L'EXPÉDITION DE TATE ET DE CASTANIER
Les tronçons épars de l'expédition d'Irlande n'étaient pas encore tous rassemblés à Brest que déjà l'idée de repartir se manifestait.
Dans son rapport daté du 1®' janvier, Grouchy demandait à prendre sa revanche, et, chose digne de remarque, proposait un tout autre point de débarquement que la baie de Bantry.
« 11 me paraîtrait préférable, dit-il, de choisir le point de débarquement dans la proyince de Connaught plutôt que dans celle de Munster. Connaught est gardé par moins de troupes anglaises; les localités offrent le moyen de s'y soutenir avec peu de monde d'abord, en ayant soin de se maintenir aux divers passages de la rivière du Shannon. Là s'opérerait la réunion des divers corps français, si Ton n'avait pu les jeter que successivement sur les côtes. Enfin, Connaught est plus rapproché de Dublin et des mécontents (i). L'armée du Nord ne pourrait-elle pas aussi verser sur les côtes de la province
(1) Hoche devait, d'ailleurs, se plaindre amèrement de cette opinion manirestée si tardivement par le général Grouchy. 11 écrit le 87 janvier 1797 au Directoire (Archives nationales, AF"», 186 B.) :
« Cette province du sud de l'Irlande est la plus riche des quatre dont est composé le royaume. On y trouve en abondance les chevaux, les bœufs, les grains et les fourrages. . . Cette même province possède d'excellentes routes qui conduisent à Cork, Limerick, Carhel, Kilkenny, Waterford et autres villes principales du pays. C'est donc à tort que le général Orouehy s'est permis de critiquer aussi amèrement ceux gui ont choisi Bantry boy pour opérer la descente. Cette baie est la plus sûre et la plus facile de toutes celles de l'Angleterre, l'ennemi ne pouvant y forcer notre armée navale, ni même la bloquer, puisque les vents qui lui permettent d'en sortir, chassent au large la flotte qui croiserait de Mizen Head à Vile de Dorsey,
a Le Directoire me permettra de trouver étranges les procédés du général Grouchy. Ses membres se rappelleront assez quels ont été les miens à l'égard de cet officier. »
u de UUter deux ou trois demi-brigades ; elles opéreraient, par elles-mêmes et « par leur réunion aux mécontents, une diversion utile. La flotte hollandaise « stationnée au Texel où je ne la crois plus bloquée par une flotte anglaise, « donnerait promptement les moyens de transporter ces troupes. »
L'idée qu'on allait incessamment repartir se retrouve encore dans les lettres du ministre Petiet,- relatives aux effets à fournir aux troupes destiiiées* avant le départ de Hoche au deuxième embarquement (1).
En même temps on recevait le rapport de Mac Sheehy (2), envoyé en mission en Irlande et arrivé à Dublin le 27 novembre 1796. Cet émissaire précisait les dispositions favorables à la cause française de la majeure partie des miliciens, le peu de valeur militaire des yeomen (cavalerie volontaire formée des petits propriétaires) et l'état réel des troupes stationnées en Irlande.. Sûr un total de' 50,000" hommes, il fail'ait compter 25,0.00 miliciens' disposés: à* abandonner les Anglais, 20,000 fencibles écossais douteux et 5,000 soldats réguliers seulement. ' .' - ' . -. ',*.'. :^ ^^ - i
D'autre part, 50; 000^ hommes . exercés au maniement des armes auraient été tout prêts'à'se:soûlever dans le nord de l'île et auraient eu déjà à leur disposition 15,000 fusils (3).
Cette situation, très favorable à une descente des Français,
(1) 17,000 hommes. Lettres du S janvier et du Aj&ikyieT, {AtH:hives de la guerre.)
De Brest, Hédouville^ au ^Directoire.
• ' . 4 nivôse an V (J4 décembre 1796).
