CHAPITRE II
L'arrêté du 13 décembre avait prescrit la formation à Brest pour le 1®' floréal (20 avril) d'une armée navale de 34 vaisseaux. Qu'avait-il été fait pour faire passer ce grand projet du domaine de la spéculation dans celui du réel?
L'arrêté n'était pas plus tôt signé que le Ministre de la marine s'apercevait qu'en promettant 34 vaisseaux, il s'était fort aventuré.
Je vous préviens, écrit-il le 14 décembre à l'ordonnateur du port de Brest (i),
que le Directoire exécutif vient de décider que tous les vaisseaux et
frégates en état de tenir la mer seront armés poui* le mois de germinal prochain. D'après les états que j'ai sous les yeux il paraîtrait que vous ne
comptez que sur 25 vaisseaux à mettre en armement ; et, en effet, ceux qui restent auraient besoin de fortes réparations, et quelques-uns môme d'une refonte. Aussi, dans un temps ordinaire, ces bâtiments n'eussent-ils pas été employés. Mais, dans les circonstances actuelles, il est d'autant plus important de mettre en usage toutes les ressources, qu'il ne s'agit pas d'entreprendre un voyage au long cours, mais seulement une campagne de quelques décades pendant la belle saison. Il conviendra donc que le nombre des vaisseaux h armer à Brest soit de 34, et que, parmi ceux qui sont désarmés depuis longtemps, vous en choisissiez 9 qui puissent encore prendre la mer au moyen de quelques réparations. Si les Anglais en certains cas font sortir des vaisseaux faisant de l'eau h deux pompes, ne devons-nous pas imiter cet exemple lorsqu'il s'agit de terminer la guerre par un coup décisif?
Je pense qu'il conviendrait de discuter tous les éléments de l'expédition dans une conférence journalière, à laquelle seraient appelés le directeur des mouve-
(l) Archives de la Marine (BB»^, 114).
ments et celui des constructions et le Tice-amiral Lelarge dont l'expérience et les talents méritent la plus grande confiance. Cette réunion s'occuperait avec TOUS de toutes les mesures à prendre pour effectuer les opérations de manière à n'entreprendre chaque objet que successivement et avec la méthode et la
célérité convenables
Vous voudrez bien, ainsi que je vous Tai mandé précédemment, me rendre chaque décade un compte exact de tous les ouvrages qui auront été faits, de manière que je puisse faire connaître au Directoire la progression de tous les genres de travaux.
Trois jours après, il fallait déjà en rabattre.
Marine à l'Ordonnateur du port de Brest (i),
17 déeombre.
Je vous ai mandé que l'intention du Directoire est de porter l'armée
navale de Brest à 34 vaisseaux. Sans revenir sur cette disposition dont il conviendra toujours de s'occuper, le Directoire a décidé qu'il faut sur-le-champ procéder au réarmement des 25 vaisseaux compris dans l'état joint à votre lettre du 13 frimaire, de manière qu'ils soient prêts à mettre à la voile dans le mois de ventôse prochain. Je suppose qu'il sera possible de joindre à ces bâtiments le vaisseau le Jean-Bart^ dont le radoub doit être incessamment terminé. Je donne également des ordres pour joindre à l'armée le vaisseau la Réiwlution qui est à Rochefort et V Hercule, en armement à Lorient, Ainsi, l'armée pourra être composée de 28 à 30 vaisseaux, tous en état de prendre la mer au printemps Le vic«-amiral Lelarge devra exercer sur les mouvements et les travaux du port une surveillance temporaire qui devra cesser aussitôt que l'armement sera terminé. Je vous observe au surplus qu'il ne pourra
donner directement aucun ordre et qu'il ne pourra me rendre compte de
ses opérations qu'en commun avec vous. Cette disposition aura l'avantage d'employer cet officier général de la manière la plus utile à la République et de vous laisser plus do temps pour le travail de cabinet auquel votre présence habituelle dans le port ne vous permettrait pas de vous livrer
Cependant, 25 vaisseaux constituaient une force très respectable et, la promettre au général Bonaparte comme le faisait le Ministre, était de nature à le satisfaire.
Le Ministre de la marine au général Bonaparte (2).
20 décembre.
Je m'empresse de vous adresser Vétat au vrai des vaisseaux existant au
(1) BB»v, 114.
(2) BBiv, 114.
port de Brest qui peuTent être mis promptement en état de tenir la mer. Vous Terrez qu'on peut compter sur Tarmement très prochain de 25 vaisseaux, dont 4 à trois ponts, 2 de 80 et 19 de 74.
