‹ 1793-1805Chapitre 110 sur 112 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le long exposé qui vient d'être fait a permis de suivre les préparatifs entrepris et poursuivis pendant toute une année de guerre. Mais cet ensemble de faits n'est à proprement parler qu'une résultante; la pensée directrice de tous ces efforts reste obscure ou déconcertante.

Pourtant deux conclusions peuvent être déjà tirées. La première, c'est que le plan du 21 juillet 1803 a échoué et cela en tout : ni les ports, ni les constructions de navires, ni leur rassemblement, ni la constitution des escadres n'ont atteint la situation prévue par ce programme.

La seconde, c'est que la conception essentielle à' agir pendant r hiver avec une grande flottille ayant sa force principale à Boulogne, s'est révélée absolument irréalisable, et cela en elle-même et indépendamment de tout retard dans les mesures préparatoires.

On a dû constater en effet que, quelle que soit la brume, il n'y avait pas à espérer que la masse des bâtiments réunis ou à réunir puisse échapper à la surveillance de l'ennemi. Celleci s'est montrée opiniâtre et dans les seules occasions où les gros temps ont écarté les croisières anglaises, les bateaux plats n'ont pu tenir la mer.

L'attitude de la ligne d'embossage en présence de l'ennemi au mouillage et à sa portée, les procédés presque uniquement employés pendant la concentration ont prouvé le peu d'aptitude de la flottille à une action militaire, si Ton voulait tenter le passage de vive force. Les seuls combats ont été livrés

avec Tappui des batteries de côte et des troupes mobiles sur des hauts fonds où les grands navires ennemis n*ont pu s'aventurer.

Dans ces conditions la puissance militaire des bateaux plats s'étant révélée faible, leur type n'a rien qui rachète leurs graves défauts, au premier rang desquels il faut citer leur trop grand tirant d'eau, leur mauvaise tenue du vent par suite de l'absence de quille, et cependant leur peu d'aptitude à l'échouage par suite du poids excessif qu'impose leur armement (1).

En outre, est apparu le vice fondamental de la conception qui a réuni ces deux termes du problème : Boulogne pour la 7nass€ principale y l'hiver pour la saison à choisir.

De Boulogne, où ton doit entasser près de 1200 bâtiments^ ne peuvent sortir que 100 navires à la fois. L'expérience fa prouvé avec évidence. Il faut donc que le passage reste libre pendant six jours de suite, ou bien qu'au moment du départ toute la flottille ait été mise en rade, ce qui a également exigé six jours.

Mais, dans un cas comme dans l'autre, en dehors de toute supposition sur le rôle de l'ennemi, il faut, avec les mauvaises conditions de navigabilité de la flottille, une durée de temps favorables qui ne s'est pas rencontrée une seule fois de novembre 1803 à mai 1804. Il faut, pour éviter un désastre d'autant plus grave qu'on sera plus près du but, un concours de circonstances qu'une dure expérience a révélé devoir être non pas rare, mais absolument exceptionnel.

La seule chose qui aurait pu diminuer les inconvénients, évidents maintenant, de Boulogne, aurait été d'en améliorer la sortie surtout par la construction du barrage et de l'écluse de chasse. Or, c'est précisément le seul travail que le Premier Consul ait refusé -d'entreprendre avant le printemps 1804.

Des témoignages positifs ont montré qu'il connaissait parfaitement l'importance de cette création et que ces questions techniques d'appareillage, de tirant d'eau, de marées dans les

(1) Des b&timonts non chargés d'artillerie aoraient pa, en efTet, échouer sur la plage même, comme Bonaparte voulait le tenter à Wisftant et être traînés assnx loin sur le sable pour ne pas être exposés à être démolis par la mer. On aurait pu ainsi mettre à Teau et faire partir un nombre énorme de bâtiments.

différents ports lui étaient familières. On ne peut donc l'accuser d'ignorance. Quant à l'accuser d'aveuglement, personne ne peut y songer.

Il n'y a donc qu'une solution possible :

Puisque le plan, édifié le 21 juillet et consistant essentiellement à faire partir la flottille de Boulogne et des ports voisins pendant fhiver 1803-1804, a échoue et ne pouvait réussir â cette époquCy c'est que Bonaparte na jamais compté réaliser une pareille entreprise.

S'il a, non pas laissé seulement mais fait croire à ses contemporains et à la plupart de ses historiens que telle était son intention, c'est d'abord pour ne pas démentir ses affirmations de 1798 et de 1801 au sujet du point de départ et de la saison, c'est pour obtenir plus d'activité de la part de tous, c'est pour inquiéter Tennemi le plus tôt possible, c'est enfin pour se donner une raison de mettre à part, loin des influences hostiles, la partie la plus dévouée de son armée, prêt à s'en servir pour utiliser les événements de la politique intérieure.

De fait, c'est à cela qu'il réussit le mieux. C'est des camps, en effet, que viendront les premiers témoignages exprimant à Bonaparte l'horreur des attentats qui l'ont menacé, et le désir de son élévation à la dignité impériale (1).

(1) Au quartier gôoéral de Montreuil, le 10 floréal an xu

(30 avril 1804). .

Le Général commandant en chef au général Dupont, au Payel.

Indépendamment de l'adresse au Premier Consul que J'ai envoyée dans les divisions pour y être signée, je vous engage, mon cher Général, ainsi que les généraux de brigade et colonels, à en faire d'individuelles et à me les adresser pour les faire parvenir.

Cet empressement à solliciter une institution qui doit assurer le bonheur de la France et cette preuve de notre affection pour le Premier Consul sont également honorables pour nous et pour lui.

Je vous salue. Nbt.

Copie de l'adresse au Premier Consul, faite à Ostende le 11 floréal an vu, par L. Davout, général de la garde du gouvernement, commandant en chef le camp de Bruges, et ses aides de camps ; le général Mathieu Dumas, chef d'état-mi^or, et les officiers attachés à l'état-major.

Au quartier général, à le 11 floréal an xii «

(1« mai 1804).

Le général Mathieu Dumas, conseiller d'État, chef de V état' major général.

Citoyen Premier Consul, Témoins de la vive impression qa*a faite sur tous les corps de Tannée l'espoir d'éter-

622 DEUXIÈME PARTIB. — CHAPITRE X.

Mais CCS avantages, pour importants qu'ils aient été, ne peuvent suffire à Bonaparte, placé devant une opinion publique excitée contre TAngleterre et une armée pour qui la promesse d'une descente est la seule compensation pouvant faire supporter Tennui et la misère des camps sur les côtes. Si tinta-

niier dans ees immortelles fkmilles de braves, par l'hérédité de TEmpire, le fruit de lean exploits, le bonhenr de la patrie et tons les sooTenirs glorieux à Jamais attachés à Totru aogoste Dom, nous nous empressons de toqs exprimer les sentiments dont nos ecnn sont remplis.