Nous n'avons encore aucune nouvelle de la flotte, ce qui fait augurer qu'elle est arrivée
heureusement il n'y a pas un moment à perdre pour lui envoyer des renforts; 17,000
hommes sont désignés pour le second embarquement.- Le ^Ministre 'de la^ Marine; seconde vos intentions avec une activité qui met la vie au port de Brest..!. . Vous avez mis 100,000 livres à la disposition du général Hoche, qui ne sont pas arrivées avant ton départ ; il a ordonné, que cette somme (annoncée au payeur) soit uniquement employée au payement de la solde des troupes destinées à s'embarquer. Il s'agit actuellement d'assurer
leur subsistance les magasins d'effets d'habillement étant totalement épuisés ici, J'ai
écrit aux commissaires ordonnateurs des quatre grandes divisions d'en faire passer à Brest avec célérité.
Je Joins ici le Journal du voyage que le général Hoche a fait faire en Irlande par le citoyen Mac Sheehy. (Archives nationales, AF"», 186 B.)
(2) Archives de la guerre. Expédition d'Irlande, 1797.
(3) Le Mémoire de Mae Newin (cité par Guillon, p. 303, Archives de la mtzrine) donne.à peu près les mêmes chiffres : 25,000 soldats réguliers, anglais et écossais, 20,000 miliciens, 20,000 volontaires ou yeomen.
. l'expédition de TATE et de CA8TANIER. 237
est attestée aussi par les historiens anglais James et Stephens, ainsi que par, l'irlandais Gordon ; les uns et les autres affirment que Tempressement des miliciens à se rassembler à la fin de Tannée 1796: sous couleur, de repousser une invasion, était au moins suspect, et qu'en cas d'arrivée des Français, la défection aurait .été générale. , . •
Les conditions d'une offensive bien conduite restaient donc pour le Directoire, aussi favorables qu'avant le départ de la première expédition. ' . ,
D'ailleurs, on maintint provisoirement à bord des vaisseaux revenus d'Irlande la majeure partie, des. troupes embarquées depuis trop longtemps déjà, mesure qui amena parmi ces soldats démoralisés et très éprouvés, des mutineries; (1) dont on vint difficilement à bout. On transigea en faisant mettre à terre les troupes embarquées sur les vaisseaux qui avaient besoin de réparations.
De plus,. un ordre de Grouchy, daté du 10 janvier, annonça formellement le prochftin. départ d'une, seconde expédition, à laquelle « la 9i® demi-brigade et la 24® légère (2) n'auraient pas l'honneur de participer, comme ayant tenu une conduite indigne de républicains français ».
10 vaisseaux de ligne (3), 4 frégates et quelques flûtes, pouvant porter ensemble 8,000 hommes, étaient tout prêts (4).
Ces forces devaient être triplées à la fin du mois.
Pendant ce temps, les retardataires de la première expédition continuaient à rentrer isolément à Brest (5).
Mais le gouvernement était bien loin de ces dispositions énergiques, et, au lieu de tenter de nouveau une grande expédition, il revint aux projets insuffisants et sans intérêt des coups de main avec de petits corps.
C'est ainsi que, le 14 janvier 1797, le ministre Petiet rendit compte au Directoire des ordres donnés pour faire embarquer le plus tôt possible les débris du corps de Quantin,
(1) Lettre de Groachy, l^^janvier. Punitions à des offlciere descendos à terre sans permission, 6 janvier. — Ordres des 8 et 9 janvier. — Ordres des 6, 9 et 10 janvier, (t) Ces demi-brigades rentrèrent en grâce on pea plus tard.
(3) Lettre du général Hédouville, 10 janvier.
(4) 13 janvier.
(5) En partant pour Paris, du reste, Hoche recommandait de ne pas débarquer TartiU lerie et de réparer les armes. Lettre à Hédouville, 11 février (Archives de la Guerre),
soit 5,000 hommes formés par la 21« demi-brigade et les déserteurs étrangers enfermés à la citadelle de Lille. Mais, outre que le général Quantin (1) ne voulait plus commander les déserteurs, ceux qui appartenaient à des pays amis de la République demandèrent à être remis en liberté. Les autres se révoltaient, tous devaient bientôt être dispersés.
