CHAPITRE II
« Eh bien! s'écria Bonaparte lorsqu'à la réception du «13 janvier il aperçut Tambassadeur d'Angleterre, vous « êtes donc décidés à la guerre ! Nous l'avons déjà faite pen- « dant quinze ans, vous voulez la faire pendant quinze autres « années et vous m'y forcez! » « Les Anglais veulent la « guerre, reprit-il en s'adressant aux ambassadeurs de « Russie et d'Espagne, mais s'ils sont les premiers à tirer « l'épée du fourreau, je serai le dernier àla remettre (!)»•
Le contraste est frappant entre la violence de cette scène et les efforts réellement faits par la diplomatie française pour éviter une conflagration.
Le 10 mars, le général Andréossy avait donné les explications les plus complètes et, comme on l'a va plus haut, les plus exactes, au sujet de l'accusation contenue dans le message royal par rapport aux préparatifs en France et en Hollande. Le 15, lord Hawkesbury y répondit par un refus formel au sujet du retrait des troupes anglaises qui occupaient Malte et par l'énoncé vague du principe des compensations pour les acquisitions faites par la France postérieurement au traité d'Amiens. A cette note « qui, loin de rien éclair cir, <' jetait de nouvelles obscurités sur le sujet de la discusi< sion(2) », Andréossy opposa, le 28, l'obligation d'exécuter
(1) Lettre de lord ^Witworth à lord Hawkesbnry (14 mars 1803).
(2) Note de TaUejrand da 7 avril.
le traité tel qu'il était rédigé, quitte à entrer en discussion ultérieurement, dès que le but en serait précisé, et simultanément (25) Talleyrand demanda des explications au sujet de la présence de croiseurs anglais sur les côtes de Hollande et sur le retard de Févacuation du Cap.
Le gouvernement anglais avoue (5 avril) la présence de plusieurs dé ses frégates dans les eaux bataves et son ambassadeur annonce qu'il a ordre « de savoir distinctement du gouvernement de France s'il est déterminé à persévérer dans son refus de toute satisfaction et de toute explication sur les objets de plainte de Sa Majesté ». Faute d'une réponse favorable lord Witworth doit quitter Paris.
Comme les griefs britanniques n'étaient pas énoncés, il fut facile au Premier Consul de déclarer que « sauf pour ce qui a pour but de violer l'indépendance de l'ordre et de l'île de Malte , pour tout ce qui peut convenir au gouvernement anglais pour aplanir les difficultés présentes et qui ne serait pas contraire au traité d'Amiens, le gouvernement français n'a aucune objection à faire à une convention particulière. Les motifs de la convention seraient renfermés dans le préambule et porteraient sur les griefs respectifs sur lesquels les gouvernements croiraient avoir besoin de s'entendre. » C'était, en somme, obliger les Anglais à formuler les griefs sur lesquels ils se fondaient pour réclamer en compensation la possession de Malte. Ils s'en gardèrent bien et, sans chercher à justifier leurs prétentions sur cette île, ils se contentèrent d'exposer leurs exigences, en en variant toutefois la forme.
Le 17 avril Witworth propose la remise de l'île à l'Ordre, les fortifications restant entre les mains des soldats britanniques. Le 26 il ne s'agit plus que d'une occupation de Malte pendant dix années, moyennant la cession de l'île de Lampedosa, et l'évacuation immédiate de la Hollande ; mais c'est un ultimatum. Dans une note du 2 mai Talleyrand a beau jeu pour répondre que « l'île de Lampedosa n'appar- M tient pas à la France; elle est sous la souveraineté d'une
<( puissance étrangère et le Premier Consul n'a le droit
-(( d'énoncer (à ce «ujet) ni consentement ni refus ». Witworth ayant demandé ses passeports, une dernière tentative est faite le 4 mai par Bonaparte, proposant de faire remettre
rUe à une des puissances signataires du traité d'Amiens : Prusse, Ejnpire d'Allemagne ou Russie. C'est une habile riposte qui oblige Tambassadeur anglais à différer son départ et à laquelle le gouvernement de Londres, faute de mieux ^ répond le 11 par Tassurance inexacte que l'empereur de Russie refuse de se charger de Malte. Celui-ci a cependant offert sa médiation, à laquelle l'opposition dans le Parlement ang-lais proposera plus tard d'avoir recours, et, à défaut de ce souverain, il reste le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche qui n'ont pas été consultés (1). Cette fois l'ambassadeur anglais sent que, sur un terrain pareil et avec un adversaire comme Talleyrand, il sera toujours battu; il refuse de discuter davantage, demande ses passeports et quitte Paris dans la nuit du 12 au 13 mai. Le 17 il rencontre à Douvres Andréossy, rappelé de Londres. La guerre est commencée.
