates Virginie et Tamise croiser sur les côtes d'Angleterre afin de ramener des prises qui devaient servir à nourrir les soldats et les marins. Quant à ces derniers, il fallait un ordre du jour, en date du 16 thermidor (1), pour les empêcher, quand ils allaient à la pêche, de voler les légumes, les bestiaux et les volailles des populations entières.
L'absolue insuffisance des équipages s'affirme aussi par les faits suivants :
En février 96, Villaret avait reçu Tordre (2) de partir de Lorient avec cinq vaisseaux. On voulait en effet en avoir dix-huit à Brest pour le printemps. Il partit le 6 mars ; mais, faute d'équipages, il n'emmena que VOcéan et la Convention^ avec les frégates Fraternité et Coquille, Pour armer le Cassard et la Vengeance (frégate) il fallait renvoyer à Lorient les équipages de VOcéan et de la Convention sur la division Daugier qui, avec les frégates Proserpine, Virginie^ Tamise^ Coquille et Cigogne, avait un combat malheureux avec les Anglais. Les deux navires n'arrivaient que le 26 germinal en rade de Brest. Le Zélé^ qui devait les suivre, n'arrivait pas du tout.
Pour faire partir «n deux fois, le 15 mars et le 18 mai, la petite escadre expédiée à Saint-Domingue, il fallait dégarnir les navires en rade.
(1) Lettre de Villaret, U avril.
(2) Ordre du 25 ventôse an iv.
Le 6 août une division anglaise (1 vaisseau rasé, 4 frégates, 1 lougre) était venue sous les yeux d'un détachement de garde qui tantôt mouillait à Bertheaume et tantôt croisait à la sortie de riroise. On en était réduit, pour repousser ce faible parti, à envoyer des matelots et offlciers « tout ce qu'il y a de disponible en rade » pour monter VEole^ le Nestor et le Pluton (1).
Pour combler les déficits en matelots. Hoche avait bien offert certains de ses soldats, mais les mutineries éclatées parmi eux avaient obligé à renoncer à ce procédé, qui pourtant valait la presse anglaise telle qu'elle se faisait à cette époque.
D'après le projet du 19 juillet (2), le débarquement en Irlande ne devait être qu'un épisode d'une campagne dirigée contre les Indes par la marine seule. Les lettres du ministre Truguet ne laissent pas de doute que l'amiral Villaret- Joyeuse fut longtemps entretenu dans cette illusion, d'autant plus agréable pour lui qu'il gardait le commandement en chef. C'est à partir seulement de la lettre du Ministre en date du 13 octobre et de l'arrêté du 30 septembre donnant à Hoche l'autorité suprême, qu'il lui fallut se rendre à l'évidence et reconnaître que l'expédition d'Irlande passait au premier plan.
C'est l'entreprise sur les grandes Indes qu'on avait préparée à Brest, assez mollement il est vrai, jusqu'à la fin de septembre et non la descente en Irlande (3). Jusqu'à cette époque Torganisation spéciale des navires pour le transport de nombreuses troupes fut donc systématiquement négligée au profit des préparatifs très différents nécessaires à des bâtiments, qui, montés par leurs seuls équipages et de faibles garnisons, auraient eu à exécuter, après une navigation lointaine, une entreprise purement maritime. Aucun des agencements longs et minutieux, fours, citernes, etc., nécessaires à l'installation de nombreuses troupes à bord, ne fut entrepris avant qu'eut été dissipé ce fâcheux malentendu. Commencés trop tardivement, les préparatifs spéciaux à l'em-
(1) Lettre de VUlaret, 6 août 1796.
(t) Voir ci-dessus.
(3) On devait pour cette expédition avoir 8 vaisseaux. Ils étaient, en effet, prêts à Brest sauf les équipages, dès le mois de Juillet.
barquement des soldats de terre furent, jusqu'au bout, insuffisants et les troupes expéditionnaires furent à bord dans de déplorables conditions de commodité et de salubrité.
On s'explique, par ce qui précède, que le 30 septembre Hoche ait écrit à Clarcke (î) :
« Je ne crois pas que nous puissions compter sur notre expédition ; il est impossible de mettre à une chose ordonnée par un gouvernement plus d'ineptie, de mauvaise foi, de malveillance que n'en mettent les chefs de la marine à préparer les objets qui nous sont nécessaires. Villaret veut aller dans l'Inde et ne veut absolument que cela. .-. »
Clarcke lui répondait le 9 octobre :
« Votre lettre m'a profondément affligé. Votre énergie ne pourra-t-elle triompher de tous ces vampires ! »
Le malentendu n'allait pas encore se dissiper.
Le 4 octobre, dans une conférei\ce tenue à Brest (2), Hoche, dépositaire des intentions du gouvernement, mais qui n'avait pas encore reçu sa lettre de nomination en date du 3 septembre, allait déclarer formellement le but de l'expédition. Il ne réussit pas encore à l'imposer et son rapport adressé au Directoire à Tissue de la séance montre bien quel avait dû être l'état d'esprit de ses auditeurs.