Puis, on fit partir la singulière expédition des forçats de Tate, composant la 2* légion des Francs, conduite sur les frégates du capitaine Castanier.
L'américain Tate s'était déjà signalé au gouvernement français en lui proposant une expédition de flibustiers contre les Bermudes.
D'après deux lettres en anglais (2), adressées par cet aventurier au général Clarcke et retrouvées aux Archives nationales, c'est bien d'un acte de piraterie qu'il s'agit : l'armement sera fait aux frais de particuliers corsaires ou armateurs qui rentreront dans leurs déboursés par le pillage en règle de la colonie. Les agents d'exécution seront des déserteurs, des chouans et des Vendéens.
Ce projet n'eut pas de suite, mais lorsqu'on songea à une chouannerie en Angleterre, on pensa à Tate et c'est à lui que Hoche confia une mission dont il valait mieux le charger qu'un officier français.
Hoche écrivait, le 25 novembre 1796, au Directoire (3) :
Le colonel américain Tate doit, chargé de la conduite de 1000 hommes déterminés, être jeté sur les côtes d'Angleterre dans le canal de Saint- Georges . . . Tate ayant été débarqué avec ses hommes seulement, lesquels ne doivent avoir d'autres provisions que 200 cartouches, ses bâtiments (2 ou 3) devront aller se poster à l'entrée de la rade de Dublin, afin d'intercepter ce qui tenterait d'en sortir
et il faisait écrire par l'amiral Morard au commandant d'armes de Lorient de préparer les moyens de transport qui lui manquaient à Brest :
(1) Le général Quantin connaissait trop la valeur de ces troupes pour vouloir tenter une nouvelle entreprise avec elles ; le 29 Janvier, il demandait à être employé à l'expédition de Brest. Lettre du général Liébert, 29 mars. (Voir ci -dessus : Flottille de Dunkerque.)
(2) Archives nationales, carton AK«», 186 B. (Lettres du 9 thermidor et du 17 thermidor an IV.)
(3) Archives de la marine, BB", 103.
l'expédition de tate et de castanier. 239
Au commandant d'armes à LorienU
6 fHmaire (td novembre).
Le général Hoche aurait besoin de trois bâtiments qui réunissent à
une marche avantageuse assez de capacité pour porter ensemble environ
1000 hommes de troupe Ces bâtiments devraient être armés les
troupes n'auraient que le mousqueton et 200 cartouches par homme, sans équipage ni train d'artillerie. • . . . Je vous prie de voir s*il se trouverait dans votre port (Lorient) des bâtiments qui réunissent les qualités nécessaires.
J'attends que le port soit débarrassé pour y faire entrer les vaisseaux qui n'en sont pas (de l'expédition) afin de nous emparer du reste de leurs équipages.
Un peu plus tard, il précisait (I) :
Hoche au Directoire (à bord de la « Fraternité >0.
21 frimaire &a v (11 décembre 1706.)
J'ai confié â un homme de tête, ancien militaire, la conduite de la
seconde légion des Francs que j'ai levée ici ^ans le plus grand silence. Elle est composée de 600 hommes levés dans toutes les prisons de mon commandement et réunis dans deux forts ou îles afin qu'aucun ne s'échappe. J'y joins 600 galériens d'élite (ils sont encore dans les fers). Le tout sera bien armé, équipé et habillé avec des vestes de Quiberon. Cette légion, qui coûte infiniment peu, a d'intrépides chefs. Elle doit être mise â bord de deux frégates et d'une corvette et jetée le plus près qu'il sera possible de Bristol, sur lequel je veux essayer un coup de main d'autant plus facile que cette ville n'est point fortifiée et que les troupes en sont éloignées. Le chef de division Castanier est chargé de l'expédition, et, après avoir opéré son débarquement, je l'enverrai croiser devant Dublin, aÛn d'arrêter au passage les personnes qui voudraient, à notre approche, regagner l'Angleterre, Si cette expédition réussit, j'espère faire passer en France quelques contributions que j'exigerai de Liverpool et autres villes de commerce, en les menaçant qu'au cas de défaut de payement elles essuieront le sort qu'essuiera Bristol. Certes, si Quantin eût opéré de même, le gouvernement eût bientôt reçu de nos ennemis le moyen de les écraser
(Suivent les adieux.)