Vaillant et habile restaurateur de l'Empire des Oanles, tous n^gnex sur 30,000,000 de Français libres et dégagés des entraves de la féodalité ; arrachés par tos mains victorieuses aux horreurs de l'anarchie, ils tous demandent tous d'assurer, pur un ordre de succession iuTariable, dans votre seule famille, l'hérédité de la suprême magistrature.

Nous considérons ce contrat solennel, cette transmission constitutionnelle des diuits qoe TOUS tenes de votre épée, de la protection divine et de l'assentiment de la nation, cooune la garantie de cette égalité civile, digne prix du sang que nous avons versé dans les combats, fruit précieux de vos victoires, base de vos institutions, principal ressort de votre gouvernement sage.

Accouru des bords de l'Orient, iUustrés par vos exploits, vous nous avex rendu à la rie des lois ; vous nous avez assuré les consolations de la religion, les douceurs de la paix ; vous aves conquis, recomposé, fondé l'Empire.

Les lAehes Bourbons, repoussés par tous les Français et qui depuis longtemps font cause commune avec nos éternels ennemis, naguère coi^uraient avec les perfides ministres de l'Angleterre contre votre personne sacrée : il faut enfin détruire leurs plus chimériques espérances et leur épargner de nouveaux crimes.

Comme tous les grands hommes, vous révères la postérité ; vous amasses pour elle va immense héritage de gloire et de prospérités, et vous, ne sou£hrirez pas qu'il tombe en proie aux discordes civiles par une incertaine et toujours orageuse succession de chefs électifs.

Eclairés par leurs propres erreurs, instruits par leur expérience à profiter dos terribles leçons de l'histoire des anciens peuples, tous les Français vous pressent d'achever votre ouvrage, et lorsque vous aurez rempli les vœux qui vous sont exprimés de toutes les parties de l'Empire, il ne nous restera plus à désirer que de voir notre Empereur nous donner le signal d'aller tirer une éclatante vengeance de la violation des traités sur la foi desquels reposait la paix de l'Europe ; alors, et sur leurs propres rives, les Anglais entendront l'expression de l'amour, de la fidélité et du dévouemeat sans bornes que nous portons à notre Empereur.

Signés : L. Davout, M. I)umàs, Paris, général de brigade réformé; Hbrvo, adjudant commandant; Rombdk, adjudant commandant ; Bbaoprb, adjudant commandant ; Marks, adjadant commandant ; Burk, colonel aide de camp ; A. Davodt, chef d'escadron ; Falcon, capitaine ; Pbrrin, capitaine ; Lbbron, capitaine; Trobriant, lieutenant, aides du général commandant en chef ; Dampibrrb, aide de camp du général Dumas ; Laroqub, Bort Saimt-Vuicbmt, Planes, capitaines adjoints ; Burcs, chef de bataillon, attaché à l'état-major ; Dbnatbr, ingénieur géographe ; Frbmomt, capitaine ern* ployé à i'état-major.

Ponr copie conforme :

Le Général chef de VétiU-major, Mathieu Dumas.

sion de r Angleterre par le moyen de la flottille seule et sans être maître de la mer paraît de bonne heure impossible au Premier Consul, il sera bien forcé de chercher autre chose et Ton va voir par quel curieux travail son esprit est amené, au lieu de résoudi*e le problème, à chercher à en modifier les données essentielles.

On sait que depuis la première fois où Ton avait pensé à se servir d'une flottille pour traverser la Manche et attaquer TAngleterre, la question s'était toujours posée de savoir s'il valait mieux profiter d'un calme pour se servir des avirons, ou ' de la nuit, ou de la brume pour échapper à force de voiles aux croiseurs ennemis.

Après une expérience déjà si longue, la discussion restait ouverte. A l'opinion formellement exprimée de Bonaparte depuis 1798 était opposées celle de Forfait, celle de Lacrosse et même celle de Verhuell.

Au Premier Consul (i).

Automne 1803.

Dans la circonstance actuelle, où les coups à porter à Tennemi ne sauraient être trop prompts, ni trop yigoureux, il est peut-être, pour la première tentative, inutile jet dangereux S attendre les chances favorables que l'été présenterait pour donner à la descente un degré de plus de probabilité et de possibilité ; mais TU la nature de la flottille et des éléments qui la composent, les ressources incalculables des rames, fêté et, par conséquent^ la saison des calmes donneront à l^espèce de bateaux adoptés les moyens de se servir de tous leurs avantages^ d'où il s'ensuit que s'il se trouve quelques chances contraires à C expédition d! hiver, il n'y en a aucune contre celle d'été.

Quelles que soient d'ailleurs les chances et les circonstances, celui qui tient en main les destinées de la France saura toujours, par sa présence, les diriger, et les développements suivants tiennent au calcul observateur et réfléchi, et nullement aux moyens et aux ressources du génie qui conçoit, peut et exécute.

L'expérience m'a appris que dans la Manche, où j'ai commandé dix-huit mois cette espèce de bateaux, depuis le 1*' messidor jusqu'au 15 fructidor, des calmes assez fréquents durent souvent douze, vingt-quatre et quelquefois trente-six heures ; alors la mer est calme, et le trajet, qu'on pourrait entreprendre avec une flottille partant des points même les moins rapprochés, serait

(1) Archives nationales^ carton APi^, 1202. — Marine et colonies. Flottilles, an viit, an XII.

assuré, et les forces que rennemi peut opposer, atec le Tcnt et les plus redoutables pour la flottille, sont alors annulées.

Dans le calme, à Tarrivée sur la côte, les obstacles présentés par reonemi ne pourraient avoir lieu qu'avec des forces de même espèce, et la petitesse des bâtiments permettant de s'approcher jusqu'à la baïonnette, le succès deviendrait Tapanage certain de la valeur française.

Ikms le calme^ les hommes ne sont pas malades^ et toute Ténergie de leur Ame est secondée par la force de leur corps, et la vitesse moyenne des péniches et des bateaux plats pouvant être calculée à 3 nœuds par heure, un calme très ordinaire de douze heures suffirait pour effectuer le passage^ et si la flottille passait au milieu des vaisseaux ennemis, pouvant, au moyen de ses rames, exécuter aisément toutes les manœuvres, elle tirerait tout le parti possible de son artillerie, qui, au contraire, ne lui serait que d'une bien faible utilité si le temps était mauvais.

Le calme donne encore la facilité de porter et débarquer Cartillerie H h chevaux, de choisir le lieu de débarquement, de le faire avec une raer tranquille, d'exposer au premier choc, contre des hommes qui attendent de pied ferme avec toutes les ressources que la nature et Tart ont pu leur donner, des hommes bien portants, pourvus de munitions et d'armes que la mer n'aura pas altérées. La célérité dans le débarquement se fera en raison de toutes ce» données ; l'ennemi n'aura pas le temps de multiplier ses obstacles ; et en6o, rendu à la côte d'Angleterre dans le calme et avec une belle mer, presque tous les endroits pour la descente sont praticables, et le problème se réduit alors au passage du Rhin ou d'un autre grand fleuve que l'ennemi cherche à empêcher.

