CHAPITRE XIV
IDMINISTRATION PROVISOIRE DE LA BEI GIQUB.— DENUEMENT DE L'ARMÉE.-- RRUITS DE PAIT. — CONQUÊTE DE 1.4 HOLLANDE. — SPOLIATION DE L\ KO! LANDE PAR I.'ANGLETEBBE. — ADMINISTRATION DELA HOLLANDE. — CON OUÉTES EN ESPAGNE. — PROPOSITIONS DE PAIX. — PACIFICATION DE LV VENDÉE, ETC.- ARTS ARISTOCRATIQUES. - PLAISIRS DE L'ARISTOCRATIE - MISÈRE DU PEUPLE. — AUDACE DES ROYALISTES. — AGITATION A PARIS. — OUTRAGES CONTRE MARAT. - AROMTION DIT MVXIMUM, ETC. — CRAINTE, DR FAMINE — NOUVELLE RROPOSITION D'ACCUSATION CONTRE BILLAUD, ETC. — RAPPEL DLS GIRONDINS MIS HORS I. A LOI. — BOISSY -FAMINE : ÉMEUTE. — LOI MARTIALE DE SIEVFS. — ■ MAUVAIS PRÉPAR ATITFS D'INSURRECTION. DIS- CUSSION BRULANTE SUR RILI.AUI», ETC. — EMEUTE DE FEMMES. — PROPOSI- TION DE DISSOUDRE I A CONVENTION — RIDICULE INSURRECTION DU 12 GER- MINAL. — VENGEANCE CONTRE LA MONTAGNE. — FOLI E -ÉMEUTB — THERMI- DORIENS PROSCRITS. — PAIX AVEC LA PRUSSE. — NOUVEAUX PREPARATIFS l»R L'ANGLETERRE, ETC. — PACIFICATION PROVISOIRE DE LA VBNDÉE, ETC. - PROJETS CONTRAIRES DU COMTE !>' ARTOIS ET DU REGENT. — PATRIOTES PER- SÉCUTÉS PARTOUT. — COMPAGNIES DE JÉSUS. — CONSPIR ATION POPULAIRE TRAHIE. —2 SEPTEMRRE THERMIDORIEN ET ROYALISTE — REPRESSION DES ROYALISTES. — MISERE; DESESPOIR. — CONDAMNATION DE FOUÔUIER- TAIN- VI IE, ETC. — STUPIDB INSURRECTION DU l'r PRAIRIAL. — VENGEANCE CONTRE L'INSURRECTION VAINCUE. — STUPIDE CONTINUATION DE I INSURRECTION .- DÉSARMEMENT DU PEUPLE. — PARTI POPtH AIRE ECRASE A TOULON, ETC. MASSACRE DES MONTAGNARDS. — PEUPLE EXCLU DE LA GARDE NATIONALE.
§ 1". — Administration provisoire de la Belgique.
Nous ayons vu la Belgique conquise jusqu'au Rhin : qu'en fait-on? — On établit provisoirement une Administration centrale à Bruxelles , huit Administrations provinciales ou
DENUEMENT DE L ARMÉE. J 79
départementales, et des Municipalités. L'armée manquant de tout, on est obligé de lever un impôt de 80 millions sur ceux qui peuvent le payer, c'est-à-dire sur le Clergé, les Abbayes, les Nobles et les ricbes Corporations. — 11 est impossible même de ne pas appliquer , pour' les besoins de Farinée, les lois sur les réquisitions, le maximum et les assignats. — Et tandis que les Thermidoriens repoussent ces lois révolutionnaires pour la France, ils subissent leur impérieuse nécessité pour la Belgique. — Puis en ocbre 1795, dans une des dernières séances de la Conven . tion, la Belgique sera définitivement réunie à la France.
5 2. — Dénuement de l'armée.
