‹ 17941830Chapitre 14 sur 118 · DÉVOUEMENT DES JACOBINS POUR ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

DÉVOUEMENT DES JACOBINS POUR ROBESPIERRE

ambition. Un ambitieux n'a jamais d'humeur ; il s'irrite par les obstacles, s'empare du pouvoir, et en écrase ceux qui l'ont outragé. Un Rhéteur faible et vaniteux se dépite, et cède quand il ne trouve plus ni flatteries ni respects, •

Oui, Robespierre n'est pas ce qu'on peut appeler un ambitieux; il n'a pas la fièvre du pouvoir, la passion d'être le sauveur de sa Patrie ; et c'est un malheur pour la France et pour l'Humanité ; car elles ne peuvent être sauvées que par un Dictateur, et personne n'est plus digne et plus capable de la Dictature : oui il a tort (nous le croyons du moins) d'abandonner le Comité; mais dire qu'il cède n'est pas exact, et dire qu'il n'est qu'un Rhéteur faible et vaniteux, dépité de ne plus trouver de flatteries ni de respects, c'est une injure et une calomnie contre Robespierre; c'est une calomnie contre le Comité, la Convention et la France entière, qui subissent son influence. Nous dirions presque : c'est une absurdité.

M. Thiers lui-même reconnaît qu'il ne cède pas la victoire ;

car il ajoute un peu plus bas :

« Robespierre espère dépopulariser les Comités par sa retraite et par ses discours aux Jacobins; et il se propose ensuite de saisir un moment favorable pour les attaquer ouvertement à laConvention. »

Il ne cède donc pas ! Les reproches et les injures de toutà-l'heure étaient donc sans fondement et sans justice ! Seulement, il ne prend peut être pas le meilleur moyen d'attaquer et de vaincre. On ne peut lui reprocher que des fautes dans sa manière d'attaquer le crime.

§ 8. — Dévouement constant des Jacobins pour Robespierre.

• Au milieu de ces luttes , dit M. Thiers, les Jacobins sont toujours dévoués à Robespierre... Celui ci, qui vient de défendre la loi du 10 juin (22 prairial), est toujours pour eux le premier et le plus grand citoyen de la République ; et tous ceux qui se sont Opposés à la loi ne sont que «les intrigants qu'il faut achever de détruire... Us ne manquent pas d'exclure Tallien, qui no s'est pas justifié des accusations de Robespierre. Et , dès ce jour, Billaud et Collot s'abstiennent de paraître au milieu d'eux; car que pourraient-ils dire? Ils ne pourraient exposer leurs grief? tout personnels, et faire le public juge entre Imr orgueil et celui de Robespierre. »

T. iv. 4

50 COXVRNTIO*. — 1794.

Cesià-dire qu'ils auraient certainement tort au jugement des Jacobins et du Peuple : les adversaires de Robespierre, sentant bien que la discussion publique les confondrait, évitent donc toute discussion. Ils vont intriguer, manœuvrer, calomnier, conspirer. Robespierre et Coutbon, au contraire, expliquent publiquement aux Jacobins leurs intentions et leurs projets. Cela seul ne suffit-il pas pour les juger?

« Les ombres de Danton et d'Hébert, dit Couthon , se promènent encore parmi nous ; elles cherchent à perpétuer le trouble et la division ; ce qui s'est passé dans la séance du 1 2 juin (24 prairial) en est un exemple frappant : on veut diviser le Gouvernement , discréditer ses membres en les peignant comme des Sylla et des Néron ; on délibère en secret, on se réunit, on forme de prétendues listes de proscription , on effraie les citoyens pour en faire des ennemis de l'Autorité publique. On répandait , il y a peu de jours , le bruit que les Comités devaient faire arrêter 18 membres de la Convention, et déjà même on les nommait. Défiez-vous de ces insinuations perfides ! Ceux qui répandaient ces bruits sont des complices d'Hébert et de Danton; ils craignent la punition de leur conduite criminelle ; ils cherchent à s'accoler des gens purs dans Pespoir que , cachés derrière eux , ils pourront aisément échapper à l'œil de la Justice. Mais , rassurez-vous I le nombre des coupables est heureusement très-petit ; il n'est que de 4, de 6 peut-être, et ils seront frappés ; car le temps est venu de délivrer la République des derniers ennemis qui conspirent contre elle. Reposez-vous de son salut sur l'énergie et la justice des Comités. »

Et les Jacobins applaudissent.

