‹ 17941830Chapitre 3 sur 118 · RAPPORT DE SAIXT-JUST · texte numérisé non relu

RAPPORT DE SAIXT-JUST

force des choses nous conduit peut-être à des résultats auxquels nous n'avions pas pensé : Vopulence est dans les mains d'un assez grand nombre d'ennemis de la Révolution ; les besoins mettent le Peuple, qui travaille , dans la dépendance de ses ennemis : concevezvous qu'un Empire puisse exister ainsi ? Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau. La Révolution nous conduit à reconnaître en principe que celui qui s'est montré Vennemi de son paysan peut ètbe Propriétaire.... Serait-ce donc pour ménager des jouissances à ses tyrans que le Peuple verse sou sang sur les frontières , et que toutes les familles portent le deuil de leurs enfants? Vous reconnaîtrez ce principe que celui-là seul a des droits dans notre Patrie qui a coopéré à Va/franchir. Abolissez la mendicité, qui déshonore un État libre : les Propriétés des patriotes sont sacrées ; mais les biens des conspirateurs sont là pour tous les matheureux — Ne souffrez pas qu'il y ait un malheureux ni un pauvre dans l'État ; ce n'est qu'à ce prix que vous aurez fait une révolution et une République véritables. — Je propose le décret suivant :

« Les Propriétés des patriotes sont inviolables et*sacrees. Les biens des personnes reconnues ennemies de la Révolution seront séquestres au profit de la République ; ces personnes seront détenues jusqu'à la paix et bannies ensuite à perpétuité. >

Et ce décret est adopté à l'unanimité.

Quelques jours après, le 3 mai, Saint-Just fait un nouveau rapport sur le mode d'exécution de ce décret.

• C'est le moyen d'affermir la Révolution que de la fane tourner au profit de ceux qui la soutiennent et à la ruine de ceux qui la combattent.... Que l'Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire Français ; que cet exemple fructifie sur la terre; qu'il y prépare l'amour des vertus et le bon heur : le bonheur est une idée neuve en Europe ! •

Et la Convention adopte le projet de décret qui suit :

« Art. l,T. Toutes les Communes de la République dresseront un état des patriotes indigents. — Art. 2. Lorsque le Comité de Salut public aura reçu ces états , il proposera les moyens d'indemniser tous les malheureux avec les biens des ennemis de la Révolution. -

Il était difficile assurément que les ultra-révolutionnaires lissent mieux pour le Peuple ; et c'était bien téméraire aux Hébert, aux Ronsin , aux Vincent et autres , de se croire plus patriotes, plus réformateurs et plus habiles que Robespierre, Saint-Just et le Comité de Salut public.

CONVENTION. — i.

Le 20 avril, Billaud-Varennes expose, au nom du Comité de Salut public, la théorie du Gouvernement démocratique. 11 expose d'abord la nécessité d'une justice sévère.

« Quels flots de sang on eût épargnés , dit-il , si , le 14 juillet , la niasse du Peuple eût exterminé l'odieux Capet et ses infâmes courtisans!... Aujourd'hui la Justice est à Tordre du jour. •

Puis il expose les principes d'organisation.

« 11 faut, dit-il, une instruction véritable pour le Peuple... La Société est un échange journalier de secours réciproques, et celui-là n'est pas un bon citoyen dont l'âme ne s'épanouit pas quand il trouve l'occasion d'obliger son semblable. Concentrer le bonheur en soimême, c'est s'isoler au détriment de l'association civile, c'est circonscrire ses propres jouissances en renonçant aux plus douces sensations, à la bienfaisance, à la gratitude, à l'amitié môme... La République ost la fusion de toutes les volontés , de tous les intérêts , de tous les talents , de tous les efforts , pour que chacun trouve , dans cet ensemble des ressources communes , une portion de biens égale à sa mise. Prétendre au-delà , c'est très injuste ; s'en emparer, c'est devenucoupable : une seule exception est légitime , celle qui réclame en faveur des infirmités, de la vieillesse, des revers imprévus. Citoyens , nous avons promis d'honorer le malheur : il est bien plus beau de le famé disparaître. Aussi la mendicité va-t-elle enfin trouver son ex- Unctiondans le travail et des secours à domicile.... Point d'oisiveté, point de travail inutile!... Saisissez l'homme dès sa naissance pour le conduire à la vertu!... Que la moralité soit le principe du Gouvernement] •

La Convention décrète et déclare qu'appuyée sur les vertus du Peuple français, elle fera triompher la République démocratique , et punira sans pitié tous ses ennemis. — Ce rapport et ce décret sont imprimés dans toutes les langues et envoyés partout.

Quelle réforme I quelle amélioration! quel progrès!

§ 7. — Reconnaissance de l'Etre-Suprême.