Le journal de Wolf Tone contient au sujet de ces singuliers auxiliaires quelques phrases typiques :
dO novembre. — J'ai vu passer en revue la Légion Noire, forte d'environ (1) Archives nationales, AF"», 186 B.
1800 hommes. Ce sont les bandits destinés à l'Angleterre et de tristes gredins (black guards). Ils m'ont rappelé les garçons verts fgreen boys, forçats) de Dublin.
Quant aux instructions données à Tate, elles sont reproduites sous toutes réserves, d'ailleurs, d'après la version d'un ouvrage contemporain anglais :
Copie authentique {!) {extraits) des instructions données par Hoche au général Tate {d'après f ouvrage ; « The Fishguard
. invasion or three days in 1797, ^^ par James. Londres^ 1897, communiqué par M. Charles Legras, du Journal des Débats) (1) :
« Il sera placé sous les ordres du général Tate un corps « de troupes complètement^ organisé^ de 1500 hommes, tous « résolus, déterminés, avec lesquels il peut tout entre- « prendre.' Il porte lé nom de seconde légion des Francs. i' «. La légion est complètement armée : des navires rapides « seront tenus prêts pour son transport qui se fera avant, « pendant ou. après le départ de Tescadre, mais la légion « n'aura d'autres bagages que des munitions pour fusil.
«Le colonelTate aura, le commandement; l'amiral douce nera' les ordres nécessaires à l'officier commandant les « forces maritimes qui devront se rendre dans le canal de « Saint-Georges et effectuer, s'il est possible, le débarque- « ment à la baie de Cardigan ou tout à proximité. »
Les instructions conseillent, en outre, de faire une. feinte dans le Somersetshire, et les recommandations les plus précises sont données pour l'objet principal de l'expédition, qui est de soutenir le peuple gallois. Le général Hoche remarque à ce sujet que les classes pauvres sont les plus disposées à se soulever, par suite du mécontentement causé par la famine
Il semblerait, d'après les instructions, que deux autres légions devaient envahir simultanément les comtés de Northumbcrland, Durham et York. Mais rien ne fut tenté
(I) Ces instructions sont empruntées à on pamphlet imprimé par John Wright, Piccadilly (1798), d'après des copies certifiées conformes aux documents originaux.
l'expédition de taxe et de CASTANIER. 241
dans ce sens. L'objet primordial à atteindre par la seconde légion était la destruction de Bristol ou de Liverpool; si, en arrivant à Tembouchure de la Severn, la première de ces villes paraissait inattaquable, la légion devait débarquer à la baie de Cardigan, pour de là gagner Liverpool par terre en traversant le pays de Galles et le Chester.
L'instruction continue en ces termes :
« L'expédition commandée par le colonel Tate a trois prince cipaux objets : le premier est, s'il est possible, de soulever « une insurrection dans le pays; le second d'interrompre, ou a tout au moins de gêner le commerce de Fennemi ; le troi- « sième de préparer et de faciliter une descente en détour- « nant les vues du gouvernement anglais. »
Il est nécessaire de signaler la concordance frappante qui existe entre ces instructions et les souvenirs personnels de Wolf Tone.