Toutes ces circonstances, favorables pour le débarquement chez l'ennemi, le deviennent également pour le dèftart ; avec quelle facilité s'exécuteront, en pareil cas, les mouvements et l'embarquement des troupes ; dans le trajet, rien ne fatigue le soldat et il brave les gros bâtiments, si redoutables pour une flottille ; enfin le vent s'élève-t-il dans cette saison au moment où la flottille est en marche, il s'annonce et vient lentement ; il ride la mer, mais ne l'agite pas ; les rames servent encore, et quand les vaisseaux auraient la facilité de se mouvoir, il n'y « jamais, dans les deux ou trois premières heures, assez de vent pour leur faire acquérir une très grande vitesse. Suivant sa position, la flottille nage dans le vent, évite presque certainement un ennemi qui est obligé de faire beaucoup de chemin pour l'atteindre, et elle a, de plus, comme lui, la facilité de se servir de ses voiles : dans cette hypothèse, au moyen des péniches et des bateaux, le résultat certain de l'expédition est garanti par toutes les bases -du calcul des possibilités qui viennent d'être annoncées et qui m'ont été démontrées lorsque, conduisant 40 bateaux plats de la Hogue à Cherbourg, je parvins à ma destination, chassé et canonné par un vaisseau de 74 et une frégate, dont les boulets dépassaient les derniers bateaux ; nous étions en calme et entraînés par les mêmes courants.

La Crosse.

Projet d'attaque a^ec une partie de la flottille (1).

Dans la supposition qu'une division ennemie est mouillée à • deux lieues au large, dans Touest-nord-ouoit du port de Bou-

logne, avec une force quelconque, à laquelle la flottille pourra opposer un nombre proportionné de bâtiments, àûn de balancer la supériorité des leurs en grandeur.

En choisissant dans les trois ports : Boulogne, Wimereux et Amblcteuse, parmi les bâtiments de grande espèce et les canonnières, ce qu'il y a de mieux construit, une division d'élite de 3 prames, 20 canonnières et 7 péniches chacune, il est à supposer que cette force sera suffisante pour combattre 8 h iO bâtiments à trois mâts et quelques bricks ennemis.

Ces trois divisions d'élite doivent être commandées par des officiel^ qui ont quelque idée de tactique et en état d'exécuter le peu d'évolutions qu'il serait nécessaire de faire.

Elles doivent chacune être considérées comme un armement à part.

Les bâtiments doivent avoir le pont et les batteries libres, leur amarinage arrangé, de manière à pouvoir atteindre le bord de tous côtés, afin de pouvoir boucher les voies d'eau que l'on pourrait recevoir de l'ennemi ; ils doivent aussi avoir une plus grande quantité de mitraille et de boulets creux.

Les vents du sud-sud-ouest et sud-ouest jusqu'à ceux de l'ouest seront les plus favorables pour une pareille attaque. Ils offrent, en cas d'accident, une retraite sûre pour les divisions attaquantes, et la force ennemie de l'est a moins de facilité à prendre part à l'action.

Les divisions se formeront à une égale distance de la côte, sur une seule ligne de bataille bien rangée ; dans la formation de cette ligne, on observera (le placer 3 prîimes en tétc, 3 au centre et 3 en queue.

Les manœuvres des trois divisions seront combinées, avec les vents de sudr ouest et sud-sud-ouest ; elles n'appareilleront qu'avec le commencement du jusant ; avec les vents d'ouest, la marée montante sera plus avantageuse.

La division de Boulogne et celle de Wimereux s'appuyeront l'une contre l'autre, et en appareillant, courront une bordée au large, â petite voile, pendant que la division d'Ambleleuse s'élèvera sous les vents potir se réunir aux autres divisions, à travers de l'avant-garde de l'ennemi.

Dans le cas où l'on formerait une ligne d'em bossage, les divisions se placeront à une portée de canon, plus au loin de la ligne d'embossage ordinaire, pour avoir plus de liberté dans les mouvements.

On ne commencera l'attîique que lorsqu'on sera à une bonne portée de canon.

Si l'ennemi appareille et veut tenter de couper notre ligne ou de tomber sur nos bâtiments afin de les écraser^ on observera que cette manœuvre ne peut »e faire qu'en nous offrant la partie la plus facile pour Caborder, c'est-à-dire le devant du bâtiment ; les bâtiments ou les commandants des bâtiments contre

(]) Archives nationales, carton AFiv, 1203. — Marine. Colonies. Flottilles « An tlu, an XIV.

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lesquels une telle manœurre serait dirigée doiTent avoir les ordres les pba stricts pour tenter Fabordage. Le bâtiment qui aurait alors l'audace d'exécuter une telle manœuvre courrait le plus imminent danger, et les autres bâtiments, les plus près de ceux de la flottille, contre lesquels on voudrait tenter un tel coup, auraient le temps de venir à leur secours.

Mais comme il est à supposer qu^avec une mer calme et peu de vent, f ennemi se contentera de nous serrer de très près afin de nous ruiner avec sa mitraille^ il est de la plus grande nécessité que la ligne soit très serrée, afin d'empécber que l'ennemi ne la coupe et ne nous batte en détail.

Si rentreprise pouvait se faire de nuit, on aurait un grand avantage à mettre l'ennemi entre deux feux, en faisant commencer l'attaque par deux divisions, pendant que la troisième gagnerait le vent et attaquerait Pavant ou rarrièregarde de l'ennemi du côté opposé, à la portée du pistolet et même plus près, ce qui apporterait indubitablement la confusion dans Tarmée ennemie et nous donnerait le grand avantage de pouvoir aborder; et si, en pareille circonstance, on emploie assez de vigueur pour forcer l'ennemi à perdre l'avantage du vent, il lui sera difficile de s'en relever.

Et comme il serait assurément avantageux pour nous d'attaquer renncmi par surprise et de nuit, il faudrait alors s'occuper uniquement à aborder ses moindres bâtiments et n'engager les grands bâtiments qu'en y étant forcé; il serait encore à propos de choisir une nuit bien sombre et des équipages et gwnisons de confiance, alors une pareille manœuvre serait très exécutable.

Les péniches ne doivent servir qu'à porter du secours aux bâtiments qui en

auraient besoin ; elles doivent donc autant que possible rester masquées à côté

des prames.

Verhlell.

La crainte de rencontrer au large des navires de haut bord, d'être écrasés sous leur poids était, on peut le dire, générale, et Tépoque fixée par Bonaparte pour Texpédition impliquant fatalement l'obligation de faire le passage à un moment où le vent permettrait aiLx navires anglais de manœuvrer, on s'ingéniait à parer à ce danger qui frappait les imaginations (1).

Le général de brigade Combis au général Bonaparte, Premier Consul de la République (2).

Bordeaux, le 3* jour complémentaire an n de la République française, une et indivisible (19 septembre 1803).

Général Premier Consul, Si la flottille rencontre, par un vent frais, des vaisseaux et des frégates erme-

(1) Le grand écrivain Alfred de Vigny, qui, à d'autres égards, a eu une vue si nette t^ si juste de l'histoire, a justement interprété ce sentiment dans son célèbre épisode de la Canne de jonc.