C'est adroit sans doute de cacher ici les divisions du Comité, de ne menacer que des Députés étrangers aux Comités, et d'en réduire le nombre à 4 ou 6 ; mais il v audrait mieux commencer par renouveler des Comités qui conspirent et qui trahissent pour soutenir ces Députés ; il faudrait aussi nommer les \ ou 6, afin de les isoler en rassurant tous les autres : faute de les nommer, un grand nombre (60 peutêtre), qui se croient compris dans les 4 ou 6, continuent à ne pas coucher chez eux, deviennent autant d'ennemis, conspirent, intéressent à leur sort leurs femmes, leurs maîtresses et leurs amis, et remuent ciel et terre pour renverser Robespierre. C'est naturel et facile à prévoir

IVEDOl BLEME1MT DE TERREUR,

La situation devient alors volcanique ; car, pendant ce temps, les exécutions du Tribunal révolutionnaire se multiplient plus que jamais, par ordre du Comité de Sûreté générale; et tous les Suspects détenus et leurs familles, croyant que c'est par Tordre de Robespierre , sont disposés à faire cause commune avec les nouveaux conspirateurs, qu'ils croient leurs sincères amis tandis qu'ils sont leurs bourreaux.

§ 9. — Redoublement de Terreur.

« Le projet, dit M. Thiers , est de se délivrer de la plus grande partie desSuspects, parce qu'on s'est accoutumé à les considérercomme des ennemis irréconciliables qu'il faut détruire pour le salut de la République... Les immoler semble désormais une chose toute naturelle. La facilité à faire mourir et à mourir soi-même est devenue extraordinaire... Les premiers meurtres commis en 93 provenaient d'une irritation réelle et motivée par le danger : mais aujourd'hui les périls ont cessé (cela n'est pas vrai ) , la République est victorieuse ( pas encore définitivement), on n'égorge plus par indignation (toujours), mais par l'habitude funeste qu'on a contractée du meurtre. Cette machine formidable, qu'on a été obligé de construire et d'opposer à des ennemis de toute espèce, commence à n'être plus nécessaire : mais une fois mise en action on ne sait plus l'arrêter... Les choses humaines ne vont pas autrement : pourquoi d'affreuses circonstances ont-elles obJû^ de créer un Gouvernement de mort qui ne vaincrait que par la mort 1... Ce qui est plus effrayant encore , c'est que , lorsque l'idée est établie qu'en immolant on sauvera l'État, tout se dispose pour ce but affreux avec une singulière facilité : chacun agit sans remords , sans répugnance ; on s'habitue à immoler comme le Juge à envoyer des coupables au supplice, comme le médecin à voir des êtres souffrants, comme le Général à ordonner le sacrifice de 20,000 soldats. »

Sans doute tous ces malheurs divers sont lamentables et déplorables : mais c'est l'histoire de l'Humanité et des révolutions dans tous les temps, dans tous les pays, avec tous les partis; la Société, la justice, la médecine, la guerre civile et la guerre étrangère, ont leurs terribles et horribles nécessités; et l'Histoire ou la Philosophie, au lieu de se borner à gémir et à pleurer ou à condamner, doit on tirer une utile leçon et crier aux Gouvernements :

- N'opprimez pas les Peuples ! Ne faites rien qui puisse amener

une révolution 1 Car une révolution comme une guerre entratne nécessairement de grands malheurs, et c'est vous qui les aurez causés et qui en serez responsables vis-à-vis de l'Humanité 1 »

Et maintenant, pour la vérité historique, nous répondrons à M. Thiers que le danger n'a pas cessé ; que la République n'est pas définitivement victorieuse ; que la guerre continue avec d'effroyables périls; que les contre-révolutionnaires sont toujours dangereux ; que le Peuple est toujours irrité contre eux, soit à cause de ses pertes et de ses souffrances journalières, soit à cause des maux qui ne cessent pas de le menacer; et que l'opinion publique demande toujours la punition ou lïmmolation des ennemis... Nous ajoutons que les adversaires de Robespierre veulent plus que lui la continuation et le redoublement de la Terreur; et que lui seul a la volonté et le pouvoir de la faire cesser le plus tôt possible en faisant adopter au Peuple les idées d'ordre, de morale, de justice, et, quoi qu'on en dise, d'humanité.

Kappelons-nous que Robespierre ne parait plus au Comité depuis le 15 juin (27 prairial). Depuis cette époque, ce sont ses ennemis, Barrère, Biîlaud-Varennes et Colht-d'Herbois (au Comité de Salut public), Amar, Vadier, Vouland.Jagot, Louis (au Comité de Sûreté générale), qui dirigent et ordonnent les exécutions d'après la nouvelle loi du 22 prairial. — Robespierre, qui n'applique pas lui-même cette loi et qui ne voulait pas même qu'on l'appliquât fréquemment, a seulement le tort de laisser ses ennemis en abuser. Et nous ne le dissimulerons pas, parce que nous ne cherchons jamais que la vérité et des leçons utiles , Robespierre nous paraît commettre une faute énorme en laissant les Comités abuser de cette loi, si toutefois il est en sa puissance de les en empêcher ; car il aurait peut-être démontré son impuissance à cet égard s'il n'avait pas été tué, et toute sa conduite manifeste trop d'humanité pour que nous ne soyons pas enclins à présenter sa justification.