25 novembre. — J'ai travaillé toute la journée aux instructions destinées au colonel Tate, cet officier américain qui a offert ses services et à qui le général a donné le rang de chef de brigade, avec 1050 hommes de la légion Noire, pour aller faire une entreprise de flibustiers en Angleterre. Sauf quelques erreurs dans les localités, qui, peut-être, ne me paraissent telles que par suite de mon ignorance, ces instructions sont parfaites : elles ont été rédigées ou au moins corrigées par le général lui-même. Si Tate est un gaillard audacieux et a quelque talent militaire, il fera le diable en Angleterre avant d'être pris. Son objectif est Liverpool et je crois qu'une conversation tenue entre le colonel Shee et moi y est pour quelque chose : je lui disais qiic si nous nous établissions en Irlande, il faudrait faire une expédition de pirates dans cette région, mais je voudrais que ce fût nous qui puissions profiter de ce coup. Je voudrais bien, pour mon compte, faire une petite visite à Liverpool avec quelques-uns des messieurs du quai Ormond (1). Cependant, je dois dire que les citoyens de la légion Noire sont bien peu au-^lessous de mes concitoyens, aussi bien comme aspect que comme moralité, cette dernière qualité ayant été prodigieusement développée par trois ou quatre camj)agnes en Bretagne ou en Vendée. Un millier de ces malheureux à jaquette noire feront Tédification de John Bull s'ils arrivent en Lancashire
26 novembre. — Aujourd'hui, par ordre du général, je mets au net les instructions de Tate, avec quelques modifications, particulièrement au sujet de l'objectif qui est maintenant Bristol. S'il arrive sain et sauf, il pourra enlever cette ville par un coup de main et la brûler de fond en comble. J'ai
(1) Les forçats.
242 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE PREmER.
transcrit avec le plus grand sang-froid Tordre de réduire en cendres la troisième ville de toutes les possessions britanniques, dont les immeubles valent bien 125^ millions de francs. Mais c'est la guerre. Les Anglais ont tout incendié sans merci en Amérique ; ils ont essayé d'affamer 25 millions d'hommes en France, et par-dessus tout, en ce moment, ils tiennent mon pays en esclavage, mes amis en prison et moi en exil
Voici, d'autre part, la seule pièce, d'origine française, trouvée au sujet de cette tentative :
Journal de route du chef de division Caslagniery commandant la frégate la Vengeance, ayant sous ses ordres la frégate la Résistince, la corvette la Constance et le lougre le Vautour, laquelle division était destinée à débarquer en Angleterre la Légion des Francs, n® 2 (I).
Le 28, à 7 heures du matin, ordre d'appareiller, fait route pour venir mouiller sur la rade de Camaret, à 9 heures jeté l'ancre
Toute cette journée, celle du 29 et jusqu'au 30 pluviôse, nous restâmes mouillés dans la rade de Camaret, faisant nos dispositions pour partir le plus
tôt possible, les vents toujours à l'est grand frais Il ne se passa rien
d'extraordinaire, sinon que, dans la matinée du 29, un soldat de la légion des Francs ayant été mis aux fers pour avoir vendu son habit, et ayant cassé le cadenas de la barre de justice, puis tenu des propos tendant à la révolte, je le condamnai sans autâ'e forme de procès à passer trois tours de bouline par quatre-vingts de ses camarades. Son jugement fut exécuté sur-le-champ. Depuis lors il n'y a plus eu de révolte.
Le 30 pluviôse, à 3 heures du soir, signal d'appareiller; à 7 heures, doublé le Four, signalé route au nord, ordre de forcer de voile.
Le !•' ventôse, eu connaissance des côtes d'Angleterre dans le N.-E. ; h
2 heures après midi, relevé la Roche-le-Loup au N.-E. i/4 E. du compas
à 2 h. 40, vu 14 bâtiments anglais bien chargés dans le nord de nous. Fait signal de les aller reconnaître ; en même temps, mis dehors pour couper la terre à un grand brick que je prenais pour un bâtiment de guerre. C'était le paquebot de Dublin, ayant beaucoup de passagers des deux sexes à son bord. Comme je m'étais approché pour cette chasse à peu près à une portée de canon des Long-Ships, je mis pavillon et flamme russes et continuai ma route au milieu de ce convoi. La crainte de manquer mon expédition en me faisant reconnaître me fit manœuvrer ainsi ; mais un petit cutter étant devenu trop curieux, à ce que je croyais, je le laissai parmi nous jusqu'à la nuit que je donnai ordre au Vautour de le prendre et de le couler à fond, ce qui fut exécuté.