(2) Archives nationales, carton AFiv, 1202. — Marine. Colonies. Flottilles. An vm, an XII.

mis, vous êtes sûrement convaincu qu'ils peuvent la détruire, sans faire presque usage de leur artillerie. En effet, tous pouvez regarder comme certain que les vaisseaux marcheront mieux que ces bAtiments et quMls chercheront à les couler en leur passant sur le corps. J*ai vu des RAtiments bien plus forts disparaître par Teffet du choc de la proue d'un gros vaisseau ; j'en ai vu qui, abordant debout au corps, avec une grande vitesse, un vaisseau mouillé, se sont écrasés de telle manière que la proue a été presque joindre la poupe. N'y aurait-il pas un moyen de diminuer ce danger et de donner aux bâtiments de la flottille quelques chances qui, en rendant leur perte funeste à l'ennemi, présentent encore quelques espérances à l'audace et au désespoir ?

Les navires de guerre des anciens portaient à leur avant une espèce d'éperon avec lequel ils se perçaient en se choquant et s'attachaient l'un à l'autre ; l'un des deux ne pouvait pas périr sans entraîner l'autre dans sa perte ; mais ils étaient à peu près de même masse, et ceux dont il est ici question sont dans une disproportion effrayante. Ne serait-il pas possible d'armer les bâtiments de la flottille d'un semblable éperon ? mais, au lieu de le fixer à la proue du bâtiment, il me semble qu'en le plaçant au bout d'un fort madrier, qui sortirait par l'un des sabords d'avant et se prolongerait sur le pont, sur lequel il pourrait reculer jusqu'à un certain poi«t ; au moment du choc, en faisant effort sur des bosses cassantes ou sur des corps élastiques, l'on pourrait prévenir le brisement du bâtiment, toutes les fois qu'il irait lui-même au-devant du choc ; il resterait alors aux hommes la ressource d'un abordage périlleux et difficile, mais qui réussirait peut-être parce qu'il serait le seul moyen de salut; et si, comme j'ai lieu de le croire, vous mêlez dans les rangs de la flottille des bâtiments à incendie et à explosion, cette manière de les attacher aux corps des vaisseaux ennemis, rendrait kur perte certaine.

Je vous salue avec respect.

COMBIS.

Or, chose digne de remarque, dans les innombrables combats survenus entre les flottilles et les croiseurs anglais de 1798 à 1805, il n'a pas été trouvé un seul exemple cTune canonnière, d'un bateau canonnier, voire même d'une péniche^ qui ait été coulé par fétrave d'un navire ennemi. Les commandants de vaisseaux, de frégates ou corvettes britanniques ne tentèrent jamais de choquer le moindre bâtiment des flottilles françaises. Sachant de reste que les na\'ires de Tépoque étaient aussi impropres que possible à supporter un abordage et risquaient d'y perdre leur mâture où même de se démolir complètement, ils préférèrent toujours un combat d'artillerie où ils avaient tous les avantages et risquaient bien moins que leurs faibles adversaires, coulés parfois d'un seul boulet bien placé.

Quoi qu'il en soit, la légende s'était formée et devait être

reprise par les historiens, de divisions de la flottille écrasées par les vaisseaux de haut bord. Tel était, semble-t-îl, le point commun des opinions les plus contradictoires et d'où il résultait que tout le monde, et Bonaparte lui aussi, voulaient éviter le combat pendant l'opération du passage, ce qui revient à dire que la valeur militaire de la flottille était ^ dun commun accord^ considérée comme nulle ou tout au moins insignifiante en présence du moindre navire de grand échantillon^ pourvu que celui-ci eut assez de vent pour pouvoir manœuvrer.

Les Anglais ayant dès le mois de septembre 1803, nettement affirmé leur intention de bloquer Boulogne sinon en permanence au moins chaque fois que le temps permettrait la sortie de la flottille, il devenait évident que celle-ci, renonçant à passer de haute lutte, ne pouvant plus échapper, serait réduite à f impuissance, si elle ne devait compter que sur ses seules forces.

C'est ainsi que se forma Tidée d'augmenter la puissance de combat par une combinaison absolument nouvelle : celle des bateaux plats opérant en liaison avec des vaisseaux et des frégates.

Une conversation qu'eut l'amiral hollandais Verhuell avec le ministre Decrès, le 12 septembre, montre que dès cette époque l'idée avait pris corps.

Conversation de Verhuell et de Decrès.

IS septembre 1803 (1).

Je crois être obligé d'envisager la descente sous deux points de Tue. La première, de l'exécuter avec une flottille sans autre appui que les chaloupes c^inonnières et les autres petits bâtiments.

Dans ce cas, c'est contre les provinces de Kussex, Sent ou Essex que Tentreprise doit être dirigée. Je crois que les lieux les plus avantageux sont : de Margâte jusqu'au South Foreland ; à Touest de South Foreland jusqu'à Douvres, puis de Folkestone à Dungeness, puis à Rye et Winchelsea. Dans tous ces points, la plage est de sable, de sorte qu'avec beau teraps on peut facilement aborder et faire le débarquement des troupes de rartillerie et des chevaux.

L'entreprise sera partout périlleuse, mais, à mon avis, exécutable.

Secondement, les lieux convenables pour une expédition avec des hûtùnents de transport et une flottille soutenus par une escadre : Cowes, à l'ouest de l'île

(1) Archives de la Marine, BB»', l'O.

de Wight, Torbay, l'entrée de Plymouth et Falmouth et Monk's (?) bay me semblent les points les plus aTantageux, parce que dans ces lieux on pourrait faire le débarquement avec le soutien de Tescadre.

Mais je préférerais (s'il était possible de se procurer des pilotes) le canal de Bristol h tous les autres endroits le long de la Manche, parce qu'il est plus que vraisemblable que les côtes et ports de ce côté sont très peu fortifiés, parce qu*on ne craint rien et qu'il y a dans le canal plusieurs points où le débarquement serait facile.

En Ecosse, il n'y a, selon mes idées, de lieux favorables à une descente, que les rivières et l'entrée des ports, parce que les côtes sont extrêmement escarpées. Le Forth d'Edimbourg mérite de la réflexion

En ce qui touche l'Irlande, je crois les ports de l'est supérieurs à ceux de l'ouest, surtout pendant l'hiver, pour ne pas risquer qu'un coup de vent du nord-ouest jette l'armée sur les côtes est, et je préférerais Waterford, Wexford

et Dublin Mais il est nécessaire de laisser le commandant de l'armée

maître de choisir ce point.

La première manifestation de cette idée neuve : une opération combinée entre une flottille de bateaux plats et des vaisseaux et frégates, paraît être la suivante :

A ramiral Bruix.

Saiat-Clond, le 19 vendémiaire an xn de la République française (12 octobre 1803) (1).

