‹ 1793-1805Chapitre 79 sur 112 · HÔPITAUX · texte numérisé non relu

HÔPITAUX

L'armée a été mise à une forte épreuve par les maladies du pays ou fièvres d'automne qui, cette année, à cause du retard et de la violence des chaleurs dans les premiers jours de septembre, ont exercé de plus grands ravages. Telle division de l'armée a eu près de moitié de sa force effective dans les hôpitaux; il est très remarquable que le moral du soldat n'en ait point été ébranlé; il n'y a point eu le moindre murmure, point d'empressement à quitter le camp, toujours même volonté, même ardeur pour le service.

Votre Excellence a reçu successivement deux mémoires relatifs à l'autorisation donnée par Sa Majesté à M. le maréchal Davout de cantonner ses troupes et au parti qu'il a cru devoir prendre de différer ou d'exécuter en partie cette disposition d'après la situation de l'armée sous le rapport des maladies.

Pour mieux rappeler et conserver les faits et les considérations qui pourraient ultérieurement être utiles en de pareilles circonstances, j'ai cru devoir réunir ici le fonds de ces deux exposés.

La condition nécessaire de ne pas éloigner les troupes à plus d'une forte marche d'Ostende, n'avait pas permis à M. le Maréchal de balancer à tenir le • camp.

Rester sur cette première ligne de cantonnements, ce n'était pas changer de position d'une manière utile pour prévenir les maladies, puisque la cavalerie répandue sur cette même ligne en avait encore plus souffert que les troupes campées ;

Se porter en arrière à deux et trois marches, c'était réellement rentrer dans les places et quartiers, c'était quitter la position militaire et rompre momentanément la combinaison offensive avec la position et les mouvements des flottilles.

Dans les deux cas, c'est-à-dire en entrant en cantonnement à une, deux et trois marches, on ne pouTait éviter les înconTénients physiques et moraux résultant de ce mouyement rétrograde et d'une telle dispersion des corps de Tarmée.

RelAchement de la discipline, désordres et pertes inéTÎtables dans les différentes parties de l'administration des corps, difficulté extrême dans Texécution des divers services de Tarmée, désertion des conscrits des départements circonvoisins, excès de tout genre de la part des soldats longtemps contenus, dégoût de reprendre les camps dans la plus dure saison, danger de maladies graves, et dysenteries causées par l'abus des fruits verts, que Ton prévient en les interdisant sévèrement au camp, ce qui est impossible dans les cantonnements.

Tels furent les motifs de la détermination de M. le Maréchal ; il les a fait connaître à Sa Majesté et à Votre Excellence.

Il ne s'est pas dissimulé qu^en prenant ainsi le parti le plus sage pour le bien du soldat, comme aussi le plus militaire et le plus politique, il engageait d'autant plus sa responsabilité que les fièvres qui commençaient à se développer devaient, à cause des chaleurs extraordinaires, augmenter de jour en jour jusqu'à Tarrière saison.

Pour acquitter cette responsabilité, M. le Maréchal s'est attaché :

1<^ A rendre le séjour des camps plus salubre par de nouvelles précautions propres à combattre et détruire les causes principales de l'intempérie ;

2* A multiplier les secours pour les malades et les rapprocher autant que possible, afin d'éviter l'aggravation des maladies, les inconvénients et les pertes qui résultent des évacuations de malades sur des points éloignés.

Quant au premier objet (la salubrité du camp) on a fait faire des claies afin d'éviter que le soldat ressentit la moindre humidité. On a fait aérer les baraques, fumer les viandes, filtrer les eaux suivant le nouveau procédé (à travers le charbon) ; on a fait des fumigations avec l'acide muriatique, enfin. Ton peut assurer qu'il n'y avait pas à 10 lieues des côtes une seule des habitations dans lesquelles on aurait cantonné les troupes, où les préservatifs contre les fièvres d'accès, qui se manifestent presque partout dans cette partie du pays bas, pendant les mois d'août et de septembre, eussent pu être aussi multipliés, aussi bien suivis.

Ces fièvres, qui à l'époque du 30 fructidor avaient déjà atteint environ le sixième des troupes campées ou cantonnées dans l'étendue du département de la Lys, n'ont aucun caractère pernicieux ; elles ne dégénèrent que très rarement en fièvres putrides ou malignes ; il n'y a point de dysenteries. La proportion des morts n'a jamais été au-dessus de celle ordinaire dans ces climats et dans cette saison.

Les seules divisions campées sous Ostende en ont été fortement attaquées ; les troupes campées au Rosendael, sous Dunkerque, n'ont eu guère plus de malades qu'à l'ordinaire, ainsi qu'on a pu le voir par les états de situation.

Quant au second objet de la sollicitude de M. le Maréchal (la proportion des nouveaux secours avec les nouveaux besoins), non seulement on y a suffi jusqu'à présent par l'établissement de nouveaux hôpitaux dans les villes de Bruges et de Gand, mais on s'était encore mis en mesure de recevoir et de soigner le nombre de malades jusques auquel on pouvait craindre que s'élève-

raient les pertes des troupes campées et cantonnées. La promptitude, l'ordre, la facilité, Téconomie des transports des hommes malades par les canaux, aTaient déterminé M. le Maréchal à multiplier autant que possible les établissements d'hôpitaux à Bruges et ensuite à Gand, aÛn d'éviter les évacuations sur les hôpitaux plus éloignés, tels que Bruxelles et Anvers ; on n'a usé de cette dernière et faible ressource que dans les cas extrêmes. M. le Maréchal avait interdit toute évacuation sur la place de Lille, à cause de la difficulté des transports par terre et des inconvénients funestes et de la consommation d'hommes que ce genre de transports nous avait occasionnés Tannée dernière.