Toute la nuit du !•' ventôse au 2, nous louvoyâmes pour entrer dans le canal de BristoL
Le 2, à 1 heure après midi, fait signal à la division de se préparer à mouiller,
(1) Archives de la marine, BB»^, Ut.
l'expédition de tate et de castanier. 243
un instant après, jeté Tancre par 35 brasses, fond de gros graviers, la pointe N. de nie Lundey nous restait S. i/^ S.-O. du compas, à 2 lieues de distance. A 7 heures du soir, signal d'appareiller et de louToyer pour remonter le canal de Bristol. Depuis Tinstant que j^avais donné dans le canal de Bristol, j'ayais fait mouiller à chaque jusant et mettre à la voile tous les flots ; nous étions parvenus par cette manœuvre à remonter le canal jusque par le travers de Parlock-Bay. Mais, à cette hauteur, le flot n'ayant presque plus de forc« et les vents étant constants dans la partie de Test, avec grande apparence de mauvais temps, je me décidai à sortir du canal de Bristol pour venir chercher la baie de Cardigan, second point qui m'était désigné pour le débarquement des troupes.
Le 4 ventôse à minuit, signal à la division d'arriver et de se tnaintenir à portée de la voix. Le temps était très sombre, les vents de TE. variables au S.-E., je fis manœuvrer pour venir chercher le feu de la pointe Sainte-Anne, ensuite celui nommé « Small Leith » (probablement Light). Je trouvai ce dernier par le moyen de la sonde et j'en eus connaissance le 5 ventôse à
4 heures du matin Le 5 à midi, relevé le cap Saint-David au S. 1/4
S.-E du compas, à une lieue. A 1 heure, donné chasse à un grand cutter qui s'est sauvé à terre.
Le même jour, à 4 heures du soir, mouillé sur la rade de Cardigan, tout près de terre, mis de suite nos embarcations à la mer, et, à 5 heures, elles partaient de tous les bâtiments chargées de troupes qu'elles mirent à terre sous la protection de nos canons. Personne ne s'étant opposé au débarquement, il fut continué de la même manière. A 2 heures du matin du 6 ventôse, toutes les troupes étaient à terre ainsi que les armes, vivres et munitions.
Le 6 ventôse, h 4 heures du soir, le colonel Tate avec tous ses officiers, me signifièrent n'avoir plus besoin de mon ministère. J'en fis dresser procèsverbal (1) pour me conformer à mes instructions, en présence des étatsmajors de la division et je fis ensuite mes dispositions pour l'exécution du surplus de ma mission. A 5 h. 10, la division était sous voiles. J'expédiai au même moment le lougre le Vautour pour Brest avec des dépêches au général Morard de Galles pour lui faire part de la réussite de mon expédition. Les vents au S. variables au S.-E.
Je fis route pour venir établir ma croisière devant Dublin. Je ne pus m'y maintenir que jusqu'au 8 ventôse, 9 heures du soir, tant à cause du chîingement des vents qui y étaient passés au N.-E. avec apparence de mauvais temps, que parce que nous étions encombrés des prisonniers provenant de 1 4 bâtiments que nous avions coulés, dont 2 tenders armés, et surtout par le rapport que me firent ces prisonniers que 2 vaisseaux et 2 frégates partis de Liverpool étaient à notre recherche.
Le 8 ventôse au soir, signalé la route au S.-O., ordre de forcer de voile. Je
(I) Le procès-verbal de décharge pour le capitaine Castagnier, est signé :
Tate. chef de brigade; Le Brun, chef do bataillon; Didier, capitaine; Faucon, aide de
camp; Bremond, capitaine; Guilleret, capitaine; GuéricI, capitaine; Gavcl, capitaine, plus
les officiers de marine.
dirigeai ma route sur les Sorlingues pour ne pas être aperçu des côtes d' Angle teixe (1).
Nous devons à Fobligeance de M. Ch. Legras, du Journal des Débats^ auteur du livre Terre d'Irlande (Paris, 1898), la connaissance d'un ouvrage curieux, intitulé The Fishguard invasion by the French in 1797, par M. E. James, Londres, dont il a déjà été donné un extrait ci-dessus.