Je désirerais que vous me fissiez connaître si une opération peut être combinée entre Ostende et Flessingue, c'est-à-dire, si les vents qui permettent à des bateaux de la nature de ceux de la flottille de sortir de l'Escaut, leur permettraient aussi de sortir d'Ostende.

Il me paraît que de l'embouchure de l'Escaut aux côtes d'Angleterre, il y a un tel éloignement, qu'on ne peut se servir de péniches ni de bateaux canonniers.

Voici comme je conçois cette seconde opération : Je voudrais composer cette expédition de 2 bonnes frégates françaises que nous y avons, i vaisseau et de 2 frégates hollandaises que les Hollandais pourront nous procurer, de 100 chaloupes canonnières hollandaises de la force des nôtres, de i08 corvettes de pèche d'Ostende, armées d'une pièce de 24, et, s'il est nécessaire, de 54 de nos chaloupes canonnières, de 250 bateaux plats hollandais et de 100 bateaux de pêche de notre flottille de transport ; ce qui porterait fort bien une armée de 40,000 hommes. Elle partirait un soir avec un temps opportun, disparaîtrait dès ion aux croisières que r ennemi aurait pu placer, et qui ne peuvent, d'ailleursy

(1) Archives nationales f carton AFi^, 1203. — Marine. Colonie. Flottilles. An xii, an XIV.

dans le mois de janvier, serrer la côte extrêmement dangereuse (i) poor de gros bateaux ; notre flottille ne leur permettrait point de le faire arec des petits.

Ayant fait dans la nuit 12 ou 15 lieues au large, ayant 4 frégates et 1 Taisseau de guerre et des bâtiments armés de 500 à 600 pièces de canon, il me semble que cette flottille aurait de grandes chances pour arriver oh Ton voudrait. Bien entendu qu'on voudrait deux ou trois points différents, selon les Tents qui viendraient à régner le lendemain de son départ.

Pour cette opération, faut-il que tout parte de Flessingue ou d'Ostende, ou la moitié doit-elle partir de Flessingue et la moitié d*Ostende, sauf à faire la jonction à un point déterminé? Peut-on se flatter qu'un armement aussi considérable dans une rade aussi mauvaise que celle d'Ostende, ne coure point de dangers en s'enfermant dans ce port, et pourra en sortir dans le temps convenable ? Enfin les glaces ne feraient-elles pas courir de grandes chances à toute cette expédition ? Enfin quel est le maximum de bâtiments qu*on pourrait placer à Boulogne, Ambleteuse, Witnereux et E tapies?

Bonaparte.

Quand Tidée d'appliquer une combinaison analogue au passage du Pas de Calais vint-elle à l'esprit de Bonaparte? C'est ce qu'il est à peu près impossible aujourd'hui de savoir au juste. D'après Thiers, c'est dans une correspondance particulière et absolument secrète entre Decrès et Bonaparte que se trouveraient les éléments de la discussion (2). Or cette correspondance a été détruite lors de l'incendie des Tuileries en 1871, il n'en reste que ce que Thiers a cité, c'est-à-dire fort peu de chose. Il ne s'agit que d'échanges de vues relativement à l'offre qu'aurait faite Bruix de sacrifier au besoin 100 bateaux pour faire effectuer à la flottille un passage de vive force. Cette conversation serait des premiers mois de 1804. Or, avant cette époque, le projet était formé (3) dans l'esprit de Bonaparte et sans doute Decrès était au courant.

On a remarqué, en effet, que le plan du 21 juillet n'assignait à l'escadre de Toulon aucun objectif, tandis que l'Irlande était le but avoué des rassemblements de Brest, Lorient et

(1) Il s'agit encore d'éviter les croisières.

(i) Thiers, Consulat, t. IV, p. 17t.

■ (3) Tout ce qu'on peut en conclure, c'est que Bruix resta dans Tignoranee des intentions du Premier Consul. Decrès écrit en effet :

L'amiral (Bruix) en est là. Il ne nous a jamais présenté de plan, parce que, dans le fait, il n'en a point. D'ailleurs, vous ne lui en avez pas demandé. Ce sera le moment de l'exéco* tion qui le décidera. Très possible d'être obligé de sacrifier 100 bâtiments qui attireront l'ennemi sur eux, tandis que le reste, partant au moment do la déroute de ceux-ci, ^ rendra sans obstacle. (Thiers, loc, cit,)

Rochefort. Pour Tescadre de Toulon, qui n'a pendant tout l'été 1803 d'autre chef que le contre-amiral Lesseigues, rien de pareil, sinon la mystérieuse lettre suivante adressée le 22 août, non au chef des navires en rade, mais au Préfet maritime :

Le Ministre de la marine au général Ganteaume, préfet maritime

du 6* arrondissement, à Toulon.

4 fractidor an xi (22 août 1803) (I).

Le premier Consul met le plus grand intérêt, Citoyen Général, à ce que l'escadre de Toulon puisse appareiller pour xme mission importante et éloignée dans le courant de frimaire prochain. Je tous prie de me faire savoir sur quoi le gouvernement peut compter à cet égard. J'y comprends les H vaisseaux et toutes les frégates qui se trouvent réunis au port de Toulon, et ceux qui pourraient s'y réunir.

Ne permettez pas qu'il y ait dans le nombre de ces H vaissaux et des 9 frégates, quelques bâtiments dont la marche trop désavantageuse pourrait nuire à l'ensemble de l'expédition.

Votre zèle si souvent éprouvé et qui ne se dément dans aucune occasion, me garantit que vous ferez l'impossible pour remplir l'intention du gouvernement.

Signé : Degrés.

Non moins mystérieuses sont les deux suivantes, rédigées par Bonaparte :

Au général Ganteaume, préfet maritime, à Toulon,

Malmaison, 25 fructidor (12 septembre 1803) (2).

Citoyen général Ganteaume, préfet maritime à Toulon, j'ai reçu votre lettre. J'ai vu avec plaisir que deux vaisseaux de 8 avaient été lancés à l'eau avant la fin de l'année. Faites avancer actuellement ceux de lé et mettez-vous en mesure d'armer toute votre escadre, elle doit concourrir à de grandes opérations. Il faut que 11 ou au moins 10 vaisseaux et 8 ou au moins 6 frégates soient prêts à partir dans les premiers jours de janvier (sic) sans embarras, sans troupes qu'autant qu'il en faudrait pour augmenter leur force. Prenez tous les moyens que vous jugerez convenables ; mais il faut que cela soit, et que l'escadre puisse être à la voile dans les derniers jours de décembre (sic) ou dans les premiers jours de janvier (sic).

(1) Archives de la Marine, 6 derniers mois an xi, t. BB^v, 86. — Ports. Préfets maritimes.

(2) Correspondance de Napoléon, 7103.

Au général Ganteaume, préfet maritime, à Toulon.

Paris, l* frimaire an xii (23 norembre 1803) (1). Citoyen Généra],

J'expédie auprès de tous le général Rapp, un de mes aides de camp ; il j séjournera quelques jours dans votre port et s'instruira en détail de tout ce qui concerne Totre département.