Je crois superflu de vous donner la nomenclature des frégates mais je
puis vous répondre qu'il en sera réuni à Brest un nombre plus que suffisant pour les opérations de Tarmée.
11 s'agit maintenant de rassembler les vivres et approvisionnements de toute nature que Tarmée exige; des mesures ont été prises avec les fournisseurs pour que cet objet important fût rempli et les ports ont reçu Tordre d'accélérer
de tout leur pouvoir la confection des cordages et des mâtures Je vais
indiquer aussi au port do Brest des moyens sûrs et prompts de réparer les vieux vaisseaux non compris dans Tétat de situation, de manière à accroître l'armée de tous les bâtiments qui pourront tenir la mer sans compromettre leur sûreté et encore moins la vie des hommes
Malheureusement, comme toujours depuis le commencement de la guerre, ce qui allait manquer à Brest ce n'étaient pas les vaisseaux, mais les ressources matérielles nécessaires aux armements.
Le 23 décembre, Sané, ordonnateur du port, demande avec instance des cordages (1) et obtient la promesse que des chasse-marée lui en apporteront de Nantes. Le 6 janvier, la détresse dans le port est telle (2), que faute de pain pour nourrir les troupes, on doit prélever du biscuit sur les approvisionnements des vaisseaux. Le 14, Farrivée à Brest d'un petit convoi venant de Nantes sauve d'une famine imminente, mais le vin et le chanvre fout toujours défaut. Les tonneaux manquant, les navires armés en . sont réduits à deux mois d'eau dans leurs soutes (3). Une des causes persistantes des retards apportés à la mise en rade des vaisseaux réparés est le manque de cordages, et l'arrivée de cet élément essentiel du gréement est soumise aux chances de la mer et aux risques résultant des croisières anglaises (4).
Pourtant l'argent, sans être abondant, suffit aux payements journaliers, de sorte que les travaux avancent tant bien que mal (5).
(1) Lettres du 23 et du 24. (Archives de la Marine, BBi^, 114.)
(2) Archives de la Marine, BB', 134.
(3) Lettre de l'amiral Lesage, 25 février (BB', 134).
(4) C'est sans doute le souvenir de cette détresse qui inspira à Napoléon Tidée du canal de Nantes à Brest.
(5) Lettre de Sané, du 14 janvier (BBi*, 134).
Dès le 25 décembre, les cinq vaisseaux Océan^ Invincible^ Républicain^ Jupiter et Berwick entrent en armement et le Jean-Bart passe au bassin de radoub (1). Le 1®' janvier, le Mont-Blanc^ qui vient d'en sortir, y est remplacé par le Jemappes. Ce dernier, le 8, cède la place au Tyrannicide^ puis au MuciuSy qui est reconnu hors d'état de servir (14 janvier), et auquel, sans perte de temps, on substitue le Watigny.
L'activité mise en œuvre pendant ces six premières semaines est considérable, mais les résultats apparents pour tout autre qu'im homme du métier, c'est-à-dire la mise en r^de de vaisseaux prêts à partir, sont encore nuls au moment où, le 17 février, Desaix arrive à Brest porteur d'une lettre du Ministre de la marine.
Le Ministre de /a marine au Commandant des armes et à l'Ordonnateur du port de Brest
19 pluviôse (7 février) (t).
Cette lettre vous sera remise, Citoyens, par le général Desaix, commandant en chef l'armée d'Angleterre. L'intention du Directoire exécutif, en envoyant cet ofÛcier général à Brest, est qu'il prenne connaissance de la situation actuelle des armements et de toutes les opérations relatives à l'opération qui
se prépare Je n'ai pas besoin de vous engager à admettre le vice-amiral
Lelarge dans les conférences que vous aurez avec le général Desaix Il
conviendra que vous profitiez de la présence du général en chef et de l'inQuence que ses talents militaires et son patriotisme lui donnent, pour imprimer une vive impulsion aux travaux et pour réunir toutes les volontés et tous les esprits contre l'ennemi le plus implacable de la République.
Le Directoire voit avec satisfaction les soins que vous avez pris pour atteindre ce but et je suis certain que cette circonstance vous fournira les moyens d'en étendre et d'en assurer les eflTets.
Faute du texte exact du rapport présenté à Bonaparte par Desaix, à son retour à Paris, on est réduit à chercher d'autres témoignages pour démêler quelles purent être les impressions du commandant par intérim de l'armée d'Angleterre.
Dans une première lettre datée du jour môme de l'arrivée de Desaix, l'ordonnateur Sané écrit au Ministre (3) :
« Il (Desaix) me parait satisfait des détails dans lesquels je suis entré »
(1) Lettres de Lelarge et de Forestier {Archives de la Marine, BB», 133;.