Le Comité décide ensuite qu'il proposera à la Convention de reconnaître solennellement YÊtre-Suprême et l'immorta-

AEC0X.YU8SAKCE DE L ETRE-SUl'IlÈUE.

lilé de l'âme : mais qui sera le rapporteur chargé de Faire cette proposition importante et délicate?

« Robespierre seul doit l'être, dit M. Thiers , d'après la distribution des rôles qui s'est faite depuis longtemps entre les membres du Comité... il est leur chef à tous , est consulté sur toutes les matières , ne prend la parole que dans les grandes occasions. Il traite les hautes questions morales et politiques : on lui réserve ces beaux sujets comme plus dignes de son talent et de SA VERTU. Le rôle de rapporteur lui appartient de droit dans la question qu'on va traiter. Aucun ne s'est prononcé plus fortement contre l'athéisme ; aucun n'est aussi VÉNÉRÉ; aucun n'a une aussi grande réputation de pureté et de vertu ; aucun enfin, par son ascendant et son dogmatisme, n'est plus propre à cette espèce de Pontificat... Son talent s'est singulièrement développé dans les longues luttes de lu Révolution... Il commence a bien improviser ; et quand il écrit , c'est avec pureté , éclat et force. »

Quel éloge! A quel personnage l'Histoire en accorde-t-elle un plus grand? Comment est-il donc possible de transformer un pareil homme en misérable, en tyran, en monstre!

« Que vous importent à vous , Législateurs ( s'écrie-t-il le 7 mai ) , que vous importent les hypothèses diverses par lesquelles certains Philosophes expliquent les phénomènes de la Nature ? Vous pouvez, abandonner tous ces objets à leurs disputes étemelles : ce n'est ni comme métaphysiciens ni comme théologiens que vous devez les envisager : aux yeux du législateur, tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique est la Vérité. L'idée de l'Être-Suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice : elle est donc sociable et républicaine... Qui donc a donné à qui que ce soit la mission d'annoncer au Peuple que la Divinité n'existe pas! 0 toi qui te passionnes pour cette aride doctrine et qui ne te passionnes jamais pour ta Patrie, quel avantage trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard le crime et la vertu ? que son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau î L'idée de son néant lui inspirera- trel le des sentiments plus purs et plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la Patrie , plus d'audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort et pour la volupté? Vous qui regrettez un ami vertueux , vous aimez à penser que la plus belle partie de lui-même a échappé au trépas ! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils on d'une épouse , êtes-vous consolé par celui qui vous dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une vile poussière ? Malheureux qui expirez sous

COMKMÏOV — 1794.

les coups d un assassin , voire dernier soupir est un appel à la justice éternelle! L'innocence sur l'tchafaod fait pâlir le Tyran sur son ch»ir •le triomphe ! Aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalisait l'oppresseur et l'opprime ?

• C'est a l'opinion du matérialisme qu'on doit cette espèce de Philosophie pratique qui , réduisant Cêgoisme en système , regarde la Société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste , la probité comme une affaire de goût et de bienséance , le monde comme le patrimoine des fripons adroits...

• Cependant, qu'y a-til de commun entre les Prêtées et Dieu ? Le* Prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la médecine î Combien le Dieu de la Salure est différent du Dieu des Prêtres ! Je ne connais rien de si ressemblant a l'athéisme que les Religions qu'ils ont faites ! A force de déGgurer l'Étre-Suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il • était en eux; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un bœuf, tantôt un arbre . tantôt on homme, tantôt un Roi. Les Prêtres ont créé on Dieu à leur image; ils l'ont fait jaloux , capricieux, avide, cruel , implacable ; ils l'ont traité comme jadis les Maires du palais traitaient les descendants de Clovis; pour régner en son nom et se meure en sa place , ils l'ont relégué dans le Ciel comme dans un palais, et ne l'ont appelé sur la terre que pour demander, à leur profit , des dîmes, des richesses , des honneurs , des plaisirs et de la puissance. Le véritable Prêtre de TÊtre-Supréme , c'est la Sature , son temple V Univers, son culte la vertu, ses fêtes la joie d'un grand Peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les nceuds de la fraternité universelle et pour lui présenter l'hommage de cœurs sensibles et purs. .

Puis il présente le projet de décret suivant : « Le Peuple Français reconnatt Pexistence de FÊtre-Suprême et l'immortalité de l'âme. — Il reconnatt que le Culte le plus digne do l'Étre-Suprême est la pratique des dévoies de l'homme. »

Le discours est couvert d'applaudissements, et le décret adopté par acclamations. — Tous deux sont imprimés dans toutes les langues.