Je vous ai mandé, il y a deux mois, que je désirais avoir dans le courant de frimaire 10 vaisseaux, 4 frégates et 4 corvettes, prêts à mettre h la Toile à Toulon ; que cette escadre fût approvisionnée de quatre mois de vivres pour 2,500 hommes de bonnes troupes d'infanterie qui s'embarquerait à son bord. Je désire que, quarante-huit heures après la réception de cette lettre, vous me fassiez connaître, par le courrier extraordinaire que m'enverra le général Rapp, le jour précis où cette escadre poxirra mettre à la voile de Toulon, si ce que vois avez en rade est prêt à partir au moment de la réception de ma lettre, ce que vous aurez au 15 frimaire (7 décembre), ce que vous aurez au i*' nivôse (23 décembre). Mon vœu serait que cette expédition pût mettre à la voiie au plus tard dans les premiers jours de nivôse.

Je viens de Boulogne, oà il règne aujourd'hui une grande activité et où f espère avoir, vers le milieu de nivôse (premiers jours de janvier), 300 chaloupes canonnières, 500 bateaux canonniers et 500 péniches réunis : chaque péniche portant un obusier de 36, chaque bateau un canon de 24, et chaque chaloupe canonnière trois pièces de 24. Faites-moi connaitre vos idées sur cette flottille. Croyez-vous qu'elle nous mènera sur les bords d'Albion?

Elle peut porter 100,000 hommes. Huit heures de nuit qui nous seraienl favorables décideraient du sort de l'univers.

Le Ministre de la marine a continué sa tournée vers Flessingue ; il visitera la flottille batave, qui est composée de 100 chaloupes canonnières et de 300 bateaux canonniers, capables de porter 30,000 hommes et la flotte du Texel, qui doit porter aussi 30,000 hommes.

Je n'ai pas besoin d'exciter votre zèle, je sais que vous ferez tout ce ^ui vous sera possible ; comptez sur mon estime.

Bonaparte.

C'est la réponse de Gauteaume qui va donner la clef du mystère.

Au général Ganteaume, préfet maritime, à Toulon (2).

9 frimaire an xii (l* décembre 1803).

. . . C'est avec un vif regret que je me vois dans l'impossibilité de remplir toutes vos vues en portant le nombre des vaisseaux destinés à sortir au moins

(l) Correspondance de Napoléon^ 7309.

(1) Archives nationales, AF«», 1191.

à 8 Nous ne pourrons porter arec certitude qu*à 6 le nombre des Taisseaux

et à 4 le nombre des frégates... peut-être pourrons-nous réunira ces forces un 7« Taisseau, V Entreprise, de construction espagnole qui, yenimt d*ôtre caréné et réparé, est en très bon état.

Mais le manque d'équipages est la plus grande difficulté que nous éprouvons et particulièrement celle qu'on ne peut espérer de surmonter, l'espèce des matelots manquant véritablement.....

L'escadre sera, ainsi que vous le désirez, prête dans le courant de nivôse. Je vous propose de placer sur chaque vaisseau de 84 canons 300 hommes.

Ces 2 vaisseaux de 84 font \ 600 hommes,

3 — de 75 à grande capacité à 250 h. chaque, 750 — * 2 — de 74 de const. anglaise à 200 h. chaque. 400 —

4 frégates à 100 hommes chaque 400 —

Total 2, 150 hommes.

Vous me faites l'honneur. Citoyen Premier Consul, de me demander mes idées sur Torganisation de la flottille nationale et sur les espérances de succès

qu'elle peut donner Je connais peu les côtes et les mers de la Manche,

je ne connais que par des rapports les formes et les qualités des bateaux que

vous devez employer Je pense qu'il n'est pas absolument impossible qu'un

coup de vent, affreux, tel qu'on en voit tous les hivers dans la Manche, ne puisse écarter, pousser sous le vent, obliger à des relâches les vaisseaux ennemis chargés de surveiller et repousser notre flottille, qu'un calme heureux succédant à la tempête, ce qui est assez ordinaire et naturel, ne puisse favoriser le passage de cette flottille, qu'arrivés au rivage, Timpétiiosité, la bravoure et la fortune de nos armées ne renversent les obstacles, mats ce que je considère comme extraordinairement difficile, c*est de pouvoir conserver sans accident et sans de grandes avaries, un nombre prodigieux de petits bâtiments accumulés nécessairement dans les ports pendant la grosse tempête qui doit écarter l'ennemi; pour les avoir prêts et en état de recevoir la troupe au premier et seul moment fi^vorable, car, ce moment perdu, l'ennemi est encore à notre porte et toute tenta' tive est inutile.

Ce que je vois encore comme très difficile, c'est d'obtenir un parfait accord pour mettre en mouvement, dans une marée, un nombre de bateaux aussi énorme que doit être celui destiné à porter ensemble un corps d'armée suffisant pour faire face et repousser un ennemi préparé de longue Jialei ne et défendant ses foyers.

Le moment propice pour sortir n'est pas le même dans tous les ports d'où les bateaux doivent partir, et il doit y avoir à cet égard des différences assez considérables qui peuvent contrarier l'ensemble sur lequel est fondé l'espoir du succès.

Tenter dans une nuit obscure de tromper la surveillance de Tennemi et hasarder le passage lorsqu'il ne sera pas définitivement écarté de nos côtes et

du canal que nous devons traverser, me pai^alt presque impossible Ne

peut-on pas craindre qu'après les grandes lenteurs, suites naturelles de la confusion et du tumulte qui régnent dans l'obscurité, particulièrement à la mer, le jour ne surprenne notre flotte à mi-chemin et sous le canon des armements

ennemis, sans qu'elle puisse espérer de regagner le port, ni atteindre la c^ d'Angleterre. La surveillance des Anglais, en fait de marine, dans les temps ordinaires et dans les guerres précédentes, nous a paru parfois tenir du prodige; que ne doit-elle pas être en cette occasion ?

En dernière analyse je regarde l'expédition de la flotHUe, sinon comme

impossible, mais comme extrêmement chanceuse et dont le succès ne peut aïoir

lieu que par quelque grand événement impossible à prévoir Je regrette

qu'à Tépoque de la dernière paix, les circonstances n'aient pu nous porter à jeter nos regards non sur des colonies, qui ne pouvaient être conquises et prospérer que par Tappui d'une marine formidable, mais préalablement et exclasivement sur nos arsenaux, nos chantiers et nos escadres. Avec les grands sacrifices que TOUS avez faits dans nos colonies, nous aurions aujourd'hui soixante et quelques vaisseaux et l'Angleterre serait moins fière.

Je regrette encore aujourdhui de n'avoir point été chargé d'ime escadre

légère, suceeptible de se porter partout, telle que celle que je me suis permis de le demander sur la fin de Cannée dernière. Peut-être n*eût-il pas été impossible, quoique la chose soit fort difficile, de se porter dans la Manclie inopinément, et, après avoir employé diverses fausses routes pour donner le change à fennemiy surprendre les croiseurs stationnés devant Boulogne, dont je ne suppose pas k force au-dessus de quelques vaisseaux et quelques frégates, les écarter du canal non pendant huit heures seulement, mais pendant quarante-huit. Cette tentative, je le répète, serait extrêmement hardie, extrêmement périlleuse, mais je ne pense pas qu'elle puisse être jugée impraticable par des marins.