L'attitude du ministère anglais devant le Parlement est bien faite pour fortifier le soupçon de parti pris et d'hostilité voulue qui résulte d'un rapide exposé des négociations suivies à cette époque.
Dès le 28 avril lord Folkestone a demandé communication des pièces relatives à l'évacuation du Cap et, se plaignant de « l'ignorance profonde dans laquelle on tient le Parlement et « la nation sur ce qui concerne nos relations politiques avec la » France », il ajoute « qu'il est fondé à croire que la question du cap de Bonne-Espérance est la seule qui puisse avoir amené des froissements avec les républiques française et batave ». Bien que soutenu par Windham et Fox, il n'obtient du chancelier de l'Échiquier qu'une réponse dilatoire où ne se trouve pas trace des exigences que soutient en ce moment la diplomatie du cabinet Addington au sujet de Malte. 11 en est de même à la séance du 2 mai : le Parlement et le peuple anglais continuent à ignorer que c'est au sujet de cette île qu'ils sont à deux doigts d'une guerre avec la France, mais ils apprennent, le 6, que les ambassadeurs des deux nations ont reçu leurs passeports. La motion de Gray qui demande la communication immédiate du dossier diplomatique est rejetée
(I) Note de Talleyrand da 13 mai.
par 95 voix contre 185; une nouvelle tentative de Pelham, Darnley et Spencer échoue à la séance du 9. Lorsque le message royal du 16 mai annonce Tétat de guerre, aucune pièce n'a été encore mise sous les yeux des députés. Ils ne verront les premiers documents que le 23, et encore en audience secrète (1). Mais dès que l'on sait enfin que c'est à propos de Malte que Ton s'est brouillé avec la France, l'opposition prend sa revanche. « Votre principe est erroné, dit lord Stanhope <( aux ministres ; vous n'avez pas plus droit d'exiger un équi- « valent des acquisitions de la France que le Premier Consul « n'en aurait à en exiger un de vous dans le cas où vous « auriez fait, depuis la signature du traité d'Amiens, des
« acquisitions étrangères à la France Je blâme le secré-
« taire d'Etat d'avoir employé un langage peu conciliant. » Il est soutenu par le marquis de Landsdownc. Lord King propose en amendement que « Sa Majesté soit priée de renouer la négociation avec le gouvernement français, de manière à terminer le différend par un arrangement amical ». Il est trop tard, et il n'a que 10 voix contre 142. Le 26 Fox monte à la tribune et demande formellement « de profiter des dispositions où l'empereur de Russie a paru être de servir de médiateur entre les deux nations belligérantes ». Travestissant sa pensée, Pitt et Hawkesbury se déclarent prêts à s'entendre avec le tzar, mais pour se coaliser contre la France. Le 3 juin seulement le débat se termine par la \'ictoire du ministère. Jamais l'opposition, où figuraient encore quelques-uns de ces amis de la France, si admirables dans la constance de leurs sympathies, n'avait eu de terrain meilleur : 55 députés s'obstinent à voter pour la paix.
Tout autre devait être l'accueil que trouva devant les assemblées et la nation françaises le gouvernement du Consulat, au sortir de ces négociations.
Dès le lendemain du départ de lord Witworth, le Sénat conservateur, le Corps législatif et le Tribunat reçoivent communication de la note rédigée par TaUeyrand, le 12 mai, et
(l) Bonaparte accuse le goayeraemôiit anglais d'avoir transmis des pièces Incomplètes, dans lesquelles des conversations étaient travesties (Tribunat, séance du Z prairial, Moniteut% p. 1116).
qni résume toute la négociation. Chacune des assemblées décide d'envoyer une députation au Premier Consul. Le Sénat déclare c( qu'il ne peut qu'applaudir à la fermeté et à la modération qui caractérisent les négociations ouvertes avec le gouvernement britannique » ; le Tribunat fait une profession identique. Quant au Corps législatif, sa députation est chargée de porter au Premier Consul l'expression du dévouement national « et de l'assurer que, si la négociation est rompue, « le peuple français, se confiant de plus en plus en son chef, « lui donnera tous les moyens de force, de crédit et d'union « qui peuvent rendre la guerre courte, décisive et glorieuse ». Le message du gouvernement en date du 20 mai (1) et la publication in extenso de toutes les pièces diplomatiques échangées depuis la paix d'Amiens n'affaiblissent en rien cette impression. Le 1«' juin commence la série des adresses départementales (2). Mais, symptôme d'un singulier contraste avec les déclamations menaçantes, les projets d'oflfensive bruyamment annoncés qui ont caractérisé la rupture de 1793, le ton de ces discours et de ces adresses est des plus modérés. A peine peut-on trouver dans le rapport de Daru au Tribunat (3) une vague allusion à l'éventualité d'une descente aux Iles Britanniques. En tout cas, c'est la seule à noter en ce moment, et les réponses du Premier Consul ne contiennent rien qui puisse donner à croire au pays qu'aucun projet offensif soit déjà formé. C'est plus tard, seulement, que l'idée d'une descente redeviendra populaire et sera soutenue par l'enthousiasme national.