(2) BBnr, ItQ.
Le surlendemain, Sané envoie au Ministre un compte rendu plus explicite :
Sané, ordonnateur, au Ministre de la marine {i).
1" ventôse (10 février).
Le général Desaix, à son arrivée à Brest, se rendit à mon cabinet où nous nous entretînmes longtemps des projets du Gouvernement et des dispositions prises pour effectuer la descente en Angleterre. Je ne lui ai pas laissé ignorer tous les ordres que vous m'avez transmis, ainsi que toutes les dispositions que TOUS avez prises pour assurer au port de Brest tous les objets nécessaires à Texpédition, mais je lui ai fait sentir en même temps que le prompt arrivage de ces divers approvisionnements ne dépendait point de vous, puisqu'ils ne pouvaient, en majeure partie, nous parvenir que par la voie de la mer. Ce général parut très satisfait de notre entretien et me quitta en me disant les choses les plus honnêtes et les plus flatteuses. Il a journellement parcouru tous les ateliers du port. La beauté de nos vaisseaux Va particulièrement frappé et il a paru très satisfait du zèle et de la bonne volonté des différents chefs de service
Le lendemain de son arrivée, il m'adressa une série de questions J'ai
constamment affirmé que vous aviez pris toutes les mesures pour remplir les vues du Gouvernement
Il semblerait, d'autre part, que l'impression recueillie par Desaix après sa conversation avec l'amiral Morard de Galles ait dû être beaucoup moins encourageante.
Le vice-amiral Morard de Galles au Commandant des armes (de Brest).
t9 pluviôse (17 février).
Le général Desaix est arrivé ici le 26 au soir Je me suis empressé
de lui donner les renseignements qu'il a désirés. 11 a vu avec surprise le peu de moyens que nous avons en c« port pour pousser avec activité les opérations relatives à l'expédition qui se prépare et la pénurie, tant en hommes qu'en munitions navales, à laquelle nous sommes réduits
Quels que soient les termes dont se servit Desaix auprès de Bonaparte, voici comment celui-ci les interpréta dans son rapport au Directoire, en date du 23 février (3) :
(1) BB', I3i.
(3) Il est douteux toutefois que le rapport de Desaix soit parvenu à Bonaparte avant le 23 février (Correspondance de Napoléon, n« 2419, citée ci-dessous in extenso).
« Notre marine est aujourd'hui aussi peu avancée qu'à Fépoque où Ton a « créé l'armée d'Angleterre, c'est-à-dire il y a quatre mois.
« Il n'y a à Brest que 10 vaisseaux en armement, qui sont sans équipages <( et encore bien loin de pouvoir tenir la mer. Les Anglais nous y bloquent « avec quelques vaisseaux. »
Il pourrait y avoir dans ces quelques lignes une confusion probablement voulue.
Tout d'abord la préparation ne durait pas, au moment du voyage de Desaix, depuis quatre mois, mais depuis deux seulement, puisque les premiers ordres à Sané sont du 13 décembre.
En second lieu, il n'avait jamais été question d'être prêt au milieu de février, mais au 20 avril (1).
Quoi qu'il en fût des nouvelles dispositions prises vers cette époque à Paris, Tactivité des préparatifs entamés à Brest ne se démentit pas.
Dès le 25 février, Tamiral Lelarge (2) se croyait en droit de promettre 28 ou 29 vaisseaux pour le printemps. D'après hii, VOcéan, Vlnvincible^ le Berwickj le Balave, le Duquesne, le Mont-Blanc étaient prêts à être mis en rade ; le Bepublicain était déjà complètement gréé, le Watigny entrait en armement. Effectivement, le 7 mars, le Berwick et le Duquesne étaient mis en rade; le Bat ave ^ le Mont-Blanc^ V Océan ^ V Invincible et le Républicain n'attendaient pour le faire que leur complément en matelots et en vivres; le Watigny était presque prêt ainsi que le Zélé^ le Fougueux^ Y Entreprenant. En outre, le Cisalpin^ le Jemappes^ le Tyrannicide^ le Jean- Jacques-Rousseau ^ le Tourville et le Formidable^ déjà lestés, seront bientôt entrepris (3).
Le 15 mars, U y a déjà six vaisseaux en rade, le 23 l'arrivée du Zélé (4), de V Océan et du Fougueux i^ovia leur nombre à neuf; le 8 avril il y en a deux de plus : l'Indomptable et le Cisalpin. Puis viennent le Jean-Jacques-Rousseau et
(1) Nous retrouTerons pins IoId, manifesté plus nettement encore, cet oubli peut-^e voulu d'une date préalablement acceptée.