Faire le tour de P Angleterre par le nord, ou entrer dans la Manche avec un vent décidé en rangeant les Sorlingues seraient les deux manœuvres à hasarder pour remplir ce but. Dans le premier cas, il faudrait une saison moins rude qtte celle dans laquelle nous sommes et avoir des vaisseaux parfaitement approvisionnés, le contour devant être long.

On serait donc tenté d'attribuer à Ganteaume l'idée d'écarter par la forme d'une escadre de haut bord amenée habilement dans la Manche les croiseurs ennemis qui bloquent Boulogne. Mais cette pensée fondamentale, base commune de toutes les géniales combinaisons qui seront étudiées plus loin, appartient en propre à Bonaparte, ainsi que le prouve la lettre suivante :

Au contre-amirai Ganteaume, préfet maritime, à Toulon.

Paris, 15 frimaire an xii (7 décembre 1803) (1). Citoyen général Ganteaume, vous avez entrevu dans votre lettre ce que je

(1) Correspondance de Napoléon, 7359.

LES PRODROMES DU PLAN DÉFINITIF. 63o

compte faire. Je vais donc m*en expliquer avec vouSé Je n'ai pas besoin de irous dire que le secret est tout.

V Aigle doit se rendre de Cadix à Toulon. Vous ferez de nouveaux efforts,

dussiex-vous démolir , pour achever le Neptune ou tout autre, et avoir au

moins une escadre de 9 vaisseaux et 5 frégates.

J'aurai bientôt à Rochefort 7 Taisseaux et 3 frégates en état ; j'en «nurai k Brest 20, dont plusieurs à trois-ponts. Ce sont ces différentes escadres qu'il faut faire mouvoir pour arriver à la brillante expédition. Voici trois idées^ faites-moi connaître votre opinion :

Première idée. L'escadre de Toulon partira le 20 nivôse (M janvier), arri- Tcra devant Cadix ou devant Lisbonne, y trouvera l'escadre de Rochefort, continuera sa route, passera, sans connaître terre, entre Brest et les Sorlingues devant Boulogne, de là continuera sa route, se rendra aux bouches de l'Escaut (il y a là des mâts, cordages et tout ce qui lui est nécessaire), ou à Cherbourg.

Deuxième idée. L'escadre de Toulon partira le 20 nivôse (H janvier), se rendra à l'ile d'AJx, se joindra avec notre escadre, reprendra la mer et finira sa mission.

Troisième idée. L'escadre de Rochefort partira le 20 nivôse (H janvier), arrivera le 20 pluviôse (10 février) à Toulon; les escadres réunies partiront en ventôse (mars) et arriveront en germinal (avril) devant Boulogne (c'est un peu tard).

Dans tous les cas, l'expédition d'Egypte couvrira le départ de l'escadre de Toulon, tout sera mené de manière que Nelson ira tout d'abord à Alexandrie.

L'escadre de Brest aura son monde embarqué, prête à partir pour l'Irlande, de manière que Cornwallis sera obligé de serrer la côte et de rester là forcément pour la bloquer.

Première question. Laquelle de ces trois idées est la meilleure ?

Deuxième question. En supposant que ce soit la première, vaut-il mieux à Cadix ou à Lisbonne ?

Troisième question. Avec 14 à 16 vaisseaux et 6 frégates, passera-t-on entre Brest et les Sorlingues sans reconnaître la terre ?

A la fin de pluviôse (février), je serai à Boulogne avec 130,000 hommes, 2,000 péniches, chaloupes canonnières^ bateaux canonniers, ayant en batterie

2,000 pièces de 24 et plus de iOOO obusiers.... frégates, cutters, c/uilands

et, si notre escadre devait se battre (ce que Dieu préserve) devant Boulogne, nous lui donnerions un très bon et puissant secours.

Étaples, Boulogne Wimereux, Ambleteuse sont nos quatre seuls ports, soumis au même vent, tous près l'un de l'autre, avec des vents favorables, nous ne demandons que la présence de Vescadre pendant douze heures.

Enfin je désire connaître l'opinion de l'amiral Ganteaume sur une autre question :

20 vaisseaux peuvent-ils sortir facilement de Brest ? Croit-on qu'ils puissent sortir pour se rendre devant Boulogne, gagnant trois jours sur Cornwallis, ou le trompant, et celui-ci allant chercher l'armée française en Irlande ?

Bonaparte.

Voici la réponse de Ganteaume :

tO frimaire (lî décembre 1803).

... Je Tais, Citoyen Premier Consul, répondre aux questions que tous me faites.

Première vlée. — La jonction des escadres de Toulon et de Rochefort, soit aunleTant de Cadix ou sur les hauteurs du cap de la Roque... aurait peu d'inconTénients dans une guerre ordinaire, où nous serions en mesure de lutter à égale force... Mais dans la situation actuelle, et lorsque notre ennemi peut détacher contre chaque Taisseau que nous faisons sortir des forces quadruples ou quintuple..., je croirais ce projet excessivement dangereux. Il ne faut pas, j'ai eu Thonneur de vous le dire souvent, et je me permets de le répéter, que les escadres dont tous ordonnerez la sortie, aient occasion de s'arrêter nulle part, mais qu'elles passent sur tous les points aTec la rapidité de Téclair. Celle des escadres qui serait la première au rendez-Tous que tous déterminez, pourrait par mille accidents être exposée i attendre la seconde et être d'autant pins exposée que les points de Cadix et de Lisbonne sont ceux généralement observées par Tennemi et sur le passage ordinaire des bâtiments

Deuxième idée. — C'est par ces motifs et d'autres que je Tais exposer que je juge la jonction à CUe d*Aix préférable à toute autre, même à celle qui feit l'objet de votre troisième idée.

Une escadre légère bien commandée, bien organisée et bien composée court peu de risques dans un grand espace et en pleine mer. Sans des accidents extraordinaires et avec de la surTeilIance, on doit espérer éviter Fennemi que l'on

craint, ou le tromper par des fausses routes, si on l'aperçoit Mais il en est

tout autrement, lorsqu'on se trouve resserré par d^s terres et dam des pastagti étroits. Ici, on peut être forcé sans ressource à des combats inégaux et extrêmement désavantageux. Le passage du détroit, l'espace entre Gibraltar et Minorque, sont dans les cas que je Tiens de citer, il y a donc plus de risques pour une esca(ire qui a î\ parcourir ces parages que si elle devait faire plusieurs fois le trajet des c^tes de l'Océan à l'Amérique. D'après cette observation, l'escadre de Rochefort, en venant à Toulon, serait doublement exposée et je juge encore que l'atterrage sur ces côtes, tint qu'elles sont sunreillées et bloquées comme elles le sont aujourd'hui, est plus dangereux que celui de Rochefort.