Le développement si prompt des ressources sans lesquelles on n'aurait pu former tant d'hôpitaux et les pourvoir de toute espèce d'effets nécessaires, est dû au concours de zèle et de volonté de tous les officiers, fonctionnaires publics et adminislrateurs qui en ont été chargés ; le résultat de leurs efforts est très remarquable : M . le Maréchal a fait connaître plus particulièrement à Votre Excellence et au Ministre directeur de l'administration de la guerre tout ce qu'il devait à l'activité de l'ordonnateur en chef Cambon, si bien secondé par les préfets de la Lys et de l'Escaut.

Cinq hôpitaux, de 300 à 400 lits chacun, ont été successivement installés, et pour établir le sixième et avoir l'assurance de pouvoir soigner à R*uges environ 3,000 malades, sans compter le dépôt des convalescents, la ville de Bruges, sur la proposition de M. Chauvelin, préfet de la Lys, a fait un sacrifice qu'on n'aurait presque osé demander : elle a offert l'emplacement du lycée qui doit être incessamment établi à l'ancienne abbaye des Dunes nouvellement restaurée, local si beau et si Taste, qu'en réservant les bibliothèques, cabinets de physique, laboratoires, logements des professeurs, etc., on y a établi un sixième hôpital, susceptible de recevoir jusqu'à iOOO lits.

Certainement, avec de tels soins et avec de telles ressources, on pouvait espérer de lutter avec succès contre les maladies momentanées, que des secours simples et prompts arrêtent le plus ordinairement après quelques accès ; aussi à l'époque du 10 vendémiaire, les maladies commencèrent-elles à diminuer sensiblement, du moins quant aux premières attaques ; un plus grand nombre d'hommes en restèrent exempts et se maintenaient au camp en bonne santé.

Cependant, par une contradiction apparente avec cet état de choses, le nombre des entrées aux hôpitaux augmentait toujours, et déjà un septième établissement à Bruges et un troisième à Gand étaient instamment demandés à M. le Maréchal.

Le mouvement des deux grands dépôts de convalescents prouvait à la fois le peu de ténacité des fièvres intermittentes et le grand nombre de rechutes. Les rapports des officiers de santé de l'armée, mis en consultation avec ceux du pays, même des recherches historiques sur l'effet de celte espèce de fièvre dans les armées françaises ou étrangères qui, à des époques antérieures, avaient occupé les mêmes positions sur les côtes des Pays-Bas entre la mer et les canaux, n'ont plus laissé aucun doute que ces rechutes ne provinssent de l'humidité que les premières pluies d'automne font ressentir le long des côtes et que les convalescents, même les mieux rétablis en apparence, ne peuvent soutenir.

LA FIN DEf LA CONCENTRATION DE LA GRANDE ARMÉE. 445

Ainsi, celle époquo de la saison que nous avions avec raison désirée, parce qu'en rafraîchissant Tair et les eaux stagnantes elle met un terme aux maladies, devenait une nouvelle cause d'affaiblissement des corps de Tarmée et la menaçait d'un nouveau fléau : cette espèce de maladie chronique qui retient les soldats, après plusieurs rechutes, dans les hôpitaux pendant presque tout l'hiver.

Pour obvier à cet inconvénient, M. le Maréchal ayant observé que ces mêmes cantonnements, dans lesquels l'intempérie exerçait ainsi ses ravages et même avec un plus grand nombre d'accidents funeste;;», étaient devenus meilleurs et plus salubres après la cessation des grandes chaleurs, il a fait plus particulièrement reconnaître le petit nombre de ceux qui se trouvaient dans les positions les plus élevées et les a assignées comme quartiers de rafraîchissement, dont il a permis que chaque corps appartenant à Tarmée profitât alternativement, en y envoyant la moitié de sa force effective au camp, sans y comprendre celle des garnisons fournies aux bâtiments de la flottille batave.

Ces cantonnements se trouvent tous à une forte marche du camp, mais il a fallu se porter jusque-là pour trouver un air très pur et des eaux vives, dont le bon effet sur les convalescents qu'on y envoie dans leurs compagnies respectives se fait déjà sentir.

Il résulte des derniers mouvements que non seulement le septième hôpital ne sera point établi, mais que le sixième même va être entièrement évacué et qu'on peut espérer qu'avant un mois l'ancienne proportion des maladies commencera à se rétablir.

Ce mouvement alternatif, chaque ÎO jours, du camp aux cantonnements, est un exercice utile pour le soldat ; les habitants des bourgs et des campagnes ont accueilli nos troupes avec cordialité et s'empressent de leur offrir tout ce qui peut leur être nécessaire. La discipline s'y soutient autant que la bonne harmonie. M. le Maréchal y fait tenir la main avec la plus grande vigilance par les officiers généraux et supérieurs qu'il a détachés des divisions pour ce service.

Ainsi, le double but est rempli : 1® de maintenir la position militaire, les drapeaux, les états-majors et la moitié de la force effective dans les camps, dont la tenue est encore, s'il est possible d'autant mieux soignée ; 1* de restaurer peu à peu la vigueur de nos soldats et particulièrement des jeunes conscrits qui, venus la plupart des pays secs et méridionaux, ont supporté difficilement cette première épreuve d'un climat humide.

Salut et respect,

Mathieu Dumas.

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