(2) Lettre du 25 (BB', 134).
(3) Lettres des 9, 23 et 31 mars, 4, 8, 10, 18 et 24 avril (BB», 133).
(4) Ce vaisseau devait avoir un accident qui obligea à le mettre en réparation.
le Gaulois^ le 7 (24 a\Til). Deux autres : V Invincible et le Républicain^ n'attendent que leurs gros câbles pour se joindre k eux.
Avec lo, Révolution^ venue de Rochefort, on a 13 vaisseaux prêts à mettre à la voile à Tépoque fixée.
Le vice-amiral Leiarge, chargé da l'inspection du réarmement de l'armée navale, au contre-amiral Bruix, ministre de la marine et des colonies.
15 floréal (4 mai) (1).
Citoyen Ministre,
Pour TOUS mettre à même de connaître parfaitement où en est notre armement, nous croyons devoir vous adresser ci-joint un état de situation des 30 vaisseaux qui existent au port de Brest et qui doivent composer l'armée navale.
Vous remarquerez qu'il y a 13 vaisseaux en rade, 2 armés dans le port, 3 en armement et ii prêts à armer. Nous vous prions instamment d'observer que les vaisseaux en rade sont en générai mal armés. La plupart ont de mauvais gréements; les câbles sont en partie usés et leurs équipages ne sont pas au complet.
Les vaisseaux qui restent à armer sont tous matés, à l'exception d'un seul. Ils sont lestés en fer et beaucoup le sont en pierre. S'il nous arrive des marins, ils ne tarderont pas à être armés; ils manqueront de câbles, à moins que Ton n'envoie au port de Brest du fil de caret pour en faire. Nous vous prions, Citoyen Ministre, de prendre ce dernier objet dans la plus haute et dans la plus sérieuse considération.
Le vaisseau le Redoutable a été mis en rade le 13 de ce mois.
La frégate V Immortalité, entièrement réparée et réarmée, ira aujourd'hui.
Le vaisseau la Constitution est totalement gréé, et son premier plan d'eau fini de se remplir; on va de suite s'occuper de son second.
Le Hoche a son premier plan d eau commencé, ses mâts de hune guindés et capelés.
Le DiX'Aoùt a son grand mât et celui d'artimon capelés; on va commencer son premier plan d'eau.
On s'occupe avec force, dans le bassin de Brest, des réparations du vaisseau le Zélé,
Signé : Lblarqb.
Sané.
On ne devait pas s'en tenir là.
Le 12 mai, Lelarge et Sané écrivaient :
Leiarge et Sané,
Î3 floréal (Itmâi)(l).
Les vaisseaux la Constitution et le Hoche sont totalement armés, ils n'attendent que des câbles, ainsi que Vlnvinciblej pour pouvoir être mis en rade et se réunir aux 13 vaisseaux qui y sont déjà. Le Républicain ira sous peu de jours, ayant eu le moyen de lui faire ses câbles.
Le Zélé est parfaitement réparé et en état, il sortira du bassin le 26 et le 27 et sera mis de suite en réarmement.
Le vaisseau le Dix-Août est déjà gréé, on s'occupe en ce moment de Tarrimage de son premier plan d'eau qui est en partie rempli.
Le Tyrannicide, entré en armement le 18, a ses haubans de hune capelés et son premier plan d'eau fort avancé.
Le TourviÛe est entré en armement le 21 ; on travaille à capeler ses haubans et à lui compléter son lest de pierre.
La frégate la Romaine est entrée hier dans le port pour réparer son doublage en cuivre qui se trouve en mauvais état.
Effectivement, le 18 mai, le Républicain sort du port, où Ton armait le Tyrannicide^ le Tourville et le Jeinappes^ qui devaient être prêts le 28, et où Ton réparait le Zélé, Le 2 juin (2), il y a 14 vaisseaux en rade et 8 armés dans le port. Le 17, l'amiral Lelarge, nommé au commandement de l'armée navale et ayant arboré son pavillon sur Y Océan ^ fournit Tétat suivant :
15 vaisseaux en rade; 9 armés dans le port ;
3 en armement (Dugommier, Terrible j Mucius, presque prêts) ; 3 prêts à armer (le Jean-Bart entrera en armement dans les premiers jours de la prochaine décade ; il ne restera que V Entreprenant et le Censeur) (3).
Le port de Brest avait facilement fourni le contingent de 3,000 tonneaux qui lui était demandé le 7 mars lors de la. répartition de l'affrètement des transports (4). Quant aux
(2) Lettre de Sané, 2 juia.