Une raison qui milite encore en faveur de la réunion sur la rade de l'Ile d'Aix, est la nécessité de procurer à l'escadre de Toulon quelques bons pratiques des mers du Nord.

Pendant le trajet de l'escadre de Toulon à l'île d'Aix, il serait facile de

trouver sur les lieux les hommes dont on a besoin. Nous n'aTons même pas ici

de bonnes cartes des mers du Nord

La réunion des vaisseaux qui seront à VUe d*Aix avec ceux de Toulon fournirait donc un total de 14 vaisseaux de ligne, C$ nombre parait trop fort pour la composition d'une escadre destinée à une opération de la nature dJe celle dont il est question. N'espérons pas, dans les circonstances présentes, pouvoir lutter de

vice force avec un emwni qui au besoin pourrait porter dans la Manche 40 ou 50 vaisseaux et même davantage, mais employons avec lui la ruse, bornonsnous à tâcher de le surprendre par un coup d'audace qu'il ne pourrait pas prévoir par les dangers qu'il y a à le tenter, attaquons ou écartons-le, lorsqu'il ne sera pas en force, car je ne pense pas que son escadre des Dunes et devant Boulogne soit bien considérable en nombre de vaisseaux. En faisant, mr la rade de Ctle d^Aix, Un bon choix de iO à ii des meilleurs vaisseaux qui se trouveront sur les 14, nous aurions encore la supériorité sur C escadre croisant devant Boulogne f et, par contre, toute la célérité désirable, dans le cas contraire, et si des forces supérieures nous obligeaient i\ prendre chasse, nous serions mille fois moins exposés qu'avec une grande masse dans laquelle seraient des vaisseaux à trois-ponts. Une escadre légère, si elle était chassée au nord du Pasde-Calais, pourrait, après avoir parcouru un grand espace pour tromper l'ennemi, ou revenir sur le point d'où elle serait partie, ou effectuer son retour par le nord de l'Angleterre, si elle avait perdu tout espoir de réussir dans son but.

Devant vous répondre selon mes lumières et mon expérience, à tout ce que contient votre dépèche, je ne dois pas hésiter à vous faire connaître que je considère le secours de VariUlerie des chaloupes et bateaux canonniers comme illu' soire, si l'escadre était forcée au combat au-devant de Boulogne. Nos vaisseaux étant dans le cas de combattre au mouillage, peut-être que ces bateaux pourraient prendre quelque position avantageuse pour inquiéter et causer des dommages à l'ennemi, mais^ en pleine mer et sous voiles, il est inutile de Ctspérer,

Je termine enûn par répondre à votre troisième question, et l'expérience me fournit une partie de ma réponse.

En l'an v, lorsque le Directoire exécutif ordonna une expédition contre l'Irlande, i7 vaisseaux français, un nombre prodigieux de frégates, corvettes et flûtes sortirent de Brest à l'insu de l'amiral anglais Colpoys, qui, avec une armée supérieure, avait été chargé de surveiller nos mouvements. Cet amiral avait établi sa croisière à la vue de File d'Ouessant et cependant notre flotte sortit sans être découverte, et se rendit en majeure partie dans la baie de Bantry.

L'absence du général en chef, l'indécision, les retards qu'occasionnèrent cette absence et quelques coups de vent affreux qui vinrent dans la suite, leur parurent, dans le temps, être les seules causes du non-succès de cette expédition. Ce qui eut lieu dans cette circonstance pourrait donc bien avoir lieu aujourd'hui. Mais espérer de dérober à l'ennemi la sortie de notre escadre de Brest n'est pas répondre au grand objet de votre question.

Je ne pense pas que, de que'que manière que nous puissions être favorisés, la sortie d'une armée navale et son entrée dam la Manche puisse être ignorées pendant trois jours par les forces chargées de la surveiller. L'amiral anglais doit avoir sur tous les. points un nombre prodigieux de frégates et corvettes en observation, et il n'est guère probable qu'il tarde d'être instruit de nos mouvements.

Hasarder une masse de 20 et quelques vaisseaux parmi lesquels nécessairement, il doit y avoir de médiocres et de mauvais tnarcheurs, dans un espace

638 DBUXIÈB4E PARTIE. — CHAPITRE X.

aussi resserré que la Manche me parait, dans les àrconstances actuelles, s exposer à des revers et à des dangers de toute évidence. Je répète ici ce que fax dif plus haut : ce qui peut être entrepris par une escadre légère contre un ennend supérieur ne peut Vétre par une grande masse de forces.

Il est essentiel de remarquer les divergences profondes qui séparent les idées de Ganteaume et de Napoléon, malgré la base commune de leurs projets.

La conclusion de la lettre de TAmiral mérite d'être retenue. C'était là l'opinion autorisée d'un des meilleurs, sinon du meilleur marin français de cette époque, qu'il était impossible de conduire une escadre de plus de 20 vaisseaux dans la partie réservée de la Manche. Quelque bons marins que fussent les Anglais, ils ne l'avaient pas tenté et la composition de leurs croisières dans le Pas de Calais montre assez Topinion où ils étaient de l'impossibilité de manœuvrer en escadre de vaisseaux au milieu de ces hauts fonds, de ces courants et de ces étroits passages. Jamais, dans aucune des guerres antérieures, on n'avait pensé à combiner sur un même terrain les mouvements si profondément dissemblables des bataux plats et des trois-ponts.

Une autre divergence entre les idées de Bonaparte et celles de Gauteaume doit aussi être dès à présent signalée.

Le Premier Consul ne demande le passage libre que pendant huit heures. L'amiral en demande quarante-huit. Lequel des deux était plus près de la vérité? C'est ce dont on peut déjà se douter.

Telle est pourtant en germe l'idée à laquelle dès l'été ou l'automne 1803 s'est rattaché Bonaparte et dont il n'y aura plus qu'à suivre le développement et surtout les transformations multiples. Satisfait-elle son génie d'une façon complète? Les historiens l'ont affirmé ; nos doutes formels seront, il faut l'espérer, justifiés par les faits. Mais dès à présent l'histoire doit enregistrer une situation nette.

Bonaparte est résolu à ne rien tenter avec ses bateaux plate tant que ses vaisseaux ne lui auront pas frayé un passage. De ce fait la flottille a perdu son existence propre ; le pouvoir militaire de 150,000 soldats et 2,000 bâtiments n'existe plus, car leur action a été directement subordonnée au succès de la marine de haut bord. Ce n'est plus un engin de guerre que

l'ensemble des canonnières, calques, péniches et bateaux, c'est un moyen de transport, et, à ce point de vue, ces bâtiments sont très loin de réaliser les types les plus favorables. En second lieu, comme Bonaparte ne peut, ni ne veut prendre le commandement d'une armée navale, à un autre que lui sera fatalement confiée l'opération décisive. C'est à ce marin qu'incombera devant Thistoire la plus grosse part de responsabilité.

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