Pour motiver les nouveaux supplices, le Comité de Sûreté

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générale ou de police, fécond en expédients et en roueries de toute espèce, imagine une vaste conspiration organisée par les Suspects de toutes les prisons, à la suite de la conspiration imputée au Général Dillon pendant le procès de Danton (T. 111, p. 559). C'est au Luxembourg qu'on place le siège de la conspiration, composée là de 160 prisonniers. Pour connaître les plus dangereux et les transformer en conspirateurs, on envoie dans toutes les provinces des agents de police, espions, mouchards, et plus spécialement moutons ; et pour qu'ils puissent mieux obtenir la conûance des détenus, les tromper et les trahir, on les fait emprisonner eux-mêmes comme Suspects et comme conspirateurs. On obtient ainsi, par le moyen de ces infâmes moutons, de nombreuses listes contenant 100 à 200 prétendus conspirateurs dans chaque prison. — Une tentative d'évasion faite à la Force, et peutêtre souillée par la police, ne sert qu'à accréditer le bruit de cette conspiration. Et pour la juger avec plus d'éclat, Fouquier Tainville fait élever dans la s.ille un amphithéâtre qui peut contenir 150 accusés; il veut même faire dresser l'échafaud dans le tribunal ; mais ColIot-d'Herbois fait enlever l'échafaud, et consent à ce qu'on juge les accusés par bandes de 50 à 60.

Tout étant ainsi préparé, on commence le procès de la fameuse conspiration le 6 juillet (18 messidor). Les 160 conspirateurs du Luxembourg sont condamnés et exécutés en trois jours et en trois bandes. Chaque jour qui suit voit la condamnation et le supplice de 50 ou 60 prétendus conspirateurs, parmi lesquels disparait la sœur de Louis XVI, vainement protégée précédemment par Robespierre (T. 111, p. 532). En un mot, tandis qu'en 15 mois (du 10 mars 1793, jour de sa création, au 10 juin 1794, jour de sa réorganisation) le Tribunal révolutionnaire a condamné 577 personnes, en un mois 1 7 jours (du 10 juin ou 22 prairial au 27 juillet ou 9 thermidor, il en condamne 1285 en en acquittant 296. Et même ces 1285 condamnations éclatent en 20 jours, du 6 juillet au 26, c'est-à-dire que les supplices sont, proportion*

nettement au temps, 30 fois plus nombreux qu'auparavant ! — Et toutes ces dernières exécutions, si nombreuses et si rapprochées , qui sont un véritable 2 Septembre durant 20 jours, sont ordonnées, non par Robespierre retiré, mais par ses adversaires et ses ennemis dans les Comités. Carnot, Prieur, Robert-Lindet, signent beaucoup de ces exécutions avec Billaud, Collot et Barrère, tandis qu'aucune n'est autorisée par la signature de Robespierre. Et la Convention n'empêche pas, tolère, approuve.... Si ces exécutions sont un crime, n'est-ce pas sur la tête des Comités, des Billaud, des Carnot, etc., que le sang doit retomber, et non sur celle de Robespierre? Et si l'on veut lui reprocher son silence, ne faut-il pas accuser la Convention entière? Que les Aristocrates crient contre eux tous, à la bonne heure ; mais ni la Convention, ni les Comités, ni Carnot lui-même, ne peuvent rien reprocher ici à Robespierre ; c'est lui seul, au contraire, qu* travaille, au péril de ses jours, à faire cesser les supplices.

S 10. — Carrier à Nantes.

On se rappelle les menaces et les ordres d'extermination contre la Yendée. — Les Prêtres et les Nobles qui ont entraîné les pauvres paysans sont en effet bien criminels; et le jeune et féroce Carrier, envoyé pour les punir, les traite impitoyablement. Mais les pauvres paysans sont plus malheureux que coupables ; et le Comité de Salut public, qui voulait principalement les désarmer et les empêcher de nuire, a promis leur grâce à tous ceux qui mettraient bas les armes après leur déroute du Mans et celle de Savenay (p. 54). Aussi, plus de 10,000 se sont rendus, ou se sont réfugiés dans les fermes voisines.— Cependant Carrier les fait tous arrêter, même les femmes et les enfants, tandis que les Colonnes républicaines qui parcourent la Vendée arrêtentetlui envoient tous les Prêtres, tous les Nobles, tous les Chefs, qu'elles peuvent rencontrer.— Il fait arrêter aussi un grand nombre de Nantais suspects de fédéralisme ou de royalisme. — Puis il