Il est bien facile de critiquer les mesures révolutionnaires et de crier contre les abus de détail qu'elles entraînent inévitablement ; il est bien facile aussi de dire : « Il faut se défendre contre l'Europe, mais sans excès; « Il est bien facile de dire : « Il faut lever 12 à 1,500,000 hommes, mais sans nuire à l'agriculture, à l'industrie, au commerce; » c'est facile à dire assurément, mais bien difficile à faire ; car c'est une immense et colossale entreprise d'armer, d'habiller, d'équiper, denourrir, de loger, 12 à 1 ,600,000 hommes, toujours en mouvement et en combats, dans toutes les saisons ! — Aussi, malgré toutes les lois sur les réquisitions , le maximum et les assignats, les 200,000 hommes qui se trouvent en Belgique sont dans le plus affreux dénuement : non-seulement ils bivouaquent depuis long-temps et couchent sous des branches d'arbres, sans avoir de tentes, malgré le froid, mais ils manquent de souliers et décapotes, se garnissant les pieds avec de la paille et se couvrant avec des nattes. — Les officiers mêmes manquent de tout , marchent à pied le sac sur le dos comme les soldats, mangent du pain de munition et ne sont payés qu'en assignats qui réduisent leur solde à 8 ou 10 fr. par mois.— L'armée a donc bien besoin de rentrer dans le repos et de prendre ses quartiers d'hiver . Mais
180 t:ONVR"\TiO!M. — 1794.
il faut, pour être en sûreté, s'emparer auparavant de Nimè~ gue, place forte à l'embouchure du Rhin, défendue par les Anglais : le 8 novembre, après un prodige d'audace, l'armée française entre à Nimègue ; puis elle commence à se disperser dans ses cantonnements pour laisser passer l'hiver.
§ 3. — Brait* de paix contre-révolutionnaire.
Mais les Royalistes, enhardis par la protection des Thermidoriens , font courir les bruits les plus alarmants pour les patriotes. — Le cordonnier Simon, gardien du fils de Louis XVI au Temple, ayant été condamné comme complice de Robespierre , et les deux enfants étant beaucoup mieux traités depuis le 9 thermidor par trois nouveaux gardiens, les Royalistes en concluent et publient que les Thermidoriens vont rétablir Louis XVII , pour faire la paix avec l'Europe ; que la France reprendra ses frontières d'avant la guerre ; que les Émigrés vont rentrer ; que les ventes de biens nationaux et les assignats seront annulés ; qu'on récompensera les Vendéens... Vous jugez de l'irritation et de l'effroi des patriotes!
« Il vaudrait mieux , s'écrie un Montagnard , être Charette que Député à la Convention 1 »
L'irritation est telle que les Thermidoriens croient nécessaire de calmer les esprits en déclarant, par la voix de Carnot, que les armées n'écouteraient des propositions de paix que dans les Capitales ennemies. De là la conquête de la Hollande.
$ 4. — Conquête de la Hollande.
Nous avons déjà vu Dumouriez tenter la conquête de la Hollande (T. III, p. 330).... Mille raisons, la richesse du pays, sa position, l'immense utilité de le soustraire à l'alliance anglaise, ses sentiments républicains, son essai de révolution républicaine en 1787, les voeux du peuple pour la France, sa haine contre son Stathouder ( le prince d'Orange ) , contre l'Angleterre et la Prusse, se réunissent pour faire tenter de
COftQUÊTK DE LA HOLLWDt.
nouveau cette conquête.— Cependant, l'entreprise est impossible pendant l'hiver, dans la saison des pluies, parce que les pays, plus bas que la mer et les nombreuses rivières et canaux qui le sillonnent , est alors inondé. — Aussi l'armée s'est-elle décidée à attendre le printemps.
Mais le hasard amène, dès le 23 décembre, l'hiver le plus rigoureux du siècle; la Meuse, le Rhin, la mer du Zuydersée, tout gèle à porter une armée ; et de suite les Républicains français, quoique sans repos encore et presque sans vêtements, quittent leurs quartiers pour conquérir la Hollande en bravant la glace et la gelée.