Cet ouvrage contient plusieurs pièces ayant un caractère officiel et est composé d'après le Journal de feu le Révérend Daniel Rowlands^ ancien vicaire de Llanfiangelpenybout^ témoin oculaire de la descente. C'est une œuvre littéraire amusante et qui contient probablement des faits exacts, mais sans que l'ensemble ait le moindre caractère d'authenticité.
Les faits présentés d'après cette source, le sont donc sous les plus expresses réserves.
Le lundi 22 février 1797, d'après M, James, les quatre navires français jetèrent l'ancre dans la baie du Fishguard, petite anse de la baie de Cardigan. S'approchant sous pa\illon anglais, ils n'arborèrent leurs couleurs qu'à courte distance de terre et furent même salués par l'artillerie d'un petit fortin élevé au fond de la baie.
Au coucher du soleil les troupes étaient à terre, et, dès le 23 au matin, les navires repartaient.
Pendant la nuit du 22 au 23, on avait rassemblé à la ville de Fishguard, les yeomen de Castle-Martin, la milice de Cardiganshire, les fencibles d'infanterie du colonel Know, quelques matelots et canonniers, le tout sous les ordres de lord Cawdor. Mais la journée se passa sans le moindre engagement, les Français s'étant contentés d'occuper une petite hauteur appelée Camunda, et les Anglais n'ayant fait qu'une reconnaissance insignifiante (2).
(1) On va ensuite croiser entre 46* et 50* de latitude et 16* à IS» de longitade. On y subit une tempête le It, qui cause des avaries. La Vengeance rentre à Brest sans encombre le 19, le Vautour y était déjà arrivé.
Quant à la Résistance et à la Constance, n'ayant pas obéi aux signaux, elles avaient abandonné le chef de division et s'étaient fait prendre toutes deux. (Rapports des capitaines. Archives de la Marine, BB»*, lit.)
(2) L'ouvrage cité et d'antres auteurs anglais signalent aussi la curieuse version d'après laquelle un rassemblement de femmes galloises venues pour assister an combat et couvertes du traditionnel chftie rouge, auraient, de loin, été prises par Tate pour des troupe» régulières anglaises. De la part de ce flibustier et de ses bandits, tout est possible.
, l'expédition de tate et de castanier. 245
Le 24, Tate demandait une capitulation en ces termes :
<c Monsieur, les circonstances dans lesquelles le corps sous mes ordres a été débarqué rendant inutile toute opération ultérieure qui n'aboutirait qu'à du sang versé et à des pillages sans raison, les officiers de toutes mes troupes désirent entrer en négociations avec vous, d'après des principes d'humanité, pour traiter de leur reddition. Si vous entrez dans ces vues, veuillez en faire part au porteur et, au même instant, les hostilités cesseront. »
Tate aurait, paraît-il, voulu obtenir d'être reconduit à Brest, avec ses troupes, sur des navires anglais. Lord Cawdor répondit :
<( Monsieur, la supériorité de mes forces, qui d'ailleurs s'accroissent à chaque instant, m'empêche de traiter h d'autres conditions que votre reddition pure et simple. Je partage votre désir d'éviter une inutile effusion de sang. Vous pouvez l'éviter en vous rendant immédiatement, car les soldats britanniques n'aiment point à lutter contre un ennemi manifestement inférieur en forces J'attendrai votre réponse jusqu'à 10 heures
Tate se rendit sans conditions.
D'après James, les Anglais n'auraient pas compté 500 soldats.
Lord Milford à duc de Portiand, secrétaire d'État pour rintérieur,
Haverfordwest, 24 février.
« J'ai l'honneur d'informer Votre Grâce que la totalité des troupes fran- « çaises, montant à environ 1400 hommes, se sont rendues et sont en marche « pour Haverfordwest. Je profite de la première occasion pour annoncer ces « bonnes nouvelles à Votre Grâce et j'aurai l'honneur de lui écrire par la <( poste de demain. »
« My Lord,
Lord Cawdor au duc de Portiand.
Fishguard, M février.