Les faits montreront mieux que tous les discours si ces paroles de Bonaparte, reprises dans l'adresse du Sénat (4) : « Dans cette circonstance, le Premier Consul met sa gloire à être pris au dépourvu », étaient sincères.
Le 15 mars seulement, c'est-à-dire huit jours après le message du roi Georges, Bonaparte avait ordonné de mettre une garnison aux îles Saint-Marcouf , de les approvisionner pour deux mois et de les munir de grils à boulets rouges ; le 25 il
(1) Moniteur ûa îl mai.
(î) Moniteur da l*' juin.
(3) Moniteur da Î3 mai.
(4) Moniteur du 26 mai.
donna les premiers ordres relatifs à la défense des côtes de Calais à Ostende (1).
Au général Berthier.
Paris, 4 germinal aa xi (25 mai's 1803).
Je TOUS prie, Citoyen Ministre, de faire connaître au général Vandamme qu'il ait à réunir toute la 28* à Boulogne, la 8* à Ostende et Nieuport, et une autre demi-brigade à Calais.
Je désire également que >ous donniez ordre à trois compagnies du 8« régiment d'artillerie de se rendre, Tune à Boulogne, Tautre i\ Calais et la troisième à Dunkerque. Il est nécessaire que Tartillerie envoie sur cette côte tous les affûts et munitions nécessaires pour l'armer au premier ordre qui serait
donné.
Tout cela doit s'exécuter sans préciffitation et sans exciter d'alarme. On n'armera que lorsque l'ordre en sera donné.
Je vous prie de m'apporter, dimanche matin, l'état des pièces, affûts, approvisionnements et armement nécessaires pour la défense de cette côte.
Bonaparte.
Ces prescriptions furent complétées le 9 avril :
Au général Bertbier.
Je vous prie de donner des ordres pour armer la côte depuis l'embouchure de la Somme jusqu'à l'embouchure de TEscaut. Mon intention est que cet armement se fasse sans précipitation et sans exciter d'ahu-mes. La batterie qui devra être armée tout d'abord, est celle du cap Gris-Nez, entre Calais et Boulogne.
Du côté de TOcéan (2), la 65® demi-brigade fournissait un bataillon pour Belle-Isle, la 93® occupait les îles d'Aix et d'Yen, tandis qu'un bataillon suisse allait à la Rochelle. Le 17 et le 19 avril Berthier recevait Tordre de prescrire « Tarmement de toutes les côtes de France », de faire <( porter une activité particulière à l'armement de Cherbourg, des îles de Ré (3), d'Oléron et de VÛe d'Aix, d'armer l'Ue d'Yen avec 6 pièces de 36, 6 de 18 en fer, 3 mortiers à la
(1) Correspondance de Napoléon» publiée n« 6634.
(2) Lettre à Bertbior, 9 avril. Correspondance de Napoléon, publiée. Lettre à Bertbier, 23 avril. Correspondance de Napoléon, inédite.
(3) Lettre à Berthier, 17 et 19 avril.
Gomer et de la pourvoir d'une garnison de 400 hommes ». Trois bataillons (1) étaient en même temps désignés pour occuper l'Ile d'Elbe. Tout cela est de la stricte défensive, car il n'y avait pas trace de concentration de troupes sur les côtes de France : les effectifs dans les 13*, 14", 13* et 16* divisions sont sensiblement les mêmes en avril qu'en février ; la 24* division est même affaiblie de près de 4,000 hommes, passés en Hollande (2).
C'est du côté de ce dernier pays que les précautions les plus sérieuses sont prises pendant la période de tension politique.
On a vu plus haut qu'au début du mois de mars, le total des troupes françaises stationnées en Hollande n'atteignait pas 6,500 hommes, dont 3,000 étaient destinés à la Louisiane. L'apparition des croiseurs anglais sur les côtes bataves parut assez inquiétante pour que Bonaparte s'occupât d'organiser la défense de FUe de Walcheren. .
Au général Berihier.
Paris. 4 g^enninal an xi (25 mars 1803).
Je TOUS prie, Citoyen Ministre, d'envoyer l'ordre au général Montrichard de réunir sur-le-champ, à Flessingue, toute la 95' demi-brigade, sous les ordres d*un général de brigade, pour défendre Tile de Walcheren.
Donnez ordre à deux bataillons de la 76* et à deux bataillons de la 48', portés au grand complet de paix et commandés par les chefs de brigade, de se rendre à Bréda ; tous donnerez le même ordre à trois escadrons du 2' de hussards et à trois escadrons du il* dragons, également portés au complet de paix.
