‹ 17941830Chapitre 38 sur 118 · CONDAMNATION DU DÉPOTÉ CARRIER · texte numérisé non relu

CONDAMNATION DU DÉPOTÉ CARRIER

Déjà nous avons vu la mise en accusation de Fouquier- Tainville et du Député Lebon, l'arrestation de trois membres du Comité de Sûreté générale , David , Jagot et Laricomterie. et la demande d'accusation contre 7 autres membres des anciens Comités, Billaud, Collot, Barrère, Vadier, Vouland, Amar, David : voici maintenant Carrier. — 133 Nantais, envoyés à Paris, avant le 9 thermidor, par Carrier et le Comité révolutionnaire de Nantes, pour être jugés par le Tribunal révolutionnaire, n'étant arrivés et n'avant été jugés qu'après le 9 thermidor, ont été acquittés, commeon le devine bien, et ont crié de toutes leurs forces contre les noyades, aidés et encouragés par les Thermidoriens et les Aristocrates. — On a fait paraître en leur place les membres du Comité révolutionnaire de Nantes, accusés d'avoir ordonné les noyades. Mais ceux-ci soutiennent qu'ils n'ont fait qu'obéir aux ordres du Représentant Carrier; et les cris des Thermidoriens et des Aristocrates sont si violents contre lui qu'on demande enfin son jugement. — Les Montagnards s'y opposent avec chaleur, dans la crainte qu'on ne poursuive ainsi tous les Représentants en mission , puis tous les membresde la Montagne.. .11 est bien temps d'ouvrir les yeuxet de craindre les conséquences de l'assassinat de Robespierre ! — Pour les rassurer, les Thermidoriens font décréter qu'un Député ne pourra être accusé que par la Convention et qu'après trois préliminaires : 1° que les trois Comités, de Salut public, de Sûreté générale et de Législation , auront déclaré qu'il y a lieu à examen; 2° qu'une Commission de 21 membres, tirés au sort, aura été d'avis de l'accusation ; 3° que la Convention aura entendu la défense. — Bientôt Carrier, poursuivi par les Thermidoriens, est obligé de se défendre devant la Convention. 11 ne prétend pas que le Comité de Salut public lui ait ordonné les noyades ; mais il dit que ce sont les périls de la guerre de la Vendée et la terrible impulsion du Gouvernement,de la Convention elle-même et de son terrible décret, qui sont la première cause de toutes ses rigueurs.

« Tout le monde est coupable ici, s'écrie- t-il un moment , jusqua la sonnette du Président. »

Il a raison : mais il est bien temps d accuser la gonnette qui a empêché Robespierre de se défendre àla même tribune, quand il a lui-même poursuivi Robespierre de ses barbares outrages jusqu'à l'échafaud! (p. 107)... Les Montagnards . eux-mêmes ont la faiblesse et l'inconséquence d'abandonner Carrier; et les Thermidoriens (Tallien, Fréron, Barras, Fouché, aussi féroces et aussi sanguinaires que lui) l'envoient devant leur Tribunal révolutionnaire. — Inutile d'ajouter qu'être accusé dans de pareilles circonstances c'est être condamné. Carrier sera donc envoyé au supplice (le 1G décembre), avec les deux principaux membres du Comité révolutionnaire de Nantes , par le Tribunal Thermidorien ; et sa condamnation répandra l'effroi chez tous les Représentants en mission et chez tous les Montagnards... Tant pis pour eux ! Pourquoi ont-ils assassiné Robespierre !

§ 32. — Fermeture des Jacobins.

Inutile encore de dire le triomphe, les cris, les fureurs, des écrivains aristocrates et contre-révolutionnaires contre les noyades et la Terreur!... Aussi, dans la séance des Jacobins qui suit la mise en accusation de Carrier, le Député Crassous signale le pressant danger qui menace les patriotes, et dénonce les projets des A ristocrates qui veulent déshonorer la Convention elle-même, et dont toutes les attaques sont dirigées contre la Révolution.

- On nous parle des fusillades et des noyades, disent d'autres orateurs; mais on ne dit pas que ces individus sur lesquels on vient s'apitoyer avaient fourni des secours aux brigands : on ne rappelle pas les cruautés commises envers nos volontaires, que Ton pendait à des arbres et que Ton fusillait à la file. Si Ton demande vengeance pour les brigands, que les familles de 200,000 Républicains nmssacrês impitoyablement viennent donc aussi demander vengeance! »

C'est vrai ; mais il ne fallait pas laisser assassiner Robespierre , parce qu'il est tout simple que les Vendéens et les

FERMETURE DES JACOBINS. f 7 1

Aristocrates appellent justice tout ce qu'ils faisaient contre les Républicains, et crime tout ce que les Républicains faisaient contre eux.