« Ayant reçu mercredi dernier, à onze heures du soir, la nouvelle du «< mouillage, dans une petite crique près de la ville, de trois grands navires « de guerre et d'un lougre, je me mis en marche immédiatement avec la « milice de Cardiganshire et toutes les forces provinciales que je pus réunir. « J'appris bientôt d'une façon certaine que l'ennemi avait débarqué au « nombre de 1200 hommes, mais sans canon. A l'entrée de la nuit, un offi-
« cier que Je sus être le commandant en second, m'apporta une lettre dont je
« joins copie, ainsi que de ma réponse, d'après laquelle l'ennemi offrait de se
« rendre, ce qu'il fit, en effet, en déposant les armes aujourd'hui à deux
« heures. Je ne puis, en ce moment, informer Votre Grâce du nombre exact
«< des prisonniers, mais je crois que c'est la totalité de leur force. J'ai l'inten-
« tion de les conduire cette nuit à Haverfordwest, où je ferai la meilleure
<c distribution que je poun*ai. Les frégates, la conrctte et le lougre ont mis à
'< la Toile hier soir et étaient complètement hors de Tue ce matin. Les fatigues
« que nous avons subies m'excuseront auprès de Votre Grâce pour ne pas lui
« donner plus de détails, mais mon impatience de rendre justice aux ofliciers
« et à la troupe que j'ai l'honneur de commander, me fera garder le moindre
« délai possible pour instruire Votre Grâce de leurs mérites et en même temps
« pour lui donner toutes les informations en mon pouvoir. Le l)on esprit et le
a loyalisme qui ont régné dans toutes les classes et dans tout le pays sont
« infiniment au-dessus de ce que je puis exprimer. »
La « distribution » de lord Cawdor consista à placer 700 hommes dans la belle et ancienne église de Sainte-Marie (qu'ils dégradèrent gravement), 500 dans la halle municipale et le reste dans des hangars à marchandises de Haverfordwest. Les officiers furent prisonniers sur parole.
Peu après, les prisonniers furent conduits à Carmarthen et à Pembroke où se passa une évasion romanesque avec Taide de deux jeunes filles du pays. La plus grande partie d'entre eux fut ensuite ramenée en France quand on eut su quelle sorte d'hommes ils étaient. Le général Tate et quelques officiers conduits à Londres furent détenus à Dartmor ; leur voyage à travers l'Angleterre ne s'accomplit pas sans danger, car la population furieuse contre les Français voulait les lyncher (1).
(l) Le 14 novembre 1797, le général commandant la 14* division rendait compte au Ministre (Archives de ia guerre, Anuée d'Angleterre) « de l'arrivée en rade de Cherboarg de trois navires parlementaires anglais, portant 51 1 prisonniers français, dont 114 se disent de la légion des Francs ». Le commissaire de la Marine refusa de recevoir ces derniers, et son Ministre l'approuva, par la raison que, dans l'échange convenu du Commodore Sydney Smith contre 4,000 Français, le choix de ces derniers devait être fait d'accord avec l'agent Chartier, résidant à Londres. Cependant, on se décida à laisser débarquer les 512 rapatriés; mais on enferma dans les forts de Cherbourg tous ceux qui provenaient do la légion des Francs, ainsi que 130 prisonniers de couleur. (Lettre du général commandant la 14* division, en date du 26 novembre 1797. — Archives de la guetTe, Armée d'Angleterre).
Les archives contiennent, en outre, de nombreuses pièces de l'année 1797, dans lesquelles se reflète la crainte inspirée sur les cétes françaises par la menace faite par les Anglais de jeter à terre, inopinément, les malfaiteur» envoyés chez eux.
l'expédition de tate et de castanier. 247
Ces quelques détails s'accordent assez bien avec la version donnée par M. Guillon {La France et t Irlande^ page 296), d'après l'article The French landing at Fishguard [Archœologia Cambrensis^ n*> d'octobre 1883).
Ils suffisent largement pour un épisode sans intérêt militaire et sur lequel il vaut mieux passer rapidement.