La Convention décrète aussi, sur la proposition de Robespierre, qu'une grande fête à V Être-Suprême sera célébrée le 8 juin, sous la direction de David, et que 36 fêtes nationales seront célébrées aux 36 dêcadis de chaque année , pour rappeler le Peuple à la pensée de la Divinité , à la morale , aux devoirs et aux vertus.

RECO.\.\ AISSAXCE l>h l/ÉTRK-SUPRÂUK. 1 ">

Le même soir, le rapport de Robespierre est lu aux .Jacobins et à la Commune au milieu des transports d'enlhour siasme.

Le lendemain, les Jacobins en corps viennent féliciter la Convention de son sublime décret.

• Il est digne, répond le Président de la Convention, d'une Société qui remplit le Monde de sa renommée , qui jouit d'une si grande influence sur l'opinion publique, qui s'associa dans tous les temps à tout ce qu'il y eut de plus courageux parmi les défenseurs des droits de l'homme , de venir dans le temple des loi* rendre hommage a l'Êlre-Suprême. •

Cou thon propose de déclarer que, dès l'ouverture de la Révolution, les Jacobins n'ont pas cessé de bien mériter de la Patrie; et cette déclaration est faite au milieu des applaudissements, des transports de joie et d'une sorte d'ivresse.

Et ces mêmes Jacobins seront proscrits par la même Convention et poursuivis comme des monstres!

La Commune et toutes les Sections viennent aussi, les unes après les autres, féliciter la Convention; presque toutes les Communes envoient des adresses de félicita tion; les mots

Etre -Suprême , Vertu, Morale, sont écrits et prononcés partout, tant il est facile de faire, adopter au Peuple français tout ce qui est bon et beau, noble et généreux !

Les restes de Rousseau , l'éloquent défenseur de l'Étre- Suprême, sont transférés au Panthéon ; sa veuve, présentée à la Convention, sera nourrie par la République.

Et le principal auteur de ce prodigieux mouvement vers la Morale et la Vertu c'est ce Robespierre, que la France entière vénère et adore en ce temps d'héroïsme, et qu'on appelle aujourd'hui un brigand et un monstre! Et on lui reprochera son opinion en faveur de la reconnaissance de l'Étre-Suprême comme un acte de tyrannie, quand personne ne l'aura combattue, quand tout le monde l'aura approuvée, applaudie, admirée!...

Et nous allons voir encore comme il veut avec ses collègues, détruire la misère et répandre le bonheur.

coxvEvrio*. — 1794.

) 8. — Secours aux citoyens indigents.

Déjà la Convention a décrété (le 16 nivôse) :

- Dans toutes villes bloquées, les marchandises et denrées de toits genres, ainsi que les habillements et équipements, seront mis en commun, payés aux propriétaires par la République , et distribués également aux citoyens suivant leurs besoins. •

Déjà encore Barrère a dit (le 13 pluviôse) :

- Tous les Français sont soldats ; toutes les fortunes particulières forment, au besoin, la fortune publique ; les jouissances cessent d'être individuelles ; elles se mettent en masse. »

Maintenant il demande l'extinction de la misère.

• La Mendicité est incompatible avec le Gouvernement populaire , dit-il au nom du Comité (le 12 mai). Ce mot honteux de Mendiant ne fut jamais écrit dans le dictionnaire du républicain , et lo tableau de la Mendicité n'a été jusqu'à présent sur la terre que l'histoire de la conspiration des Propriétaires contre les non-Propriétaires Laissons à l'insolent Despotisme la fastueuse construction des

hôpitaux pour engloutir les malheureux qu'il a faits. Cette horrible générosité du Despotisme l'aide encore à tromper les Peuples et à les tenir sous le joug.... Ce n'est pas assez pour le Peuple d'abattre les Factions , de saigner le commerce riche , de démolir les grande* fortunes ; ce n'est pas assez de renverser les hordes étrangères , de rappeler le règne de la justice et de la vertu; il faut encore faire disparaître du sol de la République, la servilité des premiers besoins, l'esclavage de la misère , et cette trop hideuse Inégalité parmi les hommes qui fait que l'un a toute l'intempérance de la fortune et l'autre toutes les angoisses du besoin. »

Oui, voilà le point capital, voilà le remède.

- Jamais la fortune publique n'a été élancée au point où elle est dans ce moment : riche de liberté, riche de population , riche de do • maines, la République calcule , pour l'amélioration du sort des citoyens peu fortunés , les milliards <jue les riches comptaient pour la contre-révolution ; ceux qui ont voulu assassiner la liberté Pont enrichie. C'est à la Convention à réparer les injustices des lois monarchiques, à faire disparaître la grande Inégalité des fortunes , à effacer le nom de pauvre des annales de la République , à bannir la Mendicité par la bienfaisance, et à rappeler fortement tous les citoyens aux

. droits de l'Humanité et aux devoirs du travail. »

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