Le Prince d'Orange, épouvanté, propose une trêve : mais le Gouvernement, qui a besoin de rassurer les Républicains français, ordonne à Pichegru de marcher sur Amsterdam. — Le 8 et le 10 janvier 1795, lé Rhin est assez gelé pour être franchi sur la glace. — Le Prince d'Orange, désespérant de pouvoir résister, écrit aux États hollandais qu'il se retire en Angleterre. — Les Anglais et les Autrichiens s'empressent d'évacuer le pays. — Les États font ouvrir toutes les places aux Français, reçus partout comme des libérateurs. Pichegru fait son entrée à Amsterdam , le 20 janvier (Ier nivôse), accompagné des Représentants Lacoste, Rellegarde et Joubert, au milieu des cris Vive la République française ! Vive Pichegru ! Vive la liberté !
La cavalerie et l'artillerie légère courent sur la mer gelée (le Zuydersée) pour arrêter une partie de la flotte hollandaise , maintenant retenue parles glaces, et pour l'empêcher de fuir en Angleterre, en sorte que c'est la cavalerie qui prend des vaisseaux... Et la Hollande est bientôt conquise et délivrée.
Jugez de l'étonnement et de la terreur de l'Europe, et de l'enthousiasme de la France, malgré sa lutte politique.
- Carnot, dit M. Thiers, ayant dirigé les opérations des armées pendant la campagne de Belgique, est le premier et véritable auteur des succès ; Pichegru et surtout Jourdan Pont secondé à merveille pendant cette suite de sanglants combats ; mais depuis qu'on a passé
co.\ve.\tioiv. — 1795
do Belgique en Hollande, tout est dû aux soldats et a la saison. Cependant Pichegrv, Général en chef, a toute la gloire de cette conquête merveilleuse ; et son nom, porté par la renommée, circule dans toute l'Europe comme celui du premier Général français. »
La renommée est ici bien flatteuse ! Mais c'est à Carnot, ou plutôt à M.Thiers sur Carnot, que nous voulons dire un mot : Si Ton peut dire que Carnot est le premier et le véritable auteur de la conquête de la Hollande parce qu'il Ta préparée en dirigeant la conquête de la Belgique, ne peut-on pas dire aussi que Robespierre et les Jacobins sont les premiers et les véritablesauteurs de la double conquête de la Belgique et de la Hollande, en proposant et faisant adopter le gouvernement révolutionnaire, la levée en masse, les réquisitions, etc. , sans lesquels tous les Carnot, tous les Pichegru, tous les Jourdan du monde n'auraient pu rien conquérir, ni même défendre la France? C'est l'enthousiasme qu'inspiraient au Peuple les discours de Robespierre principalement, ses sentiments de patriotisme et de dévouement , son estime et sa confiance pour les ouvriers, sa morale et sa philosophie, qui est la première cause de tous les prodiges révolutionnaires. Les Thermidoriens n'ont que la peine de cueillir les moissons semées par les Jacobins, malgré les Girondins, en 1793!
§ 5. — Spoliation de la Hollande par l'Angleterre.
Le Prince d'Orange s'étant retiré en Angleterre, le Gouvernement anglais saisit ce prétexte pour emmener , au nomdu Prince, 40 vaisseaux hollandais, pour se préparer à enlever ou détruire le reste de la marine hollandaise, et pour s'emparer de toutes les colonies et de tout le commerce de la Hollande.
§ 6. — Administration de la Hollande.
Une proclamation des Représentants français a annoncé aux Hollandais qu'ils étaient indépendants et maîtres de choisir leur Gouvernement . . Les États abolissent à l'instant le Stathoudérat, et proclament la Souveraineté du Peuple, préparent une Constitution , et établissent un Gouvernement pro
PACIFICATION DE LA VtINDI E.
visoire. — C'est avecce Gouvernement que les Représentants traitent pour faire fournir à l'armée tout ce dont elle a besoin en vêtements, souliers, etc., et pour faire admettre les assignats en paiement de ce que les soldats voudraient acheter.