(3) Les 9 vaisseaux armés dans le port manquaient de câbles pour leurs ancres.
(4) Lettre de Sané.
autres ports, ils avaient équipé les navires nécessaires et 60 d'entre eux partant de Nantes chargés de munitions, bien que forcés un moment de relâcher à Audierne par les menaces des navires anglais, forçaient la croisière et entraient à Brest le 20 avril (1). Une division formée des vaisseaux Mont-Blanc^ Watigny^ Zélé^ réputés les meilleurs voiliers, et des frégates Loire et Fraternité^ avait favorisé le passage du convoi et devait en amener plusieurs autres.
En somme, à la fin de mars le port de Brest pouvait faire prendre la mer à 13 vaisseaux. On était bien loin, à la vérité, du chiffre de 34 fixé d'abord, mais, dans l'état de détresse où ils se trouvaient, les efforts de Sané et de Lelarge avaient été remarquables.
Hoche n'avait pas eu plus de vaisseaux, et aux 10,000 soldats qu'on aurait pu y embarquer on en aurait pu joindre 30,000 autres sur les navires marchands (2). C'était plus qu'il n'en fallait pour que l'Irlande fût perdue pour les Anglais.
Cependant, un très grave défaut auquel on n'avait pu remédier et qui seul peut expliquer l'inactivité dans laquelle resta plus tard l'escadre de Brest au milieu de circonstances pressantes, c'était le manque de matelots, pénurie qui se retrouve pendant toute la duréç de la guerre et eut de si funestes conséquences.
(!) Lettres de Mortrd de Galles, du l*' floréal et du 4 avril (BB% 131).
(2) 17 ventôie (7 mars). — Affrètements ordonnés : 20,000 tonneaux pour 30,000 hommes, plus 10,000 sur les bâtiments de guerre (Bordeaux, Nantes, Brest, Morlaix, Orandville). Tous ces bâtiments devront se rendre à Brest. Faut-il continuer? (Lettre du Ministre au Directoire. BB>v, 1 19).
Rapport du Ministre au Directoire.
13 floréal (2 mai 1798). — Dans l'espéranco de porter l'armée navale de Brest à 25 ou 30 vaisseaux et de tenter une expédition sur l'Angleterre, on avait frété dans les ports, depuis Bordeaux jusqu'à Granviilo, un nombre de navires de commerce suffisant pour porter 30,000 hommes. Le fret de ces bâtiments a été fixé à 5 livres du tonneau, de
manière que, pour 20,000 tonneaux, la dépense s'élève à 100,000 livres par mois
Il est malheureusement reconnu aujourd'hui que l'expédition ne peut avoir lieu prochainement Je ne proposerai pas au Directoire de licencier sur-le-champ la totalité des
bâtiments ainrétés, attendu que plusieurs sont déjà chargés de munitions navales
destinées pour Brest, mais je le prie de m'autoriser à restituer au commerce tous les bâtiments inutiles à la République pour le moment
Signé : Bruix.
L'amiral Leiarge au Ministre de la marine,
25 yentôse (15 mirs).
Je ne vous dissimule pas les craintes que me cause le petit nombre d'hommes qui forment en ce moment l'équipage des vaisseaux que Ton met en rade. Si, comme nous devons nous y attendre, nous éprouvons encore des mauvais temps, 250 hommes que Ton donne à chacun ne me paraissent pas suffisants pour exécuter les manœuvres que des circonstances peuvent rendre nécessaires, d'autant que, dans ce nombre, se trouvent compris iOO hommes de garnison et que la majeure partie de ce qui reste n'est composée que de novices. Les vrais marins n'arrivent ici qu'en petit nombre. Une considération non moins importante est l'intention où l'on me parait être de réduire à quatre les c&bles des vaisseaux, afin d'en pouvoir mettre un plus grand nombre en rade, manquant toujours de cet objet si nécessaire à la sûreté d'un vaisseau ; la plupart des câbles existants ayant plus ou moins servi, on ne peut y avoir une grande confiance et, conséquemment, il est impossible de répondre des événements, si Ton persiste dans une mesure qui compromet évidemment le sort des forces navales de la République (1).
(1) Malgré cette opinion pessimiste, on peut penser, d'accord avec un avis exprimé pins tard par Bruix, que 250 matelots pouvaient, à la rigueur, suffire pour une courte navigation, et que la présence des soldats de terre pouvant servir les canons et agir par la mousqueterie, aurait permis, en cas de rencontre, de racheter en partie cette infériorité.