• La marche des contre-révolutionnaires est connue, dit Billaud (qui depuis longtemps gardait le silence) ; quand ils voulurent, sous l'Assemblée Constituante , faire le procès à la Révolution, ils appelèrent les Jacobins des désorganisateurs et les fusillèrent au Charap-de- Mars ; après le 2 Septembre, lorsqu'ils voulurent empêcher l'établissement de la République, ils les appelèrent des buveurs de sang : aujourd'hui, ils recommencent les mêmes machinations. •

Et ce Billaud lui-même a usé de la même rouerie en appelant Robespierre un Tyran pour l'assassiner ï ! !

« Mais le Lion n'est pas mort quand il sommeille ; et à son réveil il extermine tous ses ennemis. »

Phrases et déclamations que tout cela ! Ni le présomptueux Billaud, ni le Peuple sans discipline, ne sont des Lions ; ou bien ce sont des Lions qui seront, les uns après les autres, la proie d'une armée de loups, parce qu'ils ont la bêtise de se laisser surprendre.

■ La tranchée est ouverte, dit Billaud en terminant; les patriotes vont so réveiller et reprendre toute leur énergie. »

Et les Jacobins se serrent autour de lui en applaudissant, et jurent de se défendre jusqu'à la mort... Qu'ils se dépêchent donc! Mais comment n'abandonnerait-on pas Billaud, après avoir abandonné Robespierre? Pourquoi tëillaud, qui a pris sur lui toute la responsabilité de l'immolation de Robespierre, n'a-t-il rien fait ou rienempèché jusqu'aujourd'hui? Comment cet ambitieux sans puissance pourra-t-il diriger sa barque, lorsqu'il n'a pas eu la prévoyance ou la force de l'éloigner du courant qui l'entraîne ?

Le lendemain, les Thermidoriens, qui prennent les paroles de Billaud pour une déclaration de guerre, lui demandent à la tribune l'explication du réveil du Lion. Il répond sans énergie , sans résolution ; et , quoique les Montagnards essaient de le soutenir, les Thermidoriens, la Plaine, et les Tribunes remplies d' Aristocrates, accueillentsesexplications

avec d'insultants éclats de rire... Les autres Thermidoriens sont des misérables : mais Billaud n'a que ce qu'il mérite!

« Il est temps, s'écrie le voleur Tallien, de répondre à ces hommes qui veulent diriger les mains du Peuple contre la Convention. Ce sont les hommes qui ont peur en voyant le glaive suspendu sur les têtes criminelles, en voyant la lumière portée dans toutes les parties de l'administration, et la vengeance des lois prête à s'appesantir contre les assassins.,. Ce sont ces hommes qui veulent une insurrection pour empêcher de poursuivre les approbateurs et les complices de Carrier. »

Quelle incroyable impudence de la part d'un pillard à la Commune,d'unpillardàBordeaux, d'un Septembriseur, d'un égorgeur des Bordelais, d'un rival de Carrier, d'un misérable que Robespierre voulait punir de ses crimes, et qui n'a assassiné Robespierre que pour sauver sa tête criminelle!

« Il n'est pas possible, ajoute- t-iî, de souffrir plus longtemps une Autorité rivale de la Convention (les Jacobins) ; mais je ne prends aucune conclusion en ce moment; il me suffit de voir l'unanimité de la Convention prononcée contre les hommes de sang. -

Et les Thermidoriens et la Plaine applaudissent et encouragent les attaques contre les Jacobins.

« Quels sont, dit le lâche Legendre, ceux qui blâment nos opérations? C'est une poignée d'hommes de proie. Regardez-les en face (et il regarde Billaud) ; vous verrez sur leur figure un vernis composé avec le fiel des tyrans. De quoi vous plaignez- vous ? Est-ce de ce qu'on ne fait plus incarcérer les citoyens par centaines ? de ce qu'on ne guillotine plus 50\ 60 et 80 personnes par jour? Ah! je l'avoue, en cela notre plaisir est différent du vôtre ! »

Mais le misérable était le bras droit de Danton , de Danton l'ordonnateur du 2 Septembre, de l'arrestation des Suspects et du Tribunal révolutionnaire ! Le vil renégat était aux pieds de Robespierre (p. 28)!... Tout cela ne l'empêche pas de demander que la Convention prenne enfin les moyens d'empêGher que les Députés n'aillent prêcher la révolte aux Jacobins, tandis qu'un autre Thermidorien vient dire, à la tribune, que des lettres interceptées prouvent que les Jacobins s'entendent avec les Émigrés.