$7. — Conquêtes en Espagne.
C'est en vain que Dugommier est tué d'un boulet de canon ; Pérignon et Augereau n'en gagnent pas moins, en Catalogne, deux batailles à la suite desquelles, au commencement de décembre, la forteresse de Figuières, l'une des plus fortes de l'Europe, leur ouvre ses portes.
D'un autre côté, aux Pyrénées occidentales, Fontarabie, Saint-Sébastien, Tolosa, tombent au pouvoir des Français, et Moncey s'avance jusqu'à Pampelune.
« Plus tard, dit M. Thiers, on verra de plus grandes merveilles encore ; mais cette campagne de 1794 et celle de H95 resteront dans l'histoire comme les plus nationales, les plus légitimes, et les plus honorables pour la France. »
Il a raison ici, M. Thiers; et ces belles campagnes, qu'aucune trahison n'a compromises, et qui sont le résultat de l'enthousiasme républicain, à qui les doit-on originellement, si ce n'est à l'impulsion de Robespierre et des Jacobins ?
§ 8. — Proposition de paix.
L'Angleterre veut toujours la guerre, parce qu'elle v gagnera l'empire delà mer et toutes les colonies ; l'Autriche la veut aussi pour recouvrer ses Pays-Bas, quoique bien épuisée ; mais l'Espagne et les petits Princes d'Allemagne parlent de paix ; la Prusse demande même une trêve et l'ouverture d'une négociation à Bâle pour traiter de la paix.— Le Gouvernement accepte, et la négociation commence le 22 janvier.
$ 9. — Pacification de la Vendée et de la Bretagne.
Les Vendéens sont écrasés, découragés, sans espoir, Chareite, Sapinaud, Slofflpt, n'ont presque plus de soldats — Le
dernier s'est même brouillé avec les deux autres et avec le Conseil supérieur. — Charette n'a pas encore reçu la lettre du Régent. Il ne reçoit même aucune nouvelle du Gouvernement anglais. Tout est donc favorable pour la pacification.
D'un autre coté, la Convention décrète une amnistie pour tous les insurgés qui mettront bas les armes dans le mois.
Les circonstances sont donc favorables pour faire accepter cette amnistie. — Et Caudaux, envoyé pour la proposer, commence à répandre partout le décret de la Convention, tandis que Hoche, envoyé en Bretagne, cherche à gagner les Chouans.
Cependant le Général en chef des Chouans, Puysaie, après avoir achevé leur organisation et les préparatifs d'une insurrection générale, est parti pour Londres dans l'espérance de ramener une flotte, des armes, de l'argent, des soldats, des Émigrés, des Prêtres, et un Prince français (le comte d'Artois). C'est un Baron de Cormatin qui le remplace en qualité de Major-général.
Une entrevue ayant été proposée près de Nantes entre les Représentants et les Généraux français Canclaux et Hoche d'un côté , Charette, Cormatin et d'autres chefs de l'autre côté , Cormatin essaie d'en profiter pour prévenir Charette et les autres (qu'il n'a jamais pu voir encore) des projets et des espérances de Puysaie, pour les engager secrètement à continuer la guerre, et même pour séduire Canclaux en lui remettant une lettre de Puysaie, son ancien camarade d'études, qui lui fait les plus brillantes propositions, comme nous en verrons faire à Pichegru. Les Thermidoriens auraient rendu un beau service à la République en renvoyant l'ancien Suspect Canclaux en Vendée, si cette trahison s'accomplissait ! — Mais cette lettre sera saisie et publiée ; et, d'un autre côté, l'amnistie, l'annulation des condamnations non encore exécutées, la mise en liberté des prisonniers, les moyens de douceur employés par Hoche et la lassitude d'une guerre sans résultat, disposent généralement les esprits à la paix.
« Ne perdons jamais de vue, écrit Hoehe à ses officiers, que la psh-