umon a akras. 5;»

institue une Commission révolutionnaire, lui Tait condamner chaque jour les détenus par 100 à 200, lait guillotiner les Nantais, et fait fusiller ou mitrailler en masse les Vendéens. Puis il embarque 90 Pi ètres sur une gabarre, sous prétexte de les déporter, et fait échouer la gabarre, pour les faire périr. Puis il fait noyer les condamnés en les entassant dans de mauvais bâtiments, sous prétexte de les transporter dans une île, et en faisant couler subitement les bâtiments. — Ce barbare fait ainsi périr 4 à 5,000 Vendéens, et continuerait ses noyades (car rien n'est plus facile que de tuer quand on a le pouvoir), si le Comité de Salut public n'y mettait un terme en le rappelant à Paris. Nous le verrons devenir un des plus violents ennemis de Robespierre, qu'il accuse de son rappel.

§ 11. — Tribunal révolutionnaire d'Orange.

Le Comité de Salut public a fait organiser à Orange (département de Vaucluse) un Tribunal révolutionnaire pour tout le Midi. Là, le Représentant Maignct fait arrêter et condamner tous les contre-révolutionnaires, et fait incendier le bourg de Hedonin, qui s est révolté.

$ 12. — Lebon à Arras.

Lebon, Prêtre fanatique dans sa jeunesse, envoyé dans les Départements du Nord, a organisé un Tribunal révolutionnaire à Arras avec l'autorisation du Comité, a parcouru les villes voisines avec ses juges et la guillotinent a fait exécuter partout un grand nombre d'Aristocrates. M. Thiers affirme qu'il assiste aux exécutions sur son balcon , qu'il fait alors jouer ou chanter l'air Ah l ça ira , qu'il fait ensuite des orgies avec ses Juges, et qu'il y admet le bourreau. Les Autrichiens s'étant approchés de Cambrai, et Saint-Just qui s'y trouve croyant que beaucoup d'habitants conspirent pour livrer la ville à l'ennemi , Lebon s'y transporte, fait exécuter les principaux Aristocrates, et dit avoir ainsi sauvé Cambrai. Cependant, une Députation d' Arras vient se plaindre des eruau

cosvlntion. — 1794.

tés de Lebon ; le Député Guffroy le dénonce à la tribune ; et le Comité le rappelle pour examiner sa conduite.

Mais le Comité le renvoie bientôt à Arras ; et Barrère vient le défendre au nom du Comité.

« Nous avons, dit-il , recherché les motifs de sa conduite... Des formes un peu acerbes ont été employées ; mais ces formes ont détruit les pièges de l'Aristocratie. Le Comité a pu les improuver; mais Lebon a complètement abattu les Aristocrates et sauvé Cambrai. D'ailleurs, que rïest-il pas permis à la haine d'un Républicain contre l'Aristocratie 1 De combien de sentimefils généreux un patriote ne trouve-t-il pas à couvrir ce qu'il peut y avoir d'acrimonieux dans la poursuite des ennemis du Peuple ! Il ne faut parler de la Révolution qu'avec respect, des mesures révolutionnaires qu'avec égard. La Liberté est une vierge dont il est coupable de soulever le voile. »

Et remarquons-le bien, ce n'est pas Robespierre qui parle ainsi ; ce n'est pas même Billaud ou Collot; c'est Barrère, le même qui, entraîné par le torrent, a dit : « 11 faut saigner le haut commerce (p. 16)... Il faut battre monnaie sur la place de la Révolutian... Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas (discours du 16 messidor.)» — C'est-à-dire que les adversaires de Robespierre veulent la Terreur plus que lui ; et cependant c'est lui qu'ils accuseront audacieusement d'être le seul auteur de la Terreur ï

§ 13. — I/opinion demande- t-elle ta fin de la Terreur?

« V opinion est disposée, dit M. Thiers, et le moment est arrivé où un mouvement au nom de l'humanité contre la violence révolutionnaire est possible. La République étant victorieuse et ses ennemis terriliés , on va passer de la crainte et de la fureur à la confiance et à la pitié. C'est la première fois , depuis la révolution , qu'un tel événement devient possible. Quand les Girondins , quand les Dantonistes périrent , il n'était pas temps encore d'invoquer l'Humanité ; le Gouvernement révolutionnaire n'avait encore perdu alors ni son utilité ni son crédit. »

D'abord, il n'est pas certain que le Peuple ne veuille pas, comme les Billaud, etc., les Vadier, même les Carnot, etc., la continuation de la Terreur contre les Aristocrates ; et nous

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