Toutes ces menaces ne laissent aucun doute sur la résolu-

IKRMKTl ht DES JACOBINS.

tion des Thermidoriens de dissoudre les Jacobins. Aussi la fermentation est extrême ; les bandes populaires se forment et se préparent au combat. Tous les jours, les deux partis se rassemblent et se j oignent autour de la Convention .Tous deux crient vive la Convention! en ajoutant à bas les Jacobins! ou à bas les Aristocrates! La Jeunesse dorée chante le Réveil du Peuple, et les Jacobins la Marseillaise. Puis, on s'attaque à coup de pierres et de cannes... Et la Jeunesse dorée a souvent l'avantage, parce qu'elle est excitée et soutenue par les Aristocrates et les Thermidoriens , par Tallien et Fréron , par les nouveaux Comités , par la Convention et par les compagnies Thermidoriennes de la Garde nationale.

Le 9 novembre , les Thermidoriens et la Jeunesse dorée décident une attaque contre les Jacobins en séance. Un ras semblementbeaucoup plus nombreux que les précédents part du Palais-Royal, longe la rue Saint-Honoré, vient entourer la salle, en casse les vitres à coup de pierres, et lance une

grêle de cailloux au milieu de l'Assemblée Les femmes

qui remplissent les tribunes, et que les Thermidoriens appellent des furies de guillotine, se précipitent pour sortir. Mais la Jeunesse dorée les arrête, leur fait subir les traitements les plus indécents (dit M. Thiers), et en châtie quelques-unes

avec cruauté Quoi! cette jeunesse si élégante, si polie,

si civilisée, si galante pour la Cabarus et les jolies Aristocrates î cette Jeunesse si bien conseillée par les Salons, si bien dirigée par Tallien et Fréron, si prononcée contre les excès populaires, si bonne et humaine! elle retrousse, elle fouette, elle outrage les femmes du Peuple! Et le Peuple !!!...

Les Jacobins ayant quelques Députés avec eux, notamment Duhem, font une sortie, dispersent les assaillants et rentrent avec quelques prisonniers : mais le rassemblement revient bientôt entourer la salle.

Cependant, les Comités Thermidoriens (qui dirigent secrètement ces attaques) envoient sur leslieuxquelques patrouilles de Gardes nationaux dévoués, commandées par des Dé-

putés, qui rétablissent la paix en dispersant doucement les jeunes gens pour avoir un prétexte de disperser les J acobins .

Pendant la nuit, les Comités discutent la question de savoir si Ton dissoudra les Jacobins : mais Thuriot, l'un des plus fougueux Thermidoriens, qui refusa la parole à Robespierre le 9 thermidor (p. 94) s y oppose, effrayé qu'il est maintenant de la réaction... 11 est bien temps!

Le lendemain 10 novembre, Duhem se plaint que les Comités ont ménagé et protégé les violences et les excès de la Jeunesse dorée. Plusieurs Montagnards le soutiennent ; plusieurs Thermidoriens soutiennent le contraire ; les Tribunes appuient tantôt les uns, tantôt les autres; grand vacarme!

« Les coups, s'écrie Duhem, ont été dirigés par les Aristocrates qui dînent chez la Cabarus et qui citassent au Raincy (chea le spéculateur Ouvrard) ! »

Ainsi, grâces à d'exécrables renégats, voilà que le Peuple a versé son sang pour queTallien'éépouse une jolie Aristocrate, pour qu'une prostituée donne à diner aux contre-révolutionnaires, pour qu'un agioteur devienne propriétaire du parc et château du Raincy, et pour que les Thermidoriens y jouissent du plaisir de la chasse! î !...

Le 21 brumaire (11 novembre), jour de séance aux Jacobins, les Thermidoriens excitent secrètement un nouveau rassemblement, pour avoir un prétexte d'intervenir; et quand les deux partis sont au moment d'en venir aux mains, les Comités font fermer la salle et s'en font apporter la olef, tandis que la Jeunesse dorée se disperse après avoir atteint son but.

Le lendemain, les Comités annoncent à l'Assemblée lu fermeture des Jacobins.

- Nous n'avons jamais eu Pintention, disent-ils, d'attaquer les Sociétés populaires ; mais nous avons le droit de fermer les portes là où il s'élève des factions et où l'on prêche la guerre civile. -

Cette mesure est approuvée presque à l'unanimité, au milieu des cris de Vive la République! Vive la Convention!... Que la Plaine et les Thermidoriens applaudissent, c'est tout naturel: mais les Montagnards, quelle folie!

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