Vous ferez atteler et conduire dans le plus bref délai, à Bréda, 12 pièces d'artillerie légère et 6 d'artillerie à pied.
Donnez ordre au général Frère de partir sous quarante-huit heures pour Bréda, où il servira dans ce corps d'armée.
(1) Lettre à Berihier, 13 avril (20* demi-brigade et 1 bataillon suisse}. {i) Les renforts n'arrivent que vers la fin de mai.
Situation du
SiUiation du 15 grerminal Situation du
4 février. (5 aTril). 4 juin.
13* division (Rennes) It,t34 12,651 18,407
11* — (Cacn) 4,189 4,223 5,701
15» — (Rouen) 5,230 5,234 6,053
le* — (LiUe) 16,482 16,275 20,268
tf — (Bruxelles, 4,780 8,780 7,761
Donnez ordre au général Dulauloy de sV rendre également pour commander Tartillerie.
Vous nommerez un chef de brigade du génie, deux capitaines et quatre lieutenants pour compléter Fétat-major de ce corps ; un commissaire ordonnateur sera désigné pour y servir.
Ce corps, étant destiné à défendre le territoire hollandais, sera payé et soldé par la République batave.
Recommcindez au général Montrichard de veiller sur toutes les places fortes.
Bonaparte.
Un arrêté du 31 mars mit la place de Flessingue en état de siège (1) et en confia la défense au général Monnet qui, au 20 avril, avait sous ses ordres 4,712 hommes et 426 chevaux (2).
Par rintermédiaire de Talleyrand (3), le gouvernement batave avait été mis en demeure de mettre en défense toutes les batteries autour d'Helvoet-Sluys. Bonaparte ajoutait :
Comme il est probable que les Hollandais délibéreront avant d'agir et agi> ront à leur manière, tous donnerez Tordre au général Victor d\irmer le port de nie de Goer, celui de Briel, File de Noorn et d'occuper tous les postes les plus importants qui peuvent mettre à Tabri de toute attaque nos frégates et notre convoi.
Il peut, à cet eÔet, faire débarquer la moitié de l'expédition .
Vous lui recommanderez d'ordonner la plus grande surveillance, car la mauvaise foi et la perfidie des Anglais est capable de tout (4).
D'ailleurs, plutôt que d'exposer la petite expédition du général Victor à une attaque des Anglais, le Premier Consul supprima l'objet de cet armement en cédant, le 23 avril (5) la Louisiane au gouvernement américain.
Grâce aux renforts envoyés en Hollande, les troupes françaises qui s'y trouvaient au 20 avril atteignirent le chiffre de 11,339 hommes et 1353 chevaux, sans compter les 3,000 em-
(1) Correspondance de Napoléon, inédite.
(2) Situation da tO avril (camps des côtes) : 8«, 95«, 8« d'artillerie, t escadrons du t9« dragons.
(3) Lettres du 19 et du 20 avril. Cotrespondance de Napoléon, publiée.
(4) Decrès devait, le 2 avril 1803, fournir un rapport spécial sur les « facilités qu'auraient les Anglais à enlever l'île de Walcheren » (Archives Nationales, Secrétairerie d'Etat, Con AFiv. 1190).
(5) Correspondance de Napoléon, publiée.
bar(piés à Helvoet-Sluys (1). Sur ce chiffre était prélevée une colonne mobile forte de 6 bataillons, 6 escadrons et 8 pièces, qui devait être réunie à Nimègue et tenue sous les ordres du général Frère (2), prête à partir au premier ordre. Il convient en outre, d'ajouter à ce chiffre l'armée batave, dont le total, d'après l'ambassadeur Sémon ville, atteignait 22,465 hommes (3).
Ce premier noyau de troupes allait être augmenté en exécution d'ordres datant des derniers jours d'avril.
(1) SâToir : 48% 76* et 100* demi-trigidat ; 27* légère ; 11* dragons ; f hatsards ; g* d'artillerie à pied ; 8« et 95* demi -brigades ; 8* d'artUIerie à pied ; 2 eieadrons du 19* dragons, dans Itle de Walcheren ; 54*. t bataillons ; 17«, 1 bauillon ; 4* escadron da 13* dragons (à pied) ; 2 compagnies d'artiûeria sor les raisseanx. Situation des 20 avril et 5 mai (camps des cAtes).
(2) Lettre du 18 avril à Berthier. Correspondance de Napoléon , publiée (2 bataillons de la 48«, 2 de la 100«, 2 de la 27* légère). Lettre à Berthier du 20 avril. Correspondance de Napoléon, inédite.
(3) État de la composition de V armée batave et de sa répartition
dans les différentes garnisons.
Floréal, M IX (tTril-mat 1803).